CHAPITRE V
DÉPLOIEMKM' 1)U CULTE DE MaKIE, AFUÈS LA SOUMISSION DU MONDE
A Jésus-Christ.
A ravinement de Jésus-Ghrisl au trône des Césars, vaincus puis vainqueurs par sa Croix, le culte de Marie entra, ainsi que lout le Christianisme, dans une phase nouvelle. On veut que ce ne soit qu'à partir du cinquième siècle et du Concile d'Éphèse que ce culte ait pris son développement, ou même sa naissance. C'est là une grande méprise historique. Sans doute, comme nous le verrons, le Concile d'Éphèse proclama plus solennellement qu'on ne l'avait jamais fait le litre de Mère de Dieu en Marie. Mais pourquoi? Parce que Nestorius avait entrepris de nier ce dogme comme renfermant celui de la divinité de Jésus- Christ. Cette négation de Nestorius était bien évidemment une nouveauté, à moins qu'on ne prétende que la croyance à la divinité de Jésus-Christ ne date aussi que du cinquième siècle. Contre cette nouveauté l'Église protesta. Par quoi? Par X antiquité ào.X'A croyance qu'elle attaquait. Le Concile d'Éphèse est donc un éclatant témoignage de cette antiquité du culte de Marie, loin d'en être un de sa nouveauté. Du reste les faits sont là pour qui les sait, et nous allons les rappeler pour qui les ignore. Disons seulement déjà que l'hérésie remplissant au Concile
130 LIVRE III, CUAriTRB V.
d'Éphèse le rôle auquel Dieu l'a condamnée à jamais, de provoquer le triomphe de la vérité, le culte de Marie gagna à l'attaque de Nestorius un développement nouveau, mais qui était le terme d'un développement précédent, lequel datait du quatrième siècle, conséquence lui-même de la doctrine des trois premiers siècles en remontant jusqu'à Jésus-Christ. Le Concile d'Éphèse fut comme le pic le plus élevé d'une chaîne de montagnes qui part des Apôtres, et dont les ondulations solidaires accusent un même mouvement.
C'est ce mouvement qu'il nous faut dessiner pour le quatrième siècle, dans sa double liaison avec les trois premiers siècles et avec le cinquième , entre lesquels il est le trait d'union.
A partir du quatrième siècle, le culte de la Sainte Vierge prend un caractère nouveau : c'est le caractère laudatif et déprécatif, venant se joindre au caractère doctrinal qu'il avait eu surtout jusque-là. Je dis surtout , parce que si ce caractère doctrinal a dominé dans les trois premiers siècles, il n'a pas exclu les deux autres , pas plus que ceux - ci quand ils ont pris le dessus n'ont exclu celui-là. De tous temps on" a loué et invoqué Marie, de tout temps ce culte a été fondé sur la doctrine rai sonnée de sa divine Maternité.
Dans les trois premiers siècles, seulement, ce culte laudatif et déprécatif était contenu et réservé. Rien n'est plus aisé à concevoir.
Dans ces trois siècles de lutte gigantesque entre la doctrine (leruiiilé do Dieu et la lonrhc des divinités de la fable, enire la folie de la croix cl la sagesse qui sacrifiait aux idoles, entre la force morale qui bravait la mort et la
force brutale qui s'épuisait à la donner, le Christianisme dut se réduire, dans la bouche et dans la vie extérieure de ses confesseurs, h ce qu'ils ne pouvaient taire sans crime, à ce qu'ils devaient publier sur les toits. Il dut présenter, si j'ose dire ainsi, le moins de surface possible, sans s'eiïacer entièrement, pour entrer dans le cœur du Paganisme à la manière d'un coin, dont le tranchant, si mince qu'il soit, résume toutes les parties par une solidarité qui s'étend jusqu'à sa base, à laquelle il fraye le chemin.
Ce coin est le Christianisme, le Catholicisme, avec tout le déploiement de ses mystères, de sa doctrine et de son culte, avec le culte par conséquent de la Vierge Marie tel qu'il se fit recevoir plus tard. Présenter ce culte dès le premier abord eût été vouloir faire entrer le coin parla base. Tandis que le réserver n'était nullement le désavouer. C'était le professer et le faire entrer implicitement, déjà, par le culte de Dieu et de Jésus- Christ.
Et remarquez en cela le noble désintéressement et la sainte hardiesse de l'Église. Quand nous disons que présenter d'abord le culte de la Vierge Marie eût été compromettre l'introduction du Christianisme dans le monde païen, ce n'est pas qu'il eût eu, par là, plus de ditUculté à se faire recevoir. Au contraire, il aurait eu trop de facilité. Une mère et un enfant, une Isis et son Horus, une femme mère d'un Dieu eût été se ranger naturellement parmi toutes ces mères d'aventure qui avaient donné le jour à des dieux.. Mais l'erreur et la corruption païennes auraient dénaturé ce culte angélique, et avec lui celui de Jésus-Christ, Attiré par un appàl idolàtrique, le paganisme y aurait mordu, mais il l'aurait ab-
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sorbe, il aurait passé sans transformai ion du culte de la mère des dieux à celui de la Mère de Dieu, el ce succès eût été funeste par sa facilité même ; aussi avons-nous vu dans TertuUien que le Christianisme se dégageait tant qu'il pouvait de ce côté, et qu'il évitait tout rapprochement avec le paganisme. Non que le mystère de la Vierge Mère ne soit ce qu'il y a de plus digne de la piété des hommes après Dieu et après Jésus-Christ, mais parce que le paganisme n'était pas assez éclairé ni assez pur pour le comprendre.
Il fallait donc présenter le Christianisme par son côté le moins compromettant pour sa sainteté, quoique le plus compromettant pour sa popularité et pour son triomphe : par la Croix de Jésus-Clirist, scandale aux Juifs, folie aux Gentils. Il fallait que Jésus - Christ passât le premier, si j'ose ainsi dire, el fût reçu seul avec le grand dogme de l'unité de Dieu dont il était le restaurateur. Il fallait que la Croix seule eût l'iionneur divin de la conversion du monde. Après cela, les cœurs étai\( ployés, purgés, refaits, l'idolâtrie étant balayée, le culte virginal de Marie pouvait venir sans danger d'être dénatuié, et avec tous les dons et toutes les grâces qui en découlent.
On sera convaincu de cette vérité si l'on observe que le SECHKT DES MVSTÈUKS devaut les infidèles et les caléclmmènes embrassait tout l'intérieur du Christianisme, el s'étendait jusqu'à l'explication de la divinité de Jésus- Cbrist, qu'on ne donnait complélcmenl (pi'au l)aj)lêmc, môme au temps d'Origène'. «Celui qui est biitié, dit- il, tt connaît la chair el le sang du Verbe de Dieu. Ne nous
' Hotuil., IX, in Letiii.
« arrêtons donc pas aux choses que connaissent ceux « qui savent, et qui ne peuvent être manifestées à ceux (( qui ignorent '. » Le motif de cette réserve apparaît dans cette objection de Celse : (c Ils pourraient avoir « quelque raison de se défendre d'adorer les dieux, s'ils « n'adoraient qu'un seul Dieu; mais ils adorent un « homme né depuis peu*. « Sans doute Origène répondait à cela que le Père et le Fils ne sont quiin, et que Jésus 65^ avant qu Abraham fùt^ étant la Vérité, le Verbe et la Sagesse de Dieu. Mais il ne descendait pas dans l'exposition intérieure de l'Incarnation du Verbe, et se bornait à en défendre les abords, sachant trèsbien à quel préjugé et à quelle inintelligence des choses divines il avait afïaire; inintelligence telle, que Celse ajoutait : « Si vous adorez le Fils de Dieu avec son Père, « il s'ensuit donc que vous devez aussi adorer ses mi- « ni s très ^. »
Qu'on juge d'après cela de l'efTet qu'aurait produit dans le monde païen le culte public de la Sainte Vierge ! Pour les païens, c'eût été un sujet de retourner contre les Chrétiens le reproche d'idolâtrie; pour les Chrétiens à peine sortis de l'idolâtrie, c'eût été un danger d'y retomber.
Pour celle raison, autant qu'à cause des persécutions, l'Église chrétienne, durant les trois premiers siècles, "s'abstint detoutculte public; elle n'eut, à peu d'exceptions près, ni temples, ni autels, ni statues : l'image même de Jésus crucifié ne fut exposée que plus tard, et
» Homil., 111, in Gènes.
* Origène contre Celse, liv. Vfll, ii" 12.
s hl. ibid.,n° ta.
134 LIVRE III, CnAriTRIÎ V.
Celse, qui reprochait aux Chrétiens comme une idolàliie d'adorer Jésus-Christ, leur reprochait en même temps de n'avoir aucune forme de culte'.
C'en est assez pour réduire à ce qu'elle vaut l'objection contre l'antiquité du culte de la Sainte Yierge tirée de ce que ce culte n'avait aucun caractère public dans les trois premiers siècles. Voici, au surplus, la réponse qu'y fait, sans le savoir, un honorable et zélé Protestant de nos jours, à propos de l'esthétique chrétienne : «N'oublions « pas, dit-il, que l'élément humain à cette époque était « profondément souillé par le paganisme. Il n'était pas « possible, dès le premier jour, de le reconquérir tout « entier au Christianisme. Certaines sphères où la Reli- « gion du Christ a non-seulement le droit, mais encore « la mission d'exercer son action, lui étaient nécessairece ment fermées aussi longtemps que la civilisation repo- « sait sur des bases païennes'^. »
Ceci est vrai, et ne cesse pas de l'être en s'appliquant au culte de la Sainte Vierge : « L'Église des pre- « miers siècles, dit Thomassin, craignait que l'idolâ- « trie qu'elle renversait à si grand'pcinc ne se relevât. a C'est pourquoi elle eut un culte, à la vérité, pour tt la Mère de Dieu, Deiparam coluit quidem, mais de « telle sorle que ce culte ne ftlit une pierre d'achoppe- « ment pour personne. Les païens ayant adoré des « mères de leurs faux dieux, il eût été à craindre que a plusieurs ne retombassent dans la même erreur au « sujet du culte de Marie, Mère du Dieu véritable. . . Mais
' Origêne contre Celse; liv. VIU, n<« 10 et 20. * M. i)K PhkssrnsI'', llisioirc dcx trois premiers aiècles de l'Eglise chrétibiine, t. II, p. 'JG5.
DÉPLOIEMENT DU CULTE DE MARIE. 13o
« après que Nestoriu* se fut déchaîiK^ contre la Maternité « divine de Marie, et que le Concile d'Éphèse l'eut fou- « droyé, chacun sentit le devoir de rendre à Marie de « plus grands honneurs. La Religion chrétienne ayant « alors poussé des racines plus profondes et l'idolâtrie « étant extirpée, on put divulguer la dignité et la gloire « de cette incomparable Vierge, et on dut le faire pour « fermer la bouche h l'impiété de l'hérésie qui osait la a ravaler\»
Sur cela, qu'on mesure maintenant la force des témoignages que nous avons produits pour les trois premiers siècles. Si, malgré tant de raisons de s'abstenir de toute manifestation, de toute profession glorieuse pour Marie, on l'opposait incessamment à toutes les formes de l'hérésie comme Mère et comme Vierge, manifestant l'humanité et la divinité de Jésus-Christ; si on ne craigrait pas de donner à son action une portée aussi grande que celle de la première mère du genre humain sur sa postérité, de l'appeler la Cause de notre salut, notre Avocate^ et la nouvelle È're; si on l'appelait encore Église^ enfantant les Chrétiens, et les nourrissant de Jésus-Christ comme de sou lait; si on faisait dépendre toute doctrine et toute morale religieuse de sa divine Maternité; enfin si elle s'attestait elle-même par des apparitions d'où jaillissait la lumière de la doctrine, et par des secours moraux qui, dans les cœurs qui l'invoquaient, changeaient les ardeurs les plus criminelles en un céleste amour courant au martyre, quelle profondeur et quelle force de vérité tous ces témoignages ne révèlent-ils pas?
1 TiioMASSiNUS, De Dierum feslorum cclebralione, lib. II, cap. xx, n" 10.
Que plus tard on se répande en panégyriques et en invocations de Marie dont la ferveur épuise toute la richesse du langage humain; qu'on lui élève des autels, des statues, des sanctuaires, des cathédrales; qu'on déploie les pompes les plus splendides du culte de la vénération, de la confiance et de l'amour : cela n'égalera pas pour sa gloire ce culte doctrinal que lui ont rendu les trois premiers siècles. Car ce n'est pas d'une manière oratoire et jaculatoire, toujours suspecte d'exagération, qu'on parlait alors de Marie, c'est dogmatiquement ; c'est au pied de la stricte vérité qu'on mesurait toute l'étendue de sa grandeur, et qu'on la jugeait si immense, qu'on s'est toujours tenu, depuis, en deçà.
N'oublions pas enfin que, dans ce temps-là môme, les temples, les autels, les images, les invocations liturgiques, rien ne manquait au culte de Marie; seulement tout cela était sous terre, dans les Catacombes, où nous le retrouvons aujourd'hui, et où on le pratiquait alors avec une intensité de croyance et de ferveur qui était en raison du péril et du mystère. C'est de ce culte souterrain, comme de sillons retournés par le tranchant de la persécution et arrosés par le sang des martyrs, qu'ont germé nos cathédrales, nos sanctuaires, nos félcs, nos pompes à l'honneur de Marie; et lel type de la Vierge que le suave pinceau de RaphaiM a olTerl à notre pieuse admiration, n'est qu'une inspiration, nous l'avons vu, de la touche chi-étienne du premier siècle.
Le quatrième siècle, dont nous devons traiter dans ce chapitre, présente comme la première édosion de ce culte, ainsi contenu dans les trois premiers, perçant la
couche à peine déblayée de l'idolâtrie, et s'élançant déjà si richement de certaines bouches, que les nôtres ne peuvent, après elles, que bégayer.
Nous allons nous borner à sept témoignages, d'ailleurs assez éminents, et dignes de succéder à ceux qui précèdent. Ce sont :
Saint Éphrem.
Saint Épipbane.
Saint Athanase.
Saint Grégoire de Nazianze.
Saint Ambroise.
Saint Jean Chrysostome.
Saint Augustin.
Quels hommes! quels Saints! quelle suite de la chaîne que nous avons déjà parcourue de saint Ignace à saint Cyprien !
I. Le plus ancien de tous, saint Ephrem, est précisément le plus riche de louange et de prière à Marie. On voit en lui le plus beau jet de l'Antiquité chrétienne honorant la Mère de Dieu. Fils d'un prêtre du dieu Abnil en Nubie, il se déclara de bonne heure pour la foi chrétienne, et devint un de ses plus grands confesseurs contre l'idolâtrie et Ihérésie. Les Syriens, après quinze siècles, l'ont encore en grande vénération, et l'appellent le Docteur du monde et le Prophète de leur nation. Ce grand Saint fut amené à glorilier Marie par la doctrine de sa divine Maternité, fondement et argument de la foi chrétienne contre l'hérésie. Continuant l'argumentation des trois premiers siècles, dans cent soixante-trois Traités contre les mille formes de ce Prêtée, *il eut à
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répondre aux Manichéens, qui attaquaient le mariage comme émanant du mauvais principe, à cause de la chair qui en est l'élément. Voici comment il le fit, et avec quelle verve il confond par Marie les disciples de Manès : « Comment se fera la propagation du genre humain ? « Je sais qu'ils poussent le délire jusqu'à prétendre que « la femme peut devenir mère par l'influence des purs « esprits. Marie est l'unique et l'incomparable qui, de- « venue mère sans le concours de l'homme, soit restée « vierge ; parce qu'il ne se peut rien concevoir de dilTi- « cile à Dieu. Ce serait en vain que nous admirerions « cette merveille, s'il était au pouvoir des Anges, comme « ils le disent, de l'opérer. Le Démon aurait beau jeu « alors en faisant des vierges mères pour les opposer à « la Mère de Dieu. Sa fourberie peut singer tous les ca- « ractères de notre foi : pour ce qui est de la Vierge, « sa malice échoue ; il n'a pas sa pareille à nous opposer. « Il a pu se procurer quelques vieux matois, qu'il appelle « ses saints, séduits et séducteurs, jouant le personnage « de prophètes, comme autrefois le mystagogue llaal, et « les substituer aux vénérables pontifes de l'Eglise, pen- « sant surprendre ainsi les simples. Il a fabriqué des « émissaires à l'instar des Apôtres du Christ, et parmi (( les infidèles il a pu dresser des autels au nom du Père, « du Fils et du Saint-Esprit. Il a pu conlrei'aire la c< continence, la pauvreté, l'abstinence, le zèle de la « prière. Ce maître fourbe a pu pousser ses entreprises (( sous ce couvert. Impossible à lui de représenter la « Vierge Mère : notre Vierge lui a rivé le clou. Ejki^ M astum revicit Virgo nostra ' . »
* s. Ki'iinyiïM, Syii 0|n'riim rlns8l« III, sonno ex, iidvers. llofreien, xix.
Gombaltant ailleurs l'hérésie qui niait la réelle incarnalion du Fils de Dieu, et se servant pour cela de l'exempie souvent employé de la perle : « Considère, tt dit-il, le ministère d'une chair aussi imparfaite que c( celle du coquillage dans la formation de la perle : et « crois la réelle formation du Christ de la femme... a 0 grands mystères ! ô célestes croyances 1 Que la na- « ture enfante ce qui lui est étranger, et qu'un fi'uit « naisse d'elle sans le concours de l'homme. La Vierge « est rendue mère, la nature produit, un sein nourrit, « une jeune fille aide et coopère... Gomment n'aurait- « il pris que le semblant de l'enfantement, Celui qui « a voulu participer à la nature, à l'essence, et à la pé- « riode de l'enfanlement? Le Christ a crû dans un sein, « alors que, comme Dieu, il n'avait besoin de per- « sonne; et il est né fils d'une femme, alors qu'il était a Fils d(3 Dieu. Il a connu Marie pour Mère ; et par elle « la Divinité a embrassé l'humanité.. .. et qu'on n'ob- « jecle pas l'indignité de la nature qu'il a prise dans « ce sein virginal : comme la foudre explore toutes « les parties du lieu qu'elle visite , ainsi fait Dieu. « Et comme elle illumine jusqu'aux plus secrètes, de « même aussi le Christ purifie ce qu'il y a de plus caché « dans la nature qu'il s'approprie. Ainsi a-t-il purifié la a Vierge ; et il en est sorti de telle sorte qu'il montrât « que là où est le Christ, là toute pureté est consom- « mée... — Au lever du soleil tout reluit dans la na- « ture; et quand il s'élance de Ihorizon, cet astre illu- « mine Tunivers : que ne ferait- il pas dans la couche « où il se renfermerait tout entier?... Si le Christ illu- « minant Paul du haut du ciel des clartés de sa grâce, « l'a promu à la piété, a fait d'un loup une brebis, d'un
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« persécuteur un Apôtre , un foyer de charité d'une « âme sanguinaire, et d'une nature indomptable et in- « traitable un instrument docile et souple à ses des- « seins, combien plus le Verbe divin, lorsqu'il s'est ren- « fermé dans le sein de Marie, a-t-il dû la purifier et la K sanctifier ' ! »
On voit là ce qu'on a déjà vu, et ce que nous reverrons plus amplement encore, comment toute la doctrine chrétienne est intéressée au culte de la Sainte Vierge. Il n'est pas croyable, disaient toutes les hérésies, que Dieu soit né d'une femme ; et cela n'est pas croyable, parce que c'est indigne de sa majesté. A cela l'Église répondait : Ce serait indigne de sa majesté, s'il s'était ainsi abaissé sans élever à soi la nature qu'il a prise dans le sein de Marie. Mais il s'est moins appauvri dans ce sein virginal qu'il ne l'a enrichi. Il s'y est anéanti, il est vrai, mais en Dieu ; comblant de ses grandeurs et de sa sainteté la demeure mortelle qu'il s'est choisie, faisant d'elle un Ciel. Et qu'elle a dû être la gloire de ce Ciel, puisqu'il a contenu la Majesté que les cieux euxmêmes ne peuvent contenir, puisqu'il a été l'Orient d'où le Soleil de la grâce et de la vie s'est levé sur l'univers ! Ainsi les grandeurs de la Mère rach("'tenl les abaissements du Fils dont elles sont l'ouvrage : elles le montrent élevant à soi tout ce à quoi il s'abaisse , et le glorifient en raison même de son anéantissement. C'est ce que Marie a publié la première: « Mon âme glorifie « le Seigneur, parce qu'il a fait en moi de grmides « choses, et qu'il s'est montré le Tout-Puissant. »
De là toutes les louanges décernées à Marie : ex hoc
' Scriiio cxi.viil, Dr sititertinltirnli H. Viniinis partv, w.
Beatam me dicent omnes generationes. Elles rétorquent contre l'hérésie et l'incrédulité de tous les âges le grand scandale du Verbe fait chair.
Saint Éphrera, répondant aux mômes préjugés d'indignité de la naissance du Fils de Dieu d'une femme, disait encore : <( Il est vrai ; mais est-ce par une semence « reçue du dehors que la Vierge l'a enfanté? Loin de « là, mais en lui prêtant sa seule substance, sans mou- « vement charnel ; et ce n'est pas de pierres taillées et « ciselées avec un outil que la Sagesse s'est édifié « cette demeure. On n'a pas entendu le bruit du fer « dans l'édifice : car l'homme n'a pas opéré en Marie, a mais la Vierge seule. Les pierres en étaient déjà toutes « polies par elles-mêmes et toutes ciselées : je veux dire « que Dieu a pris notre nature en Marie sans le con- « cours de Thomme, mais épurée par l'exquise chas- « teté de cette Vierge , et la Divinité est demeurée im- « maculée dans une si grande pureté '. »
Quel idéal de pureté cette doctrine ne révèle- t-elle pas en Marie, et qui ne comprend que le culte de cette pureté, le culte de la Vierge, est comme l'enveloppe en quelque sorte du culte de Jésus-Christ , et préserve la foi chrétienne du grossier contact de l'impiété !
Le capital de cette doctrine des Pères, c'est que le Verbe, en se faisant petit enfant dans le sein de Marie, n'a rien perdu, rien suspendu même des grandeurs et des gloires de sa Divinité, et n'a fait que les voiler par ménagement pour notre faiblesse. D'où suit que c'est de Dieu, dans la plénitude de sa Majesté, que Marie est la mère: ce qui vaut à cette Vierge incomparable un
' Snnno CXLVIII, De xuprrnaturali B. Virginis parhi, XX.
142 LIVRE m, CnAlMïRE V.
honneur d'autant plus grand, un culte d'autant plus important, que celui de la Divinité de Jésus-Christ y est engagé comme dans son plus heau temple et son plus bel ouvrage.
Ainsi saint Éphrem, dans un sermon sur la Nativité de ]\'Otre-Seig)ieîir , voulant glorifier le divin Enfant, glorifie nécessairement la Mère, tellement qu'on ne sait de l'une ou de l'autre louange quelle est celle qu'il s'est proposée, tant elles se tiennent en se pénétrant réciproquement : c( Marie portait, dit-il, ce petit Enfant, qui dis- « simulait sous son silence la science qu'en toute langue « il inspirait. Le Très-Haut était sustenté du lait de « Marie, alors que de sa prodigue largesse il allaitait ce l'Univers ; et lorsqu'il reposait dans le sein de sa Mère, « le monde reposait dans son sein. Quand son corps « était en formation dans le sein de la Vierge, sa puis- « sance reliait les membres de tous les corps ; lorsque (( sa conception s'élaborait, il élaborait lui-même les « premières formes de fout ce qui a vie. Par l'infusion « de sa propre vertu, Marie a pu Le porter portant Lui- « môme tout '. »
Cette sublime opposition, qui a reçu depuis tant et de si beaux développements, apparaît là plus que précédemment. Cette manière de faire ressortir le Mystère chrétien dut se produire plus particulièrement à partir du quatrième siècle, parce que c'est vers cette époque que fut instituée distinctement la félo de la Nativité de Notre-Seignour. On avait enveloppé jusque-là ccito fête dans celle de V Epiphanie, pour ne pas trop livrer, sans doute, à l'indiscrétion païenne le chaste et
• Scinno IV, In Naialem Domini III.
grand mystère de l'enfantement virginal du Fils de Dieu. Mais on dut célébrer ce mystère à la fin, pour protester contre les hérésies qui l'attaquaient, et on le fit de telle sorte , comme nous le voyons pour la première fois dans saint Ephrem, que ce fut une profession éclatante de ce fondement de notre foi.
Cette célébration de la Nativité de Notre-Seigneur non-seulement comprenait celle de la Maternité divine de Marie, comme nous venons de le voir, mais elle donna lieu à un culte de celle-ci plus distinct.
C'est ce qui nous apparaît dans les admirables Panégyriques de la Mère de Dieu qui suivent, dans saint Ephrem, les Sermons de la Nativité de Notre-Seigneitr . Ces deux cultes de la Mère et du Fils sortent l'un de l'autre, et rentrent l'un dans l'autre. Leurs Genèses se confondent: ils s'attestent réciproquement. Je ne connais pas de conlirmation plus décisive de la thèse soutenue dans cet ouvrage que ce fait historique àoïii9,a\i\i Ephrem nous offre les monuments, un siècle avant le Concile à'Ephèse.
Et ce qui est admirable, c'est que le culte de la Sainte Vierge, non-seulement comme culte d'honneur, mais comme culte d'invocation, sort là tout armé, en quelque sorte, du culte de Jésus-Christ; je veux dire avec tout l'éclat qu'il a eu depuis. Nous retrouvons là, comme sur l'arbre d'où elles ont été cueillies et transplantées, les plus belles louanges et les plus belles prières que nous redisons aujourd'hui : Vfnviolata, le Sub tuum, le Dignare me laudare te.
Saint Ephrem a composé trois sermons à la Louange de Marie Mère de Dieu, et douze Prières à la Mère de Dieu. Nous allons les analyser, comme les premiers grands
144 LIVRE m, CUAl'ITRt; V.
témoignages du culte lautadif eldéprécalif de Marie dans le Christianisme établi.
Le premiei" sermon De Laudibus Dei Genitricis Mariœ, commence par célébrer la miséricordieuse condescendance qui a porté Dieu dans le mystère de Tlncarnation à accommoder sa" grandeur eiîrayante à notre faiblesse. Puis, pour ne rien dérober, dit-il, à la Vierge Marie de la gloire qui lui est due^ il reprend la chose de plus haut, en montrant, par le simple récit évangélique de l'Incarnation, comment s'est opéré ce grand Mystère.
De ces prémisses sort naturellement la louange de Marie: « Marie donc est devenue aujourd'hui pour nous c( un Ciel portant la Divinité qui l'a choisie entre i'uni- « versalité des Vierges, pour être l'instrument de notre « salut. En elle, les prédictions de tous les Justes et « Prophètes ont abouti ; d'elle, cet Astre dont la divine « splendeur est devenue la lumière de ceux qui raar- « chaient dans les ténèbres a surgi. » Saint Ephrem énumèie ensuite toutes les ligures bibliques sous lesquelles Marie a été préconisée comme devant porter le salut du monde, puis il termine par l'antithèse antique de la l'aute et de la réparation, où Marie a un si grand rôle. « A l'origine, la faute de nos premiers parents a c( fait entrer la mort dans l'humanité, mais aujourd'hui, « par Marie, nous sommes promus de la moit à la vie ; tt à rorigine, le Serpent s' emparant des oreilles d'Eve, a « injecté par là le venin qui a gangrené tout le corps ; au- « jourd'hui, Marie, prêtant l'oreille de la foi à la parole « de Dieu, a introduit par là l'Auteur de l'éternelle fé- « licite du monde. »
Tel est le pnimier sermon de saint Ephrcin à la jouange de Marie. On y retrouve la doctrine des trois
premiers siècles, et comme le thème traditionnel du culte de la Mère de Dieu dans le dégagement de sa formation.
r^e second sermon, De Sanclissimœ Dei Genitricis I irginis Mariœ faudibiis, n'est pas autre chose : seulement nous avons là le jet, et comme l'explosion harmonique de la doctrine.
(c Inviolata^ intégra, playieqiiepuraac casta Virgo n Dei GenitrixMaria. 0 immaculée, intacte, toute pure c et toute chaste, Yierge Mère de Dieu, Marie, Heine de « tous, espoir des désespérés, notre très-glorieuse Dame, « toute honne et tout excellente; plus élevée que les cé- « lestes Intelligences; plus éclatante que les rayons du « soleil et que les éclairs delà foudre; plus en honneur « que les Chéruhins; plus pénétrante que les Esprits au\. « multiples regards; plus sainte que les Séraphins, et « sans comparaison plus élevée en gloire que toutes les « célestes Phalanges. Unique espoir de nos pères, gloire « des Prophètes, prédication des Apôtres, honneur des « Martyrs, joie des Saints, concert de toutes les Hiérar- « chies, couronne de toutes les Vierges et de tous les « Saints, et, dans l'éclat et la splendeur du rang que vous « occupez, inaccessihle!... »
k ces louanges, qui forcent et qui brisent toutes les expressions, plusieurs de mes lecteurs seront tentés de murmurer le mot d'exagération et d'exaltation. Exaltallon, oui ; mais exagération, aucune. Exaltation légitime: et quel est celui que Dieu n'exalterait pas, si ce n'est Dieu lui-même? Devant Lui, les Séraphins tremblants se voilent la face de leurs ailes : et un œil mortel pourrait soutenir sa Majesté ! Et s'il en est ainsi de Dieu, comment ne serait-ce pas après Dieu de son trône, de son sanc-