ÉPILOGUE
Nous déposons ce premier travail aux pieds de Celle qui nous l'a inspiré, aux pieds de NOTKE DAME, la suppliant, si indigne qu'il soit, de daigner l'associer au mystère de sa Maternité ; de le faire servir à enfanter Jésus-Christ dans les ànies, h accroître son corps mystique de nouveaux membres, à se donner à elle-même de nouveaux enfants. Que ce livre, qui a été le nôtre, tant qu'il a fallu y mettre nos labeurs et nos veilles, devienne le sien, maintenant qu'il s'agit d'en tirer la yloirede Dieu et le bien des hommes! Nous le lui remettons, comme une ceuvre qui n'est déjà plus à nous, et dont la suite et l'achèvement vont absorber de nouveau tous nos loisirs. Et pour cela môme nous la supplions encore de nous obtenir un renouvellement de lumière, et de force, et de grâce, pour que nous puissions la louer dignement;, et lui convertir ses ennemis.
FIN DU PRKMIKK VOLLMK KT DK L\ PREMIKRK l'AKTlK.
Nous avions annoncé, dans le programme des matières, comme devant se trouver au milieu du premier traité qui compose ce volume, un chapitre sur la connaissance et l'incompréhensibilité du mystère de l'Incarnation, considéré en lui-même.
Contrairement à cette première intention, nous n'avons pas cru devoir donner ce chapitre dans le corps de l'ouvrage, et nous ne croyons pas, non plus, devoir le supprimer.
Dans le milieu de l'ouvrage, il en aurait suspendu la marche par l'examen organique du mystère dont nous faisions fonctionner l'économie, et cela, sans nécessité [)our la généralité des lecteurs, "qui ont assez le sens religieux pour admettre le mystère, et qui sont assez éclailés pour ne pas y voir de contradiction.
Mais il est d'autres esprits inexercés et ombrageux en cette matière, qui demandent plus de ménagement, et aux préoccupations desquels nous croyons devoir condescendre.
C'est pour eux que nous allons donner ici ce chapitre, comme un éclaircissement justificatif àQ la vérité rationnelle de notre foi.
CONNAISSANCE ET INCOMPREHENSIBILITE DU MYSTERE DE L INCAR- NATION. — SOLUTION OU RAISON DES DIFFICULTES.
Le mystère de rincarnation est im merveilleux système, qui pourvoit à tout, qui non-seulement résout toutes les difficultés connues, mais découvre immensément au delà une multitude de problèmes dont il donne en môme temps la solution. Jamais il n'a été donné à l'esprit de contempler mi plan aussi vaste, aussi riche et aussi complet ; et les systèmes humains sont auprès de lui ce que sont les tâtonnements de l'art auprès du grand ouvrage de la nature.
Mais, nous dit-on, ce n'est que dans ses contours, pour ainsi dire, et dans ses fins qu'il paraît tel ; car en luimême, il confond l'esprit et le désespère. Dieu fait homme, Ib Verbe fait chair, rÉleruel, le Grand-Ètre, le Créateur et le Gouverneur des mondes, naissant d'une femme, dans un réduit obscur de notre planète : l'Infini, réduit aux proportions les plus exiguës du fini ; et ces doux termes qui s'excluent, unis dans un seul sujet ! Comment cela se peut-il faire? Si un tel mystère exphque tout, c'est au prix que rien ne puisse l'expliquer; et il ne soulage la raison sur tous les problèmes de nos destinées, que pour la dévorer et l'engloutir, en quelque sorte, comme mi sphynx, dans le seul grand problème de son incompréhensibilité. Voilà l'objection, et comme
4o8 APPENDICE.
le récif qui reste au fond de toutes les belles solutions que vous tirez du mystjère, qui le recèle, et contre lequel toutes ces solutions, si lumineuses qu'elles soient, viennent échouer : Que pouvez-vous y répondre ?
« Race humaine I contentez-vous du quia. — State con-
« TENTI, UMANA GENTE AL QUL\^ — Si VOUS aviez pU tOUt
« voir, il n'eût pas été nécessaire que Marie enfantât *. »
C'est le génie qui vous fait cette réponse, avec le double ascendant de son autorité et de sa soumission.
Un saint évoque, Théodote, l'avait faite précédemment à Nestorius, au concile d'Éphèse : « Si tu veux « connaître ce mystère, lui disait-il, apprends pourquoi « il s'est opéré; quant à savoir cominmt il s'est opéré, « il n'y a que son divin Ouvrier qui le sache. » Si vis cognosc€7'e, disce quia factns est : quomodo vero factus sit, sotus nie miraculorum Opifex novit. — « Les miracles, ajoutait-il, nous montrent le pourquoi do leur opération; mais je laisse à Dieu de savoir l'opération môme des miracles ". »
Cette fin do non-recevoir n'est pas arbitraire ; cllo est parfaitement satisfaisante ot rationnelle.
Les dogmes chréliensne sont incompréiiensibles qu'en un sens : Us présentent comme deux faces; l'une, toui*-
' Dante, le. PunjaUnre, (^hiiiit m.
' Miraciila (luideni ostoiiduiil ([nia facta sunt, Deo autcm ivlinquo ralraculoram nosso ratioiicm. Coneil. Ephen., Labbe, t; III, p. W6.
APPENTOlCfE. W6
rtée du côté de Dieu : c'est le comment; Tautre, tourftée du côté de l'homme : c'est le pourquoi. Comment Dieu s'est -îl fait homme? côlé mystérieux, côté ténébreux. PourquoiDieu s'esl-ilfait homme? côté lumineux, brillant, éblouissant de richesses intellectuelles et de fécondité morale. Ce côté lumineux est si admirable, qu'il suffit seul à prouver la vérité du mystère, et à nous répondre du côté obscur.
« La Religion, » disait, dans un admirable discours, la seule voix éloquente qui ait fait entendre au dix-huitième siècle le langage de la foi, « la Religion ressemble <« à cette nuée miraculeuse qui servait de guide aux en- « fants d'Israël dans le désert : le jour est d'un côté et « la nuit de l'autre. Si tout était ténèbres, la raison qui « ne verrait rien s'enfuirait avec horreur loin de cet af- « freux objet ; mais on vous donne assez de lumière pour « satisfaire un œil qui n'est pas envieux à l'excès ; lais- « sez donc à Dieu cette nuit profonde, où il lui plaît de « se retirer avec sa foudre et ses mystères. Mais vous « direz peut être : Je veux entrer avec lui dans la nue, (( je veux le suivre daiis les profondeurs où il se cache ; (( je veux déchirer ce voile qui me fatigue les yeux et « regarder de plus près ces objets mystérieux qu'on « écarte avec tant de soin. C'est ici que votre sagesse est (( convaincue de folie, et qu'à force d'être philosophe « vous cessez d'être raisonnable. Téméraire philoso- « phie! pourquoi ce chàgi'in superbe de ne pouvoir « comprendre l'Infini? Ce grain de sable que je foule aux « pieds est un abîme que tu ne peux sonder, et tu vou- <( drais forcer l'Être qui renferme tous les êtres à se « faire assez petit pour se laisser eûibrasser tout en-
(( tier par cette pensée trop étroite pour embrasser un « atome M... »
A cette éloquence du bon sens, joignons l'exactitude d'un argument purement rationnel et pliilosophique.
Nous l'avons dit ailleurs par anticipation ^ : dans les connaissances humaines de tout ordre, même les plus exactes, comme les mathématiques, les choses ne s'expliquent en définitive que par des choses qui ne s'expliquent pas. C'est le propre de ces choses qui expliquent les autres d'être inexplicables, d'être par conséquent d'autant plus inexplicables qu'elles sont plus explicatives. Aussi la chose la plus explicative de toutes, celle qui explique tout, Dieu, est une cause que rien ne peut expliquer.— Pourquoi cela? — C'est parce que les choses ne peuvent s'expliquer que à'après des choses qui leur sont antérieures et supérieures, comme le mot d'après, usité dans toutes les explications, l'indique ; et que, par conséquent, la chose qui n'a rien qui lui soit antérieur et supérieur, la cause par excellence, ne peut être expliquée d'après rien. — C'est plus particulièrement encore, parce que l'Infini est l'archétype du fini, lequel, étant fait d'après cet archétype, s'y rapporte, et en reçoit l'explication de son existence, parce qu'il en a reçu cette existence même. L'image s'explicpie d'après l'Original, mais l'Original lui-même, l'Archétype, l'Infini, qui l'expliquera? Quis vide/nt eum et marrahit^l Autant vaudrait demander qui l'a fait. // est celui qui est : voilà sa définition, dans ses opérations comme dans son os-
' IHgroum xnr l'vxjiril phUosophique, par lo Pôrc Guûiiai'cl, jt''suitt>. ' Jhi l'roteglunliume, (. II, |>. 4U.
* EcolÛK., xuii, 36.
sence. Qui expliquera raisonnablement le monde sans l'acte créateur, sans Dieu? mais qui expliquera cet acte, qui expliquera Dieu? Qui expliquera le monde moral et social, qui expliquera l'homme et l'humanité sans Jésus-Christ, sans la solution que donne l'Incarnation du" Verbe? mais qui expliquera cette Incarnation, qui expliquera Jésus-Christ? Cela ne se peut, ne doit pas se pouvoir.
Mais voici la garantie : Si rien n'explique llnfmi et ses opérations, tout le prouve, tout lui rend témoignage, le témoignage que le problème rend à sa solution. La solution explique le problème, et le proverbe expliqué prouve la vérité de la solution. Ce qui échappe et doit échapper en explication dans la Vérité infinie, se trouve dans ce qu'elle donne elle-même d'explication aux vérités finies; car donner implique avoir; etRivarol a prononcé un mot d'une profonde justesse quand il a dit : Dieu explique le monde, et le monde le prouve. L'explication descend de Dieu au monde, et remonte en preuve du monde à Dieu : Cœli enarrant gloriam Dei, et opéra manuum ejm annuntiat firmamentum.
Ces réponses à la prétention de comprendre le mystère de l'Incarnation en lui-même sont rigoureusement satisfaisantes. Elles doivent d'autant plus s'appliquer à ce mystère, que Dieu, l'Infini, n'y est pas seulement en opération, mais en personne; qu'il en est le sujet et l'objet; la cause et l'effet : lo tout; et que par conséquent son incompréhensibihté doit être une incompréhensibilité centrale. « On peut, dit poétiquement saint Bernard, « cueillir aisément d'abondantes fleurs dans les prés qui « bordent ce mystère : mais on ne saurait sonder dans
« son milieu la redoutable profondeur du goUffi*e. « Gouffre, en effet, insci'utal)le que ce sacrement del'In- « carnation divine! Abîme impénétrable que le Verbe se (t soit fait chair, et ait habité parmi mus'! Qui pourrait le « sonder, y atteindre et le saisir? Le puits est profond, <( et je n'ai pas do quoi pouvoir y puiser. Mais j'éten- « drai des tissus sur son orifice, pour qu'ils s'humectent H de la divine vapeur qui s'en exhale. Rédoutant, dans t( le juste sentiment de ma faiblesse, de tenter sa pro- « fondeur, du moins, comme penché sur la bouche de « ce puits, j'étendrai fréquemment vers vous mes mains, « Seigneur, parce que sans vous mon àme est comme « une terre sans eau. Et alors, si, du nuage qui s'en élè- « vera, ma pensée se trouve imbibée, je vous ferai part « satis réserve, mes frères, de ce peu que j'en aurai « recueilli, comme on exprime un linge humide, ou « comme, en fine petite pluie, retombe la rosée du « ciel ' . »
Voilà les sentiments que la foi, que la philosophie même digne de ce notn, doivent cdnfceVoirdecë mystère. La raison, éclairée par les réllexlons que noiis venons de lui suggérer, doit reconnaître que telle doit être la t3ondition d'un dogme dont l'objet est Vlnfmi, c'est-à-diro y fncompréhemihle en personne. Cette incouiprclicnsibillté, on peut le dire, a toute la rigueur d'une équation matliématicpie ; on n'tt dé choix qu'entre elle et l'absurdité : l'absurdil/^ de vouloir qu'une chose soit et no soit pas, (luel'Inc(»rnpréli(Misible soilcompréhonsiblo. Aussi doit- ^\\h attirer l'esprit loin de le repousser, le chdfmerloin
' Sermn *, J)e Scptiformi tpiritti in l'Mrisla.
APPÉÎ^iiCE. 463
de le contraindre, comme le préjugé le plus légitime de la présence de l'Infini.
Et toutefois nous craignouB de n'avoir pas encore satisfait complètement certains esprits sincères, mais fortement préoccupés. Non qu'ils contestent les considédérations qui précèdent^ mais leur application au mystère de l'Incarnation.
Ils diront :
Nbiis entrons pleinement dans les vues que vous vêtiez d'exposer. Nous reconnaissons qtie Vînfini doit être incompréhensible. Le mystère, en Religion, iie nous Repousse pas : il nous attire môme. Plus particulièrement le mystère de l'Incarnation nous charme par la beauté, par* la richesse morale de son éconotliie, et nous en eiribrasserionslasecourable et sainte croyance, si d'ailleurs, en lui-môme, dans son organisme, il ii'était qu'obscur, qu'incompréhensible, si incompréhensible qu'il fût.
Mais ce n'est pas incompréhensible qu'il nous paraît, c'est contradictoire ; puisque nous devons croire :
Que bieii, Y Infini, est en môme temps le fini, Créateur et créature, Dieu et homrtie tout ensemble ;
Que Dieu, qui est universel, à quitté un lieu pour vetiir dans lin aiiire, qil'il est venu, qu'il est descendu du ciel en terre, et remonté de la terré au ciel;
Que Dieu, qui est immense et invisible, a été tout entier circonscrit, dans un homme, dans un enfant;
Que Dieu, qui est Éternel, est né; que Dieu, qui est impassible, est mort : né par la maternité d'une Vierge, mort sous les coups de ses créatures ;
Que Dieu, enfin, qui est la Grandeur et. la Majesté par essence, s'est ravalé jusqu'à se faire homme, jusqu'à se faire chair.
Tout cela n'est pas incompréhensible. Nous le comprenons; mais nous le comprenons contradictoire. Estce une illusion d'ignorance de notre part? cela est possible : mais alors dissipez-la. Nous n'avons pas plus de confiance que nous ne devons en notre raison sur ces matières, d'autant que cette môme raison est déjà entraînée et ravie par les preuves historiques et par l'économie morale du Christianisme. Mais la foi, si autorisée et satisfaite qu'elle soit de ce côté, est-elle donc au prix d'embrasser des contradictions de l'autre? Quenepouvez-vous les dissiper pour ne laisser que le mystère! Que ne pouvez-vous, du moins, nous faire entrevoir des explications qui dégagent notre raison, et la mettent en voie d'adhéuer à un dogme qui se recommande déjà si hautement à notre àme!
La sincérité que nous avons mise à formuler ces difficultés doit nous valoir une sincérité pareille dans l'audition de nos réponses.
Ces réponses sont prôtes depuis longtemps. Elles ont fermé la bouche, il y a quinze et seize siècles, à Nestorius, à Colso, à Praxéas, à Marcion, et elles reposent dans l'antique majesté de leurs victoires, comme des armes éprouvées dans l'arsenal de la Vérité.
C'est de là (jue nous les tirerons pour les faire reparaître à la lumiènj de l'espril liuniuin.
l'iiEMiKRE DIFFICULTÉ. — Comiucnl iKhiH'l Irc (\uo Diou,
rinfini, soit en môme temps le fini, Créateur et créature, Dieu et homme, en Jésus-Christ? •
Il y a en Jésus-Christ deux natures, la nature divine et la nature humaine, rinfiiii et le fini; et une seule personne, la persomie du Fils de Dieu, Dieu, lui-môme.
Si ces deiLx natures ne faisaient qu'une nature, il y aurait contradiction, l'Infini et le fini ne pouvant se concevoir sans absurdité comme étant \me môme chose. Mais ces deux natures restent deux natures en Jésus- Christ, aussi distinctes après (qu'elles l'étaient avant cette union. Il n'y a donc pas contradiction sur ce point.
Si ces deux natures composaient la personne, il y aurait encore contradiction ; une personne ne pouvant être composée de deux natures qui s'excluent. Mais la Personne en Jésus-Christ est ce qu'elle est, PMls de Dieu, sans le secours de la nature humaine. Contenant en soi toutes sortes de perfections, elle n'en a pas reçu de nouvelles ; elle s'est joint une nature humaine pour perfectionner celle-ci , mais non pour se perfectionner elle-même. Dans cette union, elle tient lieu de tout : ce qui lui est joint ne lui donne rien. La Divinité n'entre, en un mot, nullement en composition avec l'humanité en Jésus-Christ. Il n'y a donc pas encore contradiction sur ce point.
Où est donc la contradiction?
Jésus-Christ est Dieu et homme sans doute, mais non par mélange et confusion. C'est par union.
Les deux natures divine et humaine, distinctes en Jésus-Christ, sont seulement unies dans sa Personne, qui avait déjà la nature divine par sa génération éternelle
du Père, et cpii a pris la nature humaine par sa génération temporelle de Marie; mais qui a pris et gardé cette nature humaine distinctement de Ja nature divine, de manière à être distinctement, quoiqu'à la fois, Dieu et homme.
Cette union est prodigieuse et incompréhensible assurément; mais elle n'impliqîie pas contradiction, et c'est cela seul que j'avais à montrer.
Nous pouvons môme nous en faire une certaine idée.
Sans vouloir établir de comparaison, le moins du monde, entre notre condition et la condition divine, et en ne donnant à nos rapprochements qu'une valeur d'ânalo^e, uniquement pour aider la conception; de même que l'unique nature humaine se fait voir dans notre espèce, en plusieurs personnes, de même on peut concevoir une seule personne en plusieurs natures. La dernière de ces choses ne répugne pas plus, en soi, que la première.
Ainsi, nous concevons un sujet avec une existence simple comme la nôtre, ou avec plusieurs existences successives, comme dans le système de la métempsycose ; lînais pourquoi pas avec deux ou plusieurs existences simultanées? Cela, encore une fois, ne répugne nullement à la raison.
Quand nous naissons, nous n'avons pas d'existence antérieure à celle que nous prenons dans le sein de nos khères. Mais l'esprit conçoit (pi'il i)ourrail en être autrement, si bi((n (jue l'opinion on est soutonablo, et a eu ^lour elle d'ilhistros partisans. ï.e système que toutes nos ûC(jUTsltions de (îonnaissaneos lio sont que des réminiseonceô d'un état antérieur à tioiro condition humaine
est plausible. Or, je suppose que cette existence antérieure, d'ange par exemple, n'ait pas été effacée par notre existence d'homme, nous serions à la fois anges et hommes, anges nés à la vie humaine, sans préjudice de la vie angélique, vivant à la fois au ciel et sur la terre.
Au lieu d'état mettez nature ; agrandissez infiniment le sujet ; et vous aurez l'idée de Jésus-Christ, à la fois Dieu et homme, maître de l'Univers et fils de Marie.
Mais il y a une comparaison plus immédiate et plus autorisée par les docteurs, qui peut nous donner une idée des deux natures en Jésus-Christ : c'est celle qui est tirée de nous-mêmes, tels que nous sommes, dans notre double existence spirituelle et corporelle.
S'il n'y avait que de purs esprits et des corps bruts, la difficulté de se figurer un être qui réunirait dans l'unité de sa persoimo la nature spirituelle et la nature corporelle, qui serait à la fois esprit et chair, qui vivrait distinctement et doublement dans le monde des plus hautes abstractions métaphysiques, et dans celui des plus terrestres sensations, qui parcourrait les champs de l'infini, et serait emprisonné dans les plus étroites conditions du fini, nous paraîtrait un monstre de contradiction; et cependant, c'est nous-memo.
Eh bien, le Verbe, en unissant à sa nature divine notre ' nature humaine, n'a fait que redoubler en quelque sorte le prodige de cette union de deux natures dans un seul être qui se fait voir en nous. Il a uni à sa nature divine une nature qui était elle-même déjà mie union prodii^ieuse de la nature spirituelle et de la nature maiériefie. « Qu'est-ce que l'homme ? dit saint Augustin. C'est une
« âme qui a un corps. Qu'est-ce que Jésus-Christ? c'est « le Verbe qui a une humanité. » Quid est homo ? Anima rationalis habens corpus. Quid est Christus? VerbumDei habens hominem} .
Quelle serait la plus inconcevable de ces deux unions pour qui n'aurait l'expérience d'aucune d'elles? Il serait difficile de le dire. Car enfin le Verbe, à l'image duquel notre âme a été créée, a trouvé dans cette âme un principe spirituel qui ne lui était pas-étranger, qui constituait déjà une ressemblance et une société de l'homme avec Dieu, qui lui était propre, in propria venit, et qui, incarné lui-môme, frayait la voie à l'incarnation du Verbe. Mais, dans cette première incarnation de nousmômes, qui a pu frayer la voie, qui a pu faire liaison, qui a pu fiancer notre âme avec notre corps?... Quelle ressemblance, quelle filiation, quelle affinité peut-il y avoir entre ce qui est esprit et ce qui est matière ; et dans quelle impénétrable retraite de nous -môme peut s'oi)érer cet inconcevable accouplement de deux substances qu'on ne peut mieux définir que par leur exclusion ?... Quant à nous, osons le dire, considérant les choses en soi, d'un œil philosophique et atl'ranchi de tout préjugé, ce qui confond le plus notre raison, ce n'est pas l'Homme Dieu, — c'est l'homme.
Le mystère de l'Incarnation, toutefois, a, sur celui de nous-njôme, cette accal)lante supériorité d'être l'union de rinlini avec lo fini. L'union de l'esprit et ducor})S, en nous, «Jbl i)iodigieuse, sans doiite; mais, si dissembla-
' Aug. Tract, in hutn., n. ir». — Vttyoz iruiitres textes cités par le R. 1'. Ventura, diiiis sck IjcIIc» Conférences. Huitième confôroiicc Kur riiicJiriKilioii.
bles, si opposés qu'ils soient, ils ont cela de commun qu'ils sont tous deux créés, finis, et sous la main toutepuissante de leur commun Créateur. Mais ce Créateur lui même s'anéanlissant en eux, se faisant homme, se faisant chair : voilà le mystère du mystère !
J'en conviens; aussi est-ce une raison pour le croire. SilaRelip^ion ne nous offrait pas plus de mystère que la nature, elle ne serait pas surnaturelle et divine. N'évitons donc pas do confesser la hauteur du mystère, puisque c'est en confesser la raison. Il suffit qu'il n'y ait pas contradiction, et que nous puissions chanter avec l'Église : Mirahile mysterium declaratur hodie : innovantur naturœ; Deus homo factus est; id quod fuit permansit, et quod non erat assumpsit, non commixtionem passzis neque divisionem.
Deuxième difficulté. — Comment concevoir que Dieu , qui est universel, ait quitté un lieu pour venir dans un autre, ait été envoyé, soit venu, descendu du ciel en (erre, et soit remonté de la terre au ciel ?
Le Fils de Dieu n'a quitté aucun Heu et n'est venu dans aucun autre. Ce n'est là qu'une manière de parler ordinaire pour accommoder l'incompréhensibilité de la nature divine à la faiblesse des hommes qui, sans cette condescendance de langage, n'auraient jamais pu être instruits des mystères de leur salut. Ainsi les astronomes annoncent tous les jours dans leurs tables astronomiques le lever elle coucher du soleil, sans préjudice de la vérité du système de Galilée sur l'immobilité de cet astre. En mi-me temps que l'Église emploie ce langage, elle enseigne qu'il ne faut pas le prendre à la lettre, et elle professe avec tous les Pères que venir, de la part du Fils
de Dieu, n'est pas autre chose que se manifester; — que ce n'est pas changer de place, mais apparaître là où on ne le voyait pas auparavant^; que ce n'est pas une migration, mais une exhibition de la Divinité *.
J'ajoute que ces expressions être envoyé, descendtx', appli(iuées au Fils de Dieu, ne sont pas seulement une manière de parler, comme je viens del' expliquer; qu'elles ont un sens très-direct qui en justifie l'usage, mais un sens métaphysique et moral. Le Fils procède, sort, en eflet, éternellement du Père, sans se détacher de son sein. Son apparition au milieu de nous a été comme une extension au visible de cette procession mystérieuse et invisible qui a fait du Fils l'envoyé du Père, comme le rayon est l'envoyé du soleil. — Il est vrai pareillement de dire que Dieu est descendu, en ce sens que sa grandeur s'est abaissée à notre misère, exinanivit semetipsum. Mais dans tout cela, il n'y a rien de contradictoire» comme le serait le déplacement local de Celui qui est à la fois partout.
Il est inutile de développer davantage ici celte explication : elle est pleine de richesses dont il faut savoir nous priver.
Troisième difficulté. — Comment Dieu, qui est immense et invisible, a-t-il pu se localiser tout entier dans
' Origône, in Psalm. xxvn. — TerluUien, adv, Prax., c. xxni.
' Deus eniiii in niuti(ium advpnit non de loco in iocum connni- (jruns, sed nalurani inoam assumons; cl, ut dixi, vidcri volons qui
naturA suù est invisil)ilis (juid ij,Mtur? advenit Dcus ul honio non
de loco in Iocum transmigraus : sed invisiliilcin naturani visibilem exhibent , et wt Jionio visus cl honiinibus oognatus apparens. (S. Thiîod., Concil. KpUat., Labbc, t. III, p. loi;.)
le Christ? Dieu, dites-vous, n'a pas changé de place, il est resté immense et universel, il n'a ftit que se produire dans l'humanité du Christ. Mais cette humanité n'était pas immense comme lui: elle était circonscrite à l'état d'homme, d'enfant, porté dans les bras, dans le sein de Marie. Comment l'Immense a-t-il pu être contenu dans le sein d'une femme, sans cesser d'être immense? Évidemment il y a là contradiction.
Que notre raison apprenne à être modeste et réservée dans les jugements qu'elle porte sur les opérations de Dieu ; car voici que je tire ma réponse à cette difficulté de l'exemple d'un phénomène naturel qui ne paraît pas moins contradictoire, et qui est cependant «l'une palpable vérité. Exemple d'autant plus applicable à l'Incarnation du Verbe de Dieu, qu'il n'est pas autre que l'incarnation du verbe de l'homme; et que ce que nous sommes obligés d'admettre en nous, nous ne saurions le trouver impossible en Dieu.
Cette belle explication fut ainsi donnée au concile d'Èphcse par saint Théodote :
(( Dans le Christ habite corporellement la plénitude de la (( Divinité * , et cependant cette Divinité remplit tout et « dépasse de son immensité l'universalité des créatures. « Elle est tout entière dans un seul, sans séparation « d'aucun autre. Que ce que je dis là ne vous paraisse « pas impossible. Voici, en effet, que, moi qui vous « parle, je profère aussi à l'instant un verbe, une pa- « rôle, et cette môme parole va toute dans un seul au- « diteur, et toute en môme temps à la généralité de l'au-
' Ad Coloss., Il, 9.
« ditoire. Un seul la possède dans sa généralité, et elle a déborde dans la multitude. Bien plus, chacun de vous « la contient toute. Que si donc une chose aussi éphé- « mère et contingente que la parole humaine vous oflVe a ce phénomène d'être en totalité dans un seul, sans « préjudice de sa communication à tous, que peut-il y u avoir de surprenant [)our vous à ce que Dieu, tout en- « tier dans le ciel et dans l'univers, ait été en môme « temps tout entier dans l'humanité du Verbe '. »
Quatrième difficulté. — Comment peut-on dire que Dieu est né, que Dieu est mort? Comment l'Éternol peutil avoir commencé d'être, cessé d'être? Comment le Fils de Dieu, né de toute éternité du Père, a-l-il pu naître une seconde fois de Marie? Comment impassible a-t-il pu mourir?
Il n'y a rien à rabattre de cette difficulté. Aucun adoucissement, aucun biais ne peut en diminuer la roideur. Il est de foi que Dieu est né, que Marie est Mère de Dieu; que Dieu est mort, et que les Juifs ont crucifié Dieu, ont été déicides. Cela n'est pas une manière de parler. Cola est. Et si etla n'était pas, il n'y aurait plus do Chrislia-
IliSFUC.
Mais qu'en conclui'e? Que c'est incompréhensible? Assurément. Irrationnel? Je le nie.
Et d'abord connaissons bien ce mystère. Quand on dit do quol(ju'un : Ilcst né, ilcstmort, c'est de l'individu, de 1h personne qu'on parle, comme le pronom personnel il l'indique. Le corps et l'àmo se rapportent à un sujet
• Cvicil. Kphct., I,.ilil)c. I. 111. [i. luli).
personnel qui en soutient et qui en meut la nature, qui en est le moi. Or, il n'y a, comme nous l'avons vu, qu'une personne en Jésus-Christ, qu'un moi, et cette personne, ce moi est le Verbe, Dieu de Dieu. C'est donc Dieu qui est né, qui est mort en Jésus-Christ.
Mais dans le Verbe Fils de Dieu, il y a la nature divine et la personne. Cette personne et cette nature sont distinctes. La nature divine est commune aux trois personnes de la sainte Trinité, et la personne est une manière d'être de cette nature qui diffère dans le Père, dans le Fils et dans le Saint-Esprit. Quand nous disons la personne, nous ne disons pas la nature. La personne est Dieu, la nature est la Divinité; ainsi, sans comparaison, il y a en chacun de nous l'homme et l'humanité, la personne et la nature.
Or, quand nous disons, parlant du Verbe, que Dieu est né, que Dieu est mort, nous disons Dieu et non la Divinité. Si nous disions la Divinité, ce serait la nature divine qui aurait été sujette à la naissance et à la mort ; de plus, ce ne serait pas le Fils seulement, mais le Père et le Saint-Esprit qui se seraient incarnés, et nous tomberions dans une grossière hérésie.
Ce motDieu dont nous nous servons ne doit donc nous représenter que la Personne du Fils de Dieu.
Soit, dira-t-on, mais qu'importe à la difficulté, puisque cette personne est Dieu, est la Divinité personnifiée? C'est toujours celte Divinité qui naît, qui meurt.
Non. Par sa naissance de Marie, Celui qui est déjà Dieu prend la nature humaine, s'approprie une humanité ; et c'est cette susception d'une humanité qu'on appelle naissance.
Il est très-vrai que Celui-là qui naît alors est Dieu, et il est très-vrai en même temps qu'il ne naît pas comme Dieu, mais comme homme. Ce qui est profondément incompréhensible, mais ce qui n'est pas contradictoire.
Pour que ce fût contradictoire, il faudrait que Dieu naquît comme Dieu. Alors, en effet, l'Éternel ccmmencerait d'être. Mais naissant comme homme, il no fait que joindre à sa divinité préexistante une hiunanilé qu'il prend comme nous dans le sein d'une femme, et en ce sens il naît.
Je dis //naît; car, encore une fois, ce n'est pas un homme qui naît, autrement dit qui prend l'existence humaine. C'est le Fils de Dieu qui prend cette existence humaine, autrement dit qui naît, comme homme.
Pareillement c'est lui qui vit, qui souffre et qui meurt, en tant que cette existence humaine vit, souflre et meuit ; puisque cette existence est sienne, et que sa Personne en est la personne, le moi, comme elle est la personne, le moi do son existence divine.
Celle-ci n'a rien à démêler dans cette naissance et dans cette mort, parce qu'elle est entièrement distincte de la nature humaine, tout en lui étant unie par la communication de la personne.
Tel est le mystère de l'Incarnation. Mystère assurément s'il en fut jamais, mais aussi Ji'il en dut jamais être, Dieu lui-même en étant le sujet.
Voici, du reste, par quelles belles analogies, tirées encore de la {)arole humaine, va j^rand mystère était e\pU«iué par saint Théodoto au concile d'Éphèse, soil quant ù la naissance, soit quant à la mort du Fils do Dieu.
« Ne me dites pas : le Verbe étant déjà le Fils unique « du Père, comment, derechef, peut-il naître d'une « vierge? Il est né du Père selon la nature qui le con- « cerne, mais il naît de la Vierge selon la dispensation « de la Religion. En premier lieu comme Dieu, en se- « cond lieu comme homme. Pareillement votre parole « est la progéniture do votre entendement. Mais cette « {)arole, que votre esprit a engendrée étant exprimée « ensuite en caractères sensibles que votre main forme « sur le papier, en reçoit en quelque sorte une nouvelle « naissance. Non qu'elle commence à être, lorsque votre « main l'écrit, puisqu'avant ce moment elle existait dans « votre esprit ; mais parce que alors cette parole reçoit, « de la main qui la formule en caractères, une existence « visible qu'elle n'avait pas auparavant '. »
Cette analogie trouve de beaux assentiments dans le rapport que les saints Pères font observer à l'envi entre l'Écriture et Mario, toutes deux portant le Verbe, toutes deux mystérieusement, toutes deiLxvirginalement.Nous reviendrons plus tard sur ces riches aperçus.
Donnons place plutôt ici aux belles réflexions de saint Augustin sur la génération du Christ d'une mère vierge, pour répondre à la difficulté secondaire relative, non plus à la naissance du Fils de Dieu, mais au mode do cette naissance.
« Le premier homme, dont la chute a fait celle du « genre humain, dit saint Augustin, n'est pas né, mais « il a été fait sans père, sans mère, par l'opération seule « de Dieu ; le premier mode de formation de l'homme
' Concil. Ephes., Labbe, t, III, p. 1016.
« en Adam a donc été de terre. Le second mode de for- « mation est celui qui a fait sortir la femme d'un côté « de l'homme. Le troisième mode de formation est celui « qui fait naître l'homme de l'union des deux sexes. Le « quatrième, enfin, dont le fruit est Dieu-homme, le « Christ, a été d'une femme seule. De ces quatre sortes « de formation, une seule nous est familière, sans être « moins mystérieuse que les trois autres. Seulement « nous la percevons des yeux de la chair, et celles-ci des « yeux delà foi. Déjà, donc, une formation avait eu lieu « sans la participation de la femme ni de l'homme ; déjà « une autre formation par la participation de l'homme « sans la 'femme : déjà une troisième formation avec la « participation de l'homme et de la femme : restait la H quatrième, par la participation de la femme sans « l'homme. Mais celle-ci a affranchi les trois autres. La H première et la seconde, en edet, ont croulé ; la troi- « sièrae a été produite de leur ruine : dans la quatrième, « toutes trois ont trouvé leur réparation *. »
Qu'y a-t-il d'inadmissible, je le demande maintenant, dans celte naissance du Fils de Dieu, d'une mère-vierge, soit en elle-même, soit dans son mode? Que n'y a-t-il pas, au contraire, de convcnai)le et de mervoilleusement ordonné, en ne nous tenant qu'à l'organisme du mystère dont les raisons morales sont traitées ailleurs?
Ainsi se laisse entrevoir et concevoir le système do la naissance du Fils de Dieu.
Quant au mystère de sa mort, voici l'adrairahlo cx-
' Scrm. 10, de Tempore.
plication qu'en donnait encore saint Théodote au concile d'Éphèse :
« Ce n'est pas un pur homme que les Juifs ont cruce cifié, ce n'est pas cette seule nature humaine que les « yeux voyaient qu'ils ont percée. Mais Dieu lui-même, « s' appropriant \{is impressions de la nature qu'il s'était (( unie, a été l'objet de leur sacrilège attentat. Pour vous « rendre cela concevable , réduisons-le en exemple. « Supposons qu'un Roi tire de sa munificence un décret « conférant à une de ses villes quelque grand privilège « d'affranchissement; qu'il en dresse un édit sur parce chemin, où ce décret se trouve consigné par écrit, et « qu'il l'envoie à cette ville. S'il arrive que cet édit, que « dans la langue des Romains on nomme sacré, soit in- « tercepté dans le trajet par quelque perfide et jaloux « ennemi de cette cité, par quelque rebelle audacieux, (( et qu'il soit déchiré ; alors, dites-moi, qui est-ce qui « aura été déchiré? Sera-ce le parchemin seul, ou ne « sera-ce pas aussi l'Édit royal? Si c'est le seul parche- « min qu'on puisse dire avoir été déchiré, il sufQra de « peu do chose pour racheter cette atteinte, et le lacé- « rateur en sera par conséquent quitte pour une légère « amende. Cependant le plus grand supplice, la peine « capitale attend le coupable, comme n'ayant pas seu- » lement rompu le parchemin qui portait l'édit royal, « mais déchiré cet Édit lui-môme. La parole impériale, « en elle-môme insensible, est telle que les mains n'ont « pu la froisser ni la déchirer : et cependant il est vrai « de dire qu'elle a été déchirée ; parce que la fragilité « du parchemin et des caractères qui l'exprimaient lui (( était passée en propre. Vous voyez dans cet exemple
« par quel rapport il peut arriver que ce qui est impas- « sible en soi soit passible d'une violence par son asso- « ciation avec une nature passible. Qu'on ne vienne « donc plus nous dire que le Juif n'a attaché qu'un « homme à la croix. Car cet homme qu'on voyait était le « parchemin; mais ce qu'il renfermait, dans les carac- « tères tracés sur lui, était la Parole royale, proférée, « non de la bouche, mais de la nature même de son Au- « teur. Le Verbe, en effet, unique production du Père, « n'est pas une simple énonciation, mais une personne « substantielle et subsistante. Dans sa propre nature di- « vine il n'a pu rien souffrir ; mais toutes les souffrances « de son humanité visible lui étaient siennes par appro- « prtatîon*. »
On no saurait rien ajouter à cette belle explication ; et l'esprit qui voudrait aller au delà se manquerait à luimôme.
Reste la cinquième difficulté. —CommonXy sans déroger à la Majesté de sa nature, Dieu a-t-il pu venir prendre la nôtre dans le sein d'une femme? Comment concevoir que Celui pour qui les cieux ne sont pas assez grands, no sont pas assez purs, se soit fait homme, se soit fait chair?
Nous avons donné, nous donnerons encore ailleurs les raisons morales, le puiiitiuoi de cotte conduite ûo. la charité infinie de Dieu, d'autajit plus digne de la ciiarité qu'elle parait moins digne d(^ la maj(^st('î.
Le cœur en est pleinement satisfait. Mais peut-être
' Coneit. Epkei., L&hhe, t. III, p. 1020.
l'esprit répugne encore à admettre cet avilissement de la Majesté de Dieu, mAme comme manifestation d'autant plus grande de son amour, et y voit ime contradiction et une sorte d'impossibilité rationnelle.
C'est cette disposition, dans ce qu'elle a de mesuré et de contenu, que nous désirons satisfaire.
Pour cela nous n'avons encore qu'à laisser parler l'éloquent et saint évoque d'Ancyre, et qu'à réveiller de son silence et de son oubli cette puissante voix qui confondit Neslorius, et transporta d'admiration la ville d'Éphèse.
« Ne me mets pas toujours en avant, disait saint « Théodote, les membres d'une vierge comme un op- « probrepour la Divinité. Car, par leur nature, ils n'ont « rien qui soit indigne. S'ils eussent été indignes et hon- « teux pour Dieu, Dieu no les aurait pas formés de ses « mains divines; car Dieu ne crée rien de mauvais, rien « au contraire que d'excellent... Si donc, quand Dieu « forma les membres de la femme, il ne t'a pas paru « déroger, comment, en venant les habiter, sa dignité « en aurait-elle reçu quelque offense? Il ne saurait être « indigne de Dieu d'habiter son propre ouvrage...
« Mais tu insistes, et il ne te paraît pas décent que « celui qui habite les cieux soit venu loger dans l'homme. « — Ce n'est pas par i-aison philosophique, mais seulece ment par passion et par préjugé que tu juges ainsi « notre nature. Dis- moi, je te prie, qu'y a-t-il de plus « grand, sans en excepter le ciel, que l'homme? Ne t'ar- « rete pas à considérer la splendeur des éléments ; que « l'élégance des couleurs et des formes qui se font voir « dans la nature ne te séduise pas: ne te laisse pas
( éblouir, non plus, par la magnificence des rayons du :< soleil ; ne t'offusque pas enfin de ce que, selon la pa- ( rôle de Job, j'ai été revêtu de peau et de chair. Mais ( considère l'excellence de l'àme raisonnable, contemple la constitution morale de l'homme ; et alors tu ne pourras te défendre d'admirer cet être divin. 11 a une intelligence par laquelle il lui est donné de dominer et de se soumettre tous les animaux. Il a reçu en partage des mains, servantes de sa pensée, par lesquelles, comme par des instruments, il opère toutes sortes de merveilles. Seul, entre tous les animaux, il a été institué libre de coaction; seul, il a été créé en puissance de sa volonté. Ne vois-tu pas le soleil obéissant à la nécessité de faire son tour? N'observes-tu pas comment, toujours constant et semblable à lui-môme, il ne cesse de rouler dans son orbite? Pourquoi cela? Parce qu'il n'est pas arbitre de sa volonté. Mais toi tu t'avances libre, tu fais ce que tu veux. Tu ne souffres aucune contrainte. Le soleil est esclave, l'homme est libre... Il n'y a donc rien de si surprenant et de si incroyable à ce que Dieu soit venu habiter dans l'houimo ([u'il a fait si complaisamment à sa ressemblance, déclarant par là, dès l'origine, le penchant qu'il avait pour lui. « Il prit do la l)ouc, il est vrai, pour former son corps, tout en faisant son àrne à l'image de sa divinité. Mais pourquoi celui qu'il devait décorer avec tant de soin fut-il formé d'une matière si vile ?Pour([Uoi ne prit-il pas de la splendeur du soleil la matière dont il devait ériger cet homme, mais do la terre, et non-seulement de la terre, mais de la poudre, do l'élément le plus indme, de celui (jue tout h; monde foule aux pieds?
(i Veux-tu savoir pourquoi? C'est précisément parce « qu'il devait honorer riiomiiie de sa ressemblance qu'il « le forma de cette vile matière, de peur qu'un si grand (( honneur n'exaltât trop son orgueil, et afin que sa su- « périorité trouvant son contre-poids dans le souvenir « de sa basse extraction, il ne s'enllàt par trop, et fût « toujours ramené à reconnaître que ce n'était pas à son « mérite propre, mais à la munificence de son Auteur « qu'il devait rapporter cet lionneur immense. »
« C'est donc un noble animal que l'homme; quoi- (( qu'ensuite, les passions survenant, il ait été entaché « d'ignominie ; mais ne le vois pas après son oliense, « apprécie sa noblesse, par ce qu'il était avant sa trans- « gression ; et tu ne trouveras pas si indigne d'un Dieu « bon, que, pour le bien d'une telle créature, il se soit « communiqué à elle comme il l'a fait '. »
Nous n'avons pas cru paraître trop long, en citant ce magnifique morceau, bien propre à faire voir tout ce qu'il y avait de philosophie, de raison et d'éloquence dans les Pères de notre foi, et tout ce que celle-ci fournissait de richesses à leur génie.
La considération qui termine ce beau discours acquiert un poids immense de l'Immaculée conception de la Mère de Dieu. Il n'est pas nécessaire, en effet, de prendre l'homme avant sa chute, et de le dégager de l'ignominie du péché, comme le fait saint Théodote, pour juger sa grandeur dans Marie. Marie a été exempte de cette ignominie. Marie est donc dans cet état primitif de grandeur et de beauté où l'homme est sorti des mains
» Coneil. Ephes., t. III, 1017.
de Dieu. Que dis-je? elle a été l'objet d'une création, d'une prédestination toute spéciale, correspondante à sa divine Maternité. Elle n'est pas devenue, elle a été faite, elle a été élue de toute éternité Mère de Dieu. De sorte que, trouver indigne de Dieu d'être venu prendre notre nature dans le sein de Marie, c'est lui refuser de pourvoir lui-môme à sa propre dignité, c'est attenter à cette dignité même dans son sanctuaire. « — Qui est- « ce qui vous offusque donc tant dans ma nativité? vous « dit-il lui-même, par la bouche de saint Augustin : je « ne suis pas le fruit de la concupiscence. Moi-même, « je me suis fait la Mère de laquelle je devais naître. 'i Moi- môme, je me suis préparé la voie de mon incar- « nation, je l'ai purifiée. Celle-là que vous méprisez, « c'est ma Mère, ma Mère, faite de ma propre main. Il « y a eu souillure pour moi à la faire, s'il y en a eu à « naître dans son sein. » Quid est quod tepermovet in mea natwitate? Non sum libidinis conceptus cupiditate. Ego matrem de qua nascerer feci. Ego viam mco ùineri prœparavi atque mundavi. Hœc quam dcspicis, Manichœe, mater ista mea, sed manu fabricata est mcn. Si potui inquinari^ cum eam facerem, potui in illâ inquinari, cum ex eu nascere)'*.
Ainsi se résolvent toutes les difficultés de contradiction apparente dans le mystère de rincarnalion, les seules qu'il faille prétendre éclaircir, moins par dos raisons et dos comparaisons rigoureuses, (luo par des exemples exf)li(;atifs do la connaissance do ce mystère, nous offrant *Mi\-iiirnio.s dos myslèros naturels assez profonds
' De qiiiii()<uc lia.TC8ibu!), c. r..
pour assouplir notre raison au joug surnaturel de la foi, et des analogies assez vives pour éclairer son acquiescement. La science de ces définitions et de ces explications, la théologie, est la plus exacte et la plus rigoureuse, en môme temps que la plus profonde et la plus sublime de toutes les sciences.
Mais c'est là tout. Le mystère n'en est pas moins mystère, mystère insondable, gouffre sans fond, où toutes nos vaines conceptions viennent s'engloutir dans la toutepuissance de l'Infini, dont l'incompréhensibilité même devient alors l'évidence. Il faut dire en ce sens que, dégagé qu'il soit d'ailleurs des fausses idées qu'on peut s'en faire, et des impossibilités rationnelles qu'on croit y voir, le mystère se prouve par lui-même, par sa profondeur, par sa hauteur, par son infinité.
Jean-Jacques Rousseau, parlant de Dieu, a dit excellemment; «J'ai beau me dire : Dieu est ainsi; je le sens; « je me le prouve ; je n'en conçois pas mieux comment « Dieu peut être ainsi. Plus je m'elforce de contempler « son essence infinie, moins je la conçois; mais moins je « LA CONÇOIS, PLUS JE l' ADORE. Jo m'humilie, et lui dis : « Être des êtres, je suis parce que tu es; c'est m'éle- « ver à ma source que de te méditer sans cesse. Le plis
« DIGNE USAGE DE MA RAISON EST DE s' ANÉANTIR DEVANT
« TOI ; c'est mon ravissement d'esprit, c'est le CHARME