CULTE DE MARIE DEPUIS LE CONCILE D'ÉPHÈSE
Cependant la Vierge justifiait elle-même son culte en y répondant par d'éclatantes marques de sa maternelle puissance. A Constantinople et à Rome elle faisait cesser soudain une peste dont la longue dévastation menaçait d'engloutir la ileur de Thumanité. A Rome surtout, la Papauté, dans un de ses plus augustes représentants, saint Grégoire le Grand, faisait, à la face de l'univers, l'expérience de la céleste protection de Marie, et en éprouvant ses bienfaits, lui vouait de nouveaux honneurs. Au plus fort de la contagion, le Vicaire de Jésus- Christ, toute la population se traînant sur ses pas, fait processionnellement le tour de la ville au chant invocateur des Litanies^ instituées pour la première fois à ce dessein, et portant dans ses mains l'image de la Vierge attribuée au pinceau de saint Luc. Le prodige, sollicité par une confiance si suppliante, ne se fit pas longtemps attendre et n'éclata pas à demi : l'infection de l'air se dissipait sur les pas de saint Grégoire, comme si elle eût fui devant l'image de Celle qui a désinfecté le monde du péché. En même temps le Regina cœli lœtare était entonné du haut du ciel par un Ange, et l'Église de la terre, par la bouche de son Pontife, y joignait Tinvocation qui termine cette Antiemie, qu'elle n'a cessé depuis lors de chanter. Puis, sur le môle d'Adrien appelé depuis Châtemi Saint- Ange^ l'Ange exécuteur de la colère céleste apparaissait remettant Tépée dévastatrice dans le fourreau, comme il a été leprésenté depuis. Cet événement, trop considérable et trop public pour avoir pu être supposé, nous est raconté par les historiens les plus grades et les plus savants, notamment par le Mahillon de l'Italie, Charles Sigonius '.
* De Regno Italix, lib. I.
Saint Grégoire était bien fait, d'ailleurs, pour être l'intercesseur auprès de Marie, et par Marie auprès de Dieu, de ce grand acte de clémence, lui dont la piété envers la Mère de Dieu s'exhalait par ce beau panégyrique : « C'est assurément de la Bienheureuse Yierge « qu'Isaïe a parlé lorsqu'il a dit qu'il y aurait une mon- « tagne de la maison du Seigneur dont les fondements « seraient assis sur la cime des plus saintes montagnes, a Elle qui a surpassé par la dignité de son élection la « hauteur de toutes les créatures les plus chéries et les « plus favorisées de Dieu. N'est-ce pas, en effet, une « Montagne bien élevée que Marie, puisque, pour avoir «( l'honneur de concevoir le Verbe éternel, elle a dû « pousser la grandeur de ses mérites par delà tous les « chœurs des Anges, jusqu'au trône même de la Divi- « nlté'?))
Mais Marie ne se montrait pas mère seulement par les effets : elle intervenait en attestant sa vie et sa présence dans l'Église par des apparitions figuratives ou personnelles qui , déchirant le voile de l'invisible derrière lequel elle ne cessait d'agir, récompensaient la tldélilé des siens et enflammaient leur confiance. C'est ce que nous avons vu déjà au troisième siècle dans l'apparition de la Vierge à saint Grégoire le Thaumaturge. C'est ce qui eut lieu au septième siècle, dans une pareille apparition à saint Ildcfonse, archevêque de Tolède. Les historiens de la vie de ce grand Saint et la tradition de toute l'Espagne racontent, qu'en reconnaissance du zèle éloquent avec lequel Ildefonse avait, dans des écrits qui nous sont restés, défendu
1 lu libros Regum, I, cap. ].
CULTE DE MARIE DEPUIS LE CONCILE D'ÉrilÈSF. 213
la virginité de Marie contre une hérésie renouvelée d'Helvidius, un jour du 18 décembre, auquel toute l'Espagne célébrait le Message de l'Ange Gabriel à Marie, celte Vierge Sainte apparut environnée d'Esprits célestes à son panégyriste, portant dans ses mains le livre même qu'il lui avait consacré, cl lui fit don, en retour, d'une chasuble éclatante de blancheur. Une fête commémoralive de ce prodige fut instituée au quatorzième siècle par un concile de Tolède ; la Faculté de théologie de Paris, au seizième siècle, faisait reposer sur cet événement la doctrine que les âmes peuvent , par la permission divine, venir visiter les vivants; et la Sorbonne l'avait fait représenter sur les vitraux de son église.
Mais ici notre rôle d'historien court grand risque de discrédit auprès de certains esprits, je ne dis pas déistes ou athées, mais chrétiens protestants, et même catholiques. Et comme nous aurons nombre d'autres faitsmerveilleuxà relater dans ce rapide exposé de la vie de Marie dans l'Eglise, nous sentons le besoin de nous expliquer sur un système de déni de croyance à ces faits dont le résultat serait de nous faire perdre aux yeux de ses partisans la dignité d'un homme sensé , et encore plus d'un philosophe chrétien; dignité qui nous est nécessaire pour l'honneur de notre sujet, et à laquelle nous tenons pour notre honneur propre.
Ce sujet vaut la peine que nous suspendions notre exposition historique par une courte dissertation, et que nous lui ouvrions à cet effet un chapitre.
GHAPITIIE YIII
I. — Il faut convenir de l'embarras légitime où se trouvent les âmes les mieux intentionnées, à la vue des faits merveilleux dont sont tissus les récits de la Yierge et des Saints, alors que plusieurs de ces faits paraissent inadmissibles, etqueleur mélangeavec d'autres plus croyables, sans critérium certain pour dégager l'iiistoire de la légende, tient l'esprit en suspens sur l'ensemble de ces manifestations du monde surnaturel.
Deux dispositions se disputent alors l'esprit : la simplicité qui croit lout, la présomption qui rejette tout.
Entre ces deux dispositions, il y a le droit ou même k devoir de la critique.
Ce droit s'étend à lout, même, en un sens, aux miracles évangéliques, ainsi qu'à tous les autres fonderaenli historiques de la Religion ; notre soumission devant étn toujours raisonnable. De là toutes les apologétiques e démonstrations par lesquelles la Religion provoque ellemême la critique. Seulement, il y a cette dilïérenc( entre les miracles consignés dans les Écritures et ccu> qui sont survenus depuis, (^ue les premiers ont poui eux la double garantie de l'histoire et de l'inspiration et qu'ils s'imposent en inémc temps à notre raison et ;
notre foi, comme les titres primordiaux de la Révélation divine inclus sous le sceau de TEsprit-Saint; tandis que les seconds n'ont qu'un caractère purement historique, qui permet la négation, le doute ou la confiance, selon le degré de crédibilité que la critique individuelle leur reconnaît.
Mais la critique a ses obligations autant que ses droits, et la première de toutes est de s'assurer du principe, et, pour ainsi dire, de la philosophie dont elle doit s'inspirer. Une critique sans philosophie et sans principe, ou qui procéderait d'un faux principe, ne pourrait que s'égarer au hasard ou à coup sûr.
La première chose à déterminer en cette matière, sauf à discerner ensuite ses modes d'applications, c'est donc le principe d'où doit procéder la critique, la disposition dont elle doit s'inspirer.
La disposition qui prévaut aujourd'hui dans grand nombre d'âmes, je ne dis pas rationalistes, mais chrétiennes, c'est de croire presque exclusivement aux miracles de l'Évangile, et de professer une grande rigueur, pour ne pas dire un parti pris de négation, à l'égard de tous les autres miracles qui appartiennent à la simple histoire de l'Église et de la Religion. C'est de réputer incroyable, en matière de miracle, tout ce qui n'est pas article de foi.
• Je n'hésite pas à dire que c'est là une faiblesse contraire à l'essence de la foi, et désavouée par la raison.
Elle est contraire en effet à l'essence de la foi cette disposition qui en porte à si grand'peine le joug qu'elle a hâte de le jeter aussitôt qu'elle en est libre, et qui, se vengeant en quelque sorte de la nécessité de croire ce qui est d'obligation sur ce qui ne l'est pas, se donne le
plaisir de l'incrédulité en sûreté de conscience. C'est une foi de contrainte et non d'amour, une foi de mercenaire et non de fidèle; et l'on croit mal ce qu'il faut absolument croire, quand on ne veut rien croire au delà. Car enfin, pour bien croire aux prodiges de l'amour divin, il faut croire à cet amour même. Que si vous croyez à cet amour, pourquoi douter si fort de ce qui en est le témoignage? Pourquoi l'emprisonner dans un cercle officiel au delà duquel vous lui échappez ? Pourquoi le tenir à dislance, et ne pas lui permettre d'entrer avec l'homme dans un commerce de communications et de prodiges?... Cette disposition écarte ces prodiges, et vous avez raison, en ce qui vous touche, de ne pas y croire. Mais où votre erreur devient téméraire, c'est quand vous généralisez ce qui ne vous est que personnel, et que vous réduisez systématiquement la puissance de Dieu à votre suffisance et son amour à vofic rései've. A ce compte, les miracles mêmes que vous éles obligé de croire ne se seraient jamais accomplis, puisque ces miracles, qui ont déterminé la foi du monde, ont été déterminés eux-mêmes par la foi volontaire de ceux qui en ont été l'objet, et pour qui ils n'étaient pas encore article de foi. C'est ce qu'exprimait celte parole du Sauveur, qui était comme le considérant de chacun de ses miracles : Soijez guéri, votre foi ^ ou même votre confiance, fiducia, vom a sauvé. Le premier et le plus grand miracle de la Religion, l'Incarnalion du Verbe, .s'est ainsi opéré par la foi volontaire de Marie à une ap- ])arilion, l'apparition de l'Ange et son incroyable message. Plus lard, ((uand ce Verbe incarné ouvrit le cours de SCS pro(lig<!s par le miracle de Cana, c'est encore à la foi héroïque de sa Sainte Mère qu'il céda, foi volontaire
et spontanée jusqu'à l'importunité. Les prodiges dont la croyance est obligatoire, sont donc eux-mêmes le fruit d'une croyance facultative pareille à celle à laquelle vous vous refusez. D'où suit que, par ce refus systématique, vous allez virtuellement contre le principe qui a fait ce que vous croyez.
Ce principe, c'est l'amour : l'amour de Dieu, capable de tout faire pour l'homme; l'amour de l'homme, capa-* ble de tout croire de Dieu.
L'amour ne doute de rien, parce qu'il est capable de tout. « Il tente plus qu'il ne peut, dit très-bien l'auteur « de Vlmitation, il ne s'inquiète pas de l'impossible, « parce qu'il croit tout possible et tout permis. Il ne « connaît point de bornes ; mais il s'emporte au delà de « toutes bornes. » Tout amant ferait des miracles s'il le pouvait. Qu'est-ce donc du suprême Amour identique à la Toute-Puissance! Le miracle, considéré en soi, est donc probable dans l'ordre de l'Amour divin. Pour y croire, il faut croire à cet amour, et pour cela il faut aimer. Celui qui n'aime point, dit le Disciple bienaimé, ne connaît j)oint Dieu; car Dieu est amour \ Et celui qui aime croit à l'amour qu'il ressent,, et à ses miracles.
C'est ce que déduit, avec son sens et sa grâce ordinaires, saint François de Sales, dans un des chapitres de son Traué de l'Amour de Dieu, intitulé : Histoire merveilleuse du trespas d'un gentilhomme qui mourut d'amour sur le înont Olivet.
■ ((. J'ay trouvé une histoire, dit cet aimable Saint, lace quelle, pour estre extrêmement admirable, n'en est
* Jean, épU. 1, ch. iv, 8.
t II. la
218 LI\RE m, CHAPITRE VIII.
« que plus croyable aux amants sacrés, puisque, comme « dit le saint Apôtre, la Chanté croit très-volontiers « toutes choses'... surtout quand ce sont choses qui « exaltent et magnifient l'amour de Dieu envers^ les (( hommes, ou l'amour des hommes envers Dieu; d'au- « tant que la Charité, qui est reyne souveraine des ver- « tus, se plaist, à la façon des princes, es choses qui « servent à la gloire de son empire et don.ination. Et « bien que le récit que je veux faire ne soit ny tant publié c( ny si bien témoigné comme la grandeur de la mcr- « veille qu'il contient le requerrait, il ne perd pas pour « cela sa vérité; car, comme dit excellemment saint Au- « gustin, à peine sçait-on les miracles, pour magnifi- « ques qu'ils soient, au lieu mesme où ils se font; et « encore que ceux qui les ont vus les racontent, on a « peine de les croire; mais ils ne laissent pas pour « cela d'eslre véritables ; et en matière de Religion , (( les âmes bien faites ont plus de suavité à croire les c( choses ésquelles il y a plus de dillicullé cl d'admira-
« tion. » Il
Tel est le principe et comme la philosophie de la critique cnmalière de miracles; telle est la disposition qu'il faut y apporter. Cela ne fait pas croire sans critique, mais cela fait croire selon la critique qui convient mi sujet; et sans laquelle on n'évite la crédulité, que pour tomber dans cette fausse finesse du paysan qui, pour ne pas ôtue dupe, se fait un principe d'incrédidilé obstinée aux merveilles de la science, jusqu'à refuser de les voir de peur de les admettre, tandis qu'il donne toute saconliance aux sorciers.
« 1 ad Cor. xiii, 7.
ÉTUDE SUR LA CllÉDlBILITÉ AUX MIRACLES. ^lU
IL — Cette incrédulité s'est posée de nos jours avec éclat, par la plume d'un écrivain qui se donne le privilège de mettre son autorité à la place de la raison. « Le « premier principe de la critique, a dit M. Renan, est « que le miracle n'a point de place dans le tissu des c( choses humaines, pas plus que dans les faits de la « nature. »
Il faut être bien à bout de raison contre la foi, pour se donner de telles licences! Émettre une proposition sans autre fondement que son assertion (comme celle que le miracle iCa point de place dans le tissu des choses humaines)^ c'est ce que, jusqu'à nos jours, on a appelé un préjugé. — Ne pas admettre l'examen des faits qui peuvent éclairer la raison sur la valeur de ce préjugé, le soustraire à la critique, c'est avoir un parti pris d'aveuglement; c'est se permettre avec luxe la faiblesse qu'on déplore dans les autres. — Mais le comble de la licence, c'est de poser ainsi le préjugé comme premier principe, de quoi? de la ci^itique même; c'est-à-dire de cette science dont le propre, comme l'étymologie du mot l'indique, est àe juger.
Un tel excès est un aveu de la vérité qu'on veut nier, n trahit la peur du miracle par les précautions qu'on prend contre le fait. Quel hommage, en effet, rendu à l'existence d'une vérité, que de ne pouvoir la nier sans poser un éteignoir sur la lumière! Quelle est la vérité, quelle est la science au monde qui pourrait subsister avec cette méthode expéditive que le premier principe de la critique est de décréter que cette vérité ou celte science n'existe pas? et la critique ellemême ne tombe-t-elle pas la première sous le coup de cette méthode, sans qu'il lui reste la ressource de
réclamer, puisque c'est en son propre nom qu'on l'immole'?
M. Renan croit n'avoir affaire qu'aux bonnes âmes, et il ne leur épargne pas la pitié. Voici une leçon qui lui arrive d'un tout autre côté : |
« C'est une sotte présomption, dit Montaigne, d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraysemblable : qui est un vice ordinaire de ceulx qui pensent avoir quelque sufïisance oultre la commune. Condamner ainsi résolument une cbose pour fausse et impossible, c'est se donner l'avantage d'avoir dans la tête les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de notre nature; et il n'y a point de plus notable folie au monde que les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance. Quand nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques de saint Hilaire, passe; son crédit n'est pas assez grand pour nous ôter la licence d'y contredire : mais de condamner d'un train de pareilles bistoires, me semble singulière impudence... C'est une bardiesse dangereuse et de conséquence, oultre l'absurde témérité qu'elle traisne quant et soy, de mespriser ce que nous ne concevons pas : car après que, selon votre bel entendement vous avez estably les limites de la vérité et delà mensonge, et qu'il se trouve que vous avez nécessairement à croire des cboscs où il y a encore plus
1 La mélliode hanclianle, sou» des formes plnoldos, do M. Wounn ot de son <îcoln, esl en dialeclii]iie (•<! que la nHoInlion v»l en politique. C'est la r<^voliilion pa»«t^c dan» les proci'dtVs de l'cspril. l.n Criliquo est le Iribunul r.^volulionnalre : l;i Uelifçion l'sl mise hors la loi; et la loi des suspects esl appliquée à la liaison, coniiiio éliint d'intelligence atee la Fol.
« d'estrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous êtes (( déjà obligé de les abandonner*. »
Ce baut bon sens s'adresse à tous ceux qui nient le miracle, soit en dedans, soit en deborsde l'Évangile; et c'est même plus particulièrement à ce dernier ordre d'incrédulité que sadresse Montaigne.
L'axiome de M. Renan soulève la répulsion de tous ceux qui n'ont pas abjuré la foi à l'Évangile et à l'ordre surnaturel : et cependant ils l'autorisent eux-mêmes s'ils bornent systématiquement leur foi aux miracles de l'Évangile ; car ils partent comme lui du préjugé que le miracle ri a point de place dans le tissu des choses humaines. Seulement ils appliquent ce préjugé en dehors de l'Évangile, au lieu que M. Renan, plus logique, l'applique en dedans comme en dehors. Ils raccourcissent le bras de Dieu, et M. Renan le lie.
Montaigne leur a parlé tout à l'heure au nom de la raison : qu'ils écoutent maintenant Rourdaloue parlant au nom de la conscience :
« Je sais qu'il y a de ces esprits mondains et préten- (( dus forts, qui, par la plus bizarre conduite, veulent c( des miracles pour croire, et ne veulent croire nul ce miracle; qui, pour éviter un excès, donnent dans un « autre beaucoup plus dangereux, c'est-à-dire, qui, « pour ne se laisser pas entraîner aux erreurs popu- <( laires par une crédulité trop facile, s'obstinent contre « les faits les plus avérés par une incrédulité opiniâtre; « qui ne reconnaissent ni les miracles des premiers tt siècles, parce qu'ils sont trop éloignés d'eux, ni ceux de ces derniers siècles, parce qu'ils sont trop près
[* Essais, liv. III, chap. xi, Des Boiteux.
(Veux, comme si de nos jours le bras de Dieu s'était raccourci; qui néanmoins voudraient d'ailleurs réduire tout au témoignage de leurs yeux, comme s'il n'y avait rien de croyable dans le monde que ce qu'ils ont vu ou ce qu'ils voient ; comme si Dieu, pour les convaincre, devait faire sans cesse de nouveaux prodiges; comme s'il fallait, à un esprif droit et sage, d'autres preuves qu'une tradition commune et appuyée sur la parole de tant de témoins. Non, mes chers auditeurs, ne nous piquons point de cette prudence profane, si contraire à la docilité chrétienne; ne croyons pas sans raison à tout esprit, l'Apôtre nous en a avertis, et c'est l'avis que je vous donne moi-même; mais aussi, sans raison, ne nous faisons pas une maxime générale de contredire tout ce qui ne se trouve pas conforme à nos vues, et qui nous paraît hors des voies ordinaires. Quand donc on nous parle de ces merveilles qui ne purent avoir d'autre principe que la toutepuissance de Dieu, adorons la vertu divine qui opère de telles œuvres, et rendons à la vérité reconnue et si solidement prouvée l'humble et le juste hommage de notre soumission'. »
IJI. — De ce qui précède que faut-il conclure? une chose bien simple, c'est que nous sommes placés en face des miracles postérieurs à l'Évangile, dans la mémo situation qu'en face de tous les autres faits historiques, et que nous devons les éprouver de la môme fa^on : de telle sorte que là où ils nous pai-aisscnt siiflisammcnt établis, nous devons les admettre sans plus de diriiculté;
• Sermon pour la fCle de Nolrc-Dame des Anges.
OU môme avec une inclination plus déclarée pour ces témoignages de la puissance et de la bonlé du Dieu que nous adorons; c'est que nous devons être plus préoccupés de la crainte de refuser notre croyance à de vrais miracles que de celle d'en admettre de douteux ou même de faux; parce que, même dans ceux-ci, nous croyons, en principe, à quelque chose qui est inconteslaltlenient et grandement vrai : la toute-puissance et l'amour de Dieu, que dénient implicitement ceux qui ne croient pas aux miracles.
Outre les règles générales de la critique historique, l'Église a à son usage, pour les procès de la canonisation des Saints et la constatation des miracJes qui en sont les titres, une critique dont la rigneur, si elle était appliquée à l'histoire, y ferait justice de bien des faits que nous croyons sans difticullé, et sur lesquels nous basons nos convictions et nos opinions les plus arrêtées et les plus reçues'. En dehors de celte épreuve, il y a nombre d'autres miracles auxquels on n'a pas eu lieu de l'appliquer, et qui restent livrés à notre appréciation, sous
1 Un genlilUomme anglais, protestant, étant à Rome, un pri'lal avec lequel il était li>: lui donna à lire un procès-verbal qui contenait la preuve de plusieurs miracles. Après l'avoir lu avec beaucoup d'attention, il dit en le rendant : « Si tous les miracles qu'on reçoit dans « l'Église romaine étaient établis sur des preuves aussi évidentes que « ceux-ci, nous n'aurions aucune peine à y souscrire. — Eh bien, ré- « pondit le prJlat, de tous ces miracles qui vous paraissent avérés, « aucun n'a été admis par la congrégation des Rites, parce qu'on ne « les a pas crus suirisammcnt prouvés. » Le protestant, élonné de cette réponse, avoua qu'il n'y avait qu'une aveugle prévention qui put comballrc la canonisation des Saints, et qu'il ne se serait jamais figuré que l'attention de TÉglise romaine allât si loin dans l'examen qu'elle fait des miracles.
22 i LIVRE III, CUAPITRE \III.
la responsabilité de notre raison et de notre foi. Un seul critérium est indiqué par les Docteurs pour signaler les faux miracles; il consiste dans ces trois caractères : la fréquence, le caractère propre du miracle étant d'être insolite et ardu, selon l'expression de saint Thomas; Xinutilité, lorsque le miracle n'a pas de raison d'être dans la manifestation de la vérité ou de la sainteté; enfin le défaut d'autorité dans les historiens et les témoins.
Telle est la critique en matière de miracle. Par ce dernier caractère, elle rentre dans la critique générale el ordinaire, sauf le principe dont elle doit s'inspirer, comme nous l'avons établi ci-dessus, à savoir la présomption, non de tel miracle, mais diuniracle^ pris en soi, comme chose qui exalte et magnifie V amour de Dieu envers les hommes ou V amour des hommes envers Dieti, selon le beau sentiment de saint François de Sales.
Avons-nous réussi à convaincre le lecteur de celte belle et solide vérité? nous n'osons pas encore nous en flatter; et nous sentons en lui des dilRcultés que nous devons exposer et discuter en toute sincérité, pour l'entière satisfaction de son esprit et l'acquit de notre tiiche.