DERNIER APERÇU SUR L ECONOMIK GÉNÉRALE DU PLAN DIVIN
Nous avons épuisé, selon nos forces, la première parlie, la partie dogmatique du travail que nous avons entrepris.
Avant de la clore, jetons un dernier regard qui en domine le sujet.
Dans l'introduction de cet ouvrage, nous avons pré- ]>aré le lecteur à cette grande vérité qui en est l'objet : (jue le culte en esprit et en vérité de la Divinité invisible a pour initiateur nécessaire le culte de Jésus-Christ; comme le culte de Jésus-Christ a pour initiateur le culte de la Maternité divine, assiette du fondement de ce temple où seul le vrai Dieu est adoré.
Tous les développements dans lesquels nous sommes entré, dans les trois livres qui ont suivi cette introduction, ont dû concourir à montrer, sous toutes ses faces dogmatiques, la vérité de ce rapport (le Mario avec Jésus-Christ, et de Jésus Christ avec le Père céleste.
Nous voudrions umintenant reprendre et concentrer dans un dernier aperçu cette belle économie du Plan ciirétien.
Nous convions lo lecteur qui nous a suivi jusqu'ici à faire un (h>rnierellbrt d'attention pour s*élev6r avec nous à ce poiiil (l<^ vue.
Lo Chrislianisme nous a apporté le culte du Dieu invisible en esprit et en vérité.
Cependant lo Chrislianisme est Dieu fait chair. Comiuonl concilier celle ap|iarento contrachclion entre
DERNIER APÇp,ÇV. 435
la cause et l'effet? Comment résoudxe ce problème : le culte de Dieu esprit, fondé sur celui de Dieu fait chair?
Les protestants ont si^conibô à la difficulté. Au lieu de la résoudre, 11^ l'ont tranchée, supprimant le culte de Dieu fait chair, pour mieux dégager ie culte de Dieu invisible.
En s'engageant dans cette voie de fausse spiritualité, ils devaient aller jusqu'à supprimer le dogme de qg Dieu fait chair dont ils avaient suppi-imé le culte, et tomber dans le déisme.
Il est, en effet, évident que, s'il répugne de rendre un culte k la chair du Verbe, il répugne tout autant, et plus encore, de croire que le Verbe l'ait prise. Car s'il a daigné la prendre, se l'assimiler, et la garder à jamais dans la gloire éternelle, oîi elle reçoit l'adoi-ation des Anges, comment, à moins d'un orgueil égal à ceux de ces anges cyii, pour n'avoir pas vouki rendre cette adoratiou, ont été précipités dans les abîmes, nous, chétifs mortels, que Dieu a lionorés en revêtant notre nature, rougii'ionsnous d'adorer cette nature personnifiée en lui, et d'honorer le sein virginal dans leiiuel il n'a pas eu liorreur de la prendre?
Le Protestantisme logi(}ue devait donc aboutir à la destruction du dogme par lu destruction du culte chrétien.
Allais c'est ce dogme qui a retiré le monde de l'idolà-^ trie, et qui l'a élevé au culte de l'Invisible.
Pour vouloir donc ce culte de l'Invisible, sans le culte du dogme chrétien qui l'a produit, le Protestantisiue nous ramènerait infailliblement à l'idolâtrie, si le Catholicisme ne luainienait fermement dans le monde le culte de l'Invisible par celui du dogme chrétien.
Cependant c'est le Protestantisme qui jette au Catholicisme le reproche d'idolâtrie. Que ne le jette-t-il à Je-
436 LIVRE m, CHAPITRE X.
sus-Christ, qui s'est fait notre idole? Étrange idolâtrie qui a purgé la terre de l'idolâtrie! Merveilleuse idole qui a ruiné toutes les idoles, et par qui le Dieu invisible et trois fois saint, que la philosophie la plus spirituelle ne pouvait ou n'osait nommer, est devenu le Père, dont le nom est sanctifié sur toute la terre comme au ciel!
Le fait est donc incontestable, et le Protestantisme y vient échouer.
Mais reste le problème. Comment le dogme et le culte de Dieu fait chair a-t-il pu produire et peut-il entretenir le culte de Dieu Invisible?
Voici un bel aperçu de sa solution, emprunté aux plus anciens Pères, et dans lequel on admirera ce vol vraiment philosophique que leur génie déployait dans les régions de la foi.
La Trinité des Personnes en Dieu, et la mise en action de ce mystère dans le Christianisme, ont servi à ce merveilleux dessein de la Sagesse éternelle. Laissons parler les saints Pores :
« Le Verbe de Dieu, dit saint Irénée, s'élant fait, dans « l'intérêt des hommes, le dispensateur do la grâce do « son Père, il a entrepris un ordre do dispensation ad- « rairablo, conservant V Invisibilité du Père, pour que « l'homme ne méprisât |)as Dieu; et montrant Dieu vi- « sibleawi. honunes, par un ensemble do dispositions « extérieures, afin ([uo l'honune ne se perdît pas en de- « mourant éloigné de Diou^ »
TerluUion s'ai)pi(>j»rio cet aperçu et le creuse avec son énergie ordinaire : — « Le Nouveau, comme l'Ancien « Testament, s'accorde pour nous ensoignor l'Invisibi- « lité du Père. Porsotuie n'a Jamais vu Dieu, nous dit
' l)v li.ir., I. IV. c. XX, II. 7.
« l'Évangile, le Fils seul le connaît et peut nous le ré- « vêler. Et dans l'Ancien Testament il est dit que perce sonne ne peut voir Dieu sans mourir... Tout ce qu'on (( peut concevoir de digne de la Divinité, on le trouve u donc dans le Père invisible, inaccessible, impassible, « et pour ainsi dire, Dieu des philosoi)hes. Tout ce qui, « au contraire, répugne dans la Divinité peut être rejeté u sur le Fils qui s'est fait voir, entendre, aborder comme « l'arbitre et le ministre de la paix, mêlant en soi l'homme « et Dieu '. »
Reprenant ailleurs la môme pensée, ce génie africain la complète par une image prise à son ciel étincelant : « Nous trouvons, et que Dieu s'est fait voira un grand « nombre, et que persomie cependant n'a jamais pu « voir Dieu sans mourir. Autre est donc celui qui est « invisible et celui (pii s'est fait voir. Il faut en conclure « que l'invisibilité du Père nous représente la plénitude « de la Majesté, et le Fils visible sa dérivation. U « en est comme du Soleil, qu'il ne nous est pas donné H de pouvoir contempler dans la sublimité même de sa « substance qui est au fond des cieux, mais dont nous « supportons le rayon départi à notre œil, avec ce tem- « pérament ([ui, d'en haut, le fiiit s'allonger sur la « terre *. »
Enfin un autre Père, Isovatien, parlant sans figure : « Il faut comprendre, dit-il, que, le Père restant invi- « sible, le Fils a voulu descendre à nous et se faire visi- « ble, étant l'image de Dieu invisible, pour que, dans » l'insuffisance et la fragilité de notre condition hu- « maine, nous puissions nous accoutumer à voir Dieu le « Père dans son image qui est son Fils. Graduellement
• Adv. Marcion, 1. II.
' Adv. Praxeara.
438 LIVRE m, CHAPITRE X.
« ainsi, et peu à peu, la faiblesse humaine a dû être « élevée de l'image à l'original \ »
Approprions-nous ces beaux aperçus.
Comme il a été dit au précédent chapitre, dans notre nature sensible, devenue encore plus assujettie.aux sens par le désordre originel, nous ne pouvons voir l'Invisible en lui-même. C'est pourquoi Dieu a fait les choses visibles de la nature pour nous élever par elles à l'Invisible ; Ut ex invisibilibus visibilia fièrent^. Mais les choses visibles, impuissantes à se défendre contre notre corruption, l'avaient subie, et, au heu de représenter l'Invisible, l'interceptaient. — D'images elles étaient devenues idoles. — Pour combattre cet obscurcissement et conserver im rayon de sa vérité sur la terre en attendant qu'elle reparût dans tout son éclat. Dieu avait établi un nouvel ordre de choses visibles, l'ordre de la religion mosaïque, dont le propre était de retenir dans un peuple, par une multitude de cérémonies, de figures et de miracles, la foi à l'Invisible, contre l'entraînement universel à transférer, comme dit saint Paul, la gloire qui n'est due qu'au Dieu incorruptible à l'image de l'homme corruptible et des plus vik animaux^. Mrlis ce visil)le de la Religion ne pouvait redresser cette perversion universelle du visible de la nature. Il n'était que la figure prophéti(jue d'un Visible plus eireclîf ot plus souverain.
Ce visible, c'est l'Invisible lui-mômo fait visiblo pour nous ramener à lui. Mais comment?
Entant (fu'Mvisiblo, moins encore ([uu jamais il aurait eu <le pi'ise sur la nature humaine, à moins d'en dénaturer la constitution, ce qi^e Dieu ne fait jamais
' L. <lo Ti'iiiilato.
* Ad CuloHR., 10.
» Ad Rom., I, 23.
dans ses œuvres. Il fallait donc que, s'accommodant à cette nature, il se fît visible. Mais, se faisant visible, il cessait d'être l'Invisible, et c'est lui qui se dénaturait. 11 fallait donc qu'il pût ctre à la fois visible et invisible, pour sauvegarder sa nature et la nôtre, en les unissant. C'est à quoi les mystères de la THnité et do l'Incarnation ont pourvu. Suivons :
Dieu, unique dans son essence, étant multiple dans ses personnes, et le Fils étant personnellement autre que le Père, autre que le Saint-Esprit, s'est fait visible en tant que Fils, et est resté invisible en tant que Père. Le Fils visible, pour s'accommoder au penchant de là nature humaine; le Père invisible, pour le redresser; tous deux merveilleusement unis dans le Saint-Esj^)rit, pour concourir à notre régénération : telle est cettç divine économie.
Le Fils descend donc. Il sort des sublimes profondeurs de l'Invisible. Il se manifeste à nous Visiblement. Il vient prendre rant; parmi toutes ces choseà créées que lui-mùnie a faites, et dont il est l'Archétype, mais qui ne le représentent plus à notre sens dépravé ; et, s«ul parmi elles, il peut sans idolâtrie recevoir nos adorations. Il les reçoit en cet état de créature, en cet état d'homme, parce qu'il est Créateur, parce qu'il est Dieu; et par là il satisfait notre penchant dans la forme, en le redressant dans le fond. Dans ce concours avec toutes les autres crqatures, il l'emporte légitimement sur elles, et les fait rentrer d'abord dans leur condition.
Mais ce n'est encore là que l'expédient, ou du moins le premier degré de l'entreprise ; car il est visible, il est chair, et Dieu est invisible, esprit; et, comme luimême raimonçait, le moment était venu ou les vrais adorateurs adoreraient le Père en esprit et en vérité.
A cet effet, voici que lui, tout adorable qu'il est, se
fait le premier adorateur de son Père, et on se mettant en cet état à la tête de la création, il la ramène au culte de l'Invisible, dont il rétablit, que dis-je? dont il rehausse infiniment la majesté dans l'uniyers, qui ne la reflétait plus à nos yeux. Et voyez avec quelle puissance d'exemple, avec quelle force d'induction! Les créatures, qui n'avaient aucun droit à l'adoration, l'avaient absorbée ; et Lui, qui y a un droit souverain, et devant qui tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers, Lui, fléchit le genou devant son Père, il en est le plus humble adorateur; que dis-je adoraieur? Il est la victime de ce culte véritable, et quelle victime !!! 0 homme, qui en étais venu jusqu'à tadorer, et à t'adorer dans tes vices les plus abjects, jusqu'à leur immoler les plus sacrés instincts de la nature ! regarde cet homme prosterné, abîmé dans une sueur de sang! regarde-le encore cloué sur cette croix, n'ayant plus rien môme des traits de l'homme, et comme eflacé par l'ignominie et par la mort! regarde ce je ne sais quoi arrivé aux extrêmes hmites de la destruction! C'est le Fils de Dieu, ayant droit à l'adoration du monde qu'il a créé, et s'étant fait ainsi victime volontaire pour honorer en cet anéantissement ce Père, ce Dieu unique et invisible dont tu as transféré la gloire à tes plus viles passions! Qui t'aurait parlé de ce Dieu invisible, dans l'abîme de sensualité où tu étais plongé, lu ne l'aurais j)as compris, il fallait (ju'il t'ap|)arùl lui-mômo par un éclat qui fît pâlir toutes tes idoles, et qui néanmoins no le fît pas sortir (le la spirituelle invisil)ililé do son être, et l'y reportât nièiiio à une plus sublime profondeur.
Ainsi, Dieu invisible, Dieu esprit, le Père céleste, sans cesser d'être invisible, a |)aru au monde par cette adoration visible, j)ar colle immolalidii sensible dti son Kils. La grandeur de ce Dieu a éclaté dans la valeur de
la victime, el sa majesté dans son anéantissement, plus sul)lime cent fois que dans la pensée des })hilosophes, et en môme temps plus sensible que dans le fuit le plus expressif.
Mais, me dira le philosophe, cette victime, dans le système chrétien, n'est pas moins Dieu, par sa nature, que le Père céleste, et c'est là môme ce qui fait sa valeur, et ce qui rehausse, dites-vous bien, la divine Majesté à qui elle s'oft're et s'immole. Et alors cette divine Majesté n'est-elle pas ravalée dans cette victime môme, autant qu'elle est rehaussée |)ar son immolation?
Non; car l'immolation ne tombe en Jésus-Christ que sur l'homme, en tirant toute sa valeur du Dieu auquel il est uni. La personne du P'ils de Dieu fait homme a deux natures distinctes : l'une, dans laquelle il a souffert, qui est la nature humaine ; l'autre, dans laquelle il est resté impassible, comme il l'était avant de s'incarner, qui est la nature divine. Cette nature divine n'a donc rien à démêler dans l'anéantissement de la nature humaine en Jésus-Christ, l)ien que cette nature humaine, greffée en quelque sorte sur un môme sujet avec la nature divine, qui est lapersonue du Fils de Dieu, lui appartienne et en reçoive un prix infini. Ainsi la Majesté divine ne soullVo aucun i)réjudice dans cette immolation du Fils qui la rehausse dans le Père.
Ce qui est merveilleux, au contraire, c'est que le Fils, en tant que Dieu, i)articipe à la gloire que son propre sacrifice procure à son Père, et que le Père à son tour participe à l'amour :ui le lui a fait offrir. Le Père et le Fils, avec le Saint-Esprit, ne faisant qu'un seul Dieu, tout leur est commun en cette unité. Qui me voit, disait Jésus-Christ, voit aussi mon Père*. Et encore : Je suis en
' Joail., XIV, 9.
442 LIVRE m, CHAPITRE X.
mon Père et mon Père est en moi^. Ce qiii a fait dire à saint Paul : Dieu était dans le Christ, se réconciliant le monde^; et ce qui permet d'ajouter : Le Fils était dans le Père recevant l'hommage de sa propre immolation.
Ainsi le Père invisible, se faisant voir dans le Fils visible comme dans un miroir, y devient lui-môme à son tour comme un miroir, dans lequel le Fils redevient l'Invisible. De sorte que tout est satisfait et rien n'est compromis dans ce merveilleux système où l'unité divine opère la pénétration réciproque des personnes. Le Père invisible et inaccessible que l'esprit humain ne pouvait aborder, se fait voir dans toute la largesse de son amour j par l'envoi et le sacrifice de son Fils sur la terre; et ce F'ils, de l'abîme d'anéantissement où il s'est précipité pour servir et partager cet amour, se relève au sein du Pèt*e dans toute l'inviolable splendeur de sa nature divine et emporte avec lui dans la gloire cette nature humaine dans laquelle il s'est anéanti.
Et tout cela s'ôjsère par l'iticarnation du Verbe, qui s'est fait lé dispensateur de la grâce paternelle par de telles dispositions que, nous faisant voir un Dieu homriie pour ne pas nous décourager, il réservât néanmoins l'invisibilité, pour (|ue nous n'en vinssions pas à le mépriser, et pour nous ravir ainsi d'amour à l'Invisible, par ce rayon de lumière visible qui en fait pénétrer la connaissance <lans les esprits les phis obscurcis .• Quia per incamati Varfn nii/steriam, nova mentis nostrœ oculis lux tuœ claritatis infulsity ut, dwn oisiùiliter Deum cognoscimns, pcr liunr in invisibilium amorctn rapiamur, comme chante l'Kglise dans la /'ré face do ce grand mystère.
Et voyez encore avec quel tempérament successif ce
' Joftn., X, 11.
» 11 CorinUi., v, 10.
socours noiis a été mesuré et départi. Rien n'a été précipité. L'homme graduellement a été élevé. D'abord, dans les siècles antérieurs à l'Incarnation, il a vu Dieu passant seulement, Qt par derrière, comme Moïse*, en ombre et en figure, comme le peuple juif; — ensuite, dans les jours de rin(^rnation, il l'a vu en face et en personne, mais cependant sous forme humaine, comme imanii a coutume de se faire voir à son ami; — enfin, plus robuste, depuis les jours de l'Incarnation, il le contemple dans son invisibilité divine recouverte seulement de l'apparence eucharisticpie, qui ne l'indique à nos sens que pour attester sa présence, en exerçant notre foi, et comme transition à la vision immédiate, qui n'aura lieu qu'en l'autre vie.
Que de merveilles dans l'objet de notre foi! quel inépuisable sujet d'admiration et de ravissement pour l'intelligence ! On y trouve la même main qui a fait les beautés de la nature, avec cette différence que ces beautés ne nous en offrent que l'empreinte, et que c'est cette main môme, cette SU^esse de Dieu en pei'sonne, qui se révèle à nous dans cette belle économie de la Religion.
ICt qu'on ne nous dise pas (|uo, n\Uaiit donné qu'à un petit nombre do lavoir ainsi, elle est pour la masse des chrétiens comme si elle n'était pas. Nous JDrotestons contre ce sentiment. Tout chrétien instruit, comme il peut et comme il doit l'ôtre, et surtout instruit par la Vérité môme, à l'école de sa grâce, de sa pratique, de son amour, porte en lui l'intuition de cotte divine sagesse ; il sent au dedans de lui l'harmonie et le jeu de toute cette économie de la Rehgion appliquée à son ftrne, alors même qu1l en ignore les riclies combinai-
' Ëxotie, xxxiii, 22, 23.
sons, comme nous sentons, dans le bien-être et dans la vigueur de notre existence, l'harmonie et le jeu des organes intérieurs auxquels nous la devons.
Mais nous n'avons pas achevé d'admirer.
Cette divine économie, en effet, ne s'arrête pas à Jésus-Christ, elle se prolonge ^lus bas encore, plus à portée de notre misère.
Le Fils de Dieu, Dieu de Dieu, lumière de lumière, de la même nature que son Père, invisible par conséquent, ne s'est pas fait visible par lui-môme, mais par Marie. Ce rayon de Dieu invisible n'est devenu visible qu'en traversant Marie : comme un rayon du soleil, traversant un pur cristal, s'y réfracte, et nous arrive en spectre de couleurs amies des yeux. Ainsi, sans se détacher de son Père, sans rien perdre de sa nature di^ine, le Verbe s'est humanisé, s'est fait chair à travers Marie, a pris d'elle cette nature liumaine en laquelle il s'est fait adorateur et victime et nous a fait voir l'invisible Majesté de son Père par l'honneur qu'il lui a rendu.
Marie est donc lo milieu à travers lequel se forme, se noue l'économie de la Religion : ce qui lui a valu d'être appelée à juste titre le nœud de tous les mystères du Christ, nodus mysteriorum Chinsti. Otez Marie, et tout le Christianisme se dissout.
A ce titre capital, le dogme de la Maternité divine, et par consé<îuent le culte qui le vivifie dans nos Ames, se recommando liaul(Miiont, impérieusement à tout ce qui prétend au titre do chrétien.
Mais il y a plus.
Pour tous <;eu\ «lui ont réfléchi sur la misère huniaino, et qui, par l'immble observation d'eux-mêmes, ont recueilli les lumières de son expérience, qui ont vu à (juel point l'homme est tour à tour, o1 souvent à lu fois, découragé et présomptueux, craintif et témé-
raire, défiant et confiant à l'excès dans ses rapports avec la Divinité, ce doit être un sujet inépuisable d'admiration que cette économie de la Religion, où, par les mômes moyens, la confiance est excitée et la présomption rabattue au plus haut degré dans le cœur de l'homme.
C'est ce que nous avons déjà admiré dans l'interposition de Jésus-Christ médiateur entre la Majesté de son Père et la misère humaine, « conservant, comme dit « très-bien saint Irénée, l'invisibilité du Père, pour que H l'homme ne méprisât pas Dieu, et montrant Dieu y\- « sible aux hommes, afm que l'homme ne se perdît pas, « en se croyant abandonné de Dieu. » — De sorte, dit TertuUien, que <( tout ce qu'on peut concevoir de digne « de la Divinité, on le trouve dans le Père invisible et « inaccessible. Tout ce qui, au contraire, répugne dans (( la Divinité, peut être rejeté sur le Fils qui s'est fait « voir, entendre et aborder comme l'arbitre et le mi- « nistre de la paix. »
Eh bien! c'est ce même système qui se prolonge, en se réitérant à un degré inférieur, en Marie.
Tout visible, tout homme, tout abaissé, tout anéanti qu'est Jésus-Christ, pour être abordable. à notre misère et nous apporter, avec la miséricorde de son sacrifice, le sentiment de la haute Majesté du Dieu à qui il est offert, il est Dieu lui-même, et, comme nous l'avons vu, il se relève par là à la hauteur de cette môme Majesté de Dieu qu'il satisfait; il nous apparaît, venant sur les nues du Ciel avec une grande puissance et une grande Majesté * , dans sa Majesté, dans celle de son Père, et des Saints Anges *, s^asseyant sur le Trône de sa gloire, toutes les tribus de la
• Luc, XXI, 27.
' Ibid., IX, IG.
terre pleurant de douleur et séchant de frayeur à son aspect', exerrant ce grand et redoutable pouvoir de juger dont le Père lui-même s^est dessaisi pour le lui remettre^ , et disant à tous ceux qu'il aura à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits, et allez au feu etei^el, préparé pour le Diable et ses anges^.
Certes, il y a place pour la terreur, môme auprès de ce Fils de l'homme <\m nous apparaît ainsi dans sa justice, après nous avoir apparu dans sa bénignité, et par conséquent, dans un système tel que nous l'avons exposé, il y a place pour un tempérament secondaire qui, réservant ce que cette terreur a de salutaire, lui enlève ce qu'elle aurait de désespérant.
C'est cet admirable tempérament cjiii nous est ménagé dans l'interposition de Marie.
Si le Père eût épanché toute la miséricorde qu'il avait pour nous, sans rançon et sans intermédiaire, nous n'y aurions pas cru, dans notre défiance, ou nous l'aurions méprisée , dans notre présomption. Mais , nous accordant cette miséricorde au prix du sang de Jésus-Christ, il en fait sentir toute la valeur à notre présomption, et toute la certitude à notre défiance.
Pareillement, si le Fils lui-inèmo nous ettt prodigué tous les trésors de cette miséricorde qu'il nous a acquise, sans intercession, nous n'aurions pas révéré en lui la Majesté de Dieu qui lui est ihhérente, iious fi'aurions pas redouté ce caractère de Souverain Juge des vivants et des morts qui lui est dévolu; ou bien ce serait ce|to Majesté de Dieu et ce caractère do Juge dont l'iinjiression aurait prévalu et paralysé la confiàiice que nous
• Mntth., XXIV, 30; XXV, 31.
' Jean, v, «.
* Matth., XXV, 41.
Ï)ERNIER APERÇU. 447
(lovoiis avoir en sa miséricorde. Mais, nous accordant celle-ci aux supplications de sa divine Mère, il nous en lait sentir toute la valeur, comme il nous inspire en elle toute confiance.
Transposant du Fils à la Mère ce que les saints Pères ont dit du Père au Fils, nous pouvons donc dire que ( t'tte merveilleuse économie conserve la Majesté du Fils, pour que l'homme ne méprise pas en lui son Dieu et son Juge, et qu'elle montre la miséricorde do ce Fils largement obtenue aux hommes par sa divine Mère, pour que l'homnie n'en désespère jamais. — De sorte (|iie tout ce qu'on peut concevoir de digne do la Divinité, on le trouve non-seulement dans le Père, mais dans le l'ils, qiii, Dieu lui-même, ne pouvait s'en départir, et tout ce qui au contraire répUgne dans la Divinité se trouve rejeté siir la Mère, pure créature; la Mère qui, dans la religion comme dans la famille, devait avoir un rôle médiateur qui fléchît et rehaussât tout à la fois par son intercession la Majesté du Fils, comme la médiation du Fils fléchit et rehausse par sa satisfaction la Majesté du Père.
Quelle admirable économie ! quelle profonde et divine science dit cœur humain!
Une difficulté toutefois J)eut se foriuër dans quelques esprits, et nous ne devonspas dédaigner d'y avoir égard. Le système chrétien ayant pour base le Mystère de la Trinité de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, le ministère donné à Marie ne semble-t-il f)as pol-ler atteinte à cette base, en faisant d'elle, avec le Père et le Fils, une sorte de THnité, où le Saint-Esprit serait effacé par elle?
Je divise la difflcùlté.
On ne fait pas de Marie une personne de la Trinité.
Le Saint-Esprit n'est pas effacé par elle.
Il faut distinguer la Trinité en elle-môme, et la Trinité par rapport aux élus. En elle-môme , la Trinité est une économie exclusivement divine, où les trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit ont des rapports de nature qui n'en font qu'un seul Dieu indépendant de toute autre relation, Relativement aux élus, la Trinité contracte des rapports de grâce, une union de miséricorde qui, avec rhuinanlté du Verbe comme chef, lui associe tous les élus comme membres, conformément à cette parole du Sauveur : « Comme vous, mon Père, « êtes en moi et moi en vous , qu'ils soient de même « un en nous '. » Or, dans cette union, toute de grâce, Marie a une place, place incomparablement supérieure à celle de tous les élus, et que Gerson dit très-bien devoir être unique, et la seconde immédiatement audessous de la première, qui est celle de la Trinité môme; et on le concevra, si on observe avec les saints Pères qu'elle n'est guère moins unie, par sa maternité, à l'humanité de son divin Fils, que cette humanité l'est à la Divinité, à laquelle, par conséquent, dit saint Thomas, elle confine. Ainsi tombe la première partie de la difliculté.
Quant à la seconde, à savoir (}ue, dans cette économie de la religion, le Saint-Ksprit n'aurait pas do part, et se trouverait cllacé par Marie, c'est le contraire qui est la vérité. Le Saint-Esprit a une part prodigieuse, et il l'a par le moyen do Mario o.i dans Mario. C'est le Saint-Es|)rit en od'ol qui fait (•()nc(îV()ir à Marie, par sa divine opération, l'humanité du Verbe, c'est-à-dire le principe do toulo cotte ôconomio do lagràoo dans la- (|ueilo on dit (pi'il n'a point do |»art. (''osl lui qui, pour rendre Mario digne do celte merveilleuse opération,
' Jean, c. xvm, t\.
édifie Marie elle-raômo comme son sanctuaire, dans lequel il fait briller tous ses dons. C'est lui enfin qui, par Marie, continue à former les membres dont elle a conçu le chef, l'Église, qui est son Œuvre par excellence. Le Saint-Esprit, àme, souffle, flamme de l'Éternel amour, circule ainsi dans toute l'économie du Christianisme, qui est par excellence l'économie de l'Amour divin.
Ainsi s'évanouit la difficulté, et la Sagesse de Dieu est justifiée.
Pour résumer la vue du Plan chrétien en une comparaison ou plutôt en un symbole pris dans la nature, et consacré déjà par TertulUon, je redirai d'abord avec lui : « Il en est de la Divinité Suprôme comme du So- « loil, qu'il ne nous est pas donné de pouvoir contem- « pler dans la sublimité môme de sa substance qui est « au fond des cieux, mais dont nous supportons le « rayon départi à notre œil avec ce tempérament qui a d'en haut le fait s'allonger sur la terre. » Et, complétant la pensée de ce grand homme, j'ajouterai que ce rayon lui-môme, Soleil, comme le foyer d'où il émane, est encore adouci par nous en ce qu'il aurait d'abord de trop éblouissant et de trop ardent, en venant se réfléchir dans une planète amie, qui, comme la Lune, emprunte tout l'éclat dont elle nous verse la bénigne influence de ce rayon du soleil qui vient la frapper, et habitue nos yeux malades, épris des ombres, inexercés à la lumière, à la supporter dans cette douce réverbération, pour pouvoir passer ensuite à la vue du Soleil dans son rayon, et par ce rayon nous élever à son foyer.
Le Christianisme, par cette beUe économie, a réalisé à la lettre le plus beau des rôves de la philosophie antique, son plus noble espoir, sa conception la plus sublime, qui lui a valu d'être appelée la Préface humaine
de rÉ,vangile, dont elle aurait, à n'en pas douter, reçu le joug libérateur.
Dans la comparaison que nous venons d'employer, en effet, nous nous trouvons avoir reproduit la belle allégorie de h caverne de Platon, Ce grand philosophe compare , comme on sait , l'aveuglement où nous sommes plongés ici-bas, à celui de malheureux relégués dans les profondeurs d'une caverne où ils sont enchaînés, et dont ils ne voient que le fond ; sur ce fond se meuvent des ombres d'objets extérieurs auxquels ils tournent le dos, et, ne voyant que ces ombres, ils les prennent pour des réalités. (Ainsi les créatures, ombres des perfections du Créateur, étaient adorées comme ces perfections mômes par ceux qui étaient, assis dans la région de l'ombre de la mort, avant que la lumière de l'Évangile se levât sur eux'.) « Mais, dit Platon, bri- « sons leurs fers. Un des captifs est délivré, il se lève « aussitôt, il tourne la tête, il marche, il rencontre le « foyer de lumière ; mais, trop faible pour ce (ju'il « éprouve, ébloui, accablé d'un si vif éclat, il voudra « fuir et retourner à ces ombres : voilà, dira-t-il, la H réalité. — Maintenant arrachons-le de ce gouffre, « traînons le malgré lui jusqu'à la lumière du jour. (( Comme il frémit de cette violence ! comme il s'indigne! « (Ainsi frémit et s'indigna le monde païen à la lumière <( do l'Kvangile.) Tout à coup lo jour frappe ses yeux; « ses yeux remplis de tant de clarté ne distinguent aucun « des objets que nous appelons réels ; ce changement « soudain l'avougld, et ce n'est (pie peu à peu qu'il décou- « vrira ce inonde nouveau pour lui.,.. D'abord, ses re- « gards s'arrôtoront plus facilemont sur l'image dos « hommes et des autres corps terrestres que le miroir
' Maltli., IV, Ki,
« de Teau lui représente, puis sur les corps eux-mô- « mes ; — ensuite il contemplera les cieux voilés par « la ïiuit, et la lune, les constellations, dont la lumière « tempérée l'éblouira moins que le Soleil et les feux du <( jour. — Enfui, le Soleil, non plus sa faible image, « le Soleil môme ne le fait point reculer, il ose Tadrai-
« rer sur le trône des airs tels doivent être lesprô-
« grès de sa raison.
« Voilà notre condition. La prison souterraine, c'est « le monde visible : le captif (jui monte sur la terre, et (( dont les yeux s'ouvrent à de nouveaux spectacles, « c'est l'âme qui s'élève à la source de l'intelligence. « Oui, j'ai conçu pour notre àme ce noble espoir : est- « il raisonnable ? Dieu le sait. J'ose dire les pensées « qui sont en moi'. »
Ce noble espoir, apogée de la sagesse Immaine, n'a pas été témérairement conçu. La Sagesse divine l'a réalisé. Au-dessus de ce monde sensible, prison souterraine do la nature, elle a fondé le monde spirituel de la grâce, par où nous parvenons au monde invisible de la gloire. Ce monde spirituel de la grâce a été fait visible en Jésus-Christ, pour s'accommoder à notre faiblesse qui voit d'abord la lumière divine reflétée dans les fontaines du Sauveur, le corps des sacrements et tout le culte de l'Église, comme dans un miroir sur la terre ; qui ensuite, dans le firmament de la sai:Ueté et de la grâce, contemple les diverses constellations des Saints, et par-dessus toutes, la très-sainte Vierge Marie, belle comme la Lune, et dont la lumière tempérée nous conduit à l'éclat du jour; à Jésus-Christ, rayon de Dieu, de ce Soleil de gloire que nous contemplerons un jour face à face sur le trône de sa Majesté.
* République, liv. VII.
« Le Monde, dit Bossuet, avec une réminiscence de « Platon, était dans de profondes ténèbres, semblables « à ceux qui sont dans les cachots. Quand ils en sortent, « ils sont éblouis de la lumière, ils se détournent de la « lumière, ils se cachent à la lumière. Ainsi les pé- « cheurs, emportés par la violence de leurs passions, « se précipitent dans les épaisses ténèbres du péché. « Telle est donc l'infirmité de notre raison, qu'elle ne « peut soutenir l'éclat de la lumière qui éblouit nos fai- (( blés yeux : il faut une moindre lumière pour nous « faire découvrir la grande, un petit (lambeau pour a nous montrer le grand flambeau'.»
Comme Platon aurait tressailli d'enthousiasme en voyant ainsi son noble espoir réalisé ! Comme il aurait le premier béni et accepté ce miséricordieux secours de Marie, de cette lumière réfléchie et tempérée dont il avait rêvé la douce médiation! Comme il aurait répété avec nous les paroles de cette belle prière que l'Église semble avoir emi)runtée à son allégorie :
Solvc vincla reis, Profer lumen caecis... ; lier para tutum, Ut videntes Jesuin, Seraper collaetemur!
« Brise les fers aux condamnés ; fais arriver la luit raière aux aveugles ; fraye-nous une route assurée, « pour (jue, voyant Jésus, élcrnellement nous nous « réjouissions ! »
' Discours aux Beliijieiutes ilc Saintp-Mane.