LE CONCILE D'ÉPHÈSE
se résumait, comme nous l'avons vu, dans l'Ébionisme, secte juive qui niait que Jésus-Christ fût Dieu, et dans le Docétisme qui niait que Jésus-Christ lût homme*. Or, Nestorius, après toutes ces hérésies jusqu'à lui séparées en deux branches, vint les cumuler, en niant que Jésus- Christ fût Dieu et homme tout à la fois. Il s'exposait par là au feu croisé de tous les Pères qui avaient précédemment combattu soit les Ebionistes, soit les Docètes ou Manichéens. Mais il se flattait de leur échapper et de pouvoir décliner toute solidarité avec ces hérésies, en reconnaissant (et c'est en cela en effet qu'il en différait) ([u'il y avait dans le Christ un Dieu et un homme. Mais comme il prétendait que le Dieu et l'homme étaient deux, il perdait tout le bénéfice de sa concession, et réglait sous le double coup qu'il pensait éviter. Il eut beau lapprocher l'homme et le Dieu jusqu'à les fondre, en quelque sorte, l'un dans l'autre, et cela dès le sein de Marie, il ne lit par là que tomber dans une autre hérésie, celle de la confusion des deux natures, sans sortir de la première, celle de la dualité de personne. Restait toujours que Dieu et l'homme étaient deux dans le Christ, et que par conséquent il n'y avait pas unité de
1 Dans VÉbionisme, en effet, combattu à l'origine par l'apôtre saint lean au début de son Évangile, puis par saint Justin contre le Juif Tryplion, rentrent l'Arianisme et toutes ses sectes combattues par les Itères du quatrième siècle ; et dans le Docétisme, combattu aussi à l'origine par le môme apôtre saint Jean dans ses Épîlres et son Apolalypse, et par saint Ignace, son disciple, rentrent le Gnosticisme, le Marcionisme. et le Manichéisme, combattus successivement par saint Irénée, Tertuilien, saint ArchélaUs, saint Épiphane et saint Augustin. — C'est une belle preuve de la permanente unité de la Doctrine catholique, que les éternelles redites de Thérésie, sous toutes ses variations.
personne. Il n'y avait pas non plus union de nalnies, laquelle ne se fait que dans l'unité de personne : il n'y avait rien de ce qui est le gage et le fondement du salut humain. L'homme restait séparé de Dieu.
C'est ce qui fut très-lumineusement déduit, dès le commencement de l'hérésie de Nestorius, par saint Proclus, évèque de Cysique, dans une circonstance singulière de cette grande épreuve de la foi .
Nestorius était encore dans toute la puissance de sa dignité de Patriarche de Constantinople. Il venait cependant de laisser percer son hérésie en soutenant un de ses prêtres, nommé Anastase, qui, dans la chaire do son église, s'était élevé contre le litre de Mèi'e de Dieu. Professant néanmoins un très-grand respect pour Marie, ef par là couvrant la marche de son dessein, il invita Proclus, évoque de Cysique, son suffragant, à venir lionorer une solennité de la Vierge de l'éloquence de sa parole. Le saint évèque, insiruif de ce qui s'était passé, monta dans celle chaire d'où l'erreur venait de faire sa première irruption, résolu à profiter de cette heureuse et juste occasion, dit-il lui-même, de faire entendre d'utiles vérités. En effet, rappelant les anciennes décisions de la foi, et prévenanl celle qui devait frapper Neslorius à Kphèse, il professa que: « Dire que (( Jésus-lihrisl est un pur homme, c'est être .luif; — « dire qu'il est seulement Dieu et qu'il n'a point la na- « ture humaine, c'est cire Manichéen; — el enseigner « que le Christ el le Verhe divin soni deux, c'est être u séparé de Dieu'. »
Par ces généreuses paroles, saint Pi'oclus écrasait le
* I.ABUF. Concil,Eplie»., |). 11.
LE CONCILE d'ÉPHÈSE. 181
Nestorianisme à peine éclos, en face de Neslorius clans toute la majesté de son sacerdoce. Il dénonçait en lui les anciennes hérésies accouplées par une doctrine qui, en professant que le Christ et le Yerhe étaient deux, cumulait en efïet, et l'Ébionisme selon lequel le Christ n'avait pas la nature divine, et le Manichéisme selon lequel le Verbe n'avait pas pris la nature humaine; et qui, par la négation de Tz/n/re de personne, rompait le nœud de l'union des deux natures, c'est-à-dire de l'homme avec Dieu.
Nestorius put d'autant moins dévorer la leçon, que lout l'auditoire, s'associant aux intentions de Proclus, I avait fort applaudie. Il se leva donc immédiatement, et ajoutant, selon l'usage et le droit du Métropolitain, quelques paroles à celles de l'orateur, il s'efforça d'insinuer qu'on ne devait pas dire absolument que Dieu ou le Verbe soit né de Marie, ni qu'il soit mort, mais seulement qu'il était uni à celui qui est né et qui est mort.
On voit par là comment s'engagea la lutte. Ce fut sur le terrain delà Maternité divine de Marie professée par le culte qu'on lui rendait. Le Christ né de Marie, et le Verbe né de Dieu, étaient-ils associés seulement, ou bien était-ce le même, né de Dieu dans l'éternité, et de Marie dans le temps? le même. Dieu et homme, ou plutôt Dieu-homme? En un mot, qui résumait et tranchait tout, Dieu était-il né de Marie? Marie était-elle proprement Mère de Dieu ? Ce nom prodigieux , Mère de Dieu, — Theotocos, — devait-on le donner à Marie avec tout l'honneur qu'il réclame? devait-on le lui refuser? — Là était toute la question de l'Incarnation, c'est-à-dire de vie ou de mort du Christianisme dans le monde.
i II. Il
^Sâ LIVRE III, CHAPITRE VI.
L'ennemi avail donc conçu une attaque aussi habile que hardie en ramassant toutes ses forces sur ce seul point. Mais il avait un malheur , le malheur de toute hérésie : celui de venir trop tard ; celui de trouver la place prise par la vérité, et tellement prise et fortifiée qu'il ne put que s'y briser. Le culte doctrinal de Marie, professant et honorant en elle la dignité de Mère de Dieu, était dès lors enraciné dans l'Eglise, ou plutôt l'avait été de tout temps, n'ayant fait que se développer avec l'Église dans le monde. Gonstantinople, patriarcat de Nestorius, était depuis sa fondation, qui remontait à un siècle, la ville de Marie, par la solennelle dédicace que Constantin avait faite de cette capitale de son empire à la Mère du Sauveur, au milieu des Pères de Nicée ', et sous le pontificat de saint Sylvestre, qui érigeait lui-même à Marie , dans le Forum romain, le temple Libéra nos a pœnis, en reconnaissance de la cessation d'une peste par l'intercession de la Vierge *. Plusieurs temples érigés dans le même temps au culte de Marie, dans les Lieux Saints, par l'impératrice Hélène, et dans les Gaules par les évoques qui y implantèrent la foi , témoignaient également de la dévotion séculaire du monde envers la Mère de Dieu, dès que le culte eut la liberté de se produire. Mais la solennité de la fête de Marie, pour laquelle Nestorius lui-même invita saint Proclus à prononcer un discours dans l'église de Gonstantinople , témoigne plus directement encore de quel honneur public la Vierge était dès lors en possession. Le discours de Proclus, que nous avons encore,
» NlCl(PHORE, lit). VII, <np. XLIX.
* Uahomus, p. 32).
LE CONCILE D'ÉPIIÈSE. 183
par les magnifiques éloges de Marie qu'il contient, nous donne la mesure de ce culte. L'orateur débuta ainsi :
« L'attente de celte nombreuse et célèbre assem- « blée, Frères, provoque, en ce jour de fêle, et la « parole et la louange ; et la solennité présente fournil « une heureuse et juste occasion de faire entendre à cet « auditoire d'utiles vérités. C'est la matière, en effet, « de la chasteté même et de la sainteté, autant que de « la juste gloire de la femme, que ce prodige inouï de la « Vierge-Mère. Voici que la terre et la mer honorent « cette Vierge auguste, et, dans leur empressement à la « servir, lui font cortège comme les satellites de sa gran- « deur : celle-ci en courbant ses flots apaisés sous la « nef du navigateur , celle-là en frayant aux pas du « voyageur des routes paisibles. La nature tressaille, « les femmes sont en honneur, la nature humaine mène « des chœurs et chante des hymnes, la Virginité est « glorifiée, la Très-Sainte Mère de Dieu, Marie, nous « réunit tous dans un môme transport...»
Suivent des éloges splendides de Marie, fondés sur cette dignité de Mère de Dieu qui fait d'elle comme l'unique Pont par où Dieu, a communiqué avec les hommes, et qui nous fait adorer le vrai Emmanuel, Dieu même fait homme *.
Tel était le culte de Marie, en face même de Nestorius, et dans son Église.
Mais ce qui fit surtout éclater la profondeur de ce culte dans les âmes et dans les mœurs, ce fut ce qui se passa dans la môme Église, lorsque, à Tinstigation de Nestorius, voulant réparer l'échec qu'il avait reçu de la
* Labbe, Concil. Ephes.fTp. 10-18.
parole de saint Proclus, Dorothée, évêque de Marcianople, osa devant le peuple assemblé proférer ces paroles : « Analhème à celui qui dit que Marie est Mère « de Dieu !» A ce blasphème, tout le peuple jeta un grand cri et s'enfuit de l'Église, où il ne revint plus *.
Ce cri du peuple chrétien, si unanime et si spontané, était le vrai anathème ; car il était vraiment le cri de l'Antiquité, le cri de l'Évangile, le cri du Saint-Esprit, qui, par la voix d'Elisabeth, avait proclamé Marie Mère de Dieu.
Que fut-ce donc à Éphèse, lorsque l'Univers chrétien, soulevé contre Nestorius, l'appela devant ses cent quatre-vingt-dix-huit Évoques assemblés, pour y entendre sa condamnation ! Cette ville , désignée pour la tenue du concile par l'empereur Théodose, et du consentement de Nestorius lui-même qui se flattait d'y prévaloir par ses intrigues, semblait prédestinée à ce grand événement. L'idolâtrie avait eu à Éphèse son temple le plus fameux, le temple de la grande Diane aux multiples mamelles, magnœ Dianœ jnuitimammiœ, mythe impur de je ne sais quelle fausse virginité et de quelle fausse maternité que le céleste mystère de la Yiergc- Mère devait confondre. Le tremblement de terre, parti du pied de la Croix, où la Mère de Jésus était debout, avait renversé celte ville des premières entre toutes les villes d'Asie, au rapport de Pline l'Ancien ^. Saint Paul,
* Dom Ceillier, t. III.
• Maximum Icmn inemorià morinlium cxtitil moins Tibcrii Cn^saris priniMpatii, duodcciia iirl)ibiis \a\:v una iioclc |)i'o>ti'atia : (|uarijni nomiiia siinl Kpliesiii... — » Le plus grand Ir.îmlili'iiuMil do terre de mémoire d'Iioinino arriva bous le r^fjnc do Tibèn-, et renversa en une nuit duiun villes d'Asie : savoir Iriplièsc... h (IM.in. natur., lit). Il, cap. Lxxxiv.)
LE CONCILE D EPUESE. J85
qui avait failli y être immolé à Diane, la convertit à Jésus-Christ , et la laissa à saint Jean, qui la gouverna et y habita avec la Sainte Vierge ', d'où lui est venu le nom moderne Aia-Solouk^ qui veut dire le saint Théologien, et qui est le nom que l'on donnait à saint Jean '^ Enfin, à l'époque du Concile, les reliques du hien-aimé Disciple y étaient gardées comme un trésor, et la Sainte Vierge y avait une grande église sous le nom de Sainte- Marie.
C'est dans ce temple, dont les pierres publiaient la gloire de Marie, que le concile s'assembla. On sait de quels anathémes contre Nestorius, de quelles louanges pour Marie, de quelles acclamations enthousiastes il retentit; et comment toute la ville, tout l'Univers chrétien qui y était représenté, devint un plus grand temple, où Marie, parmi les transports des peuples, fut maintenue dans la possession du culte qu'on avait voulu lui ravir, et qui, par ce solennel triomphe, reçut sa suprême consécration.
Voici comment l'erreur moderne essaye de réduire la portée de ce grand événement.
Après avoir dit que, pour trouver quelqu'un qui se délectât dans la dévotion de la Vierge, il faudrait reculer trois ou quatre siècles après saint Ambroise, l'auteur des Pouvoirs cotistitiUif s de l'Eglise ajoute : « Gela « n'empêche que les Pères n'aient souvent parlé du « grand rôle qu'elle a rempli dans le sauvement du « monde, mais avec la sagesse chrétienne qui les ca-
• Ireneus , lib. III, cap. m. — Ladie, Epistola syiwdica Concil. E plies.
* Douillet, Dictionnaire, au mot Epfiise.
« ractérise. S'il leur arrive, comme à saint Cyrille d'A- « lexandrie , au Concile d'Éplièse , dans une espèce (( d'hymne, de rapporter à Marie ce que Jésus a fait, « c'est évidemment une figure de style fort ordinaire, « où Ton prend l'instrument pour l'ouvrier, et non pas « une doctrine théologique. D'ailleurs saint Cyrille « parle devant les Pères du Concile d'Éphèse, qui vien- « nent de condamner Nestorius refusant à la Vierge le <( titre de Mère de Dieu^ c'est-à-dire niant la Divinité « de Jésus-Christ. Ainsi, célébrer Marie comme Mère « de Dieu, c'est proclamer la Divinité de Jésus-Christ; « dire que par elle les fidèles obtiennent le baptême, « que par elle les Églises ont été fondées, que par elle (.(. l'idolâtrie a été détruite^ que par elle les nations sont « attirées à la pénitence, et le reste, c'est uniquement « dire que Jésus-Christ est Dieu. C'est lui, Fils de Dieu, « que l'orateur glorifie sous le nom de Marie; et en « exaltant ce qu'il appelle les œuvres de Marie, il ne fait « que proclamer divines les œuvres de Jésus-Christ. »
Il est donc vrai que saint Cyrille au Concile d'Éphèse, et tous les Pères qui avaient précédé , avaient sur la Vierge Marie un même sentiment, et que c'était la Sagesse chrétienne qui parlait par leur bouche lorsqu'ils s'écriaient : « Nous vous saluons, ô Marie, Mère « de Dieu, vénérable trésor de tout l'univers, llambeau « qui ne peut s'éteindre, couronne de la virginité, « sceptre de la foi orthodoxe , temple incorruptible , « lieu de Celui qui n'a pas de lieu, par laquelle nous a « été donné Celui (jui est appelé Béni par excellence et a qui est venu au nom du Seigneur. C'est par Vous que « la Trinité est glorifiée, que la Croix est célébrée et
LE CONCILE d'ÉPDÈSE. 187
« adorée par toute la terre ; c'est par Vous que les cieuv c( tressaillent de joie, que les Anges sont réjouis, que « les Démons sont mis en fuite, que le Démon tenta-, « teur est tombé du ciel, que la créature tombée est « mise en sa place ; » et le reste, qui finit par ces mots : « Adorons la Très-Sainte Trinité, en célébrant par nos « bymnes Marie toujours Vierge et son Fils Jésus-Christ « Notre-Seigneur à qui appartient tout honneur et toute « gloire aux siècles des siècles'. » — Cette doctrine est donc celle de la saine et savante Antiquité.
Reste à savoir maintenant si ce n'est là quune fujure de style fort ordinaire où fou prend l'instrument pour l'ouvrier, et non pas une doctrine théologique. C'est bien là la question, en effet, entre TEglise et ceux qui, n'osant pas rompre ouvertement avec l'Antiquité , ont recours à cet expédient et à ce biais pour en éluder la doctrine.
Eprouvons la valeur de leur sentiment.
Que Marie soit ou ne soit pas Mère de Dieu, n'était-ce pas au concile d'Épbèse, entre Nestorius et l'Église, une question de doctrine théologique? — Bien évidemment ; et c'était môme là l'unique objet du concile. — Cette qualité, ce titre de Mère de Dieu, n'était -il qu'wwe f^ure de style dans la pensée de ceux qui l'attribuaient à Marie? — C'est bien là, en effet, ce que prétendait Nestorius; mais voici ce que lui répondait le concile par la bouche de saint Cyrille : « Si l'Incarnation du « Verbe n'est qu'une/?^î/re, si la Vierge n'a pas réelle- « ment enfanté Dieu, le Verbe, sorti de Dieu le Père,
1 Discours de saint Cyrille au Concile d'Éphèse, Iraduclion de Bosâuet. — Laisbe, Concil. Ephes.
« n'a donc pas pris la semence d'Aliraham, ne s'est donc « pas assimilé à ses frères, et ainsi tout ce qui constitue « la cause de notre salut se réduit à néant du moment « qu'on répudie la Maternité divine. Ce point accordé^ « toute notre foi s'évanouit entièrement. La Croix, sau lut et vie du monde, tombe, et tombe avec elle la c( confiance du genre humain '. »
Que si la Maternité divine n'est pas une figure , que si c'est quelque chose en soi que d'être Mère de Dieu, que si c'est une dignité, et une dignité qui surpasse tout entendement, comment aurait-elle été sans honneur, dans la pensée du Concile, ou ce qui est la même chose, sans un honneur proportionnel à son étendue? quelle autre manière même y a-t-il de reconnaître une dignité que de l'honorer? Professer la doctrine, ici, c'est donc rendre l'honneur; et rendre l'honneur, c'est professer la doctrine. Lors donc que saint Cyrille, dans une espèce cVhymne, comme on dit, célèbre si fort Marie, lorsqu'il épuise la langue de la vénération et de la louange pour la glorifier, il ne fait que professer la docirine par le culte, et par un cul le qui, si fervent qu'il soit, est encore inférieur à la doctrine, inférieur à la dignité à-dMère de Dieu qu'elle reconnaît. Toutes ces louanges du Concile n'étaient que des décisions. C'étaient autant de manières d'exprimer la foi et de foudroyer l'erreur.
Il est très-vrai que dans le titre de Mère de Dieu, confirmé et célébré en Marie, c'était le dogme de la divinité de Jésus-Christ qui avait été mis en question et qui triomphait. Cela est très-vrai. Mais pour cela même la dignité de Mère de Dieu devait être exaltée. J'ajoute,
• Ladbe, fonci/. Ephrs., p. Ith.
LE CONCILE D EFDESE. fflB
et c'est ici surtout que je romps avec l'erreur que je combats, qu'elle devrait être exaltée en soi, quoique à cause de Jésus-Christ; et non pas seulement comme une pure manière de professer Jésus-Christ.
L'erreur à ce sujet tient à tout un système que nous avons réfuté déjà dans notre Expositioîi théorique du culte de la Sainte Vierge. Elle consiste à penser que la Divinité qui est en Jésus-Christ, étant évidemment supérieure à toute dignité, même à celle de Mère de Dieu, doit absorber toute gloire et tout honneur, ou ne les permettre qu'en firiure.
Celte doctrine est radicalement antichrétienne, et, en s'autorisant du beau zèle de sauver la gloire de Jésus- Christ de toute usurpation idolâtrique, elle aboutit, même dans ses plus jaloux partisans, à la négation du Christianisme, à l'eflacement de Jésus-Christ, à la véritable idolâtrie.
En effet :
Dire que Jésus-Christ, unique source, assurément, de toutes les gloires que nous révérons dans la Vierge et les Saints, retient à Lui toutes ces gloires sans qu'ils en reçoivent aucun écoulement, c'est nier le Christianisme môme, qui n'est autre chose qu'un écoulement de la grâce et de la gloire dont Jésus- Christ est la source à tous les Anges et à tous les Saints, à commencer par sa Mère qui, la première, en a reçu la plénitude. Le Fils de Dieu est venu faire une œuvre dans le monde; et c'est de cette œuvre qu'il a voulu tirer sa gloire et celle de son Père. Cette œuvre quelle est-elle, si ce n'est de nous élever à la dignité d'enfant de Dieu et de cohéritier de Jésus-Christ, c'est-à-dire au partage de sa gloire? Il a donc mis sa gloire à nous la communiquer. Nous la
refuser les uns aux autres, c'est donc la Lui refuser; c'est anéantir l'œuvre d'où il la tire. Or, en qui cette gloire serail-elie reconnue et révérée, si elle ne l'était dans sa Mère?
Jésus-Christ n'est Chef que parce qu'il a des membres qu'il glorifie et dont le plus éminent est sa Mère. Supprimer l'honneur des membres ou le réduire à n'être qu'une figure, c'est supprimer, c'est réduire à une pure figure l'honneur de Chef.
Sans aucun doute Marie a été l'instrument de Jésus- Christ pour l'accomplissement de cette œuvre d'oii il tire sa gloire ; mais instrument qui, pour cela même, a été d'abord son chef-d'œuvre; à ce point que Luimôme, l'Ouvrier, a voulu en être fait. De sorte qu'à moins de priver Jésus-Christ, de priver Dieu de toute la gloire qu'il s'est proposée dans son œuvre, il faut honorer premièrement ce chef-d'œuvre; l'honorer réellement, c'est-à-dire distinctement, en soi ; à cause môme de son Auteur.
Penser autrement, c'est rompre avec la raison. Ce n'est pas moins rompre avec l'Evangile.
En effet, lorsque l'Archange envoyé de Dieu à Marie la salue Pleine de grâce et Bénie entre toutes les femmes^ n'est-ce là qu'une figure de stylo sous laquelle Jésus- Christ seul est honoré, et Marie, à cause môme de Jésus- Christ, n'est-elle pas honorée réellement, distinctement? Quand Elisabeth, ou plutôt le Saint-Esprit par sa bouche, ajoute à la bénédiction de l'Ange et le Fruit de votre ventre est béni y n'y a-t-il pas là bien évidemment deux objets distincts de bénédiction : Marie bénie et son Fruit béni? Quand Marie elle-mômc proclame que le Tout-Puissant lui a fait de grandes choses et que
LE CONCILE d'ÉPUÈSE. 191
toutes les générations à venir la salueront^ tomme l'Ange et Elisabeth viennent de la saluer, Bienheureuse^ ne sont-ce pas des grandeurs réelles, faites en propre à Marie, fecit mihi? N'est-ce pas un culte personnel dont elle sera l'objet, me dicent? Et n'est-ce pas à cause môme de ce culte, quia, — ex hoc^ — que Marie glorifie le Seigneur? — Voilà la sagesse chrétienne prise à sa source. — Eh bien, c'est avec cette même sagesse et dans ce môme esprit que saint Cyrille et tous les Pères qui l'ont précédé, que le Concile et que l'Église ont préconisé la Vierge Marie, honorant d'autant plus par là Jésus-Christ qu'ils ne renfermaient pas sa gloire en Lui-même, comme s'il eût élé tout le corps dont il a voulu se faire le Chef, mais qu'ils déployaient cette gloire à ses membres, d'où elle lui revient plus magnifiquement.
C'est ce que signifient clairement ces grandes louanges données par saint Cyrille à Marie, et par lesquelles il publiait d'autant plus hautement la divinité de Jésus- Christ, qu'il exaltait Marie à cause qu'elle était sa Mère, la saluant, comme telle, vénérable Trésor de tout l'univers. Flambeau qui ne se peut jamais éteindre, Couronne de la Virginité, Sceptre de la foi orthodoxe. Temple incorruptible, Lieu de Celui qui n'a pas de lieu, par laquelle nous a été don?ié Celui qui est venu au nom du Seigneur... Eloges qui évidemment sont propres à Marie et distincts de ceux de Jésus-Christ autant que le temple est distinct du Dieu qui le consacre, le lieu de Celui qui n'a pas de lieu, et Celui qui est venu de Celle par qui il nous a été donné.
Ce dernier trait commence la série de ceux qui, plus particulièrement, selon la fausse interprétation que je combats, ne seraient qu'une figure où l'instrument
serait pris pour l'ouvrier : « C'est jo»;' vous que la Tri- « nité a été glorifiée, par vous que la Croix a été adorée, « par vous que l'idolâtrie a été détruite, par vous que « les Églises ont été fondées et les nations attirées à la « Pénitence, etc., etc.. y> Eh bien, là môme, il n'est pas vrai que l'instrument soit pris pour l'ouvrier, et il importe au plus haut point de ne pas laisser passer cette équivoque, à la faveur de laquelle tout le système se relèverait.
« A remonter au principe, dit le bon sens théologique « du Père Petau, il est certain que tous les biens qui « ont été départis au genre humain l'ont été par Marie, « autant qu'il est certain qu'elle est vraiment la Mère de « Dieu et du Christ, et que par Lui tous les vrais biens « nous sont acquis. Car on impute d'ordinaire et avec « raison le fruit à l'arbre comme à son principe : et tout « ce que le fruit apporte d'utilité on le rapporte com- « munément à l'arbre. De là l'axiome si souvent em- « ployé dans les écoles des philosophes, que ce qui est « la cause de quelque cause passe pour être aussi la « cause de ce qui a été produit par celle-ci. C'est poura quoi de même que le Christ est pour nous l'origine de « tous les biens, de même la Vierge sa Mère peut jus- « tement être considérée comme étant, à sa manière, la « racine et le principe de ces mêmes biens. De là vient « que les plus anciens et les plus graves Docteurs, après « avoir attribué excellemment le salut à Notre- Seigneur « Jésus-Christ comme au premier Médiateur, le rap- « portent à Marie comme à la cause seconde de ce grand « ouvrage, Médiatrice et Patronne des Chrétiens '. »
' Theolog. dmjmat.de Incariinl., lit». XIV, caj). ix-xi.
LE CONCILE d'ÉPUÈSE. 193
Il est donc vrai, à la lettre, que, par Marie, tout ce que Jésus-Christ a fait a été fait, et cela est vrai doublement. En premier lieu, en effet, Jésus-Christ lui-même, l'Auteur de toutes les merveilles de la grâce dans le monde, est le Fruit de Marie, de son sein, plus que cela, de sa volonté^ de sa foi, à qui le Saint-Esprit lui-même attribue l'accomplissement de tout le Plan chrétien par ces paroles formelles : « Bienheureuse vous qui avez cru^ a parce que tout ce qui vous a été annoncé de la part du « Seigneur s'accomplira '. « Biemieluelsï:, en effet, reprend Calvin lui-même, d'autant quen recevant par foi la Bénédiction qui lui était offerte, elle a ouvert LE chemin a Dieu pour accompliu son œuvre'. — Sur quoi Bossuet : « Je pose pour premier principe ^ que Dieu « ayant résolu dans l'éternité de nous donner Jésus- « Christ par l'entremise de Marie, il ne se contente pas « de se servir d'elle comme d'un simple instrument pour « ce glorieux ministère; il ne veut pas qu'elle soit un « simple canal d'une telle grâce, mais un instrument « voLONTAmE qui contribue à ce grand ouvrage, non- « seulement par ses excellentes dispositions, mais encore « par un mouvement de sa volonté *. »
Est-ce formel ?
En second lieu, Marie n'a pas eu seulement celte part active une fois, dans la production de Jésus-Christ, elle a eu, elle a cette môme part constamment dans la production du Christianisme, dans la formation de l'Église, dans la conversion du monde , dans la naissance des fidèles qui se succéderont, et dans la dispensation de
1 Lup, 1, 45.
' Comment, sur l'harmon. êvaugél., p. 21.
' Premier sermon pour le jour de la Nativité.
toutes les grâces qui auront cours dans le monde, — Gomment cela? — Parce que, dit Bossuet, «Dieu ayant « une fois voulu que la volonté de la Sainte Vierge « coopérât efficacement à donner Jésus-Christ aux a hommes, ce premier décret ne se change plus, et a TOUJOURS nous recevons Jésus-Christ par l'entremise « de sa charité*. » Doctrine que Bossuet, nous l'avons vu, n'a fait que puiser dans les Pères, qui professent tous avec saint Augustin, que Marie n'est pas seulement mère du Chef selon la chair par la coopération de sa foi, mais qu'elle est aussi pleinement la Mère des membres selon l'esprit, parce quelle coopère par sa charité à la naissance des fidèles dans l'Eglise.
a C'est sur ce solide fondement., dit expressément « Bossuet (et non pas sur une simple figure de style., « comme le prétendent les détracteurs du culte de Ma- « rie), que sont appuyés tous les éloges que l'Église a « toujours décernés à la Sainte Vierge et dont on peut « voir un modèle dans le concile d'Éphèse'' ? »
La question nous parait maintenant vidée. Elle l'est à l'honneur de Marie et de tous les chrétiens dont la cause est identifiée à la sienne, comme nous l'avons vu dans notre Exposition théorique. Elle ne l'est pas moins à la gloire de Dieu et à la confusion, non - seulement de l'impiété, mais de l'idolâtrie.
Oui, de l'idobltrie; car, chose remarquable, tous ces systèmes qui se couvrent du beau rôle de venger la gloire de Dieu et de Jésus-Christ, et qui nous accusent de Marianisme et de Marioldtrie, conduisent droit à
1 Qiialrièmo SRrinun pour lu lùlu du l'Aiiiioncialion. • Avfrlisiement sur les Litanies de /o Sainte Vierge,
LE CO.NCILE d'ÉPHÈSE. 195
l'Idolâtrie. C'est de Tidolâtrlej eu ellet, de prendre r instrument pour rouvrier, comme ils voudraient qu'on l'eût fait au concile d'Éphèse; car c'est prendre la créature pour le Créateur. La doctrine janséniste, comme la grande hérésie dont elle est une filiation, aboutit à la déilicalion de l'individu par son absorption en Dieu, au Panthéisme, et à toutes ces doctrines humanitaires qui en sortent comme du puits de l'abîme. Nous évitons précisément cet abîme en distinguant Marie de Jésus- Christ, et avec Marie tous les Saints et toutes les créatures, par l'honneur môme que nous leur rendons ; honneur qui, si grand qu'il soit, non-seulement ne peut jamais faire ombrage à la Divinité, mais la glorifie d'autant plus qu'il est plus grand, puisque nous honorons en eux ses serviteurs, les œuvres de sa grâce, et les hérauts de sa gloire. Nous ne publions Marie Bienheureuse que parce que Dieu a regardé /« bassesse de sa servante, que parce qu'il lui a fait de grandes choses, que parce qu'elle glorifie le Seigneur.
« Adorons donc la Très-Sainte Trinité, » conclut la ip-ande voix du concile d'Éphèse ; — en quoi faisant ? — jn en célébrant, par nos hymnes, Marie toujours Vierge « et son Fils Jésus-Christ Notre-Soigneur. » Non pas uniquement Jésus-Christ; mais aussi (et) Marie : et même d'abord Marie, puis Jésus-Christ. — Et pourquoi ? n'est-ce pas là une interversion fâcheuse et qui trahit le Marianisme^. — Gardons-nous de le croire, et admirons, au contraire, l'exactitude et la sagesse de la ioclrine dans les transports mêmes qu'elle inspire. Il y a là un grand enseignement, que le Saint-Esprit avait déjà donné dans l'Évangile par la bouche d'Elisabeth disant à Marie : a Vous êtes Bénie entre toutes les femmes,
« ET LE Fruit de votre ventre est Béni, » et que le môme esprit de vérité inspire au Concile comme la conclusion doctrinale de la grande vérité qui venait de triompher, à savoir, que c'est Marie qui nous introduit auprès de Jésus-Christ, comme c'est Marie qui a introduit Jésus-Christ auprès de nous ; que c'est Marie qui le manifeste et qui le reflète par la gloire même qu'elle en reçoit; que c'est Marie Mère de Dieu, qui démontre Jésus-Christ Dieu.
M. Bordas-Demoulin en convient : « Saint Cyrille, dit- « il, parle devant les Pères du Concile d'Éphèse, qui vienc( nent de condamner Nestorius refusant à la Vierge le « titre de Mère de Dieu, c'est-à-dire niant la Divinité de « Jésus-Christ. Ainsi, célébrer Marie comme Mère de « Dieu, c'est proclamer la Divinité de Jésus-Christ K »
Nous sommes d'accord. Reste la conclusion à tirer. Donc Jîe pas célébrer Marie, s'ofïcnser de son culte, le dénigrer et le diminuer, c'est... ne pas professer laDinité de Jésus-Christ; c'est s'engager sur les traces de Nestorius, et se rendre très-suspect de son hérésie.
L'erreur, rompant ouvertement ici avec la raison, conclut tout le contraire; elle se pose môme comme la gardienne du Christianisme contre le Marianisme, qu'elle nous accuse de vouloir lui suhstituer.
Mais, 6 logique vengeresse de la Vérité ! ù confirmalion exemplaire de la Doctrine ! écoutez :
« Dn appelle Marie Mère de Dieu. // le faut bien, « puisque Jésus-Christ est Dieu. Mais s'ensuit-il qu'elle « soit sa mère, en tant qu'il est Dieu? Non sans doule. (( Elle n'est sa mère qu'en tant qu'il est homme. Elle
' Dc< Pottvoin constitutifs de l'Eglise, p. K3.
LE CONCILE d'ÉI'UESE. 197
« seule, poui" sa part de femme, contribue à le former « par généralion. Le Père ou le Saint-Esprit, qui est la (( vertu du Père, n'y interviennent que par création, « comme ils n'interviennent que par création pour le « produire chaque fois que le pontife consacre; comme « ils n'interviennent que par création pour produire le « premier homme. Du même coup qu'ils concourent à « former son humanité en créant, ils fondent^ ils ideti- « tifîent LA PEusoNNE nuMAiNE avec la personne divine, « qui seule reste, et unit les deux natures divine et hu- « maine ', »
Est-ce Nestorius, est-ce M. Bordas-Demoulin qui a écrit ces lignes? Ce qui est clair, c'est qu'elles expriment le Nestorianisrae : la dualité de personne en Jésus- (]hrisl; la négation de Dieu Fils de Marie.
Voilà le dernier mot des attaques dirigées contre les prétendus excès du culte de Marie, même lorsqu'elles se couvrent du zèle de l'honneur de Jésus-Christ, même lorsque ce zèle est sincère, quand il n'est pas soumis, quand il veut être plus sage et plus jaloux que l'Église.
Grande et triste leçon qui, par ce déplorable écart d'un philosophe d'ailleurs chrétien , doit prouver à tous que le culte de la Mère de Dieu importe en tout temps au culte de son divin Fils, et qu'en tout temps se vérifie cet(e louange composée par le Concile d'Éphèse, et résumant l'histoire du Christianisme qui y triompha : Gaude, Maria Virgo^ cunctas hœreses sola interemisti in imiverso mimdo!
1 Des Pouvoirs constididfs de l'Eglise, p. 69.
198 LIVRE m, CHAPITRE VII.