RAPPORT DB MARIE AVEC LE MONDE SENSIBLE
« par qui le monde a reçu la grâce insigne d'être re- « dressé d'une déviation si profonde?
« Qui, dis-je, considérant de l'œil de l'esprit une « grâce si merveilleuse et si inouïe, ne sera pas saisi « d'admiration, jusqu'à rester muet et interdit dans la a contemplation d'une si grande chose * ! »
Si tout autre que saint Anselme eût exalté à ce point la très-sainte Vierge, quelle atteinte n'y verrait-on pas à l'honneur de Jésus-Christ et à la gloire de Dieu? Mais qui oserait se montrer plus jaloiLx de cet honneur et de cette gloire, qui a plus fait pour l'un et pour l'autre que saint Anselme, à qui nous devons le Cur Deus Homo, le Proslogium et le Monolofjium, ces adiniral)les traités où son iiitelligence philosophique plonge si profondément dans la contemplation de Jésus-Christ et dans les abîmes de la divine Essence ?
Et n'est-ce pas parce qu'il s'élevait si haut dans la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ, qu'il y découvrait la gloire de la très-sainte Vierge? Il y a place pour cette gloire à qui sait voir largement dans le sein de Dieu, et c'est par étroitesse autant que par fausseté de vue qu'on craint toujours de resserrer Jésus-Clirist par i le déploiement des grandeurs de sa divine Mère, et qu'on lui prête, ainsi qu'à Dieu, je ne sais quelle petite et absurde jalousie de leur plus bel ouvrage.
D'un sens droit et d'un cœur sincère, comme dit notre I grand Saint, entrons donc avec lui dans la contemplation d'une si grande chose, et approprions-nous ses belles considéi-ations par quelques réflexions qui les jramèneni mi peu plus à notre portée.
C'est une vérité certaine, dont nous trouvons partout
. » Beati Anselmi liber do Excollentiû, gloriosissiniae. Virginis Mapiœ, cap. XI.
le témoignage, que le inonde matériel et sensible était, avant l'Incarnation, tout recouvert et comme travesti par l'erreur universelle du paganisme. Le soleil étail Apollon, la lune était Diane, la mer était Amphitrite, les fleuves étaient des Naïades, les forêts des Dryades ; il n'y avait pas une seule créature qui ne fût une divinité, et le monde, comme dit Bossuet, n'était plus qu'un temple d'idoles : tout était Dieu, excepté Dieu lui-même. Quelle aberration profonde! quel détournement des œuvres du Créateur ! quelle superstition honteuse dans son universalité et dans sa durée! Qu'un seul homme aujourd'hui vît sérieusement les choses sous cet aspect^ il serait réputé fou : et tous les hommes les voyaient alors ainsi, et le genre humain était fou de cette même folie! Quel abîme nous sépare de ce temps! quelle révolution profonde s'est opérée dans le regard humain, et par suite dans la destinée de ce monde sensible doni il est le spectateur !
Qui est-ce qui a déchiré ce voile mythologique sous lequel la nature était ensevelie universellement, le peuple juif excepté, depuis tant de siècles ! Qui est-ce qui a exorcisé le monde de cette possession universelle de l'esprit de mensonge? Qui est-ce qui a cliassé tous ces fantômes honteux qui avaient pris dans chaque créature la place du Créateur? Qui est-ce qui a rendu à chacune d'elles, à la mer, au ciel, à la terre et h tout ce qu'ils renferment, l'honneur de réfléchir la face de Dieu, son immensité, sa puissance, sa bonté, sa sagesse, sa providence, et d'être interrogées et scrutées par le génie de l'homme librement, comme les témoins de leur commun et unique Auteur? Quelle bou(;he a jjrononcé onlin ce nouveau /iat qui a fait sortir uuo seconde fois la création d'un impur chaos!
C'est encore le fiât de votre humilité, Vierge sainte,