II
tuaire, de son tabernacle, du foyer et de l'orient d'où il s'est levé dans les hauteurs du ciel, de sa MÈRE ? Sans doute, en l'état où il s'est montré, ce n'était qu'un enfant, et cette mère n'était qu'une femme, ce qu'il y a de plus humble et de plus faible. Mais la foi que je suppose, et à laquelle seule je parle, voit dans cet enfant le même Dieu qui règne dans le ciel, et même un plus grand Dieu, si j'ose ainsi dire, par le prodige de son anéantissement, qui confond plus l'entendement que l'éclat naturel de sa Majesté; éclat qui, pour être caché, intérieur, concentré, ne consacre que plus l'humanité qui le contient et le sein virginal qui l'a reçu immédiatement du ciel pour le produire ainsi à la terre. — Mettez d'un côté toutes les expressions de saint Éphrem que vous êtes tentés de taxer d'exagération, et de l'autre côté ne mettez que la seule expression de Mère de Dieu, et si vous êtes de force à soulever la balance, vous me direz quel est le bassin qui pèse le plus.
C'est cette grandeur incommensurable de Mère de Dieu, qui inspire et qui épuise toute louange, parce qu'elle se mesure sur [Dieu lui-même, et qu'elle le professe et le glorifie dans le prodige de son abaissement. Tout cela, comme ditBayle, coule naturelle?nent du titre de Mère de Dieu.
Saint Éphrem, continuant ce beau panégyiique, revient, après toutes ces louanges, à cette divine Maternité qui les justifie, et il la fait briller sous des images bibliques qui en divisent les rayons.
c( Encensoir d'or, Lampe ardente, Urne admirable « contenant la manne du ciel, Table où la loi écrite a est apportée aux mortels, Arche véritable, Charte « divine... G Buisson incombustible dans son embrase-
« ment, Yerge fleurie d'Aaron : vous êtes en Met cette « Verge véritable dont votre Fils est la fleur, cette Tige « par qui la racine de David et de Salomon a germé le « Christ, notre Créateur, le Dieu et Seigneur tout- « puissant, et le seul Très-Haut! C'est vous qui avez « engendré le Dieu-Homme, vierge avant, vierge du- « rant, vierge après l'enfantement... Par vous nous « sommes réconciliés au Christ notre Dieu, votre Fils « très- doux. »
Cette dernière pensée, qui présente la Vierge comme étant pour nous auprès de Jésus-Christ ce que Jésus- Christ nous est auprès de Dieu, Médiatrice auprès du Médiateur, conduit saint Éphrem au second caractère du culte de la Sainte Vierge, après la louange, V Invocation : doctrine aussi ancienne que le Christianisme, nous l'avons vu, mais dont la pratique, renfermée jusque-là dans les Catacombes, éclate ici pour la première fois dans toute son eflusion :
« Vous êtes l'unique et secourable Avocate des pé- « cheurs et des perdus; vous êtes le port assuré des « naufragés; vous êtes la rédemption et la libération « des captifs; vous êtes le soutien des solitaires, et l'es- « poir des séculiers. Nous nous réfugions sous votre pro- « tection, ô sainte Mère de Dieu, Sub tuum prœsidium « confugimus, o sancta Dei genitrix! Nous nous abri- « tons sous les ailes de votre piété et de votre miséritc corde; protégez -nous, gardez -nous, de peur que « l'Ennemi acharné à notre perte, Satan, ne triomphe « insolemment de nous. Nous n'avons de contiance qu'en « vous, ô Vierge sincère! Sous vos aisselles maternelles, « ô Patronne! nous abritons nos misères, et nous vou- « Ions être appelés vos clients. »
Ces belles invocations paraîtront peut-ôtre excessives, même après ce que nous avons dit pour justifier les louanges qui les précèdent. En effet, dira-t-on, on conçoit très-bien comment ces louanges, si grandes qu'elles soient, ne font pas ombrage à Jésus-Christ, et même le mettent en lumière; puisque, se rapportant toutes à la dignité de Mère de Dieu en Marie, elles professent, elles exaltent la divinité de Jésus-Christ. Mais il n'en est pas de même de ces invocations : elles effacent ce Christ Médiateur en donnanl sa fonction à Marie; elles effacent Dieu môme, en quelque sorte , en demandant à Maiie seule le salut et la guérison.
Rien de plus fondé que celte objection, si c'était omisso medio que s'exerçait le pouvoir que nous invoquons en Marie; si ce pouvoir, de la même nature que celui du Christ, le franchissait pour agir auprès de Dieu, et encore plus à la place de Dieu. — Mais c'est le contraire qui a lieu. — Marie est invoquée comme Patronne : elle relève donc Dieu auprès duquel elle nous assiste de son intercession. Secondement, Marie est invoquée comme Mère : elle relève donc le Christ , son Fils, d'où lui vient et auprès duquel s'exerce tout son pouvoir. Quand nous lui disons : « Nous n'avons « de confiance qu'en vous, etc., » cela doit s'entendre à cause de votre Maternilé , et par conséciuent auprès de votre Fils. L'équivoque n'est pas possible, parce que le fondement même de l'invocation en prévient l'abus.
C'est ce qu'a déjà fait entendre saint Éphrem, en ouvrant ses invocations par l'expression de cette vérité qui en est le fondement : Par vous nous sommes réconciliés au Christ notre Dieu, votre Fils trcs-douœ; et c'est ce
qu'il déploie immédiatement après dans les paroles qui suivent :
« Prosternés à vos pieds, nous vous supplions de nos « cris et de nos prières, de peur que votre doux Fils, « notre Sauveur, qui donne la vie à tout ce qui respire, « justement oftensé par la multitude des crimes dont « nous sommes chargés, ne nous rejette, et que nos âmes « misérables ne deviennent la proie du Lion, ou que, « comme le figuier stérile, il ne nous arrache. C'est a pourquoi nous vous implorons pour que nous puis- « sions aborder en sûreté le Christ ^ et être reçus dans le « royal séjour des bienheureux, etc., etc. »
Et que cette terreur du Christ, qui nous fait recourir au patronage de Marie pour l'aborder, ne paraisse pas offensante pour sa qualité de Sauveur; car lui-même, dans son Évangile, limite, si j'ose ainsi dire, à chaque instant cette qualité de Sauveur par celle de Juge, étant inliniment l'un et l'autre, parce qu'il est Dieu autant qu'il est homme; et c'est cela même qui donne tant de priva son caractère de Sauveur. Kl puis, en l'abordant sous le patronage de Marie, c'est le prendre par le bon côté, le côté par où il est homme, par où il est Sauveur, par où Lui-môme a voulu se donner à nous ; c'est correspondre à toute l'économie de notre salut.
Et admirez, je vous prie, Tharmonieuse opposition que présentent à cet égard les louanges et les invocations que nous adressons à Marie. Par les louanges, en ellet, que nous décernons à la Mère de Dieu., que faisonsnous? Nous professons , nous glorifions la Divinité de son Fils Jésus, nous nous pénétrons de sa grandeur, de sa majesté, de sa sainteté foimidables , jusqu'à voir dans une humble fille de notre race déchue, parce
qu'elle est sa mère, la Reine de la terre et des cieux. Mais en nous donnant ce profond sentiment de la Divinité de Jésus -Christ et en le nourrissant, le culte de louange que nous décernons à Marie aurait pour effet certain de nous anéantir de terreur, si le culte d'invocation ne venait lui faire contre -poids ; si cette même grandeur de Mère de Dieu, en élevant Marie si haut, ne la mettait à portée de nous servir auprès de son Fils par son intercession , et ne la plaçait entre Lui et nous comme le marchepied d'un trône, qui, en le rehaussant, en facilite l'accès. Par la louange nous l'exaltons jusqu'à la source des grâces : par l'invocation nous l'inclinons jusqu'au plus profond ahîme de notre désespoir ; et telle est la miséricordieuse souplesse, si j'ose ainsi dire, de ce maternel insirumcnt de notre salut, que notre confiance en Marie naît de notre vénération, et notre vénération de notre confiance. — Tel est le rapport admirahle qui unit le culte d'invocation au culte de louange envers Marie, et qui nous apparaît dans l'antique monument que nous étudions.
Aussi, après avoir passé de la louange à l'invocation, saint Éphrem revient de l'invocation à la louange, et termine par l'association de ces deux sentiments. Nous regrettons d'être ohligé d'abréger.
« Remplissez ma bouche de la grâce de votre douce ceur, 6 Souveraine, ci illuminez mon entendement; a 6 Pleine de grâce , mettez en mouvement ma langue « et mes lèvres , pour chanter d'un cœur joyeux vos « louanges, cl principalement pour redire la mélo- « dieuse salutation par hujuelle Gabriel vous acclama « 'Vierge-Mère très-intègre de mon Dieu. Ayez pour « agréable que je publie vos louanges, Vierge sacrée,
DÉPLOIEMENT DU CULTE DE MARIE. iol
« Dignare me laudare te, Virgo sacrata, et que je re- « dise avec délices : Ave, je vous salue... Je vous salue « Marie, Souveraine pleine de grâce... Je vous sa- « lue paix, joie, consolation et salut du inonde... Je a vous salue refuge des pécheurs, fontaine de grâce et « de toute consolation... Je vous salue très-douce Mé- « diatrice de Dieu et des hommes... Je vous salue « chaste Mère du Christ, le Fils du Dieu vivant... Je a vous salue, ô vous qui avez élevé le Christ, auteur de « la vie; le Christ, dis-je, très-miséricordieux Créateur « de toutes choses, notre très-doux Seigneur Jésus, édu- « cateur et éleveur du monde, à qui convient tout « honneur, toute gloire, grandeur, puissance, louange, « et magnificence en union avec le Père et le Saint- « Esprit, maintenant, toujours et à jamais dans rinli- « nité. — Par les prières et les mérites de la Très-Sainte « Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, par linterces- « sion de toute l'Armée céleste, des Prophètes et Apô- « très, des Confesseurs et de tous les Saints, ayez pitié « de votre créature, ô Dieu tout-puissant; et à l'heure « formidable de votre justice, placez à votre droite vos « humbles serviteurs, et ne vous souvenez plus de nos c( offenses. »
Ces grandes louanges et invocations, si répandues depuis, jaillissent là dans leur première abondance : c'est pourquoi nous avons dû en citer quelque chose pour montrer que, toujours anciennes et toujours nouvelles, elles sont l'expression de la plus pure doctrine catholique dès l'âge primitif. Resserrées ou développées selon les temps, tantôt sous une forme doctrinale, tantôt sous une forme oratoire ou liturgique, au fond elles se résument dans ces deux grands titres qu'au second siècle
152 LIVRE m, CnAl'ITRE V.
saint Irénée, écho des Apôtres, décernait à la Mérc de Dieu : Cause de notre salut, et notre Avocate,
Dans son troisième Panégyrique de la Mère de Dieu, saint Ephrem loue et invoque Marie au pied de la croix : ce qui est encore digne de remarque, comme antiquité de la doctrine qui attribue à la Compassion de Marie une fécondité de grâce et de salut pour le genre humain; car c'est au pied de cette croix, et en raison de la part immense que Marie a prise au sacrifice de son divin Fils, que saint Éphrem, après avoir montré Marie adhérant à cette mort qui a épanché la vie au monde, invoque encore son aide et son secours pour qu'elle soit notre conciliatrice et notre avocate, principalement à l'heure de notre mort, et qu'elle nous fasse entrer en partage de la gloire de son Fils, comme elle est entrée en partage de ses souffrances, étant notre unique espél'ance auprès du Dieu des Chrétiens ' .
Outre ces trois sermons, nous avons dit que saint Kphrem a composé douze prières à la Mère de Dieu, Precationes ad Deiparam. Nous avons déjà fait connaître dans notre Exposition liturgique celle que l'on trouve dans l'Office Parisien pour la commémoration du vœu de Louis XIII. Sa magnificence est incomparable. La prière y bondit, en quelque sorte, et s'y répand comme les vagues de la mer; de la mer qui, si immense qu'elle soit, se courbe et se soumet au continent. Ainsi de la confiance callioli(iue en Marie : elle semble devoir tout engloutir; mais remarquez toujours comme elle se replie doucement aux pieds du Dieu qui en a creusé le lit, et
• Thrcnl, id est lanicnlalioncft f-'loriosissinin' Virginie Matris Mari», xiiper paiMone Domini,
au sein duquel elle nous porte. Que l'on remarque bien aussi commenl la mesure immense de cette confiance en Marie est celle de noire humilité et de notre indignité qui y a recours auprès de Dieu, c'est-à-dire du plus parfait de tous les sentiments de la créature coupable envers ce Dieu, qui est son Sauveur assurément, mais qui est aussi son Juge. Jamais le sentiment de la grandeur de Dieu, de sa sainteté et de sa justice, par opposition à la souillure et à la culpabilité bumaines, n'a atteint une expression aussi solennelle et aussi pénétrante que dans ce recours à Marie, par qui nous le conjurons. C'est ce qui paraît surtout dans les autres prières de saint Éphrem, dont nous ne citerons que quelques traits : « Ne dédaignez pas de me secourir, dit-il à Marie, de « peur que votre indigne serviteur ne périsse à la fin; « mais usez de toutes vos supplications maternelles et « guérissez mon âme pécheresse. Couvert de confusion, « je ne saurais lever un œil assuré sur mon Dieu, si bu- « main qu'il soit, pour lui demander le pardon de mes « crimes et la guérison de mes plaies incurables. Je « n'ose lever les mains vers Celui que j'ai offensé par « tant de forfaits. Cest pourquoi^ ma très-pure Souve- « raine, je me prosterne, misérable et confondu, aux « pieds de vos inexplicables miséricordes. — Votre Fils « unique se délecte en vos prières, et combien Lui sur- « tout, qui a voulu se mettre au nombre des serviteurs, M sera-t-il fidèle envers vous à la grâce et au décret « spécial qui vous a faite le ministre de sa génération « inénarrable pour notre rédemption ! — Que vos « prières nous préservent jusqu'à la fin de la damna- « tion, pour que, sauvés par votre patronage et votre « secours, nous rendions gloire, louange, action de grâces
154 LIVRE III, CUAPITRE V.
et adoration à Dieu seul, dans sa Trinité, Créateur de tous les êtres. — Ma Souveraine, Très-Sainte Mère de Dieu et pleine de grâce, siège enflammé de la gloire, souveraine de- tout ce qui existe après la Trinité, consolatrice après le Saint-Esprit, et médiatrice après le Médiateur du monde, char du soleil intelligible, pont du monde entier conduisant à l'inaccessible rivage, complément des grâces de la Trinité, tenant comme le second rang après la Divinité, mon salut, ma consolation, ma vie, ma lumière, mon espoir et mon refuge, voyez ma confiance et mon désir, étant celle qui avez la compassion et le pouvoir, comme la Mère de Celui qui seul est bon et miséricordieux. Vous avez le vouloir et le pouvoir , comme celle qui , par un prodige inexplicable, avez engendré l'un de la Trinité; vous avez de quoi le persuader , de quoi le fléchir ; vous avez ces mains par lesquelles vous l'avez porté dune façon inénarrable, ces mamelles par qui vous l'avez abreuvé de votre lait : rappelez-lui ces bandelettes dont vous l'avez entouré, et tout ce avec quoi vous l'avez élevé dès son enfance ; mêlez à tous ces gages ceux qui sont de lui, sa croix, son sang, ces plaies par qui nous avons été sauvés. N'éloignez pas de moi, je vous en supplie, votre protection, vous qui avez pour débiteur Celui qui a dit : « Honore ton père a et ta mère. »
Ces magnifiques invocations ont je ne sais quoi d'apostolique et de prophétique ; elles remuent tous les sentiments de la nature ; elles déploient toutes les richesses de la grâce ; elles agrandissent en quelque sorte l'âme humaine ])ar un plus vaste sentiment de Dieu. Elles justifient en particulier la doctiine catholique en montrant, comme
nous l'avons expliqué, que notre confiance en Marie n'est si grande que parce qu'elle nous met en rapport avec leseul Médiateur Jésus, loin de l'effacer, que parce qu'elle nous le fait aborder par le côté où il a voulu lui-même se présenter à nous, par le côté de Fils de Marie, le côté d'homme et de Sauveur. Encore un ou deux traits à l'appui :
« En vous, Patronne, en vous Médiatrice auprès du « Dieu sorti devons, la race humaine place sa félicité; elle a est toujours suspendue à votre Patronage; elle vous a « seule pour refuge et pour défense, comme celle qui « avez crédit auprès de Lui. Et moi aussi, je jette toute « ma conliance en vous qui, selon la chair, avez vrai- « ment engendré le vrai Dieu. Que vos entrailles s'é- « meuvent donc pour moi, ô Souveraine de toute pureté, « et, usant de la libellé maternelle envers votre Fils et « notre Dieu, demandez-Lui la rémission de toutes mes « iniquités passées. Vous avez, je le sais, le pouvoir a égal à la volonté, comme la Mère du Très-Haut ; c'est « pourquoi je me sens confiant jusqu'à l'audace... »
Tel était le culte chrétien envers Marie au quatrième siècle, cent ans avant le concile d'Éphèse ; culte aussi correct que complet, jaillissant de la doctrine des trois premiers siècles à une hauteur qui dépasse tout ce qu'on a dit depuis; culte public dès cette époque, car c'est de la bouche d'un homme public et sous la forme publique de sermons et de prières qu'en sort l'expression ; et il est à remarquer que l'une de ces prières, celle que l'Église de Paris redit encore pour la commémoration du vœu de Louis XIII, est une prière évidemment nationale, et que la foi des peuples, pour qui elle est faite, a dû inspirer. Il suffit de la relire pour en être convaincu.
J56 LIVRE III, CnAriTRE V.
Saint Ephrem, à raison de son antiquité et de la plénitude de son témoignage, avait une valeur qui a dii nous arrêter un peu longtemps. Les conclusions que nous en avons déjà tirées nous permettront d'examiner plus rapidement les témoignages qui vont suivre.
II. — Celui qui se présente ensuite est de saint Épiphane, qui a traversé tout le quatrième siècle, de 310 â 403. Évéque de Salamine en Chypre, il fut aussi célèbre par son zèle que par sa charité; sa vertu le lit respecter même des hérétiques. Les plus illustres docteurs de l'Église louent à l'envi sa doctrine, son érudition et sa sainteté. Mêlé à toutes les luttes de l'Église de son temps contre l'erreur, il entreprit comme une Histoire des Variations universelles de l'hérésie, depuis l'origine du monde jusqu'à l'époque où il écrivait. Les hérésies qu'il décrit et qu'il réfute ainsi sont au nombre de quatre-vingts. Le seul zèle de la vérité l'a inspiré et dirigé dans ce vaste travail. Il donne un sensible exemple de ce haut désintéressement de vues en attaquant avec une égale rigueur deux hérésies opposées sur la Sainte Vierge: l'une qui la déprimait en niant sa perpétuelle virginité, c'est l'hérésie des Antidicomarianites ; l'autre qui l'exaltait jusqu'à lui sacrifier comme à une divinité, c'est l'hérésie des Collyridieiis.
Celle dernière hérésie, née d'un reste de propension à l'iddlâlrie parmi des populations ignorantes de l'Arabie, ne prit aucune extension. Elle est remarquable, cependant, comme justifiant la réserve qu'avait apportée TEglise à l'égard du culte public de la Sainte Vierge, tant que l'idolâtrie, régnant dans les mœurs, pouvait le dénaturer.
DÉPLOIEMENT DU CULTE DE MARIE. iôl
Saint Épipliane se conduisit contre les idolâtres de Marie dans le môme esprit qui avait inspiré celle sage réserve. Il réprimait ce que celle-ci avait voulu prévenir. Il le fit sans ménagements contre Terreur, mais avec une délicate et ingénieuse précaution pour le culte de la Vierge qui ne pouvait en souffrir.
« Il faut voir une entreprise diabolique, dit-il, dans « une pratique si enlacliée d'idolâtrie. Le corps de Marie « a été le temple de la sainteté, je l'avoue; cependant « elle n'a pas élé Dieu. Si choisie et si supérieure qu'elle u soit, néanmoins c'est une femme de la même nature « que toute aulre, quelque grands que soient les honneurs qui l'ont consacrée dans son âme et dans sou corps. S'il en est ainsi, comment le sinueux Serpent a-t-il pu faire verser les âmes dans cette erreur? par quelles obliques et caplieuses insinuations a-l-il pu les surprendre? Que Marie soit honorée assurément : mais que le Père seul, le Fils et le Saint-Esprit soient adorés. Le commandement que Dieu intima au premier couple, de ne pas manger du fruit de Varbre, ne fit pas que le mal fût dans l'arbre même, mais seulement que par larbre le crime de la révolte fût occasionné. Que personne donc ne goûte de ce nouveau fruit d'erreur formé à l'occasion de Marie. Quelque admirable que fût l'arbre, il n'avait pas été fait pour qu'on en mangeât. De même, quelque excellente, quelque sainte, quelque éminemment digne d'honneurs que soit Marie, il ne faul cependant pas pour cela lui décerner l'adoration'. »
Que l'on compare cette manière de combattre l'abus
1 Sancli Epiph. adc. llxres., lih. 111, t. II, p. vil.
158 LIVRE III, CnAPITRE V.
dans le culte de Marie avec le procédé des protestants et des jansénistes de notre âge. Saint Épiphane s'opposait à ce qu'on mangeât du fruit venu à l'occasion de l'arbre, qui Mariœ occasione conflatus est : nos sectaires coupent l'arbre par le pied.
C'est ce que faisaient les Antidicomarianites en voulant déposséder Marie de Ihonneur de sa Virginité. Mais saint Épiphane ne les combattait pas avec moins d'ardeur qu'il n'avait combattu ceux qui voulaient décerner à la "Vierge l'honneur de la Divinité. « 0 délire inouï, « s'écrie-t-il, ô monstrueuse nouveauté, bien digne de « figurer parmi tant d'autres qui ont été épargnées à nos « ancêtres et qui étaient réservées à ce siècle de renver- « sèment! de quel front osera-t-on attaquer l'incorrup- « tibilité de cette Yierge qui a mérité de devenir la de- « meure du Fils de Dieu, et d'être choisie et consacrée « entre toutes à cet unique enfantement? Par quelle « audace peut-on ouvrir la bouche, déchaîner sa langue, « et articuler une si sacrilège impiété ; au lieu de louanges « et de bénédictions, inventer de tels outrages, insulter « à cette Vierge incomparable et, pour tout dire, ré- « duire à la privation de tout honneur ce Vase digne de « tout honneur'? )>
On voit par ce passage quel était le culte de vénération dont Marie était en possession au quatrième siècle, comme tradition non interrompue des siècles antérieurs. L'horreur que souleva la nouveauté qui le lui dénie prouve hautement l'antiquité de ce culte et la professe expressénienl. Oinauditam insaniain! O pra;posteram novitatemf C'est assurément là un témoignage considé-
« Adv. ilrrcs., lll). III, U 11, p. XI.;
rable de cette antiquité. — Et qui n'en serait convaincu, lorsqu'on voit saint Éplirem venir se rattacher à saint Irénée et à saint Justin pour célébrer en Marie le ministère de Mère du genre humain racheté, de nouvelle Eve. « Par la Vierge Marie, dit-il, la Vie a été introduite tt dans le monde, pour que, par Tenlanlement du Vivant, « elle fût la Mère des vivants, titre qui ne fut donné à la « première femme qu'en figure de (;elle-ci. La compa- « raison entre l'une et l'autre, entre Eve et Marie, u'est- « elle pas, en elTet, digne d'admiration? Si Eve a été « pour le genre humain une cause de mort, et si par elle « la mort a été introduite dans l'univers, Marie a été <t une cause de vie, et par elle la Vie s'est donnée au « monde, etc.'. » On le voit, le fondement du culte de Marie est toujours le même dans l'Église, quels que soient les accroissements de ce culte. Au quatj'ièrae comme au premier siècle, c'est toujours Marie, Mère de Dieu et Mère des hommes, Mère du Vivant et des vivants, que nous révérons et que nous invoquons.
En conséquence de cet antique fondement, dégagé de toute superstition, mais vengé aussi de toute profanation, saint Epiphane nous donne lui-môme, dans un discours à la louange de la Vierge Marie, la mesure du culte de vénération et de louange dont, à son époque, elle était l'objet. Cette mesure n'est pas moindre dans saint Epiphane que dans saint Éphrem, c'est-à-dire qu'elle est sans mesure.
«Misérable que je suis, dit-il, d'oser tenter de rendre « par des paroles les éblouissantes splendeurs dont « rayonne la Mère de Dieu, les incompréhensibles et
* Adv. Hmres., Ub. Ul, t. Il, p. xvili.
160 LIVRE m, CHAPITRE V.
c( formidables prérogatives de ce grand Propitiatoire où
« s'est consommé le mystère réconciliateur du Ciel et
(( de la terre... Quelle bouche humaine pourrait profé-
« rer une louange digne de Celle qui a terrifié les Vertus
« mômes des cieux, les Anges, les Archanges, les Prin-
« cipautés, les Puissances, les Trônes, les Dominations,
<( les Chérubins, les Séraphins et toute l'armée des
« Anges, saisis de crainte et de tremblement lorsqu'ils
« virent le même Dieu qui siège au plus haut des cieux
« être par elle incliné en terre, et qu'ils en frissonnaient
« de stupeur? Ils regardaient cette Vierge, ciel et trône,
'( et ils étaient saisis, considérant Celui qui n'a pas de
« commencement descendu des hauteurs séraphiques où
« il règne pour résider en ce sein virginal... 0 racine
« liienheureusc qui a produit en terre cette Vie des
ce cieux... Quelle n'est pas la sainteté de cette Vierge
'( qui a été jugée digne de devenir l'Épouse de la
« Trinité, le lit nuptial d'où le Christ époux s'est levé
« pour la nature humaine, le trésor profond de la divine
(( dispensation... 0 bienheureuse Vierge, Médiatrice du
« ciel et de la terre, colombe pure, ciel, temple el
« trône de la Divinité, nuée éclatante qui avez adiré
« et conduit la foudre étincelante du ciel, le Christ venu
« pour éclairer le monde; nuée céleste qui avez recelé
« en vous le tonnerre de l'Esprit-Saint, et d'où la pluie
« de ce divin Esprit a fondu sur toute la terre pour y
« produire le fruit de la foi. Sainte Marie, Vierge, il/èrt*
i< de Dieu, qui avez engendré C-clui qui anlrofois forma
« de bouc Adam dans le paradis; Mère de Dieu, qui
« avez enfanté le Verbe incarné de vous; Mère de Dieif,
« qui avez conçu en forme d'e.sclave le Verbe-Dieu ;
<( Mère de Dieu, qui seule avez engendié le seul Fils
« unique de Dieu : non un Dieu temporel qui n'aurait
K eu de commencement qu'en vous ; mais éternel, qui est
« avant vous et avant tous les êtres... 0 Vierge, trésor
« sacré de lÉglise, Vierge que j'appellerai à la fois et
« prêtresse et autel, puisqu'elle a dressé pour nous la
« table et nous y a donné le Pain céleste, le Christ, pour
« la rémission des péchés... Que dirai-je de plus, en-
« traîné par le désir de louer la Mère de Dieu, retenu
« par mon insufTisance? Je dirai encore qu'elle est le ciel
« et le trône, et en même temps la croix, la croix dont
« les bras sacrés ont porté le Seigneur... Les Anges ac-
« cusaient Eve, maintenant ils glorifient Marie, qui a
« relevé Eve tombée et a fait monter dans les cieux
« Adam chassé du paradis... Par vous, en elVet, ô
« Vierge sainte, le mur de séparation a été renversé;
« par vous la paix du ciel a été départie au monde; par
« vous les hommes sont devenus des anges; par vous la
« (^lioixa resplendi par toute la terre; par vous la mort
« est détruite et les enfers sont dépouillés; par vous sont
« tombées les idoles, et la céleste doctrine s'est propa-
« gée; par vous enfin nous avons connu le Fils unique
« de Dieu, que vous avez enfanté. Vierge sainte, Notre-
« Seigneur Jésus-Christ, que tous les Anges et les
« hommes adoi-ent ; nous professons le Père sans com-
« mcnccment, le Fils sans commencement, le Saint-
« Esprit sans commencement, et nous glorifions la
<y Trinité indivisible et consubstantielle, au siècle des
« siècles'. »
• Nous relrouverons celle forme de louange {Par vous, etc.)- dans la bouche de saint Cviille au Concile d'Éphèse, et nous la justifierons eonire l'erreur moderne qui la méconnaît.
Voilà quelques traits détachés du discours ou plutôt du transport de saint Épiphane pour la Mère de Dieu. Tel était le culte de Marie au quatrième siècle; culte non suspect d'exagération dans la bouche de ce grand docteur qui avait fulminé contre h Mariolâtrie ; c\\]ie néanmoins sans mesure, comme il doit l'être dans son ordre de culte d'honneur et de charité, ayant pour objet l'incommensurable et ineffable grandeur de Mère de Dieu.
Ce serait toutefois n'avoir encore qu'une idée incomplète de la raison et de la portée de ce culte, que de ne considérer ces grandes louanges et ces sublimes invocations que comme le juste tribut d'honneur et de confiance dû à la Maternité divine de Marie, et comme l'effusion d'une ardente piété pareille à celle de saint Bernard au moyen âge. Au quatrième siècle, c'était de plus une profession de foi contre toutes les hérésies. Tous ces traits de louange, si lyriques qu'ils soient, ont toute la rigueur de la doctrine Ihéologique la plus réfléchie; ils sont là, comme plus lard au concile d'Ephèse, autant de protestations et autant de décrets contre les Ariens, les Sabelliens, les Apollinariens, les Manichéens, toutes les hérésies qui avaient précédé et môme celles qui allaient naître, telles que celles deNestorius et d'Eutychès, confondues à l'avance par la vertu doctrinale de celte Werge par qui nous avons connu le Fils de Dieu. C'est ce que nous n'avons cessé de montrer dès l'origine du Christianisme, et c'est en s'attestant ainsi par sa nécessité et, si j'ose ainsi dire, par ses glorieux services, que la Maternité divine a conquis le culte dont elle est l'objet.