CHAPITRE IX
TABLEAU HISTORIQUE DU CULTE DE LA SaINTE VlERGE DEPUIS LE SEPTIÈME SIÈCLE jusqu'à nos JOURS. — CONCLUSION.
Nous venons d'allumer, au double flambeau de la raison et de la foi, comme un fanal, à l'aide duquel chacun pourra se diriger dans l'histoire des merveilles du culte de la Sainte Vierge.
Les raconter nous-mcme, serait une tûche impossible et inutile à notre point de vue, comme nous l'avons expliqué plus haut. Nous allons nous borner à en montrer comme le panorama.
Si nous nous plaçons sur une hauteur pour embrasser le cours général de ce culte, nous serons saisis d'admiration en voyant son déploiement continu à travers les âges. Sans rien perdre, sans rien changer des richesses dont l'ont doté les siècles primitifs, il en acquiert incessamment de nouvelles. Le temps, qui enlève toujours ce qu'il apporte, perd ici ce caractère universel de succession. Il ne peut ni diminuer ce culte, ni même le borner, il ne peut que le faire croître. C'est un fait nonseulement permanent, mais toujours croissant dans le monde, et par conséquent toujours vivant. Il n'y a que ce qui vit réellement qui demeure, il n'y a que ce qui vit qui grandit; et vivre ainsi dans un monde où tout succombe, ne peut provenir que de Dieu.
»0n peut dire, sans crainte de se tromper, que tout
ce qu'il y a eu de grand, de saint, de fort, de fécond, de créateur et de civilisateur dans le monde chrétien, s'est inspiré de la dévotion à Marie, et lui a fait hommage dé son action et de son éclat. L'histoire du culte de Marie est facile à indiquer autant que difficile à traiter : c'est l'histoire entière de l'Église et de Thiimanité.
Les deux grands foyers qui, au septième siècle, rayonnaient dans le monde, Rome et Gonstantinople, étaient des foyers de dévotion à Marie.
Chaque Pape, en passant sur le siège de Rome, en consacrait quelque monument en le dédiant à Marie, e( plaçait la ville éternelle et les destinées de TÉglise sous son puissant Patronage, par de nouvelles formes de prières et de nouveaux honneurs. Ainsi Boniface IV consacrait à la Mère de Dieu et à la mémoire des Martyrs ce Panthéon qui avait résumé toutes les monstruosités de l'idolâtrie universelle, et faisait à Marie l'honneur de ce grand triomphe de son Fils sur les fauv dieux. Jean VII faisait rebâtir avec la plus grande magnificence la basilique de Sainte-Marie-Majeure, incendiée sous Honorius III, y exposait à la vénération universelle l'image de la Sainte Vierge que la tradition attribuait à saint Luc; et pour perpétuer ce témoignage de sa dévotion à la Mère de Dieu, se faisait représenter lui-même dans la basilique de Saint-Pierre, au pied d'un somptueux autel de Marie, dans tout l'éclat du Pontificat suprême, et lui offrant ce temple rebûti avec cette inscription :
Joannes imlignus Episcopus fccit Dcatœ Dei Genitricis servus.
ScrgiuB élevait aussi à Marie le temple de SaintC'Mm'ie
in via lata, sur le lieu même de Ihôtellerie où saint Paul et ses disciples avaient demeuré, et instituait des processions publiques au chant des Litanies de la Vier^^e, pour les fêtes de la Puriûcation, de l'Annonciation et de la Nativité.
Constantinople le disputait à Rome en recours et en dévotion à Marie. [Placée par son fondateur sous la protection spéciale de la Mère de Dieu, dotée par la piété d'Hélène, puis de Justinien, de temples somptueux consacrés à ce culte, elle ne cessait de lui confier ses destinées. Assaillie par les peuples barbares qui l'environnaient, elle les repoussait toujours par des victoires où la Providence avait visiblement une grande part, que la dévotion publique rapportait d'autant plus justement à Marie que Marie elle-même semblait la revendiquer par des signes célestes de protection. Telles étaient les manifestations de la confiance et de la reconnaissance publiques envers Marie dans tous ces grands événements, qu'on peut dire que l'histoire de Constantinople est l'histoire du culte national de lEmpire pour la Mère de Dieu. Ce culte s'exprimait surtout par la vénération publique pour une célèbre image de Marie, appelée Nicopeia, ou Distributrice de la victoire, que les empereurs avaient coutume de prendre avec eux en partant pour les combats, et qui, en temps de paix, était révérée dans la superbe basilique du Phare comme la gardienne de la cité.
Ces barbares eux-mêmes qui l'assiégeaient, et qui devaient finir par la subjuguer à l'heure marquée par la Providence, les Sarrasins, renfermaient dans leur sein un homme des plus grands par l'intelligence, par la science, par liulluence, entre ceux qui ont marqué dans
riîistoire de rhumanité, et qui fut un des plus grands serviteurs et des plus éclatants panégyiistes de Marie. J'ai nommé saint Jean de Damas. Fils d'un vizir et devenu lui-même, à force de lumières et de mérite, grand vizir à la cour des Califes, malgré la foi chrétienne dont il faisait profession et qui lui fit embrasser plus tard la vie religieuse, Jean de Damas initia les Arabes à la philosophie grecque, et appliqua à la scolastique la méthode d'Aristote. L'érudition, la justesse, la force et la précision caractérisent les écrits dogmatiques qu'il nous a laissés, autant que le feu et l'éloquence de l'âme animent ses compositions oratoires. Au jugement de Bellarmin, il surpasse les théologiens qui l'ont précédé, et il a ouvert des routes nouvelles à ceux qui l'ont suivi. Arnaud et même Claude l'appellent le saint Thomas de l'Orient. Cette grande intelligence, soutenue par le caractère le ^ plus noble et les mœurs les plus saintes, se voua d'une "^ manière spéciale au culte de la Mère de Dieu, et lui légua les plus riches inspirations de son génie. Telle était sa dévotion envers elle, que sa main ayant été tranchée par l'ordre du Calife, pour avoir soutenu le culte des images alors proscrit, on raconte que le Saint obtint de la Sainte Vierge que cette main fût miraculeusement rétablie pour continuer à l'employer à la défense de la vérité.
Il est extrêmement remarquable que la civilisation chrétienne menacée dès son berceau, si longtemps cl sur tous les points, par les Inlidèles, ait été constamment sauvée par dessucccès extrêmes, qui toujours cl partout ont été imputés à la protection do la Sainte Vierge. La victoire délinilive de Lépante, au seizième siècle, apparaît sous ce rapport comme le dernier acte d'un grand drame dont
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les nombreuses péripéties se prolongent et se renouvellent clans tous les siècles antérieurs, et présentent toujours le môme caractère.
Ainsi, ce qui avait lieu d'une manière si fréquente et si éclatante à Constantinoplc aux septième et huitième siècles, se produisait également, quoique au sein de mœurs toutes différentes , en Espagne et dans les Gaules. Inondée par l'invasion des Maures, l'Espagne était sur le point de voir s'éteindre jusqu'à la dernière étincelle de foi chrétienne, et n'avait plus pour se relever qu'une poignée de braves retirés dans une misérable grotte de la Gantarabie, sous le commandement de Pelage. Cette grotte, convertie par ces généreux chrétiens en sanctuaire de la Vierge, leur inspire une telle confiance et une telle ardeur, qu'ils fondent sur leurs ennemis et en délivrent l'Espagne. L'Espagne reconnaissante consacra à jamais la grotte de Gavadonga à la Mère de Dieu. En France, l'épée de Roland va se tremper en quelque sorte dans le vœu qu'il en fait à Notre- Dame de Roc-Amadour, et le dernier soupir de ce héros est pour la fondation d'un sanctuaire de la Vierge, dans cette vallée de Roncevaux qui devait retentir à jamais de son chant de guerre contre les ennemis de la Ghrétienté.
L'homme le plus extraordinaire de ce temps par l'intelligence et par la science, et qui était à la cour de Charlemagne ce que saint Jean Damascène était à celle des CaUfes, le célèbre Alcuin, vouait également sa plume à la môme cause et au môme culte. Au titre de liestaurateur des Études^ il joignit celui de Défenseur de la Foi, et il le justifiait excellemment en défendant, avec autant de force que de douceur, la Maternité di-
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vine de Marie contre l'invasion du Nestorianisme appuyé par Félix d'Urgel et par Élipan, et dont la condamnation fut l'objet de plusieurs conciles à Narbonne, î Frioul, à Ratisboime, à Francfort, à Aix-la-Chapelle, e enfin à Rome ' .
Tous les événements profitaient au cuite de Marie comme étant par excellence le culte chrétien et la profession la plus naïve de cette foi qui enfantait le nonveau monde en soutenant l'ancien. Paris assiégé pai les Normands présentait le même spectacle que Constantinople assiégée par les Sarrasins. Dès le commeu cément du siège, la ville s'était placée sous la protec tion de Notre-Dame, dont le temple déjà antiqu( remontait à Childebert. La statue de la Yierge étai promenée processionnellement autour des rempart: pendant la bataille. Les archers l'invoquaient en lan
* Celle hérésie, qui menaça toute la chrélienlé à celte ('poiiue comme on le voit par la niulliplieité et la diversité de ses répressions différait cependant, quant à la forme, de celle de Ncslorius, en ce son qu'on y professait que Jésus-Clirist était bien Dieu et homme toul en semble. Dieu fait liomme, mais pnr adoption; de même que nou sonmies faits enfants de Dieu. Celait renverser tout le Cliristianisme Car, prédsémenl, pour que nous puissions Être faits enfants de Diei par adoption, il faut (pie cette adoption vienne se grelTer sur la »i«lure; sur notre fraternité nuiurvUc avec Jésus-Ciirist. Suivant cclti disposition, le Fils de Dieu devait donc so faire Fils naturel de l'iiounuc et pour cela /'tre fait de Marie. C'est ce qui ressort de cette lumiiH!US( parole de saint Paul : « Dieu a envoyé son VWa, fnitdc la femme, poui <( que nous reçuitsions l'adoption des enfants, et étant enfants, Dieu i « envoyé dans nos cirurs l'Ksprit do son Fils, qui crie Pèro. » Ce trois lignes do saint Paul résument tout. C'est l'histoire et la doclrio( de la Religion tout entit'ïro dans la triple opération successive de Dici Père, Fils et Saint-Esprit s'employaul au salut do l'Iiounne, cl faisan rouler loutc l'économie de ce plan divin sur \jx femme, Marie.
çant leurs traits; l'ennemi la prenait pour but des siens sans pouvoir jamais l'atteindre ; et diaque succès des assiégés était rapporté à Marie par une illumination de toute la ville au moyen de flambeaux de cire blanche en son honneur.
Ces farouches Normands finirent par s'établir en France ; mais In Ciel ne les y reçut qu'à charge d'hommage-lige envers sa Reine, dont ils devinrent, partout où ils se répandirent, les plus généreux et les plus dévots serviteurs. Le premier acte de foi de Rollon, baptisé à Notre-Dame de Rouen, fut de rebâtir ce temple avec la plus grande magnificence, de faire à Notre-Dame de BayeuN. de larges concessions de terres, de doter non moins richement Notre-Dame d'Évreuv ; et jusqu'à sa mort il ne cessa de témoigner ainsi de sa piété envers Madame Sainte Marie. Ses aventurcuv successeurs fondaient partout des sanctuaires à la Sainte Vierge. Du fond de la Fouille, où ils faisaient reculer cinq cent mille Sarrasins devant (^ inq cents lances normandes , Tancrède et Robert Giiiscard envoyaient à l'évéque de Goutances des trésors affectés à la construction de cette féerique cathédrale de Sainte-Marie, qui arracha à Yauban ce cri d'admiration : « Quel est le fou sublime qui a jeté « celte merveille dans les airs ? »
Le grand travail de formation qui fermentait sur tous les points de l'Europe, et dont la foi chrétienne était comme le levain, se produisait universellement par la dévotion à la Sainte Vierge. Ce culte de la pureté et de la douceur, interposé entre la justice du Ciel et les crimes de la terre, agissait par contraste sur la licence et la violence de ces temps babares, en apprivoisait les instincts désordonnés, et en dégageait ce caractère chevale-
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resque qui, consacrant la force à la protection officieuse de la faiblesse et de l'innocence, préludait à l'adoucissement des mœurs et à la justice des lois. La Suède, le Danemark, la Norvège, la Prusse, la Pologne, la Hongrie, sortirent ainsi des ténèbres de la barbarie, sous l'influence d'un culte qui devenait partout national, et qui partout avivait les plus pures inspirations de la conscience.
Des Ordres chevaleresques s'instituèrent pour honorer ce culte en s'honorant de sa profession, et pour en pratiquer les dévotions et les vertus. Ainsi furent fondés l'Ordre de Sainte-Marie de TÉloile, par le pieux, roi Robert ; l'Ordre de Sainte-Marie du Lys, par don Garcia de Navarre ; et l'Ordre des frères hospitaliers de la Sainte Vierge, plus connus sous le nom de chevaliers Teuiouiques, qui contribuèrent si puissamment à la civilisation de l'Allemagne.
Mais ce furent surtout les Ordres religieux qui manifestèrent la fécondité civilisatrice du culte de Marie. De la souche patriarcale de saint Benoît ne tardèrent pas à sortir des jets vigoureux qui tous, dans leurs diverses directions, venaient s'incliner aux pieds de Marie. Il n'en est pas un seul qui ne se soit l'ait gloire de lui appartenir par quelque consécration spéciale. Pour ne parler, quant à présent, que des trois Ordres relativement les plus anciens, l'Ordre de Gîteaux, celui des Gharlreux et celui de Fonlevrault, nous voyons le premier fondé par le bienheureux Alberic, sous le patronage de la Vierge Mère de Dieu. Elle-même, suivant la tradition d'où cet Ordre tire sa noblesse, remil au fondalcur lesconslilufions qui devaient le régir, lui apporla la coule ou robe blanche qui devait en ôlre le vêtement
virginal, et lui promit à jamais sa protection miséricordieuse. On sait par quels travaux et par quelles vertus ce grand Ordre honora et honore encore, après huit siècles, la virginité de Marie, en fécondant et sanctiûant la terre de ses sueurs. — C'est également sous la protection spéciale de Marie que saint Bruno plaça son héroïque fondation, et c'est un sanctuaire de la Sainte Vierge, la chapelle de Casalibus, qui lut le centre autour duquel la Chartreuse tleurit. On rapporte même que le départ prématuré de ce saint fondateur, obéissant à la voi\ d'Urbain II qui l'appelait en Calabre, ayant failli compromettre le succès de son premier établissement en France, cet établissement fut raffermi et prit une nouvelle naissance par le vœu que, sur un avertissement du Ciel, les saints religieux, contractèrent de réciter l'Oflice de la Sainte Vierge tous les jours. — Quant à l'Ordre de Fontevrault, si célèbre par la puissance et la richesse des grands dévouements qu'il inspira pour arracher à la corruption et sanctifier par la pénitence les malheureuses victimes de l'immoralité publique, sa fondation fut due à la touchante pensée de réaliser, dans un ordre dhommes et de femmes, la filiale relation que le Rédempteur mourant établit entre son Disciple bien-aimé et sa sainte Mère , par ce testament suprême : Mère , voilà votre Fils : Fils, voilà votre Mère '. Les célèbres mères-abbesses de Fontevrault , qui furent souvent de royale lignée, honoraient ainsi, par le caractère de leur insti-
* Cet Ordre, qui eomptail près de soixante maisons ou prieurés en France, et qui fiU gouverné ()ar plusieurs princesses de la Maison de Bourbon, n'existe plus. L'abbaye-mère a reçu une declinalion qui n'est pas faite pour consoler de l'ancienne : une maison de correction a remplacé une maison de pénitence.
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tiition, la divine inslilution de Marie Mère du getvre humain.
Cependant l'Europe , qui avait été jusque-là sur la défensive , dans cette lutte gigantesque de la civilisation chrétienne contre la barbarie musulmane , de la Croix contre le Croissant, se disputant les destinées du monde, ne se contenta pas d'avoir refoulé le débordement dans son lit : elle s'arracha elle-même du sien , pour aller délivrer l'Orient de cette puissance infidèle qui menaçait toujours l'Occident. Une pensée religieuse, la délivrance du Saint-Sépulcre d'où s'était levée la Lumière sur le monde, fut le grand ressort d'un intérêt éminemment social et politique. Deux hommes furent surtout alors les organisateurs de ce mouvement européen : Urbain II et Pierre l'Ermite. Or, tous deux, obéissant au sentiment public autant qu'à la dévotion qui les animait, associèrent solennellement la céleste intercession de Marie à la vei*lu de la Croix de son diviii Fils dans cette grande entreprise. Telle fut la signification de la couleur blanche donnée à la croix poi'lée par les Croisés. A la même intention, Urbain II, dans le concile de Clermont, institua la récitation de l'Oflice de la Sainte Vierge pour tous les clercs, d'où celte dévotion gagna les laïques des deux sexes, qui partout appelaient la protection de Marie sur les armes de la Chrétienté. Pierre l'Ermite institua de son côté, pour l'armée qu'il guidait, la pratique plus abrégée de la récitation du Chapelet, laquelle amena celle de VAnr/ehis. Carpoui- que la récitation du Chapelet se fît avec ensemble, on y convoquait les années par le f^on de la cloche au milieu du jour, et ce fut là le i)Yem\or son dr rAuf/clus, qui plus lard fut étendu au commencemenl et à la lin de la journée. On
raconte que tant que les Croisés furent fidèles à ces pieuses invocations à la Vierge, la victoire leur fut fidèle, et qu'elle cessa de l'être quand ils devinrent inlidèles eux-mêmes à cette sainte discipline de la foi, garantie de celle des mœurs.
A cette époque vivait saint Anselme, si grand par la pensée, plus grand encore par la sainteté : alimentant l'une et l'autre au foyer de la dévotion à la Mère du Verbe incarné, dont il défendit et préconisa les privilèges avec une ampleur que nous avons souvent eu lieu d'admirei'. C'est à lui que remonte la première introduction dans l'Occident de la fête de Y Immaculée Conception de Marie, déjà usitée en Orient, et dont quelques esprits trouvent la décision dogmatique prématurée au dix-neuvième siècle.
L'Angleterre, où saint Anselme occupait le siège de Gantorbéry, était alors en proie à la tyrannie de la conquête normande. On sait combien était profonde la haine qui divisait les deux races des oppresseurs et des opprimés. Eli bien, tel était l'empire de la dévotion à Marie, qu'elle triomphait de cette division, et qu'on voyait les deux peuples réunis s'en aller fraternellement, le bourdon à la main, en pèlerinage à Notre- Dame de Kacdecliir et à Notre-Dame de Worcester, où lady Warwick, l'épouse du faiseur de rois, consacrait des vêtements somptueux à l'ornement des autels de la Sainte Vierge.
L'Espagne, déjà riche de nombreux sanctuaires à la Vierge, combattant sous l'étendard de la Vierge des sept douleurs, remportait sur les Maures la grande victoire de Las-Navas, et élevait de ses mains reconnaissantes le temple de Notre-Dame de la Victoire à Tolède. Son
saint roi Ferdinand attribuait pareillement à la protection de la Sainle Yierge ses conquêtes de Gordoue, de Jaen et de Murcie ; et Alphonse le Sage composait des cantiques à la gloire de la Mère de Dieu, et fondait un nouvel Ordre de chevalerie en son honneur.
Le Portugal, attribuant également à la protection de Marie la défaite de cinq princes maures dans les plaines de rAlcntéjo, fondait en son honneur le superbe monastère de TAlcobaça, et se consacrait nationalcment à Notre-Dame de Glairvaux. — A l'autre extrémité de l'Europe , le Danemark entreprenait deux croisades contre les païens du Nord en l'honneur de la Sainte Vierge, et la Pologne battait ceux de la Prusse et de la Poméranie au chant du fameux Boga Rodziça^ hymne belliqueux à la Reine du Ciel,
Le culte de Marie ne connaissait ni frontières, ni nationalités, ni races : tout ce qui était chrétien relevait de son empire, et le faisait servir à étendre celui de Jésus- Christ.
Mais c'était surtout en France, et plus parliculièrement à Chartres, que ce grand culte avait comme son foyer, d'où il rayonnait au loin. La seule foi chrétienne ne peut l'expliquer, si elle n'eût été enflammée par de réels prodiges, pardesmz'rac/es, attestant la céleste correspondance de Marie au.v hommages qu'on lui rendait; miracles non-seulement de l'ordre providentiel, comme les succès des entreprises conliécsà son patronage, mais de l'ordre sensible et réellement surnaturel.
C'est ce qui nous est attesté par des relations contemporaines réunissant tous les caractères d'aulliciilicilé, de véracité, de notoriété, en uu mol de crédibilité (juc la critique historique peut désirer, avec ce cachet de
plus qui est le sceau de tous les autres : la sainteté des narrateurs et la co7iversion des témoins.
Bien que les détails et les citations nous soient interdits par la rapidité de notre marche, nous allons cependant nous les permettre un peu. Voici un document de l'an 114o, qui nous peint au vil" la foi de nos pères et les prodiges qu'elle obtenait en retour de ceux qu'elle faisait.
«Au révérend père Théodoric , évéque d'Amiens, tt Hugues, pontife du diocèse de Rouen, prospérité « éternelle en Jésus-Christ. — Les œuvres du Seigneur tt sont grandes et toujours proportionnées à ses volon- « tés ! C'est à Chartres que des hommes commencèrent « à traîner humblement des chariots et des voitures « pour élever une église, et que leur humilité fil jaillir « des miracles. Le bruit de ces merveilles s'est répandu « de toutes parts, et enfln a réveillé notre Normandie « de son engourdissement. Nos fidèles après avoir défi mandé notre bénédiction, ont voulu se rendre en ces « lieux (à Chartres), et accomplir leurs vœux. Puis sont « revenus à travers notre diocèse, et dans le même « ordre, retrouver l'église de notre évéché leur mère, « bien résolus à n'admettre dans leur société personne « qui n'eût auparavant confessé ses péchés et fait péni- « tence, qui n'eût déposé toute haine et tout mauvais « vouloir, qui ne fût rentré en paix et en sincère con- « corde avec ses ennemis. Avec de semblables résolu- « tions, l'un d'eux est nommé chef, et sous son com- « mandement, tous, humblement et en silence s'attellent « à des chariots, olfrent des aumônes, s'imposent des « privations, et versent des larmes... Ainsi disposés, ils « sont témoins en tous lieux, mais surtout dans nos
ce églises, de nombreux miracles opérés sur les malades « qu'ils conduisent avec eux, et ils ramènent guéris ceux a qu'ils avaient amenés infirmes '. »
Ces merveilles ont été consignées avec encore plus de précision et de détail dans une sorte de journal tenu par un témoin oculaire, dont la véracité respire dans chaque mot de son récit et fait mouvoir en quelque sorte sous nos yeux ce qu'il expose. G'esl l'Histoire des 77ïiracles qui se sont faits par V entremise de la Sainte Vierge dans r église de F abbaye de Saint -Pierre- sur -Dives^ dans sa première restauration en 1140, adressée par frère Haymon, abbé de celte abbaye, à ses frères de ïoresbery. Mal)illon, dans le tome YI des Annales de Sai7it- Benoît, avait déjà donné de ce précieux récit un extrait qui a été depuis fréquemment cité ^, en promet-
* DoM BoDQUET, Recueil des Historiens des Gaules. — Môme Icmoignage de Robert du Mont : « Ce fut fi Chartres, di(-il, que Ton « vit pour la première fois des lioimues traîner, à force de bras, des « cliariols chargés de pierres, de bois, de vivres et de toutes les pro- « visions nécessaires aux travaux de l'église, dont on élevait alors les « (ours. Qui n'a pas vu ces merveilles, n'en verra jamais de sembla- « blés , non-seulement Ici , mais dans la Normandie , dans loule la u Franco, cl dans beaucoup d'aulrcs pays; partout i'Iiumililé et la « douleur, partout le reponlir de ses fautes et l'oubli des injures, « partout les gémissements cl les larmes. On peut voir des hommes, » des femmes même se traîner sur les genoux à travers des marais « fangeux, et se frap|)er cruellement le corps en présence do nombreux « miracles, au milieu des chants et des cris de joie. »
' Le voici de nouveau dans ses principaux passages : « Qui a ja- (I mais vu des princes, des seigneurs puissants dans le siècle, des <> liomnios d'armes, et des femmes délicates plier leur cou sous lo « joug au(|ucl ils se laissent atlucher comme des bêles de sonnne, pour « charrier de lourds fardeaux? On les rencontre par milliers, traî- • nanl parfois une seule innclilne, Icilcnifinl elle est pesante, et trans- «f portant à une grande dUlnnce du froment, du \in, de l'huile, de \a
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tant (le donner dans l'appendice la relation entière; mais cet appendice, édité par Martenne, ne contient pas la pièce, et nous l'aurions probablement perdue et ignorée à jamais si dom Planchette ne l'avait sauvée en en faisant la traduction. Ce savant religieux a donné pour épigraphe à celle traduction ces paroles de ïertullien, qui expriment sa ferme croyance au récit qu'il reproduit : Mea est possession olim possideo , prior possideo, habeo origines firmas ah ipsis Authoribus quorum fuit res. «Je suis en possession, en possession an- « térieure, en possession originaire, et je la tiens ferce mement des propres Auteurs en qui s'est passée la « chose. »
Ce sentiment du traducteur sera celui de tout lecteur de bonne foi. Il ne pourra douter des miracles qu'il voit en quelque sorte, tant le récit les lui rend présents dans leur vivante actualité, en pleine publicité, et avec de telles circonstances d'événement, et un tel accent de récit, qu'il faut ne pas avoir le sens du vrai pour ne pas «nôtre frappé. Les miracles racontés sont au nombre
« cliaux, des pierres, et autres matt^riaux pour les ouvriers 1 liien ne « les arrête, ni monls, ni vaux, ai même les rivières; ils les traver- « sent, comme autrefois le peuple de Dieu. Mais la merveille est que « ces troupes innomlirablos marchent sans désordre et sans bruit ;.... « leurs voix ne se font entendre qu'au signal donné; alors ils clian- « tent des cantiques ou implorent merci pour leurs péchés.... Arrivés « à leurs destinations, les confrères environnent l'église; ils se lien- M nent autour de leurs chars comme des soldais dans leur camp; à la « nuit tombante on allume des cierges, on entonne la prière, on n porte l'olTrande sur les reliques sacrées; puis les prêtres, les clercs, o et le peuple fidèle, s'en retournent avec grande édification, chacun « dans son foyer, marchant avec ordre, en psalmodiant et priant pour (1 les malades et les affligés. » — Quel miracle qu'une telle foi ne produisit pas de miracles !
de soixante, dont les témoins oculaires vivaient encore. Ce nombre en était plus considérable, comme le donne à penser la partie du manuscrit qui était parvenue jusqu'au traducteur. Nous n'en citerons qu'un seul , qui pourra donner une idée des autres. Nous laissons au lecteur le soin d'admirer tous les traits de la pbysionomie de ce vivant récit.
« Il y avait entre ces durs et lents de cœur à croire « des cboses si sensibles, un certain Robert, notre voi- « sin du village de Courcy, qui, par un entêtement « étrange, et par un endurcissement presque invincible, « ne voulait rien croire de ce qui était rapporté. Il in- « sultait au contraire à ceux qui les lui racontaient, et « leur reprochait leur simplicité ; jurant qu'il n'en croi- « rait rien qu'il n'eût vu quelque chose de grand, qui « fût au-dessus des forces de la nature. Mais la Mère de « Jésus-Christ et de tous les fidèles jeta bientôt les yeux « de sa clémence sur cet opiniâtre, et trouva dans sa « maison même le moyen que je m'en vais dire, pour « triompher de son incrédulité. — Il y avait dans sa « maison une fille de douze ans, ou plus, nommée Ma- « thilde, qu'il nourrissait avec d'autres pauvres, qui « était de telle sorte infirme et perdue de tous ses « membres, que, bien loin de se pouvoir lever de terre, « elle ne pouvait même s'aider de ses mains ni de ses (( genoux pour ramper sur la terre; mais (spectacle di- « gne de compassion), elle se tournait sur un côté et « sur une épaule dans la bouc des places publiques et « dans les marais, et était si misérable en tout point, que « personne ne la pouvait regarder sans pleurer. Cepcn- « dant la femme de ce Robert, touchée de la misère de tt celle lille, pressait sans cesse son mari de faire pré-
« parer son chariot pour la porter à Chartres. Non pas « (kii dit-il , en se moquant); mais que Ton la porte à « Saint-Pierre, où l'on crie qu'il se fait des miracles. On « l'élève à l'heure même sur le char, qui par hasard « était alors tiré par des femmes, et de crainte qu'elle « ne tomJjât , l'un de nos serviteurs, nommé Roger , la « tenait sur le char, car elle ne pouvait s'y tenir d'elle- « même. Mais Jésus-Christ, toujours hon, et toujours « prêt à faire du hien aux hommes, la regarda inconti- « nent du même œil dont il a coutume de regarder les (.(. affligés, et ne la méprisa point. Je le dis encore une « fois, il la regarda et la délivra ; car ses memhres, qui « étaient froids et comme morts, commencèrent sou- « dain à se réchauffer et comme à ressusciter par la vertu « du feu invisible et divin qui les ranimait. Les nerfs, « qui s'étaient retirés et séparés de leurs jointures, re- « prirent leur place naturelle et composèrent un corps « tout nouveau avec une vigueur entière et un usage « parfait de tous ses membres. Je suis guérie! s'écria- « t-elle alors à haute voix. Le serviteur qui la tenait ence tre ses mains, étonné à la vue de ce miracle, com- « manda à celles qui tiraient le char de s'arrêter « (comme c'était la coutume, lorsqu'il se faisait quel- « que miracle sur le chemin) ; elles obéirent et elles « apprirent avec admiration ce qui s'était passé. Voyant « sur ses pieds celle qu'elles avaient vue couchée, elles « n'en pouvaient croire à leurs yeux, elles pensaient « être fascinées; elles la voyaient redressée et toute « saine, et ne le croyaient pas, et ne pouvaient se salis- « faire de considérer et d'admirer ce prodige. Cepent( dant elle s'écria : Descendez-moi vilement, je suis « sauvée, je suis entièrement guérie, descendez-moi et in. 15
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« je tirerai le char avec vous ! Et étant descendue, elle « se leva droite sur les pieds et s'approcliant du char, « elle leur fit connaître la vérité de ce qu'elle avait dit, « en tirant avec elles, d'une allégresse indicible. Ce « fut alors que toutes ces femmes transportées, élevant « leurs yeux et leurs voix vers le ciel, et leurs visages « tout baignés de larmes, donnèrent gloire à Dieu et à « sa Sainte Mère. Les peuples arrivèrent en foule de tt toutes parts au bruit de ce grand miracle ; ils s'amas- « sent autour d'elle, et arrêtent les yeux sur elle avec « autant d'application que s'ils ne l'avaient jamais vue. « Et en eiïet c'était elle, et ce n'était pas elle : car elle tt paraissait plus belle qu'auparavant, et je ne sais quoi c( de céleste reluisait dans son visage. Et pour ne vous « pas arrêter davantage, ces femmes lui ayant offert, à c< l'envi l'une de l'autre, de quoi s'habiller plus décem- « ment, elle fut conduite comme en triomphe par les « Religieux accompagnés de tout le peuple, qui chantait tt des h}Tnncs et des cantiques, et offerte ensuite devant « l'autel de sa chère Libératrice. Les cloches sonnèrent, a et toute l'église remplie de joie retentit de la gloire « du Seigneur.
tt Ce prodige fut incontinent pu!)lié, et Robert ne a l'ignorait pas, mais il ne pouvait encore vaincre la a dureté de son cœur. Il envoya un messager pour s'en- « quérir avec toute l'exactitude de tout ce (jui s'était « passé, et apprendre tout ce qui en était. Il lui rap- « porta que la chose était comme on la lui avait dite. « Il en dépécha un second, qui lui coniirma do même à a son retour; inutilement encore, car il ne put .se ré- « soudre à le croire. Enlin Robert, inspiré du ciel, vint « lui-mômc au monastère ; il entre dans l'église, il voit
TABLEAU HISTORIQUE DU CULTE DE LA SAINTE VIEllGE. 255
« cette fille qui retournait saine de l'autel, il l'admire, « il s'étonne, elle le salue et lui la salue, aussi fort civi- « lement, il pleure de joie, il se jette sur la terre, il « rend des actions de grâces à Dieu, non-seulement de « ce qu'il avait guéri la malade, mais aussi de ce que la « dureté de son cœur était amollie. Et depuis ce jour-là « il ne cessait point de publier les miracles avec un zélé « égal à l'impudence qu'il avait eue pour les com- « battre. r>
Nous terminerons cette digression par cette réflexion du pieux et savant traducteur, à l'adresse de tous les Hoberts de notre âge : « Dieu veuille que dans nos jours « on voie heureusement mourir dans le cœur des lidè- « les cette défiance des bontés de Dieu, qui ne vient que « d'un orgueil secret , qui met le plus ordinaire ob- « stacle aux elTets de sa puissance; et qu'au lieu d'elle, « on y voie ressusciter cette confiance animée d'une foi « et d'une simplicité semblable à celle qui a mérité d'être c( récompensée de Dieu dès ce monde, par les interces- « sions de la Très-Sainte Vierge, d'un si grand nombre « de miracles. »
Reprenons maintenant la marche de notre exposition.
Nous avons aussi bien, au milieu de nous, des témoins encore vivants de ces miracles, et qui nous les racontent éloquemment. Ce sont ces basiliques, ainsi élevées par une foi qui ne pouvait enfanter de tels miracles, qu'en étant mue elle-même par des miracles. C'est là le levier, c'est là le souffle qui a dressé, qui a lancé dans les airs ces prodiges de pierre : les cathédrales de Chartres, d'Amiens, de Strasbourg, de Paris, de Reims, de Coutances, de Rayeux, de Rouen, de Séez, de Cler-
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mont, du Puy, de Mende, de Bayonne, pour ne nommer que les principales ; cathédrales toutes consacrées à la Yierge, et qui , proportionnées au sentiment de ses grandeurs, semblent dire comme elle : Fecit mihi Magna qui Potens est\
L'époque de leur première construction vil naître un homme qui, résumant toutes les inspirations des siècles primitifs, en les renouvelant au foyer de son individualité puissante, devait en enrichir son âge et les temps nouveaux. J'ai nommé saint Bernard : l'homme le plus visiblement providentiel, et, si j'ose ainsi dire, nécessaire dans l'économie des destinées de la foi et de la vérité, comme soutenant seul le poids de son temps à une égale distance du passé et de l'avenir qu'il relie. Cet homme prodige, qui réunissait en lui, pour ainsi parler, la chrétienté tout entière dans une de ses plus grandes phases, fut par excellence le dévot serviteur et le fervent panégyriste de Marie : tellement, qu'il n'a plus rien laissé ce semble à dire après lui sur ce sujet, et qu'il a part dans tout le culte d'honneur et d'invocation qu'on peut rendre h la Très-Sainte Yierge.
Cependant Dieu, qui veut toujours laisser faire au\ liommes l'épreuve de leur faiblesse, pour que nous sentions ù la fois et notre liberté et le besoin que nous avons de son secours, avait permis h la licence et à l'oi-rcur de prévaloir à un degré menaçant pour la civilisation et pour l'Église. Le relâchement des mœurs avait ouvert la porte
> Trente de nos catliédralea 8ont consacrées à la Très-Sainte Vierge. Avec celles que nous \cnon» ilc nommer, ce sont : Aucii, Aviî.'non , Cnmbray, Dinnc, h^vrcux, Frc'iju», Gn|>, Grcnol)lf, Lu^on, Marsciiic, Moiilmiliaii, Moulins, Nnncv, Nîmes, Ilodcz, Tiulic» cl Vcnlun. Quant aux autres églises ou sanctuaires dédiés à .Mûrie, ils sont iunouiLraLlc^.
à l'hérésie sous son masque éternel de réforme. Le monde était plein de faux pauvres et de faux prêcheurs, et l'épée de Montfort ne pouvait plus retenir la chute de l'édifice social miné par le mensonge. Dans ce suprême péril, Dieu suscita deux hommes de sa droite pour le conjurer : un vrai prêcheur pour l'opposer à l'hérésie, un vrai pauvre pour l'opposer à la licence : saint Dominique et saint François. Mais comme si rien ne pouvait se faire dans l'Ordre chrétien sans la coopération de cette Vierge qui l'a enfanté, c'est principalement par Marie que ces deux grands Saints sauvèrent la société : saint Dominique par le Rosaire, saint François par la Poriioncule. Le rationaliste sourit à ces deux noms. Que faut-il cependant pour que l'admiration succède en lui au mépris? Moins d'orgueil et plus de lumière. Quelques mots suffiront pour éclairer qui voudra l'être.
L'hérésie des Alhigeois, dans ses multitudes de sectes, n'était au fond, on le sait, que le Manichéisme : c'està-dire, en religion, la négation de la Maternité divine de Marie, de la réelle Incarnation du Fils de Dieu ; en morale, la négation du mariage et de la famille; en politique, la négation de la justice et de la propriété : la dissolution totale de l'ordre religieux, moral et social*. Merveilleuse justification de la doctrine catholique dans la succession des âges! ce que produisait ainsi le Manichéisme au treizième siècle, est exactement ce que saint Archelaùs dans sa discussion avec Manès, au troisième siècle, l'accusait de porter en soi, en mon-
* Voir la justification de ceci dans notre ouvrage sur le Protestantisme et les hérésies, t. 11, p. 476.
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trant, par un sorite admirable, que toute la chaîne des vérités religieuses, morales cl sociales, est suspendue à la Maternité divine de Marie, in Bealœ Mariœ partu suspensa est. C'est ce que le même sens catholique fit très-bien comprendre à saint Dominique. C'est pourquoi il posa pour première base de son action Ja profession de foi à la Maternité divine de Marie, la récitation multipliée de V Ave Maria qu'avaient surtout en horreur les hérétiques. Il institua à cet eJi'et le Rosaire, qui est cette profession de foi répartie en quinze dizaines , entrecoupées de Pate?^ , marquées par autant de grains qui en sont le moyen mnémonique, et dont l'enchaînement forme comme une couronne ou chapeau de fleurs, dit heureusement Mézerai, pour mettre sur la tète de la Reine des Anges , d'où vient le mot Chapelet. Le chapelet, ou quelque chose d'analogue, existait bien précédemment; mais Dominique lui donna- un sens doctrinal, qu'il n'avait pas ju.sqiià lui. Il en lit une arme. Il lit plus. Sur cette récitation multipliée de la profession de foi au mystère de rincarnalion, que l'uniformité pouvait rendre monotone, il distribua, comme sur le thème capital de la foi, tout renseignement catholique, en quinze méditations sur les principaux et les plus louchants mystères de la Ileligion. Il en lit par l;V comme une petite somme théologique, comme un calhéchisme à l'usage du peuple, réunissant le double caractère d'enseignement et de prière, pour enlrelenir la foi dans les esprits, en même temps que son amour pratique dans les cœurs. Les elTets du Ilosaire ré|)(nidir('iit à sa conception. Les Frères prêcheurs en firent h) texte et comme l'instrument de leurs prédications. Après avoir exposé la vérité de cha-
que mystère, ils récitaient avec tout le peuple la dizaine du Rosaire qui y correspondait, et, par cette alternative d'instruction et de prière, s'éclairant et se viviliant réciproquement dans une action saintement dramatique, ils ramenaient les multitudes égarées à la foi. Le génie ne sulliiait pas pour expliquer cette merveilleuse invention qui a conquis runivcrsalité et la perpétuité, signes certains des grandes choses : il faut y voir rinspiratioH de la sainteté.
Elle n'éclate pas moins dans l'institution de l'Indulgence de la Portioncule par saint François. La mission de saint François était de combattre la licence, et l'attachement immodéré aux biens terrestres qui la nourrit. A cet effet, lui^ né riche, se tit pauvre et leva, ou plutôt releva dans le monde, le saint étendard de la pauvreté volontaire déployé par JésusrChrist. Mais cette pauvreté évangélique n'a de prix qu'au point de vue du Royaume de Dieu qu'elle nous procure. Etablir une voie déchange et comme un sacré négoce entre la pauvreté et les biens célestes, était donc le vrai moyen de la faire apprécier. Mais comment? Par quelle entremise? Par l'entremise du souverain négociateur Jésus- Christ ; mais de Jésus-Christ fléchi par la toute-puissante intercession de Marie. Telle fut la conception de saint François. En voici l'exécution, h existait près d'Assise une toute petite chapelle dédiée à Sainte Marie des Anges, et bâtie sur une portion de terrain appartenant à des Bénédictins, d'où lui était venu le nom de /« Portioncule. C'est dans cet humble sanctuaire que François avait eu la première inspiration de son évangélique dessein. Abandonnée et délabrée, jusqu'à ne servir plus que de retraite à des pâtres et à leurs troupeaux., la pauvre Portioncule,
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comme autrefois l'étable de Bethléem, n'en était que plus propre à faire éclater la céleste richesse de la sainte pauvreté. Saint François obtint facilement l'abandon de cette masure, il se bâtit une cabane à côté, et ce fut là le berceau d'un 'des plus florissants Ordres de l'Église : ce fut là véeWemeni S ai?i te Marie des Anges; car c'est de là que sont sortis tant d'Apôtres, de Confesseurs, de Martyrs, d'Évêques, de Cardinaux, de Souverains-Pontifes même, de Docteurs, de Théologiens et d'hommes illustres en tous genres, qui ont vivifié le monde de leur séraphique sainteté. C'est là que Marie les a formés ; là, qu'elle leur a donné le lait de cette éminente et sainte doctrine dont ils ont été remplis; là que, par une fécondité virginale, elle les a multipliés pour les répandre ensuite jusqu'aux extrémités de la terre. Or, le levier de cette prodigieuse action fut Y bidulgence plénière^ que, par l'intercession de Marie , Jésus-Christ môme accorda à saint François en faveur de tous ceux qui feraient une visite de dévotion à 1^ Portionculc. Grûce éminente par sa nature, par la luaiiière immédiate et miraculeuse dont elle fut accordée, et par les fruits universels de bénédiction et de sainteté qu'elle a produits; car, ratifiée par plusieurs papes, étendue à toutes les chapelles de l'Ordre en tous lieux, elle vit les multitudes altérées aller s'y retremper comire dans un 1)ain de vie et de salut.
Ainsi grandissait et s'étendait le culte de la Vierge par le réciproque retour des grâces que sa maternelle intercession épanchait au monde, et des hommages de filiale et reconnaissante dévotion que le monde lui décernait.
L'Ordre de Saint-François, comme un de ceux ([ui
avaient le plus éprouvé les puissantes prérogatives de Marie, fut aussi des plus généreux à les préconiser. C'est ce saint Ordre, en effet, qui, le premier, a fait une profession publique de reconnaître et de soutenir l'Iramaculée Conception de la Vierge, dans les chaires, dans les écoles, dans les universités, dans les congrégations, dans les conciles ; qui la fit célébrer par des Offices, et qui enfin, par la défense obtenue de la contester, prépara de loin le décret immortel qui a fait, de nos jours, une obligation de la croire.
Cependant, d'autres Ordres se formaient ou se réformaient selon les besoins des temps, venant se résumer toujours dans ces deux tendances de l'âme humaine : la vie active et la vie contemplative se fécondant réciproquement pour sanctifier le monde. Marie , qui vécut si parfaitement de ces deux vies, fut encore la Mère de deux nouvelles familles religieuses qui les exprimaient, et accrut par elles celle de son Fils. Elle inspira directement l'Ordre éminemment actif de La Merci, pour la rédemption des captifs, par une triple apparition à saint Pierre Vélasque, à Raimond de Pennafort et au prince Jean d'Aragon; et elle ranima l'Ordre excellemment contemplatif du Carmel par le don qu'elle fit à saint Simon Stock du Scapiàaire , en y attachant des privilèges de préservation qui en ont fait comme le bouclier de la milice chrétienne, justifiant tous les jours dans le monde Tantique croyance de l'Église à la protection de Celle qui enfmite, contre les venins du serpent^. — De nouveaux honneurs, de nouvelles fêtes s'ensuivirent pour Marie :
' Saint Augustin déjà cité.