CHAPITRE IV
TRIOMPHES DE MaRIE SUR LES HÉRÉSIES; — GLOrIeUX TÉMOIGNAGES QUE LUI ONT RENDUS LES TROIS PREMIERS SIÈCLES CHRÉTIENS.
Gaiide, Marin Virgo, cunctas hœreses sola inleremisti in universo mundo!
Cet antique verset de nos Liturgies, retranché par le Jansénisme du Bréviaire Parisien, a paru peut-être excessif à quelques-uns de nos lecteurs. En quoi, se sont-ils dit, la Vierge Marie a-t-clle détruit les hérésies, et toutes les hérésies, et par tout l'univers, et seule? N'est-ce pas là une de ces pieuses imaginations qui ne résistent pas au contact d'une sérieuse dogmatique et surtout de l'expérience et de l'histoire?
Une sérieuse dogmatique et une connaissance approfondie de rhistoire donnent précisément raison à ce trait de louange; et c'est le cas d'appliquer le mot de Bacon que peu de science éloigne de la Religion et que plus de science y ramène.
Ce verset catholique répond, comme accomplissement, au verset biblique qui prédit la lutte entre le serpent et la femme, et le triomphe de celle-ci sur cet antique fauteur de toutes les hérésies. Il n'est pas plus faux que la Femme, iiénie entre toutes, a combattu et écrasé la semence de Satan, qu'il n'était faux qu'elle devait le faire. Ceux, qui tiennent pour vraie cette prophétie foiidamenlale de notre Religion n'ont pas le droit de s'étoji-
ner de son accomplissement, et ils devraient Taccepler de confiance. Que si néanmoins ils veulent le mettre en question, qu'ils se joignent du moins à nous pour le voir sortir justifié d'une étude consciencieuse.
Durand de Mende, dans son Manuel des divins Offices, touchant passagèrement cette f|ues(ion, la pose et la résout ainsi :
« Gomme il y a encore une infinité d'hérésies qui pul- « lulent, on a coutume de demander comment peut être « vrai ce qui est dit dans le neuvième répons de l'Oftice « delà Purification de Marie, que la Bienheureuse Vierge tt a exlerminé toutes les hérésies? A cela nous répon- « dons qu'elle l'a fait autant qu'il élait en elle, parce que « cest elle qui a rendu visible Celui qui était invi- « sible. Car d'abord on ne pouvait le trouver; les uns « le cherchaient parmi les délices de la chair, les auti'es « au sein des richesses, d'autres dans des livres de phi- « losophie, et il ne s'y trouvait pas... Maintenant perce sonne ne peut s'égarer dans sa voie à moins qu'il ne le « veuille ; d'où il est dit manifestement dans Isaïe : « Voici qui sera la voie droite '. »
Cette explication est dogmatiquemeni vraie et historiquement certaine.
Marie a rendu visible Celui qui élait invisible et qui est la Voie et la Vérité. Grâce à elle, impossible donc, ;i moins qu'on ne le veuille, de s'égarer de droite et de gauche hors de la voie et de la vérité; que si on le veuf, que si on sort et s'écarte des ter?nes de la vérité pail'hérésie, impossible de le faire sans être aussitôt dénoncé par celte rectitude même de la voie d'où on sort
' Livre VU, i-hap. vu, delà l'uri/ication de Sainic Marie.
ÏRIOMPUES DE MARIE SUH LES HÉRÉSIES. 77
i'( que Marie a rendue visible. De sorle que, en rendant la vérité visible, Marie a rendu visible l'erreur, l'a exterminée par cela môme.
Et ce que Marie a fait une fois en enfantant l'Invisible, elle le maintient, elle le réalise dans toutes ses applications. Toute la vérité religieuse consiste dans le rapport de l'infini et du fini, du divin et de l'humain par Jésus- Christ, qui est lui-même infini et fini, Dieu et homme tout ensemble, et qui s'agrège, comme membre d'un corps dont il est le Chef, quiconque veut entrer dans le temple universel de la vérité. Toute erreur, toute hérésie a donc consisté, de près ou de loin, à fausser la vérité religieuse, c'est-à-dire le rapport du fini et de l'infini, c'est-à-dire la notion de Jésus-Christ type et fondement de ce rapport. Or Jésus-Christ n'élant ce qu'il est, Fils de Dieu né homme de Marie, que par Marie, Marie est la démonstration la plus rigoureusement exacte de Jésus-Christ, soit qu'on nie son humanité, soit qu'on nie sa divinité, soit qu'on nie la personnalité qui supporte en lui ces deux natures. Elle est comme le gond sur lequel roule celte Porte des cieux, comme le seiiil d'où se déroule cette Voie qui conduit à la vie, conmie le phare d'où cette Vérité rendue visihle rend visible tout écueil.
Dogmatiquement, il est donc vrai de dire que Marie extermine toutes les hérésies.
Historiquement, ai-je dit, cela est certain, et c'est ici que nous entrons dans l'objet propre de la présente étude: c'est ici pareillement que nous nous trouvons dans la plénitude de notre sujet : la Vierge Marie vivant dans l'Église.
Je mets en thèse historique que l'Église esf redevable
78 LIVRE m, CHAPITRE IV.
à Marie de tous les triomplies remportés sur les hérésies, et que les honneurs dont elle a toujours entouré cette Vierge Sainte, non-seulement sont le juste prix de ces triomphes, mais en ont été, el en seront toujours les instruments. De sorte que glorifier Marie a toujours été dans l'Église professer la foi et confondre Terreur.
C'est ce qu'il faut montrer d'abord pour les trois premiers siècles de l'Église, où les adversaires du culte de la Vierge retranchent leur opposition, se fondant sur l€ prétendu silence de cet âge d'or du Christianisme à l'égard de Marie. — Nous n'invoquerons que des témoignages d'une authenticité incontestée; nous nous priverons de tous ceux qui, à tort ou à raison, ont été mis en question, et, appuyant ainsi cette exposition sur des éléments irréfragables, nous la réduirons à une simple appréciation de bonne foi.
Voici la liste de nos témoins; ils sont respectables :
Saint Jean l'Évangéliste.
Saint Ignace, Martyr.
Saint Justin.
Saint Irénée.
TcrtuUien.
Clément d'Alexandrie.
Origène.
Saint Archélaiis.
Saint Crégoire de Néocésarée.
Sainte Justine et saint Cyprien d'Anlioche.
Saint Cyprien de Carthage.
Nous verrons dans le chapitie suivant la continuation de cette chaîne d'or dans le quatrième siècle.
I. — Le premier ti-moignage qui se présente, et qui s'encliaînc étroitement à l'Évangile, puisqu'il est de la même main, c'est l'Apocalypse de saint Jean.
Il est dit dans ce livre des révélations :
« El un grand signe parut dans le ciel : Une Femme « revêtue du soleil, et la lune était sous ses pieds, et sur « sa tête une couronne de douze étoiles. — Elle était « grosse et en travail, et criait, tourmentée par les dou- « leurs de l'enlantement. Et l'on vit un autre signe dans « le ciel : Un grand dragon roux, ayant sept têtes et dix « cornes; et sur ces sept têtes sept diadèmes... Et le « dragon se tint devant la Femme qui allait enfanter, « pour dévorer son Fils après qu'elle aurait enfanté. Et « elle enfanta un Enfant mâle qui devait régir toutes les « nations avec une verge de fer; et son Fils fut élevé « vers Dieu et vers son trône... Et il se fit un grand « combat dans le ciel : Michel et ses anges combattaient « contre le dragon... Et ce grand dragon, l'antique ser- « pent, qui est appelé diable et Satan, fut précipité et ({ ses anges avec lui. . . Et après que le dragon eut vu qu'il « avait été précipité, il poursuivit la Femme qui avait a enfanté l'Enfant mule... Et le dragon s'irrita contre « la Femme, et il s'en alla faire la guerre à ses autres ence fants (ou, plus littéralement, dit M. de Lamennais, au « reste de sa semence'). »
Si c'est de la Vierge Marie qu'il est parlé dans cette vision, il faut convenir que rien ne manque à ce témoignage de son culte et de sa gloire. Son antiquité est Apostolique au plus haut degré, puisqu'il est d'un Apôtre même. Son caractère est plus qu'apostolique en quelque
> Apocalypse, c:li. xii.
sorte, puisque cet Apôtre est rÉvangéliste saint Jean, le l)ien-aimé du Fils de Dieu, substitué à Jésus pour être fils de Marie, et qui, dépositaire de cette Mère survivante, secret confident des mystères du Verbe opérés en elle, commensal de sa vie terrestre, avait évidemment grâce d'état pour la connaître et parler d'elle, sans aucune illusion. Et dans quel éclat nous la montre-t-il, d'autant plus vif par le contraste de l'obscurité où il l'avait connue sur la terre? C'est ?m grand signe (ainsi l'avait désignée Isaïe), non plus sur la terre, mais dans le ciel. Le soleil la revêt, la lune est sous ses pieds, les étoiles ceignent sa tête. A peine trouve-t-il dans le monde assez de rayons pour nous en tracer quelque image, dit Bossuet; et il a fallu ramasser tout ce qu'il y a de lumineux dans la nature. Quel témoignage! — Voilà, après l'Évangile, où remonte le culte de la Vierge Marie.
Mais est-ce bien de la Vierge Marie qu'il est question dans ce passage? Nous le croyons avec Bossuet, tous les Pères, et l'Église. On le conteste cependant, on dit que c'est de l'Église que saint Jean a voulu parler.
Oui, c'est de l'Eglise; inutile de discuter ce point : nous en convenons; mais c'est aussi do Marie, de Maiie type et figure de l'Eglise. Nous allons le montrer.
Que ce soit de Mario, c'est ce qui paraît au premier abord. Son enfant, son fils la fait sullisanimcnt connaître. Cet Enfant qui devait régir toutes les nations avec une verge de fer, est le Messie ainsi désigné par les Prophètes; et ce Fils qui a été élevé vers Dieu et vers son trône, est Jésus monté au ciel par son Ascension. — Mario n'est pas moins reconnaissable à ce Dragon, l'antique Serpent {\\\'\ veuf dévorer ri"'nfanl, cl qui fait la guerre
à la Femme et à ses autres enfants, ou au reste de sa semence. C'est (extuelleinent la prcmiôre prophétie delà Genèse : Et le Seigneur Dieu dit au serpent : Je mettrai des inimitiés entre toi et la Femme, entre ta semence et sa semence.
S'agit-il de l'Église dans cette prophétie de la Genèse? Non. Il s'agit de la Femme d'où devait naître le Libérateur, de Marie. Donc il s'agit de Marie dans le passage de l'Apocalypse qui y fait visiblement allusion. — Quant à Ces douleurs de renfanlement qui paraissent ne pas convenir à Marie, parce que physiquement elle a enfanté sans douleur, elles lui conviennent moralement et mystiquement, c'est-à-dire dans le sens de l'Apocalypse, parce qu'elle a enfanté le Fils de Dieu à une vie de douleur et d'immolation dont le glaive l'a transpercée ellemême, selon la parole de Siméon. — Il s'agit donc bien là de Marie.
Au reste, voici la parole de saint Augustin sur ce sujet , non comme opinion personnelle , ce qui serait déjà beaucoup, mais à titre d'information, à titre de témoignage de renseignement transmis et reçu de son temps dans l'Église. Parlant à son peuple il lui dit :
« Vous avez reçu comme article de Symbole la « croyance en la protection de Celle qui enfante, contre « les venins du Serpent. Dans l'Apocalypse de l'Apôtre c( Jean, il est écrit que le Dragon se dressait en face de a la femme qui allait enfanter, pour dévorer son Fils « aussitôt qu'il serait né. Persomie de vous ?i'ignore « que ce Dragon c'est le Diable ; et que cetti: Femme ({ SIGNIFIE LA Vierge Marie qui, immaculée, a enfanté « notre Chef immaculé ; et qui a aussi fait voir en soi la « ligure de l'Église, en cela que de même qu'enfantant
c( un Fils elle est restée vierge, de même l'Église enfante « les membres de ce Chef, sans perdre sa virginité K »
Yoilà dans quel sens il est parlé de l'Eglise et de Marie dans ce passage de l'Apocalypse : de Marie directement, de l'Église figurativement.
Le vénérable M. Olier a écrit là-dessus une belle page: « Jésus-Christ, qui a promis de vivre dans les « saintes âmes, dit-il, n'a communiqué sa vie à per- « sonne avec autant de plénitude qu'à sa très -sainte « Mère. La communication qu'il en a faite au corps de « l'Église est elle-même bien inférieure à celle-là. « Marie est comme un sacrement sous lequel il distribue tt ses biens et ses grâces ; et c'est à cette source si l'é- « conde que les Clercs doivent aller puiser la vie de « Jésus-Christ. Saint Jean a vu tout cela : il représente « la Ïrès-Sainte Vierge comme une femme revêtue du « soleil , portant sur sa tête une couronne do douze « étoiles, figure des Apôtres, et ayant la lune sous ses « pieds ; nous apprenant par là que, toute remplie et « pénétrée de Jésus-Christ, figuré par le soleil, elle a remplit à son tour tous les Apôtres et l'Église, et leur
* Accepislls cl Symboluin, proteclionem Parlurientis conlra venena Scrpenlis. In Apocalysi Joniinis Ajwsloli scripliun est hoc, (|iio(l slarci draco in conapcctu mulicris quœ iiaiilura oiat, ut cum peporissot, naliiin ojus coniederet. Draconeui Diabolum isse, nullus vesirùtn ignorât. Muliercai illani Virgincin Mariani significassu, quoi caput nostruut Integra inlcgruni poporit, qiiiE otiani Ipsa (Iguram in se sanrlœ Kcciogim (lomonslravit : ut (piomodo niiiini parions virgo pcrmansit, ita et hmc oMini temporo nii'nil)rft cjn» pariai, virginilalein non aniitlal. — De Symholo ad catecliuincuos, 11, cap, l. — « Saint Augustin, dit Hoa- I' «net, nouH assure que ia femme lin l'Apocalypse osl la Sainte Vierge ; <i et II «erall alM^ «le le Taire voir par piusieur» raisons convaincan les. » {Sermon sur la Compua»ion de la Saiiitr yietuje,)
« donne tout ce qu'ils ont de lumière et de splendeur. « Elle paraît encore avec le Dragon sous ses pieds ; et c( c'est pour marquer que tous les Apôtres, les disciples, « les prêtres et les autres ministres de la hiérarchie « de l'Église, jusqu'aux exorcistes , tiennent et reçoi- « vent de JOsus-Glirisl, en Elle, la puissance de fouler « aux pieds et d'écraser la tête du Serpent {accepistis (( et Symbolum, protectionem Parturientis contra ve- « nena Serpent Is) ; conséquemment à ce dessein, Dieu « a voulu que, quoique sa sainte Mère ne lut point pré- (( sente à la Gène, ne devant pas être faite visiblement « prêtre, selon l'ordre de Melchisédech, elle lut cepen- « dant dans le Cénacle, pour y recevoir l'esprit et la « grâce apostolique ; apprenant par là à l'Église que ja- « mais elle ne serait renouvelée qu'en la société de « Marie et qu'en participant à son esprit '. »
Ainsi, loin de nier qu'il s'agisse de l'Église dans l'Apocalypse, je m'en prévaux pour montrer, par ce grand témoignage Apostolique, l'antiquité de la doctrine de Marie figure et sacrement de l'Église, de Marie vivant dans l'Eglise, enfantant non-seulement le Chef mais les membres, non-seulement le Christ mais les chrétiens, ses autres enfants, comme le dit excellemment l'Apôtre. Nous retrouverons cette doctrine dans les Pères, notamment dans Clément d'Alexandrie et dans saint Augustin ; mais qu'il est donc beau et concluant contre ceux qui contestent notre filiation de Marie et le
* Maïuiscrils de M. Olier cilés clans sa vie, p. 253, t. II. — Pour rendre sensible celle doctrine, M. Olier fit exécuter par Le Brun une magnifique composition, représentant la Vierge dans le Cénacle recevant, au-dessus des Apôtres, la plénitude de l'Esprit-Saint, qui se dîrii»e ensuite sur eux et sur le reste de l'Assemblée.
84 LIVRE irr, cnAPiTRE iv.
culte qu'à ce lilre nous lui devons, de voir cette qualité à' enfant de Marie attestée par saint Jean, qui le premier, et au nom de tous, en a été revêtu par Jésus- Christ au pied de la croix ! Doctrine admirable et qui enveloppe tout le Christianisme dans la forme de son exposition. Car quelle manière plus expressive et plus formelle de dire que nous sommes les enfants de Dieu, que de dire que nous sommes les frères de son Fils, Pre/>î/e?'-He de Marie? Et quelle manière plus expressive et plus formelle de dire que nous sommes les frères de ce divin Fils, que de nous nommer les autres enfants de Marie, et le reste de sa semence?... Enfin quelle manière plus sublime de désigner cette nouvelle Eve, cette Mère des chrétiens à notre culte et à notre recours, que de nous la montrer dans cet éclat de gloire qui réunit et concentre toute la lumière des astres, et dans cette inimitié qui soulève toutes les fureurs de Satan !
Ces fureurs qu'elle soulève et qu'elle déjoue par sa Maternité divine étaient les fureurs des premières hérésies, notamment l'hérésie des Docètes qui niaient la vraie humanité du Fils de Dieu, son réel enfantement de Marie ; contre-partie de l'hérésie des Ebionites, qui niaient sa divinité , sa génération éternelle du Père. Contre ceux-ci saint Jean avait déjà écrit son In principio erat Verbum; contre ceux-là son Caro factum est; et, dans son Epltre, son Quodaudivimus, quodvidimiis oculis nnstris, qiiodperspeximits, ctmanits nostrœcontrectaverunt de Verbo vita>, alleslanl par l'expérience de l'ouïe, de la vue et du tact que c'était une humanité palpabh: et une chair réelle (fiie le Fils de Dieu avail prises dans le sein de Marie.
Cette hérésie, qui niait l'humanilé (\\\ Christ, ITncar-
TIUUMI'IIES DE MARIE SUR LES UÉUÉSIES. 85
nation du Verbe, se prolongeant sous les mille foimes du Docétismc, duGnosticismc, du Marcioiiisme eldu Manichéisme, harcela TÉglise durant quatre cents ans, et saint Augustin la traitait encore comme une hérésie con- Icmporaino. C'est cette hérésie, disent les plus savants interprètes, que saint Jean avait particulièrement en vue dans ce Dragon à plusieurs télés, voulant dévorer par sa négation X lui font mâle que la Femme avait enfanté dans des douleurs et dans des cris qui attestaient hréalité de cette Maternité si douloureuse.
Nous voyons donc là, dés le début, ce que nous ne cesserons de voir dans le parcours des quatre premiers siècles chrétiens, deux actes, deux spectacles connexes : la Vierge exterminant l'hérésie et glorifiée par la foi, manifestant Jésus-Christ et manifestée par Jésus-Christ, manifestant son humanité et manifestée par sa divinité, le revêtant de chair et revêtue par lui de lumière, et vestis illum et vestiris ab illo.
II. — i,e second témoignage historique de ce caractère et de celte action de Marie dans l'Eglise vient s'enchaîner étroitement à celui de saint Jean, puisqu'il est de son disciple, saint Ignace, martyr.
Ce Père apostolique, qui a beaucoup plus agi qu'écrit, et dont les épîlres vénérées respirent une odeur de martyre, nous a laissé des gages extrêmement précieux de la même doctrine. C'est surtout à combattre l'hérésie des Docètes qu'il s'applique, c'est à maintenir contre eux la réalité de l'être humain en Jésus-Christ, la réalité do sa naissance et de sa mort, de l'Incarnation et de la Rédemption. Il répète donc avec solennité que Jésus- Christ Notrc-Seigneur et Dieu, est choir et esprit, de
Marie et de Dieu\' qu'il a été porté dans les entrailles de Marie selon la dispensation de Dieu'''; qu'il est de la race de David, qu'il est sorti de Marie ^ qu'il est vi^aiment né, qu'il a mangé et bu, qu.''ï\aiVraime?it souffert, et a été immolé sous Ponce-Pilate^ ; qu'il est né vraiment de la Vierge, qu'il a été vraiment sous Ponce-Pilate et Hérode le tétrarque cloué pour nous dans sa chair, etc.'' ; qu'en un mot X Invisible s est rendu visible, et l'Impassible passible par amour pour nous^ Yoilà ce qu'on trouve à chaque page des Épîtres que nous a laissées ce grand Martyr, dont le sang s'est confondu avec celui des Apôtres.
Chose admirable! jusque dans les termes, cette antique doctrine est celle que nous chantons tous les jours au pied des autels de Jésus et de Marie :
Ave Verum corpus natum
De Maria Virgiue, Vere passiim, imraolatum [n cruce pro homine.
Ce mot vei'um se trouve répété des deux parts
' Cariinlii) et spIrltiiuHs, el ex Maria et ex Deo. — Ad Fjpheaios, cap. VII.
* In utero yestatus est à Maria juxlu dispemationem Vci, — Id,, ihid., cap. xviil.
^ Qui ux f,'ciicrc Davlili», (lul ex Maria, qui vere uatiis est, cdidil et Idbil, vere pnssus e»! 8ub Poiilio IMIalo, vere crueilUus cl inortmiB ett. — il(/ TraUianos, cap. ix.
♦ Naluin vere ex Virgiue, vere Bub Ponlio Pilalo cl Ilerodc Iclrar- (lia cluviH conllxum pro iiobin in onruo. — Ad Swiirnxos, cap. i.
> |nviHil)lli'ni proptnr nos visibliom, Impallbilcin prop((M- nos pnlibllein. — Ad Polijearpani, cap. III.
TRIOMPHES DE MAKTE SUR LES OÉRÉSIES. 87
avec la môme intention, l'intention d'appuyer la notion et l'œuvre de Jésus-Christ sur la Maternité divine de Marie.
Je dis l'œuvre de Jésus-Christ ; car Jésus-Christ n'a soulîert et n'est mort vraiment, que si vraiment il est né de Marie. En niant la réalité de l'Incarnation du Fils de Dieu en Marie, les Docètes niaient donc implicitement la Rédemption. Ces deux mystères se tiennent, vere natiim, vere passum, dans saint Ignace, comme dans l'hymne de saint Thomas.
Les Docètes niaient encore par cela même l'Eucharistie, qui est la réunion sacramentelle de l'Incarnation et de la Rédemption, puisqu'elle est la Présence réelle et substantielle de cette même chair du Christ qui a souffert sur la croix, et qui n'a pu souffrir sur la croix que parce qu'elle est née de Marie. Saint Ignace, au premier siècle, professait cette doctrine eucharistique en reprochant aux Docètes de la nier par suite de leur négation de l'Incarnation. « Ils s'ahsliennent, disait-il, de l'Eucharistie, « parce qu'ils ne reconnaissent pas avec nous que l'Eu- « charistie est la chair de Noire-Seigneur Jésus-Christ, (( cette chair qui a soulïert pour nos péchés et que le « Père a ressuscitée, dans sa miséricorde'.» Chair réelle dans l'Eucharistie, comme sur la Croix, comme dans Marie, selon la doctrine Apostolique, puisque les Docètes ne s'en abstenaient que parce qu'ils niaient en principe cette réalité de la Maternité divine de Marie, fon-
1 Ab Eucharistia abstinent, eo quod cou conQteantur Euchariâtiam carnem esse Salvaloris nostri Jesu Christi, quie pro peccatis nostris passa est, quamque Pater benignitatc sua suscitavit. — Ad Smyrnxos, cap. vu.
dément de toutes les autres l'éalilés. Quel témoignage contre les Pro (estants!
Ainsi sur la Maternité de Marie portent le dogme de rinoarnation, le dogme de la Rédemption, le dogme de l'Eucharistie : trois degrés de l'Amour divin par lesquels il nous relève de la mort, et nous élève au partage de sa vie. Tout cet édifice de notre destinée eu Jésus-Christ est fantastique si la Maternité de Marie ne le rend ptis réel.
C'est ainsi qu'en rendant rbivisible visible^ la Bienheureuse Yierge exterminait, dès l'origine, l'hérésie des Docètes; c'est ainsi que, parce glorieux otïice, elle continuait sa Maternité et se recommandait à notre culte.
III. — Un troisième monument de ce ministère de Marie dans la pi-imilive Eglise suit de près celui-là. Il est tiré de saint Justin, au second siècle, vers lan d()7 ; de saint Justin, qui, dans son amour et sa poursuite du vrai, avait traversé toutes les écoles de philosophie, et n'avait trouvé ce qu'il cherchait qu'aux pieds de Jésus-Chiist, pour lequel il donna son sang. Pendant que les Docètes, avons-nous dit, attaquaient l'humanité de Jésus-Christ et disaient qu'elle n'avait été qu'une apparence, les Eitionitcs niaient sa divinité. Cette hérésie juive s'appuyait piécisément sur la Maternité de Marie et .sur la réalité de lètrc humain (ui Jésus-Christ, que niaient les Docètes, pour eu exclure rètre divin. Pour eux, le Christ était un homme comme nous, mais ce n'était qu'un homme. Marie l'avait hien enfanté, et elle était hien sa mère, mais elle l'était devenue comme toutes les femmes, par un homme, Joseph, son épouw
C'est là tout le fond de l'attaque que saint Justin déjoue dans son célèbre dialogue contre le Juif Tryphon. « Ce que vous prétendez, disait celui-ci, que ce Christ a « préexisié Dieu avant tous les siècles et qu'ensuile « il est né et a été fait homme, et qu'il n'est pas homme c( des hommes^ non-seulement répugne au sens com- « mun, mais est insensé'. » — a C'est une chose in- « croyable et impossible, et vous perdez votre peine à « démontrer que Dieu soit né et qu'il n'ait pas dédaigné « de se faire homme ^. »
La question ainsi soulevée se posait entre Tryphon et Justin de la façon suivante : Jésus-Christ est-il homme des hommes, ou homme de Dieu?
Pour la résoudre, saint Justin se trouvait, ce semble, plutôt embarrassé que servi par Marie, dont la maiernitô avait été la ressource de saint Ignace contre les Docètes. Et cependant c'est par Marie qu'il la tranche. — Gomment cela? — Par sa Virginité^ qui découvre la divinité du Verbe, comme sa Maternité en manifeste l'humanité. Et pour établir cette angélique Virginité et la divine conception dont elle a été le tabernacle, saint Justin avait le grand argument des Prophéties, que Tryphon en sa qualité de Juif recevait, dont il était même l'aveugle témoin devant l'incrédulité païenne. Les mêmes Prophéties, disait saint Justin, qui prouvent la vérité de la mission de Jésus-Christ en qui seul elles s'accomplissent, annoncent qu'il naîtra miraculeusement d'une Vierge et qu'il sera Dieu, Dieu enfant, Dieu avec nous. Saint Justin, entre autres prophéties, accule Tryphon à la grande
Difilofj. cum Tnjpli,, XLVili.
Ihid., I.X\Mii.
prophélio d'Isaïe : Ecce Virgo concipicl. Tryplion essaye d'épiloguer sur le mot Virgo et de soutenir qu'il faut lire adolescentula. Mais saint Justin lui ferme la bouche par l'autorité des Septante, dont la traduction providentielle, antérieure de trois siècles à Tévéïiement, présentant les plus hautes garanties humaines d'exactitude, et regardée comme presque inspirée par les Juifs eux-mêmes, porte /a Fzerç'e. Saint Justin entoure ensuite ce sens de toutes les explications résultant de l'ensemble du texte, notamment de cette raison décisive, que Dieu par son Prophète n'annoncerait pas un Prodige fait pour étonner le ciel et la terre, s'il ne se fût agi que d'un enfantement naturel.
La Vierge Marie manifestait ainsi la divinité du Christ contre les Ébionites par sa Virginité. Et ce rôle important de la Vierge n'était pas présenté par saint Justin comme passif et purement instrumental : non, il était compris dès lois comme actif et coopérateur. Ici, à l'aurore même de la doctrine, apparaît ce grand parallélisme entre Eve et Marie, qui donne h celle-ci pour le bien la même importance que celle-là a eue pour le mal. Ce parallélisme se trouve dans saint Justin, antérieur à saint Irénée où on le fait ordinairement remonter. « Le Christ, a dit le Philosophe-Martyr, a été fait homme de la Vierge, « pour que la voie par laquelle la désobéissance a pris « son origine du Serpent fût celle par où elle serait conc( jurée. Eve, en eiïet, encore vierge et intacte, ayant « reçu la jiarolo du Serpent, enfanta la révolte et la « mort. Et Marie Vierge, ayant reçu la foi et la joie, « l'ange Gabriel lui annonçant l'heureuse nouvelle, à « savoir que l'Esprit du Seigneur surviendrait en elle, (( que la vertu du Très-Haul la couvrirait de son ombre,
TRIOMl'lIES DE MARIE SUH LES HÉRÉSIES. 9<
« et que naîtrait d'elle le Fils de Dieu, répondit : Quil « me soit fait selon votre parole. Et bientôt naquit d'elle « Celui que nous avons démonlié tel par tant de témoi- « gnages des Écritures, par qui Dieu confond le Serpent « et losanges et les hommes qui lui ressemblent'. »
C'est ainsi qu'on comprenait le ministère de Marie dans l'humanité, à l'aurore du Christianisme; c'est par sa foi et son acquiescement à la parole de Dieu que le monde a été sauvé, comme c'est par la crédulité et la désobéissance d'Eve qu'il avait été perdu. Marie balance Eve. Elle est TÈve du monde racheté, c'est-à-dire la Mère des vivants. Et comme elle nous a donné une fois le Fruit de vie, elle ne cesse de le garantir et de l'attester contre toutes les hérésies qui le disputent à notre foi.
IV. — Rien de plus constant, de plus persistant, de plus éprouvé que cette doctrine en ce premier âge. Ce qui faisait sa vérité et sa force, et ce qui la recommande au plus haut point à notre appréciation, c'est qu'elle n'était pas spéculative et théorique, mais éminemment pratique et agissante ; c'est qu'elle fonctionnait contre
1 Dialog. aim Tryph., cap. c. Dans sa première Apologie, chap. lxvi, salut Justin proiessc la foi à rEuciiarislic cl à la réalité de la cliair et du sang du Christ, nourriture des fidèles, en la faisant reposer, comme saint Ignace, sur la réalité de l'Incarnation. Nous recommandons encore ce décisif témoignage aux Protestants ; en voici le texte : Quemadmodum pcr Verbum Dei caro faclus Jésus Cliristus Saivator noster et carnem et sauguinem iiabuit nostrœ salutis causa; sic etiam illam, in qua per precem ipsius verba continentem gratiœ actœ sunt, alimoniam, ex qua sanguls et carnes nostrœ per.mutationem aluntur, incarnati illius Jesu et carnem et sangcinem esse edocti sumus.
Où est la ressource de l'hérésie en lace de tels témoignages if
les hérésies, et qu'elle justifiait sa vie par son action. Ainsi, après saint Ignace et saint Justin, voici saint Irénée qui la prend en main. Saint Irénéo, cet homme de Dieu antique, comme l'appelait saint Augustin, disciple de Polycarpe, qui l'était lui-même de saint Jean ; qui avait sucé le lait apostolique en sa première jeunesse et qui disait : « Ce que j'ai entendu dans ce temps-là par « la grâce de Dieu, je ne l'ai pas mis par écrit, mais je « l'ai déposé dans mon cœui" et je l'ai renouvelé, par la « même grâce de Dieu, chaque jour avec simplicité*. » Saint Irénée qui, à celte simplicité, fidèle organe des Apôtres, joignait une instruction des plus variées puisée dans la lecture des philosophes et des poêles grecs, et qui devait à cette douhle éducation apostolique et philosophique une justesse extraordinaire de jugement, une clarté et une étendue de vues des plus rares, et une dialectique des plus habiles; saint Irénée enfin qui soutenait et employait tons ces avantages avec une droitui-e et une fermeté de conviction que couronna le martyre; c'est ce grand oracle de l'Église apostolique, à la fois témoin de rOri(Mit et de l'Occident, qui va maintenant parler.
Il n'y a pas un article du Symbole catholique rejeté au seizième siècle par les protestants, l'Épiscopat, la suprématie de Rome, la Tradition gai'dionne et interprète des Ecritures, le culte de la Vierge Marie, la Présence réelle, dont l'Apostolicilé ne se trouve attestée par saint Irénée.
l']n ce qui regarde Marie, réunissant l'argument de saint Ignace contre les Docètes, et celui de saint Justin contre les Khionites, il fait du mystère de la Vierge Mère
• lîptirf» h FlorInuB, pII^c pur Kiisf-lic
TUIOMl'UES DE MAUIE SUK LES UÉRÉSIES. 93
comme une arme à deux Iranchanls. Par sa Maternité^ il frappe les Docètes en maintenant la réelle humanité du Fils de Dieu; et par sa Virginité, il frappe les Ébionites en maintenant la divinité du Fils de Marie. Il démêle par ce moyen les luillc nœuds de cette double jjérésie ; il les dénoue, il les tranche, et il en dégage l'union hypostatique des deux natures en Jésus-Christ, le grand dogme de l'Incarnation, centre vivant du Plan divin dont il déroule la magnifique économie. Il représente le Verbe, récapitulant en soi la création, par un procédé semblable k celui dont il avait usé pour l'opérer. « Adam n'avait pas été fait d'un autre homme, mais du limon de la terre et de Dieu. Pareillement il ne devait pas être refait de l'homme, mais d'une Vierge et de Dieu ; d'une Vierge cette fois, non du limon, à raison de la supériorité de ce nouvel Adam sur le premier, tout en conservant la similitude. » El puis aussi pour une autre belle raison. C'est que le nouvel Adam appelait une nouvelle Eve pour être complet, et pour que ce qui devait sauver fût la contre-partie de ce qui avait été créé; d'autant que ce qui avait été créé (le premier Adam) était comme le dessin de ce qui devait sauver (du second Adam), le type du futur, comme dit saint Paul, de Jésus-Christ préformé en lui, et qui par conséquent devait être conforme à son ébauche. Par cette magnilique porte, saint Irénée entre dans cet aperçu du Plan divin qu'il appelle la recirculation, où la nouvelle Eve, Marie, est présentée à notre hommage et à notre recours avec une si riche importance. Ici il faut laisser parler le grand Docteur, en nous rappelant que c'est l'Antiquité apostolique de l'Orient et de l'Occident qui se fait entendre par sa bouche :
94 LIVRE III, CHAl'ITHE IV.
« Conséquemment à ce Plan, dit-il, Marie Vierge nous « apparaît obéissante et disant : Voici la servante du « Seigjiew\ quil me soit fait selon votre parole^ « comme Eve désobéissante alors qu'elle était encore « vierge. De même que celle-ci ayant Adam pour époux, « mais étant cependant vierge encore (car ils étaient « nus tous deux dans le Paradis et ils n'en rougissaient « pas), fut désobéissante et devint par là pour elle et « pour tout le genre humain une cause de mort : ainsi « Marie Vierge, quoique épouse, a été par son obéis- « sance Cause du salut du genre humain et du sien « propre. Ainsi de Marie en Eve a eu lieu la recircula- « lion, pour que ce qui avait lié ne fût pas délié autrement « que par le retour sur elles-mêmes des attaches dont « l'assemblage faisait le nœud, de façon que les prc- « mières ligatures fussent dénouées par les secondes et « que les secondes déliassent à leur tour les premières... ft Ainsi le nœud de la désobéissance d'Eve a été défait <( par Tobéissance de Marie : et ce que la Vierge Eve « avait lié par son incrédulité, la Vierge Marie l'a délié « par la foi *. »
* Iren., Contra htereses, lil». 111, cap. xxii. — Consequcnler crgo cl Maria Virgo oliedicns invciiiUir, diceiis : « Kcce ancilla tua, Domine, liât niilil sccundum vcrbuiii tnum. Eva vcro inobcdiena : non obedivU enini, adliuc cum cssel virgo. Queinailnioduin illa viiuui (luideui liahens Adam, vlrgo lamcn adliuc cxislciis (cranl cniin ulritiue nudi in Paradiso, cl non confundcbanlur) inobrdlens fucla, et sibi cl universo gcncrl liumano causa fada est uiorlls : sic et Marin liabons pruMJc^linaluni virum, et tamen vlrgo, obcdiens et sibi cl uuiverso (jeneri liumnno CAUSA fucta est anlutis. — Sic ea (lua; est a Maria in Evam recircultitiu HignitU-atur : (|uia non aliter (|uo(l colligaluni est solvorclur, ni»l ipHni compagincs alligallonis rollcctantur retrorsus , ul piimœ cunjuncllonetf Holvanlur {ler Bcoundai) , secundte ruisus liburcnt ])ri-
Cette magnifique vue est une des plus complètes, étant une des plus hautes qu'on puisse avoir du Christianisme. Sa simplicité est sublime. Trois aspects la constituent : l'homme tombé, objet de la divine miséricorde, Thèse de la religion; — l'homme racheté, contre-partie de l'homme tombé. Antithèse] — et l'homme tombé et racheté, le monde Adamique et le monde Chrétien se pénétrant dans l'embrassement du Calvaire pour composer l'homme divin. Synthèse. — En trois mots : la Nature adamique, la Grâce chrétienne, la Gloire divine. Il faut entendre encore saint Irénée revenant ailleurs sur cette merveilleuse trilogie :
c( L'Incarnation du Verbe divin et son obéissance « dans la chair ont eu pour elîet de retirer de nous la « faute commune. Car il ôte la désobéissance commise « dans l'origine par l'homme auprès de l'arbre.... Il ré- « pare par son obéissance sur le bois la désobéissance « commise auprès du bois, manifestant en soi, à la face « de l'Univers, la hauteur, la longueur et la largeur de (( ce mystère, et (comme l'a dit un ancien) ramenant, « par l'extension de ses mains, deux peuples à un seul « Dieu. Deu\ mains étendues, en effet, parce que deu\ « peuples étaient distants aux deuv extrémités de la « terre; et une seule tête au milieu, parce qu'un seul « Dieu sur tous, par tous et en tous*. »
mas... Sic auleru et Ev.x inobedientise nodus solulionem accepil per obedienliam Maria; : quod cnim aJligavit virgo Eva per incredulitateni, hoc virgo Maria solvit per fldem.
* Iren., Coniru hxreses,\\h. V, cap; xvii. — Quoniaai enim per 11giuim amisimus illud, per lignum iterum inanifostuni omnibus factiiiii est, oslendens altiludincm et longitudinem, et latitudinem in se : et ( quemadmodum dixit quidam de senioribus) per extcnsionem ma-
96 LivKii; m, cuapitre iv.
On conçoit, dans un tel plan, comment l'antithèse étant l'exacte contre-partie de la thèse, la Vierge Marie a, auprès de l'Adam Sauveur, un rôle immense et universel, mesuré en quelque sorte sur celui d'Eve auprès de l'Adam coupable. Aussi saint Irénée, continuant, dit encore : « Ainsi Eve produisit une génération coupable, conte damnée à la mort, jusqu'à ce que de Marie, Mère de Dieu, « sortît une génération nouvelle. Gomme celle-là, séduite « par le discours de l'Ange des ténèbres, s'enfuyait de a Dieu, ayant enfreint sa parole; de même celle-ci, sa- « luée par un Ange de lumière et obéissante à sa parole, « a mérité de concevoir un Dieu. Et celle-là ayant suca combé à la désobéissance, celle-ci a été portée à l'o- « béisance, afin que la Vierge Marie devînt V Avocate a delà Vierge Eve. Ainsi, comme le genre humain avait « été enchaîné à la mort par une Vierge, il a été délivré « par une autre Vierge, la balance ayant été mise en « équilibre par la désobéissance d'une Vierge dans un « bassin cl l'obéisssancc d'un autre Vierge dans l'autre. « Car le péché du premier homme a été elTacé parlechA- « timcnt du premier-né; la ruse du Serpent par l'inno- « cence de la Colombe, et les chaînes qui nous tenaient « rivés à la mort ont été détachées'. »
nuiim, duos populos ad uiium Deum congregans. Dii.t quidein iii'inii», (|uiu cl duo (loptili di^porsi iii Hncs lernc : uiuiii) uulcin iiiediniii capiil, quoiiiuiu cl iiniis Ueiis biiper oitinus, cl in oiiini))Uâ iioliis.
• InKN., Conira furicips, lil). V, cap. xix. — .... Qiiniiiadmoiluin cnim illnpftr Arigcll ecrmoncm soducla csl ul cniifj;orct Dcuiii, prirvarkala vcrl)iiiii cjns ; iln cl lin'c par Aiif^clictuii scriuoiicm cvan^clizala col ni porlarol Dcnm, oLcdicns cjus vcrlio. El ci ca inolx'dicral Do ; ned linc sun^a csl ol)Cdirc Dec, ul virijinii Evx rinjo Marin ficrct advociila. Et (piumadmoduin udtffricliun csl inorli gcnus iiuiiiaiiuni pnr virgtneui, sulvalur per virijinem : tequa laiiuo ditipo.>lla, >ii-giiiaiii> iii-
TRIOMl'HES DE MAUIE SUU LES HÉRÉSIES. 97
Ce langage doit lerraer la l)Ouclie et imposer un silence éternel aux contempteurs du culte de la Vierge Marie; car, quelle autorité plus imposante que celle d'un si grand homme qu'Irénée, Saint, Docteur, Confesseur, Défenseur de la foi, Évéque, Martyr ! Quelle tradition plus haute, étant immédiatement Apostolique ! Quelle louange plus forteque d'allrihuer à l'ohéissance de Marie le salut du genre humain, de l'appeler la Cause de ce salut al V Avocate du coupahle! Enfin, quel fondement plus large cl quelle juslilicalion plus glorieuse que de tirer ce panégyrique de Marie du plan divin, et de l'opposer comme un boulevard à l'hérésie! Saint Augustin, au quatrième siècle, appelait saint Irénée antique, et citant cet éloge de Marie, il s'en faisait une arme contre l'hérétique Julien. Quel n'est donc pas le poids de cette arme sur les Juliens modernes !
Y. — Saint Irénée écrivait ainsi vers l'an 203. Cet héritage de doctrine qu'il avait recueilli, après saint Justin, des Pères Apostoliques, ne resta pas sans successeurs, et le premier qui se présente n'est pas vulgaire : c'est Tertullien, écrivant, en l'an 207, son livre de la Chair du Christ, contre ces mêmes hérésies qu'avaient combattues saint Irénée, saint Ignace et saint Jean lui-même.
Le but de toute hérésie est de nier Jésus-Christ. Elles le font de bien des façons qui, si contradictoires qu'elles soient en théorie, s'accordent parfaitement dans la tac-
obcdienlia, per virginalem obedienliani. AiUiuc eiiim i.roloplasii ppccalum per comiplionein priinogenili cinenJationem accipiens, el serpeiiUs prudenUa dévida in coiiimb;e simpliiilalc, vineulis auleui illis reijolulis per qiuu alligali eraïuiib morti.
■\ it. • 6
tique. Nier que le Dieu soil homme, ou que l'homme soit Dieu en Jésus-Christ, c'est égalementnievY IJomme-Dieu, rincarnation du Verbe ; c'est rompre égalemeul le lien qui joint le ciel et la terre. Seulement, dans les trois premiers siècles, chose convaincante pour notre foi ! la divinité du Grist était si éblouissante par les prodiges de son action dans le monde, que l'hérésie eut encore meilleur jeu à nier son humanité, comme indigne de cette divinité si glorieuse. Mais, soit qu'elle niât son humanité, soit qu'elle niât sa divinité, elle ne le faisait jamais franchement, tant l'une et l'autre, tant le Christ tout entier était manifeste. De là une multitude de sectes obliques dans ces deux grands ordres de négation. Ainsi l'Ebionisme, qui niait sa divinité, n'osait pas dire qu'il n'était qu'un homme ordinaire, et se partageait en ce point en plusieurs sectes. Les uns disaient que c'était un homme né de Marie et de Joseph, mais qui avait reçu des dons excellents de sagesse; d'autres, que le Saint-Esprit était descendu en lui à son baptême; d'autres, qu'il était né de Marie et du Saint-Esprit, mais qu'il n'avait pas préexisté à cette conception; d'autres, qu'il avait préexisté comme une création du Père, supérieure à toutes les autres, mais inférieure à la Divinité; d'autres, enfin, qu'il était une irradiation de la Divinité, mais non une personne divine : telles sont les sectes qui pullulaient dans la négation de la divinité du Christ, et qui, comme on le voit, étaient obligées de composer avec la vérité, qui ne composait pas avec elles. — Quanta l'autre négation, qui s'attaquait à l'humanité du Christ, elle n'était pas moins discordante : les uns prétendant que la chair du Christ avait clé fanlasliquo; les autres, que c'était une chair spirituelle ; d'autres, que c'était une vraie chair prise dessub-
TllIOMPUES DE MARIE SUR LES HÉRÉSIES. 91)
Stances de l'air, non sortie du sein d'une femme; d'autres, qu'elle était tombée du ciel ; d'antres, que c'était un corps emprunté des astres, qui avait passé par le sein de Marie, mais qui n'avait pas été fait de sa substance. Toutes ces sectes de la négation de l'bumanité du Christ tournaient ainsi autour de la foi , et l'attaquaient insidieusement.
L'Église combattait ces hérésies les unes par les autres. Mais surtout elle les tenait toutes en échec par son argument héroïque : le virginal enfantement de Marie. C'est ce que nous avons vu, c'est ce que nous allons revoir dans Tertullien, et ce que nous verrons encore dans la suite. Admirable uniforaiité, qui faisait de plus en plus ressortir le dogme de la Maternité divine, et le recommande à notre culte, par cette continuité de services, comme le Palladium de la foi.
Tertullien oppose à Marcion, qui niait la chair du Christ, tous les mystères de la naissance et de l'enfance du Sauveur où la vérité de l'Incarnation a été manifestée en Marie et par Marie : l'Annonciation, la Nativité, l'Epiphanie, la Circoncision, la Purification. Marcion voulait effacer ces mystères évangéliques, comme l'hérésie moderne en a elîacé la commémoration. <( Ne « sont-ce pas là, ô Marcion ! lui dit Tertullien , les « beaux conseils par lesquels tu as eu l'audace de vou- « loir elTacer tant de preuves originales de l'humanité « de Jésus-Christ, pour nous priver d'autant de témoi- « gnages de la vérité de sa chair ' ? » Tertullien fait voir ensuite, conformément à saint Ignace, comment la Rédemption et rincarnation sont solidaires , et s'ap-
• De carn. Christ., cap. ii.
iOO LIVRE III, CHAPITRE IV.
puient toutes deus. sur la naissance du Christ, qu'il appelle \(i préjugé de la vérité de sa chair : « Jésus-Christ « ayant été envoyé pour mourir, il a dû naître néces- « sairement afin qu'il pût mourir : il n'y a que ce qui « naît qui est accoutumé de finir par la mort; la nais- « sance et la mort forment une dette réciproque. » — La chair du Christ étant la matière de son sacrifice et de la participation eucharistique par laquelle nous sommes régénérés, elle est comme le pivot du salut. « Sa génération virginale de Marie est donc le fonde- « ment de notre régénération. » — C'est par la chair, d'ailleurs, que nous participons à la chute de nos premiers parents, c'est par la chair que nous devons en êlre relevés. Aussi l'Apôlre appelle-t-il le Christ le^wuvel Adam. TertuUien entre par cet aperçu dans la doctrine de l'antithèse de la Réparation et de la Chute déjà professée par saint Irénée et par saint Justin, et il l'expose à son tour avec toutes ses glorieuses conséquences pour Marie : « Dieu, dit-il, par une opération contraire « à celle du Démon, a voulu reprendre son image dont « le Démon s'était rendu maître. Eve étant encore « vierge, une parole était entrée dans son âme, qui y a avait élevé l'édifice de la mort; il fallait donc que le « Verhe de Dieu enti'ât dans une vierge pour y lélahlir « l'édifice de la vie, afin que ce qui s' était perdu par le « sexe de la femme fût recouvré par le même sexe. Eve « avait cru le serpent : Marie a eu créance à ce que lui « a annoncé (lahriel ; le crime que l'une avait commis « en croyant, l'autre en croyartt aussi l'a effacé^ .r> En opposant ainsi la Maternité de Marie à ceux qui
' Dr rriyn. CImst., cnp. Wll.
niaient l'humanité du Fils de Dieu, Tertullien ne néglige pas de faire valoir sa Virginité contre ceux qui niaient la divinité du Fils de Marie. « Il n'était pas con- « venable, dit-il, que le Fils de Dieu naquit de la se- « mence de l'homme, de peur que s'il était tout (ils de « l'homme, il ne fût point Fils de Dieu, mais tel que « nous dussions en croire Ébion qui veut qu'il n'ait été « qu'un homme '. » Ainsi, chose admirable ! comme la Mère atteste l'homme en Jésus-Christ, la Vierge atteste le Dieu, et la Mère- Vierge^ l'Homme-Dieu.
Tertullien termine en montrant que le virginal enfantement de Marie est ainsi le désespoir et la confusion de tontes les hérésies, et l'argument invincible de la Religion. « Ainsi, dit-il, nous voyons l'accomplissement de « cette parole prophétique que Siméon prononce sur « cet Enfant nouveau-né, Notre-Seigneur Jésus-Christ: « Il sera, dit-il, à plusieurs un sujet ou de résurrection « et de salut, ou de perle et de damnation, et un signe « de contradictions. » C'est le signe de la naissance de Jésus-Christ annoncé par Isaïe. « Pour cela, dit-il, le « Seigneur lui-même vous donnera un signe , une « Vierge concevra et enfantera un Fils. » Nous recon- « naissons donc ce signe de contradictions : La con- « ception et Venfantement de la Vierge Marie, signe « dont ces hérétiques disent : Elle a enfanté, et elle n'a « pas enfanté; elle est vierge et elle n'est pas vierge... « De notre côté , nous ne doutons point comme du « leur, et ce que nous croyons n'est point livré à « une suspension ambiguë : la lumière parmi nous est « la lumière ; et les ténèbres, les ténèbres ; ce qui est,
1 /)(• rarii. Christ,, cap, xïiii.
102 LIVRE III, CHAPITRE lY,
« est ; ce qui n'est pas, n'est pas. Celle qui a enfanté, a « enfanté ; et si elle a conçu étant vierge , elle a été « femme dans l'enfantement, en telle sorte cependant « que l'intégrité a été conservée '. »
VI. — A. ce grand témoignage de la doctrine, faisant reposer la foi sur la Maternité divine de Marie, témoignage si unanime et si fortement enchaîné de saint Ignace à TertuUien, succède immédiatement celui de Clément d'Alexandrie, qui écrivait vers l'an 217. Clément d'Alexandrie, qu'il suffît de nommer pour nommer la science la plus vaste de son temps, le réservoir de toutes les connaissances humaines, la littérature, la philosophie, l'éloquence, et qui, après avoir promené son ardeur par toute la terre, n'assouvit sa soif de vérité que dans le Christianisme ; Clément d'Alexandrie qui , selon qu'il nous l'apprend lui-même, « étudia sous les maîircs et « évoques les plus distingués, dont quelques-uns étaient a même les disciples des Apôtres, pour s'instruire de « la véritahle Tradition Apostolique'^,» expose dans son Pédagogue une doctrine où la Vierge Marie est préconisée avec d'autant plus d'Iionneur que , comme dans les témoignages précédents, elle l'est pour la solidarité active de son ministère dans l'économie du salut humain, pour la vie incessante qu'elle nous y donne : de telle sorte que son culte n'est pas gratuit, mais importe à l'œuvre de Dieu.
Chez Clément, de même que chez saint Ignace, la
' De carn. Clmsl., cap. xviii. * Siromal., I, i.
THIOMPllES DE MARIE SUR LES HÉRÉSIES. 103
communion de Dieu avec son ouvrage a commencé seulement, mais ne s'est pas consommée par ITncarnalion ; elle se poursuit par l'Eucharislie ; elle se consomme par la formation des fidèles et de l'Église, corps mystique de Jésus-Christ. L'Incarnation, l'Eucharislie, l'Église : voilà donc les trois transformations de la vie élevant à l'union de Dieu les êtres déchus : voilà VÉditcadon pédagogique de l'humanité. Or, que Marie ait coopéré à l'Incarnation et qu'il en résulte pour elle une gloire incomparahle, c'est ce que nous avons vu cent fois, et cela seul suffirait pour l'honorer ; mais l'Incarnation se poursuit dans l'Eucharistie, et le ministère de Marie se poursuit avec l'Incarnation. Il en résulte que, Mère du Chef, elle est, par lui. Mère des memhres; qu'elle les enfante et les nourrit dans l'Église, comme étant l'Église elle-même dans son rapport le plus élevé avec Dieu. Et pour être propre à cet éminent ministère à'wiion^ elle a reçu elle-même un privilège d'unité qui est le plus grand après celui de la Trinité, à laquelle ce privilège l'associe. « Mystérieuse merveille ! s'écrie Cléce ment d'Alexandrie, dans son admirable langage. Le « Père de toutes choses est un ; le Verbe de toutes choses « est un ; le Saint-Esprit est un et le même partout. La c( Mère et la Vierge sont une. Je lui donne avec joie le « nom iy Eglise. Cette Mère unique n'eut point de lait, « parce qu'elle n'avait pas été épouse * ; mais elle est en
> Cette opinion n'aurail-elle pas pour elle l'autorité de lu tradition apostolique, à laquelle saint Clément dit avoir puisé sa doctrine ? No trouverait-elle pas sa consécration dans la prophétie d'Isaïe : « Une u vierge concevra et enfantera un Fils, dont le nom sera Emmanuel. Cl 11 muntjera du beurre et du miel, butyrdm et mel manddcabit? » Knfin la doctrine catholique et apostolique de saint Clément, d'après
« même temps Vierge et Mère ; immaculée comme une « vierge, mais tendre comme une mère : laquelle appelle « ses enfants auprès d'elle et les nourrit d'un lait sacré, « du Verbe devenu enfant. C'est pour cela qu'elle n'eut « point de lait, ou plutôt qu'elle eut pour lait ce bel en- '< faut de son cœur ; le corps de Jésus-Christ, qui, par le <( Verbe qui lui esl uni, élève la jeune génération que le « Seigneur lui-même a enfantée dans la douleur, et dont « il est le précepteur, le nourricier et l'éleveur. Mangez, « a-l-il dit, ma chair et buvez mon saïig ; c'est là la « nourriture toute particulière qu'olîre le Seigneur; il c( nous présente sa chair, il verse son sang, et rien ne « manque plus à la croissance de l'enfant '. »
laquelle Marie n'clait pas Mère de Jésus pour Lui, mais pour nous» SCS autres enfants, qu'elle devait nourrir de Jésus comme de son laif, ne donnc-t-elle pas i\ celle circonstance un caractère augusie qui fait jienser le cœur et qui émeut l'esprit ? — 11 est vrai qu'on peut opposer Iti Ueula nhera (jux suxiili, de l'Évangile ; mais c'est qu'on croyait Jésus fil.1 du Charpentier, et que la virginité do Marie était voilée sous la condition d'épouse.
• 0 niiraculuni mysticum? Unus quidcm est univcrsorum palcr. Unum est otiain Vcri)um univcrsorum, et Spiritus sunctus unus, et ipse est ubique. Una aulem sola est mater Virgo : milii autem placet eaui vocare Ecclesiain. Lac non iiabuit Mater hœc sola, quoniam sola non luit nndier. Virgo est autcm simui, et Mater: intégra quidem cl inviolala ul Virgo : amans autom, ut Maler : quœ suos aoccrscns infanlulos, sanclo laclc, nempe Yerbo inlanlili, enutrit. Idco autem lac non liabuil, (piod lac esscl hic inlantulus pulelicr et conjunctus, scilicet corpus Cliristi, novum cœlum Verbo nulriens : qucm ipso Dominus carnali dolore peperil : qucm ipso fasciis alligavit Dominus, pretioso sanguine. 0 sanctum i)arlum ! ô sancla» fascias ! Vorbuni est omnia InTanti, cl paler, el malor, et pjrdagogus, cl ailor : « Comedite, iiiquit, mcam carnem cl bibito moum aangulinmi. » Ihcc convciiicnlia uliinciila Udbis suppidilal Ddmiiius, cl carni'iii pricbct, et cITiindil sauguinein : cl ad inrrcmciilum idhil dce,'»! inlanluli». — /'.rr/m/of/iw, liv. I, cap. VI .
Cet enfant est chacun de nous, et collectivement c'est l'Église, engendrée et nourrie du sang de Jésus-Christ, engendrant, nourrissant elle-même de ce sang divin les enfants spirituels qui naissent en elle. « L'Eglise est « donc comme Marie, dit Clément d'Alexandrie : elle est « Vierge ; car elle est pure de toute hérésie qui souille le « corps de Jésus-Christ par une semence humaine : elle « est Mère ; car ce n'est que par son intervention et en « elle que naissent et sont nourris les Chrétiens. » Mais si l'Église est comme Marie, c'est que Marie est la forme vivante de l'Église, et que c'est par elle que Dieu verse dans l'Église la vie et la fécondité : fécondité divine qui, après avoir produit le Premier-né de Marie selon la chair, produit ses autres enfants, memhres de ce Premier-né selon l'esprit. L'assimilation de l'Église et de Marie est dans le môme rapport que l'assimilation des memhres avec le Chef. Elles sont une même Mère, comme nous sommes avec Jésus-Christ un seul Corps ; et dans cette unique maternité, Marie a la supériorité de l'enfantement du Chef par qui et en qui se faft lenfanlement des memhres. L'Église est ainsi comme l'expansion de la maternité de Marie : elle est le sein mystique de Marie enfantant le corps mystique de Jésus-Christ.
Quelle admirahle doctrine! comhien glorieuse pour Marie et pour l'Eglise ! combien son antiquité n'estelle pas vénérable, et ne la recommande-t-elle pas à notre respect et à notre amour! Elle n'était pas propre à Clément d'Alexandrie; car outre que cet arrière-disciple des Apôtres l'avait recueillie dans leur tradition, nous l'avons vue personnifiée dans la Femme de l'Apocalypse, tout à la fois Marie et l'Église, selon l'enseignement catholique attesté par saint Augustin, et nous la retrouvons dans
lOG LIVRE ITI, CHAPITRE IV.
tous les écrits de ce premier âge. Ainsi dans les Actes des martyrs de Lyon et de Vienne en Tan 177, parlant de ceux qui avaient d'abord apostasie la foi, mais qui, ramenés par l'exemple de ceux qui l'avaient généreusement confessée, étaient rentrés dans son giron, il est dit : « Rien ne saurait égaler la joie de la Yiilrge Mère, « lorsqu'il lui fut permis d'embrasser de nouveau comme « vivants ceux qu'elle venait de rejeter de son sein « comme morts. Car, par les martyrs, la plus grande « partie de ceux qui avaient renié furent de nouveau « reçus dans son sein, portés et réchauffés par une nou- « vellevie*. » C'est de l'Église qu'il est parlé là, mais de l'Eglise identitiée par l'allusion comme par l'expression à la Vierge Mère. — On donne évidemment là à l'Église le nom de Vierge Mère, comme Clément d'Alexandrie donne à la Vierge Mère le nom ({'Église.
Ainsi Marie vivant dans l'Eglise est la croyance de l'Église dès les premiers temps.
VII. — Mais poursuivons notre exposition. A Clément d'Alexandrie succède le grand Origène, son disciple, l'étonnement et l'admiration du monde par l'étendue de ses connaissances, l'éclat de son enseignement, l'énergie de son caractère, la douceur et l'humilité de son âme dans le mouvement universel de son action. Il eût été trop long de recueillir dans ses œuvres tout ce que lui a inspiré son culte pour la Mère de pureté, pureté à laquelle il s'immola lui-même. Citons seulement ces paroles de son commentaire sur saint Matthieu : « Cette Vierge
* tptlre sur les martyrs do Lyon, attribuée h Buint Irénée, ch. xii.
TRIOMl'UES DE MARIE SUR LES UÉRÉSIES. 107
« Marie est appelée Mère du Fils unique de Dieu, digne « Mère d'un digne Fils, Mère immaculée d'un fils saint « et immaculé. Mère unique d'un Fils unique'. » — « Prenez Marie comme un trésor céleste qu'on vous a donne à garder, fait-il dire par l'Ange à Joseph, « comme toutes les richesses de la Divinité, comme la « plénitude de la Sainteté, comme une Justice parfaite. « Prenez -la, et la conservez comme la résidence du Fils « unique de Dieu, comme son temple honorable, comme « le don de Dieu, comme Celle qui est en propre au « Créateur de toutes choses, comme la demeure imma- « culée du royal et céleste Époux'*. » Saint Bernard, dans les pieux élans de sa dévotion envers Marie, a-t-il jamais dit rien de plus effusif ? Le langage humain peutil rien exprimer de plus suhlime que ce rapport de dignité, de pureté, de sainteté et de gloire entre une créature et le Fils de Dieu? Telle était la dévotion à Marie au troisième siècle, par une succession de doctrine qui remonte au premier.
VIII. — Cette succession nous apparaît après Origène dans saint Archélaiis, son disciple, connue lui-même l'était de Clément d'Alexandrie, qui l'était de saint Irénée : car tel est l'enchaînement historique de celte exposition, que ce ne sont pas des témoignages individuels et isolés que nous produisons, mais un seul grand témoignage continu et solidaire dans ses organes successifs.
Ce que nous allons rapporter de saint Archélaiis est aussi important qu'intéressant et peu connu.
1 Uomil, l in Madli., cli. k i Id., ibid.
108 LIVRE m, CUAl'lTRE lY.
Ai'cliélaiis, homme d'une haute intelligence, plein de feu et de génie, comme on peut le reconnaître aux écrits qu'il nous a laissés, se rendit surtout célèbre, vers l'an 277,' par ses discussions avec Manès, qui a donné son nom à la grande hérésie du Manichéisme. Manès, dont le nom propre était Gubricus, fils d'un affranchi de Perse, élevé par la charité d'une dame bienfaisante, avait recueilli de Térébinthe, disciple lui-même de Scyllîianus, un écrit en quatre livres contenant ce système de religion philosophique emprunté à Zoroaslre et tourné en hérésie chrétienne sous le nom de Manichéisme, Il forma le projet de le répandre au loin. Échappé de la prison où il avait été jeté pour avoir échoué dans une cure qu'il avait tentée sur un prince persan, il commença à prêcher sa doctrine en Mésopotamie. Ayant entendu parler d'un chrétien de Caschar, nommé Marcellus, comme d'un homme universellement respecté par sa piété, il jugea que son entreprise acquerrait un grand poids s'il pouvait le gagner à ses vues. Il chercha à s'introduire auprès de lui par une lettre qu'il lui adressa d'avance. Le succès parut d'abord répondre à ses intentions. Marcellus invita Manès à descendre chez lui. Mais Manès avait compté sans la vigilance du pasteur, de l'évêque de Caschar, d'Archélaiis. Archélaiis, informé par Marcellus de ce qui se passait, et voulant favoriser la manifestation de la vérité, mais prévenir aussi toute séduction ]>ossible, organisa une discussion publique à laquelle devaient présider des hommes versés dans plusieurs branches de la science, et choisis du milieu des païens. Nous possédons encore les .\ctC8 de cette discussion, dont saini Kpipliane, saint (lyiille de Jérusalem et ifociale ont cité des fragments;
TRIOMPUES DE MAHIK SUll LES UÉIIÉSIES. 109
el leur aullienlicilé, dit le savant auteur de la Symbolique, est incontestable ' .
Nous ferons grâce à nos lecteurs de l'exposition du Manichéisme; qu'il nous sufiise de dire qu'il était greiie sur le Gnosticisme, comme celui-ci sur le Docétisme, en ce point particulier qu'on y niait Tlncarnation, prétendant que le Fils de Dieu n'était pas né de Marie, mais qu'il était venu et qu'il avait seulement apparin^àv son entremise. Sauf cette négation, en laquelle seule se rencontraient ces hérésies, rien n'est plus multiple et divergent, nous l'avons vu, que les systèmes qu'elles substituaient à l'Incarnation. Celait une hydre à mille têtes qui, par ce seul point, formait un corps. La première conférence se passa en préludes où Manès dut naturellement exposer son système. Sans toucher encore à la grande négation qui le rattachait à toutes les hérésies antérieures, il déclara qu'il était le Paraclet promis par Jésus-Christ, ayant mission de purifier le Christianisme; puis il passa à sa doctrine manichéenne des deux principes. Archélaiis n'eut pas de peine à réduire à l'absurde ce tissu de contradictions. Manès se déroba à la confusion par la fuite. Il vint à Diodoris, dans les environs de Gaschar, et là, il essaya de prendre sa revanche avec un prêtre nommé Diodore, pieux, mais n'ayant pas assez d'instruction pour lutter contre un adversaire aussi captieux que Manès. Ce prêtre, dans son embarras, eut recours à Archélaûs, qui lui envoya un petit traité sur la liaison intérieure de l'Ancien et du Nouveau Testament contre l'unité desquels Manès s'élevait surtout dans les discours
' La l'alrolotjie dts (rois premitrs siùcles, uuvre postliiiine de Mœhler, Uaduile par Jean Cohen, t. 11, p. 2fi2.
no LIVRE III, CllAl'ITRE IV.
qu'il iciiail au peuple. Diodore se servit avec assez d'adresse de cette instruction dans une discussion avec Manès; mais tout à coup Archélaùs lui-même reparut et recommença la lutte avec celui-ci .
Cette fois la controverse, ayant pour témoins et pour juges un public mêlé de fidèles et d6.païens dont la curiosité et l'émotion étaient surexcitées par ces péripéties de la lutte, tomba sur le dogme de l'Incarnation. Voici comment ; nous traduisons en abrégeant :
Manès ayant provoqué une séance solennelle où il se flattait d'étourdir Diodore, cette séance s'ouvrit, et il commençait à poi'ter à Diodore les premiers coups, lorsque Archélaiis parut, comme nous l'avons dit, dans l'assemblée, et , embrassant Diodore , le salua par un saint baiser. Diodore et les assistants admirèrent dans ce secours inopiné l'œuvre de la divine Providence. Manès baissa le ton et le sourcil et laissa voir son désir de battre en retraite. Archélaiis, calmant d'un geste la bruyante émotion de l'assemblée, se mit à exposer l'état antérieur de la controverse et comment Manès s'y était dérobé; puis il dit à celui-ci de choisir lui-même le point de la discussion où elle serait reprise, ses juges restant les mêmes que ceux qui avaient été précédemment choisis. — Manès alors se posa en victime, disant qu'il voyait bien qu'on voulait lui faire un mauvais parti ; mais qu'il était prêt h souffrir la persécution, les supplices, la mort, suivant en cela la conduite des Ap6tresel les préceptes de Jésus-Clirist, — Il ne s'agit pas décela, répliqua Archélaùs, celte assemblée ne .se laissera pas surprendre par ce vain subterfuge : il »'agil de .savoir qui de nous deux est dans la vérilé. C'est toi, Manès, qui est venu porler la mori dans les
TRIOMPUES DE MARIE SUR LES HÉRÉSIES. Ml
âmes; fais-nous donc connaître en quoi tu fais consister leur salut; et, je le répète, choisis toi-même le terrain delà controverse. Manès, pressé, cherchait encore à décliner la discussion avec Archélaiis sous prétexte qu'il fallait qu'il la finît avec Diodore, se flattant après cela, et Diodore vaincu, d'amener Archélaiis lui-même au bercail, hors duquel il était errant, dit-il, selon la parole de Jésus, qui a apparu sous u?ie apparence d'homme, il est vrai, mais qui cependa7ii ne fut pas homme.
« Tu ne penses donc pas qu'il soit né de la Vierge « Marie, reprit Archélaiis.
«-^ Loin de moi, dit Manès se redressant avec la soute plesse du serpent, loin de moi d'admettre que Notre - « Seigneur Jésus-Christ soit descendu par les organes « honteux d'une femme. Lui-même, en effet, déclare « que c'est du sein du Père qu'il est descendu lorsqu'il « dit : « Qui me reçoit, reçoit Celui qui m'a envoyé; » « et : «Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais celle de « Celui qui m'a envoyé; et : « Je n'ai été envoyé qu'aux « brebis perdues d'Israël, » et bien d'autres témoignages « de cette sorte qui indiquent qu'il est venu et qu'il n'est « pas né. Que si tu te flattes, Archélaiis, d'être plus « autorisé que Lui, de savoir mieux que Lui la vérité, « ce n'est donc plus Lui mais toi que nous devons « croire. Il parlait comme toi celui qui vint lui dire « un jour : Marie, ta mère et tes frères t'attendent « dehors. Mais Lui blâma ce propos, et dit : «Quelle est « ma mère et qui sont mes frères? » et il montra que sa « mère et ses frères n'étaient autres que ceux qui fai- « saient sa volonté. Que si cependant tu persistes à sou- « tenir que Marie est sa mère, tu le peux assurément; « il n'est pas douteux, en effet, et il résulte de ce texte
H2 LIVRE 111, CUAPITHE IV.
« que de cette même mère il a eu des frères ; mais dis- « nous donc, ces frères sont-ils nés de Joseph ou de « l'Esprit- Saint? Voici donc que nous aurons plusieurs « Christs, si tu dis que ceux-ci sont nés de l'Esprit-Saint. « Que s'ils n'en sont pas nés, comme cependant ils sont « ses frères, inévitablement il faut admettre, qu'après « l'opération du Saint-Esprit, après l'ambassade de Ga- « briel, cette Yierge si chaste, cette Église immaculée* « s'est unie à Joseph. Que si cela te paraît absurde et « indigne, d'où feras-tu sortir ces frères? Que si tu ne « peux leur assigner d'origine et qu'ils ne soient pas « ses frères, comment Marie est-elle sa mère?... D'autre « part, l'apôtre Pierre , le plus éminent de tous, ayant, « parmi toutes les opinions qui circulaient sur Jésus, (( fait entendre cette profession de foi : « Vous êtes le « Christ, le Fils du Dieu vivant, » Jésus aussitôt le béa- « titia, parce que « mon Père céleste, dit-il, t'a révélé « cela. » — Voyez maintenant de quelle manière dillé- « rente Jésus accueille ce qu'on dit de lui. A celui qui « avait dit : <( Voici ta mère qui est dehors, » il répond : « Quelle est ma mère? » A celui qui lui dit : « Tu es le « Christ, Fils du Dieu vivant,» il décerne la béatitude. « Que si tu veux, après cela, qu'il soit né de Marie, il (( ment donc Lui et son apôtre Pierre. Que si Pierre dit « vrai, c'est donc le premier propos qui est faux, et ma (( cause est gagnée "^ »
' CcUe iltSiioininaUon ironitiuc iVlùjlise donnée h l;i Sainle Vierge montre que co langage était rev», fonlbrtnéinenl h la doctrine de Clément d'Alexandrie exposée plus haut.
• AcKi dispulalionis Arclwlai Hpiscoiii Mcsopolmnix et Manelix lix* reiiarchte. — La t<ophistii|uc de ce langage de Manès était très-hicn figurée pur la bizarre Incohérence do son costume. H avait de» brade-
Prise dans ce filet subtil d'apparente vérité, l'assemblée tout émue ne voyait pas ce qu'Arcbélaiis pouvait répondre'. Mais le tumulte s'élant apaisé, Archélaiisprit la parole, et, commençant par défaire la trame do Mânes, il n'eut pas de peine à montrer que tout son artifice avait consisté à présenter dans un sens général et absolu des textes qui n'avaient qu'un sens circonstanciel et relatif. Et pour démasquer cet artifice par des analogies, il cita cette réponse de Jésus à Pierre qui écartait, par un mouvement d'amour, le présage de sa passion et de sa mort : « Retire-toi, Satan ^ parce que tu ne sais pas ce qui est de Dieu. » Il rappela que lorsque les Démon3, confessant la divinité du Cbrist, s'écriaient : « Nous te connaissons, tu es le Saint de Dieu, » Jésus les gourmanda et les fit taire. Il aurait dû les béatifier comme Pierre, ajouta-t-il, si c'est pour la vérité de sa réponse que celui-ci fut béatifié. Que si cela cependant vous paraît absurde, c'est qu'il faut reconnaître que les paroles de l'Evangile doivent être prises selon le lieu, le temps, les personnes, les choses, les circonstances auxquels elles se rapportent. Partant de cette règle de sens commun, Arcbélaiis lit voir ensuite que la réponse de Jésus : Qui sont ma mère et mes frères, était dans la situation de son Apostolat et ne doit pas en »*tre détournée. Jésus, dit Irès-justemeiU Arcbélaiis, était dans cette cir-
qulns fort élevés, un manteau de dilTérenles couleurs, et qui représentait quelque ctiosc d'aérien; un grand bâton d'ébène à la main, un livre babylonien sous le bras, une jambe enveloppée d'une étolîe rouge, et l'autre d'une étoffe vcrdàlre : vrai costume de jongleur et de magicien.
» His auditis, turbre permol.-B sun», veluli rationem verilatis continenlihus, et Archelao nil habente quod liis possel opponere.
constance comme nn roi qui, s'élant avancé en armes contre Tcnnemi, et faisant ses plans et ses dispositions pour le saisir et le subjuguer, environné dadversaires et tout absorbé dans sa royale entreprise, se voit interrompu par un importun qui vient l'entretenir de ses afïaires domestiques. C'est sur cet importun et non sur sa mère que tombe le désaveu de Jésus.
Après avoir ainsi fait justice par le bon sens des subtilités sophistiques de Manès, Archélaùs quitta le labyrinthe des textes où Thérésie a toujours voulu égarer et faire trébucher les questions, et se plaça sur le terrain large et découvert de la doctrine. Là, il fut écrasant de logique. Il fit reculer l'hérésiarque d'abîme en abîme jusqu'au néant, en montrant que toute la chaîne des vérités religieuses et même morales est suspendue à la Maternité divine de Marie. Citons ce discours dont le laconisme égale la force. C'est un symbole de foi qui devrait être gravé sur tous les autels de Marie :
(c Mais montrons ouvertement à tous combien ton as- « sertion recèle d'impiété. Si, comme tu le dis, le Christ M n'est pas né, sans nul doute il n'a pas souffert; car a souffrir est impossible à qui n'est pas né. Que s'il n'a « pas soulïert, il faut faire disparaître jusqu'au nom de c( Croix'. La Croix supprimée, Jésus n'est pas ressuscité « des morts. Que si Jésus n'est pas ressuscité des morts, a aucun autre ne ressuscitera. Que si nul ne doit ressus- « citer, il n'y aura pas de jugement. Il est certain, en u effet, que siye ne ressuscite pas,y6' ne serai pas jugé'*.
' No<i8 retrouverons ce rnlsoiinomcnl dan» la bouche do saint Cyrille contre Netloriu», au cuncile d'ÉphèBu.
* (JeUii iiroponlHon H'induil de l'Évangile, qui ne parle «luo du juge-
fRIOMPUES DE MARIE SUR LES HÉRÉSIES. 115
« Que s'il ne doit pas y avoir de jugement, c'est gratui- « (ement qu'on ol)serverait les commandeinents de Dieu : « il n'y a plus lieu de se contraindre; mangeons et « buvons, car nous devons mourir demain. Toutes ces <( choses s'encliaînent pour celui qui nie que Jésus soit « n6 de Marie. Si au contraire tu confesses cette nais- (( sauce de Marie, la passion la suit nécessairement; la « résurrection la passion; le jugement la résurrection; « et tous les préceptes de l'Écriture sont sauvés. Ce n'est « donc pas là une vaine question, mais elle contient « beaucoup de cboses dans ce seul mot. De même donc
« OUE TOUTE LA Loi ET LES PROPHÈTES SONT CONTENUS « DANS LE DOUBLE PRÉCEPTE, DE MÊME TOUTE NOTRE ES- C( PÉRANCE EST SUSPENDUE A l'EnFANTEMENT DE LA BlEN-
« HEUREUSE Marie'. »
ment général, en vue duquel a lieu le jugement particulier, Tindividunlilé humaine réclamant l'inlégralité de l'ôlre humain, par conséquent la résurrection du corps sans lequel Vhomme n'est pas.
• Sed et amplius adliuc omnibus ostendere cupio, ut agnoscanl universi, assertio tua quantum impiolatis obtineat. Si enim, secundum tu dicis, non est natus, sine dubio nec passus est; pâli enim qui natus non est impossibile est. Quod si non est passus, Crucis nomen aufertur. Orucu autem non suscopla, nec Jésus ex mortuis resurrexit. Quod si Jésus ex morluis non resurrexit, non aliquis alius resurgot. Quod si nullus resurget, nec judicium erit. Certum est enim quia si non resurgam, nec judiccr. Quod si non judicium erit, frustra erit observatio mandatorum Dei : nullus abstinentlœ locus est; manducemus et bibamus, cras enim moriemur. Haec autem omnia connectjs negans quod de Maria natus est; si enim oonfessus fueris eum de Maria natum, et passio sulisequalur necesse est, et passionem resurrectio, et resurrectionem judicium; et salva nobis erunl Seripturre prfteepta. Non ergo jam vana est quirslio, sed pUirima in l»oc verbo : Sicut enim omms Lex
ET PrOPHET.F. in nUCBUS SERMONIBUS CONSTANT, ITA F.TIAM NOSTBA OMMS
SPES IN Beat* MARi.f: partd suspensa est.
■H6 LIVRE III, CHAPITRE lY.
Est-ce là un lomoignage de la tloclrine qui fait reposer sur Marie toute la foi du genre humain, et qui nous la montre exterminant les hérésies? Témoignage antique assurément, puisqu'il précède de près de deux cents ans le Concile d'Éphèse, et dont la force se répartit dans toute la chaîne des autres témoignages auxquels il vient se lier'.
IX. — Dans le môme temps, et plus anciennement môme, car c'est en l'an 240, un témoignage plus vivant encore delà vie et de l'action de Marie dans l'Église se produisait.
Une des plus grandes figures de l'Église et des plus extraordinaires qui aient paru dans cette succession d'hommes divins qui en sont les Pères, est certainement saint Grégoire de Néocésarée, à qui les Grecs avaient donné le nom de Grand, et qui est plus connu sous le nom Thaumaturge, à cause des prodiges qu'il opérait et qui le firent apparaître avec la puissante majesté d'un autre Moïse, comme on l'appelait encore. Né dans le paganisme, sous le nom de Théodore, d'une ancienne famille noble, dans la province du Pont, il se livra de bonne heure à l'étude avec son frère Athénodore, à l'école d'Origènc, qui leur fit parcourir successivement la logique, la physique, les mathématiques, la géométrie, l'astronomie, la philosophie morale, et enfin la théologie.
' Pour Unir l'Iiisloiro de Miinrg, il si^ dt'roltn fi son rodonlaliln ndvor- «airo, «'I H'cn alla ntloiidicM- dans les uialns ûv ro roi de Pcmsh dont son «•ni|iiriHiiie ôlail accusé d'avoir fait mourir lu lUs, cl (|ui U\ 111 tVorohcr vir. Sa peau, rciiiiplio de i)aille, lui exposée aux portes de la ville, où on la voynil enenre du temps (In sninl l<)plphane el de sainl Cyrille.
TRIOMPHES DE MARIE SUR LES HÉRÉSIES. Ml
Gagné à la foi par rintelligence, il fut nommé évêque de Néocésarée, province entièrement païenne, et qu'il convertit au Christianisme à coups de miracles, dont le hruit se répandit dans le Nord et dans tout l'Orient. Parmi les ouvrages qu'il nous a laissés, et dont quelques-uns, comme le Panégyrique dOrigène^ sont des chefsd'œuvre littéraires, se trouve un écrit bien court, puisqu'il n'est que de vingt lignes, mais dont l'origine et la destinée sont bien grandes.
Yoici ce qui est attesté par saint Grégoire de Nysse et saint Basile, qui en tenaient la connaissance de leur aïeule, à qui saint Grégoire de Néocésarée lui-même avait raconté le fait : nous le transcrivons de saint Grégoire de Nysse.
Consacré évéque, et sur le point d'aller prendre possession de son siège, saint Grégoire était allé dans la re-, traite se préparer à l'exposition qu'il devait faire à son peuple des mystères de la foi. Le mystère de la Trinité le tenait en grande perplexité, ayant reçu de son maître Origène, pour qui il avait la plus grande vénération, un enseignement qui n'était pas conforme au commun sentiment des Catholiques. Partagé par cette divergence de doctrine, il s'efforçait en vain de la concilier, et ne savait à quel parti s'arrêter, lorsque, une nuit, lui apparut clairement un personnage ayant l'aspect auguste d'un vieillard, d'une beauté sacrée et presque divine, respirant dans tout son être et répandant autour de soi la grâce et la sainteté. Épouvanté à celte vue, Grégoire se dresse sur son lit, et demande à ce personnage qui il est et quel est l'objet de sa venue. Celui-ci l'ayant rassuré d'une voix douce, lui disant qu'il était envoyé par l'ordre de Dieu pour le tirer des
118 LIVRE III, CHAPITRE lY.
doutes où il était touchant la vraie doctrine, Grégoire remettait ses sens et commençait à considérer le mystérieux, vieillard avec une joie mêlée détonnement, lorsque celui-ci étendit la main comme pour lui montrer dans la direction de ce geste quelque chose qui était à l'opposite de son regard. Grégoire, suivant celte indication, se retourne et voit une autre apparition ayant l'aspect d'une femme au-dessus de la condition humaine par l'excellence et la majesté de son caractère. Saisi d'une nouvelle terreur à cette vue, il détournait les yeux, ne sachant de nouveau que croire de cette apparition dont il ne pouvait soutenir l'éclat (car ce qui la rendait surtout prodigieuse, cest que, en pleine nuit, elle répandait une clarté pareille à celle de l'emhrasement d'une torche), lorsqu'il entendit ces deux personnages conférer entre eux de la doctrine qui faisait l'objet de ses perplexités, et en l'instruisant de cette doctrine, se faire connaître eux-mêmes à lui. Il entendit, en elTet, celle qui lui apparaissait sous l'aspect d'une femme inviter rÉvangéliste Jean à découvrir et à exposer à ce jeune homme le mystère de la vraie piété ; et Jean répondre qu'il était prêt à complaire en cela à la Mère du Seigneur. Puis, l'exposition de la doctrine ayant eu lieu de la manière la plus précise et la plus catégorique, les deux personnages disparurent.
Tel est le récit de saint Grégoire de Nysse. Il ajoulc que Grégoire écrivit aussit('>t cette célcsle déclaration de foi, qu'il en lit dans la suite le texte de son enseignement h son Église de Néocésnrée, et que l'autographe en resta dans celle Église, où on le voyait encore, comme un patrimoine cl nn legs divin sur lequel la foi de ce peuple se maintint exempte de toute hérésie.
Baronius, en rapportant cet événement, ajoute à son tour, touchant la destinée de cet écrit, que cette règle de foi divinement octroyée à Grégoire a été connue dans toute l'Église tant de l'Orient que de l'Occident, y a été gardée religieusement comme un dépôt sacré venant du Ciel même, et qu'à trois cents ans de là, au cinquième concile œcuménique de Constant inople, elle fut récitée comme un oracle de la vraie foi '.
1 Voici ceUe exposition de foi, ilont la portée esl surlout relaUve aux (lifficullés qui prcoccupalent saint Grégoire, et dont la lumineuse précision respire une divine grandeur et comuie uno dictée du ciel.
Unus Deus, Paler Verbiviventis, Un Dieu, Père du Verlje vivant, Sapienliaf subsislenlis, il Potenlia; de la Sagesse sultsistanle, et de la ac cliaracterisseinpiterni : perfeclus Puissance dans son empreinte éterperfecti genitor, Pater Filii unige- nollo : parfait Auteur du Parfait, niti. — Unus Dominus, solusex so- PèreiiuFils unique. — UnSeigneur, lo, Deusex Deo.Cliaracteret imaiîo seul du seul, Dieu de Dieu. Em- Deilatis, Verhunicfïleax.Sapienlia, preinteetimagedelaDivinité,Verhe conslilulionis rerum unlvirsarum elïlcacc. Sagesse comprenant la conconiprelieiisiva, et virlus alcjuc po- stilution de l'univers, vertu et puistenlia universre crcaturir efteeliva. sanoe tfîective de l'universalité des Filius veru8,veriPatris, iiivisiljills, créatures. Vrai Fils du vrai Père, ejus qui esl invisibilis ; et incorrup- invisible de l'invisible ; incorrupti- Ubilis.corruplioni non obnoxii ; ac blu de celui que ue peut atteindre iiiunortali8,niorli»pror8usnescii;el la corruption; inimorlel de celui sempitenius, sempiterni. — Unus- dont n'approciie jamais la mort, que Spiritus Sanctus, ex Dco exis- éternel de l'éternel. — Un seul Estcnliam habens, et qui per Filium prit-Saint, tirant son existence de apparuit, scilicetliominibus: imago Dieu, et qui lar leFilsa apparu aux Filii, perfecli pcri'ecta ; vita, viven- hommes ; imagedu Fils, parfaite du lium causa ; fonssanclus, sanclitas, parlait; vie et cause des vivants, sanctiticationissuppeditalor ; inquo source sacrée, sainteté communicamanifeslalur Deus Pater, qui super trice de la sainteté ; en qui est maomnia esl, et in omnibus ; et Deus nifeslé Dieu le Père qui est au-des- Filius, qui per omnia est. — Trini- sus de tout et en tout; et le Fils
120 LTVRE ni, CHAriTRE lY.
AssurémenI , de quelque façon qu'on considère rel événement, il n'est pas possible de ne pas y voir un grand témoignage de la vie doctrinale de Marie dans l'Église, et du culte dont elle était l'objet au troisième siècle. Le fait est croyable, vraisemblable, et moralement certain. — Croyable, car pour ne pas croire aux apparitions, il faudrail ne pas croire à l'Evangile et aux Apôlres qui rapportent des apparitions, telles que celles des Anges, celles de Moïse et d'Élie, celles de Notre-Seigneur à ses disciples après sa Résurrection, et à saint Etienne et à saint Paul après son Ascension. — Vraisemblable, car il n'y a rien dans cette apparition qui ne soit convenable et conforme à la raison cbrétienne. Le rapport de la Vierge et de saint Jean est fout naturel, ce disciple ayant été plus particulièrement instiiiit des mystères du Verbe par celle en qui ces mystères s'étaient opérés; el toutefois ce n'est pas la Vierge même qui enseigne saint Grégoire directement, mais elle le fait enseigner par saint Jean avec la convenance de son sexe el la double autorité de son caractèi'e de Reine des Apôtres^ el de Mère du
las neiTecla, qmr gloria et fptcrni- Uicn, (iiii csl dans tout. — TiitiiN' tnt« ac repno atque inipRiio non paiTaito,(|ni en^Moireot mélornilô, dlvlditur, neqvie abalienaUir. Non engouvornenK'iilelensouverainelt^, IffUur crealum ciuid, aiil scivuin in noconnaît ni division ni st^paralion, Trinitatc : nnqun BtipcrindnptiUiim — Riendoncdocrtîi^, rirnd(! di^ponaltquid el advonUllum, quasi prius dant dans la ïrinilé : nulle surnon exislcns, posterius vcro adve- venante ou aocroissemenl, comme nlens. Non ergo diifuit niKiuaui Fi- n'existant pas à l'oriffinc el vrn;int liuH Pairi , ne(jue Filin Spiriins; sn joindre secondaircMucnl. Le Père «ed iniinulaldlis, el invarial)ili« oa- n'a donc jamaix éh^ sans le Fils, ni dem seniper manol 'Irinllas. !<' Fils sans l'Kspril; iiiunnable el
invarialile, la Trinité sulisiste la
nl^nle toujours.
Disciple bien-aimé. Du reste, rien de singulier ni de légendaire dans cette apparition, elle a vraiment le caractère apostolique : la simplicité dans la grandeur. — Enfin elle est moralement cerlaine, car l'impression profonde et universelle qu'elle a faite dans l'Église, le culte particulier de souvenir dont elle a été l'objet à Néocésarée, le témoignage si pur de saint Grégoire de Nysseet de saint Basile garantissant la vérité de ce récit de la bouche de saint Grégoire de Néocésarée ; et enfin, le caractère si saint et si vénérable de ce grand bomme : fout concourt à la faire recevoir.
• Mais ne croirait-on pas, malgré tant do sages raisons, à celte apparition, la croyance universelle dont elle a été l'objet au troisième siècle attesterait du moins la haufe idée qu'on avait en ces premiers temps de la Sainle Vierge, de sa souveraineté apostolique, de son action spirituelle dans l'Eglise, de son ministère continu de mère et de médiatrice de la vérité. Ce n'est là, du reste, que la réalisation visible du caractère attribué à la Vierge Marie par la doctrine Apostolique. Cette apparition sort de toute cette doctrine antérieure, et elle y rentre comme une conséquence et un elïet. C'est la Vierge Marie s'attestant elle-même, comme l'attestaient les Docteurs et les Oracles de la foi depuis saint Jean.
X. — Un autre témoignage du même pouvoir, de la même nK'diation de Marie, — non plus dans l'ordre de la doctrine, mais dans l'ordre des mœurs, — el de l'usage où l'on était au troisième siècle de l'invoquer, est rapporté par saint Grégoire de Nazianze dans son panégyrique de saint Gyprien d'Antjoche. L'histoire en est touchante.
Gyprieii, dit-il, encore étranger à la foi du Chrisl, cl adonné aux pratiques de la magie, s'enflamma d'amour pour une Yierge chrétienne, nommée Justine. Dans le délire et l'aveuglement de son ardeur, il ne craignit pas (comme le Faust de notre âge) d'invoquer l'assistance du démon pour réduire la pudeur de la vierge qui était l'objet de sa poursuite. Celle-ci, bien que détestant ce honteux amour (car elle s'était entièrement consacrée au Christ pour être son épouse), ne put pas ne pas ressentir les atteintes de Satan et les traits enflammés de la passion. Dans cette tourmente, elle eut recours, comme elle le devait, au Dieu tuteur et gardien de son innocence. Mais elle invoqua en même temps la Vierge Marie pour qu'elle tendît une main secourable à sa virginité chancelante : Et Mariam Virginem ?vga?is ut periclitanti virgini opem ferret, accompagnant cette invocation de jeûnes et de pénitences qui sont comme les armes de la continence. Cette invocation de Marie ne fut pas stérile. Par elle, Dieu , rendu plus propice, non-seulement délivra la Yierge qui le suppliait, mais guérit Cyprien luimême de sa folle passion, et en fit son disciple et son apôtre.
Cet exemple de l'invocation de Marie et cette expérience de sa protection sont communs et journaliers dans la vie chrétienne. Qid est-ce qui a jamais entendu dire, comme nous le redisons après saint Bernard, qu'aucun de ceux qui se sont mis softs sa protection et qui ont réclamé son assistance ait été abandonné ? On a prétendu, cependant, que ce culte d'invocation de Mario était étranger aux premiers siècles. Les Evangiles apocryphes, les peintures des Catacombes, ot les anciennes Tiiturgics ont déjà montré le contraire. Nous avons de
plus ici un témoignage historique formel. Que peut-on y répondre ? Mélanchthon s'en est tiré par cette écliappatoire que les erreurs de la piété tie peuvent être opposées à la parole de Dieu, et que, dans tous les âges, les âmes, même saintes, o?it eu leurs faiblesses'^. Et M. Bordas- Deraoulin ne trouve aussi à y ol)jecter que ceci : « On « cite Justine, qui prie d'abord Dieu, ensuite Marie, a de la secourir. Cependant sainte Pélagie, que saint « Chrysostome représente dans un danger imminent de « perdre sa vertu, ne s'adresse pointa Marie. Une jeune « fille, dont saint Ambroise rapporte l'histoire, étant a exposée à un danger pareil, invoque Dieu et ne parle « point de Marie. Voilà néanmoins les cas ou jamais de c( l'implorer, si recourir à elle eût été en usage^. »
Mais d'abord, qui a dit à M. Bordas-Deraoulin que sainte Pélagie, et la jeune tille dont parle saint Ambroise, n'aient pas invoqué la Vierge Marie? De ce que saint Chrysostome et saint Ambroise ne l'ont pas rapporté ou l'ont ignoré, s'ensuit-il que cela ne soit pas? Et quand bien même ce recours à Marie n'aurait pas eu lieu de la part de ces pieuses vierges, cela détruitil le fait de l'invocation de Justine rapporté par saint Grégoire de Nazianze? Et que l'on remarque bien une chose, c'est qu'à l'époque des deux exemples négatifs qu'oppose M. Bordas-Demoulin, le culte de Marie était répandu dans l'Église, et que saint Jean Chrysostome et saint Ambroise, panégyristes de ces deux vierges, « l'aia saient leurs délices de la dévotion à Marie, » comme le
> Philip. Mélanchthon, Libr. de Eccles.
* Mnrianhme substitué au Chrintianisme, ch. viii, p. 81 du livre intitulé Les Pouvoirs constitutifs de l'Église, par Bordas-Demoulin.
dit M. Denioulin lui-même ' . D'où il suit que ce qui ferait défaut dans le témoignage de ces deux vierges se trouverait surabondamment compensé par celui bien plus éclatant de leurs bistoriens. Si une vierge chrétienne, de nos jours, omettait d'invoquer Marie, cela prouverait-il qu'on n'invoque pas Marie de notre temps? Eh bien, on peut dire qu'il en était de même du temps de saint Chrysostome et de saint Ambroise, puisque, de notre temps même, la dévotion à Marie s'enflamme à celle de ces deux grands Saints. — Quant au faux-fuyant de Mélanchthon, que, dans tous les âges, les âmes, mêmes pieuses, ont eu leurs faiblesses^ dont on ne peut tirer argument contre la Parole de Dieu, il est aisé de répondre que la Parole de Dieu, V Évangile, s'élève précisément contre les contempteurs du culte de Marie, et que la faiblesse de sainte Justine a été celle de Siméon, d'Elisabeth, de l'Ange Gabriel, du Saint- Esprit, de.Tésus-ChrisI, de Dieu lui-même : nous l'avons vu. Secondement, la question n'est pas là, mais uniquement dans le fait de savoir si l'invocation de Marie, la croyance à son assistance étaient pratiquées dans les trois premiers siècles ; et sous ce rapport, l'exemple de sainle Justine, ou si vous voulez sa faiblesse, est, nous l'avons encore vu, celle de tons les grands oracles de cet âge, à commencer au moins par saint Irénée, qui appelle Marie V Avocate iïYiSe et la Cause de notre salut, à remonter même à saini Jean et aux ApiMres qui, d'après le témoignage de saint Augustin, ont enseigné à l'Eglise « la « croyance salutaire à la protection de Marie contre les « venins du Serpent. » y\ccEPisTis ict symuolum I'hu-
> M^mA pagA,
« lECKO.NEM PaHTURIENTIS CONTRA VENENA SeRPENIIS.
C'est celte antique croyance que sainte Justine mit en pratique, et dont elle et saint Gyprien d'Antioche ressentirent les merveilleux efïets. Car, pour achever leur touchante histoire, délivrés l'un et l'autre d'une passion criminelle qui les aurait divisés dans le mal, ils furent unis dans le bien, jusqu'à mêler leur sang par le martyre qu'ils subirent ensemble pour le Christ, et à la gloire de sa Sainte Mère, qui vainquit en eux le Serpent.
XI. — Ce n'est pas toutefois qu'à cette époque de lutte sanglante la dévotion à Marie se soit déployée comme elle l'a fait depuis. Non, et nous en déduirons bientôt les raisons, que tout le monde peut déjà pressentir. En face du Paganisme, le Christianisme tout entier se ramassait, pour ainsi dire, dans la seule confession de Jésus-Christ. Je suis Chrétien : voilà tout le symbole des Martyrs. Mais ce que nous osons dire, et l'exemple de sainte Justine aussi bien que les peintures des Catacombes nous y autorisent déjà, c'est que, dans le secret du cœur, et, si j'ose ainsi dire, dans les catacombes de râmc, comme dans celles du sol, la douce figure de Marie, l'invocation de sa protection devait avoir un culte étroitement lié à celui de Jésus-Christ.
Cette vérité ressort d'un écrit impoi'lant : c'est la lettre de saint Cyprien, évêque de Carthage, sur le martyre de saint Mappallicus, en 250, lettre où se trouve exposée ce que l'on pourrait appeler la doctrine du martyre, que ce grand évoque devait si généreusement pratiquer. Une courte citation suffira :
(( Cyprien aux martyrs et aux confesseurs de Jésus- « Christ salut, en Dieu le Père.
« La foi esf un coml)at dont les martyrs sont les lièros (c et le Christ le chef glorieux. Une fois il a vaincu pour a nous, et toujours maintenant c'est Lui qui triomphe « avec nous. Il le dit lui-même : Quand on vous saisira, « ne préméditez pas ce que vous devrez répondre ; car « ce ne sera pas vous qui parlerez, mais l'Esprit de votre a Père qui parlera en vous. — C'est ce que l'on a vu « tout à l'heure; c'est la voix môme de l'Esprit-Saint « qui a parlé par la bouche du Martyr, quand au milieu « des tortures il a dit au Proconsul : « Demain, tu ver- (( ras un combat. On l'a vu ce combat céleste, et le « serviteur de Dieu y a été vainqueur. C'est bien de ce (i combat que parlait le prophète Isaïe, quand il disait : « Un violent combat s'engage avec les hommes; car « Dieu lui-môme y prend part; » et pour mieux s'expli- (( quer il ajoute : « Voici qu^un» Vierge concevra et « enfantera un Fils auquel sera donné le nom ctEm- ({ manuel. » C'est là le combat de notre foi. w
C'est là en eiïet le combat chrétien, sous quelque fonne qu'il se produise, combat contre les hérésies, combat contre la force au dehors, combat contre les passions au dedans; car c'est toujours le môme ennemi que nous avons en face : l'Enfer. « Ce combat, — est-il dit dans le panégyrique général des Martyrs, composé à la fin de l'ère des Persécutions par le diacre et l'archiviste de Conslantinople, Constantin, — remoule au Paradis Icrrestre : c'est Vlnimicitias ponani intcr te et mulierem, inier semen tuum et semcn illius; c'est le combat qui apparut à saint Jean entre la Femme dont le Fils avait été élevé au ciel, et le Serpent qui s'en alla faire la guerre à ses autres enfants ; c'csl cncoro, comme le disait Tertnllien, va combat, ces contradictions que le vieillard
Siméon prophétisa sur l'Enfant divin et dont le signe est la conception el l'enfantement de la Vierge ; c'est enfin ce combat dont la Vierge elle-même chantait la victoire quand elle disait : Fecit potentiam in brachio suo, Dispersit superbos, Deposidt patentes de sede et exaltavit hiimiles. La Vierge nous apparaît ainsi de toute part dans le Cirque, et il n'est pas possible de ne l'y pas voir. »
« Ce combat ayant en effet pour chef le Fils de Dieu, il est évident que c'est par l'enfantement de la Vierge qu'il a été engagé, puisque c'est par cet enfantement que ce Chef divin est descendu dans l'arène, a pris part au combat, est devenu Dieu avec nous, a revêtu l'infirmité et la mortalité de notre nature, a pu souffrir et mourir, et par là, comme l'ont fait après Lui et pour Lui tous les autres marlrys, clouer l'ennemi à l'instrument de son supplice, et tuer la mort en la recevant. Et dans cette arène ouverte ainsi par Marie, et dont la Croix est le trophée, le premier et le plus grand martyr, après le Chef, est cette même Vierge qui l'y' a introduit; car elle l'a introduit par une Maternité dont la tendresse incomparable lui a rendu propres toutes les douleurs de son divin Fils, avec une plénitude qui a été comme l'Océan de tous les martyres, et qui nous la fait apparaître la plus proche de la Croix après le grand Martyr qui y est cloué : Juxta Crucem. Du pied de cette Croix où elle nous a enfantés par sa Compassion, nouvelle mère des Machabées, elle soutenait les Martyrs, ses autres enfants; elle triomphait du Dragon. »
C'est donc à juste titre que l'Église triomphante après les persécutions, sortant des Catacombes, et prenant possession de ce Panthéon où l'intrépidité de ses Con-
fesseiirs avait défié tous les dieux et tous les crimes que r idolâtrie y encensait, consacra ce temple du mensonge et de la force à tous les Martyrs, dont les ossements vénérés y furent transportés, et au-dessus d'euv, à la Mère de Dieu, Reine des Martyrs, Sancia Maria AD Martyres.
Ainsi s'offrent à nous les trois premiers siècles de l'Église, avec cet imposant enchaînement de témoignages qui nous font voir en Marie le plus grand instrument de Jésus -Christ contre TEnnemi du salut humain.
DÉl'LOIEMENT DU CULTE DE MAUIE. 129