‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 4)Chapitre 25 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

INFLUENCE DU CULTE DE MaRIE SUR L'ÉTAT DE LA FEMME.

Lorsque Dieu, dans les saintes Écritures, veut caractériser le prodige de la révolution qu'il fera , par son Christ, dans le monde (révolution qu'il annonce hautement deux mille ans à l'avance, pour qu'on ne puisse pas douter que lui seul en sera l'auteur), il dit : « Je « créerai une nouvelle terre et de nouveaux cieux. »

Ce qui est le propre de Dieu, — l'action créatrice, — ce qui le fait s'appeler, par excellence, le Créateur, caractérise , en effet, le Christianisme. Plus que cela même, car ce n'est pas du néant que le Christianisme a tiré un monde nouveau, mais de la plus violente opposition de principe et de nature. Il a vaincu : il est Rédempteur.

C'est ce qui apparaît en tout dans le Christianisme : dans la destruction universelle de l'idolâtrie et l'établissement du culte de Dieu unique, adoré en esprit et en vérité; dans la liberté de conscience; Tégalité des races et des individus; le droit des gens et la fraternité de»

peuples; raffranchissement de l'esclavage; la dignité du pauvre ; le prix de l'enfant ; la réhabilitation domestique elle respect social de la femme.

Ce dernier ouvrage ne porte pas moins que les autres le cachet divin de création. Le Christianisme a créé la Femme, la Yierge, l'Épouse, la Mère, la Dame. L'asservissement et la dégradation de la femme était un fait universel dans l'Antiquité ; plus que cela, c'était un principe. L'affranchissement et le culte respectueux, de la femme est un fait et un principe dans tout le monde chrétien. Il y a entre ces deux états toute la distance de l'être au néant, ou plutôt toute l'opposition de la déchéance à la réhabilitation.

La réhabilitation de la femme est si bien un fait chrétien, que sa dégradation se prolonge encore dans toutes les parties de l'humanité que le Christianisme n'a pas touchées, comme pour témoigner le caractère surnaturel de ce bienfait. Ainsi se fût-elle prolongée dans le monde ancien sans le Christianisme. On a essayé sur ce point, comme sur tous les autres, de réduire l'action du Christianisme à un rôle de renfort, ayant accéléré seulement un travail qui se faisait déjà sentir. Ouclques-uns, plus généreux envers lui, reconnaissent que, sans lui, ce travail n'aurait jamais abouti, et qu'il se bornait à une prédisposition. Nous n'admettons pas même cette dernière opinion. Nous nions ce travail. Il n'y avaitdans le monde d'autie travail qu'un travail de décomposition eiïroyable; et jamais, en somme, le monde n'a été plus incapable de Christianisme que quand le Christianisme a triomphé : tellement, que si quoique chose a pu répondre à celte miséricordieuse opération, c'est le parfait excès et comme la maturité du mal.

Le Christianisme a inoculé au monde un principe créateur et vital, pris en dehors du monde, apporté du ciel. Et pour mieux faire ressortir, même, le caractère enlièrement surnaturel de ce principe, il l'a appliqué, à dessein, par des moyens antinaturels; par la folie de la croix et de sa prédiction, afin, dit saint Paul, que toute sagesse humaine fût confondue et que la- vertu de Dieu n'y perdît rien : Ut non evacuetiir crux Christi.

C'est ce principe qui a opéré la réhabilitation de la femme, comme tous les autres faits chrétiens, et cela d'une manière spéciale,

Ce principe, en effet, c'est la femme qui l'a conçu et • produit ; car il n'est autre que le Verbe de Dieu né en ce monde de Marie. Comment la femme n'aurait-elle pas ressenti d'une manière toute spéciale la rédemption qu'elle a procurée à l'humanité tout entière, puisque c'est son sexe en Marie qui a été l'agent béni de cette universelle rédemption? *

Sans doute, en Jésus-Christ, il n'y a ni homme ni femme, et la femme ne recueille pas un iionneur distinct de l'homme dans leur commun Sauveur ; mais en taftt qu'il a voulu être Lui-même le fruit de la femme, la femme trouve en Marie un principe particulier de réhabilitation.

Et cela convenait. Car, indépendamment de la dé- ..chéance commune à tout le genre humain, la femme r,8ubissait une déchéance spéciale, provenant de ce qu'elle , avait été l'agent primitif de cette déchéance commune. Elle avait à remonter au niveau de l'homme au moment où l'homme allait monter au niveau du Christ ; sans quoi, elle aurait gardé dans la réhabilitation commune la proportion d'infériorité qu'elle avait dans la

commune déchéance , et le mal n'aurait pas été complètement réparé. Il convenait donc que la femme eût une part spéciale dans la réparation , contre-partie de celle qu'elle avait eue dans la faute. Et comment? En étant l'agent primitif de celle-là, comme elle l'avait été de celle-ci ; en cueillant, en goûtant la première le Finit de vie et le communiquant à l'humanité, comme elle l'avait fait pour le fruit de mort. C'est ce qui a eu lieu en Marie, justement appelée pour cela la nouvelle Eve. Comme toutes les femmes portaient la malédiction de la faute d'Eve, elles recueillent donc la bénédiction de la grâce faite à Marie. Marie, pour rappeler l'antique parole de saint Irénée, est non-seulement la Cause du salut de tout le genre humain, mais en particulier Y Avocate d'Eve, et elle est même l'Avocate dÈve parce qu'elle est la Cause du salut de tout le genre humain.

Le culte de Marie a ainsi une portée aussi considérable que légitime comme réhabilitation de la femme. Il importe à cette réhabilitation, à son maintien et à son progrès. Il la caractérise admirablement dans son type le plus parfait, et la préserve non-seulement de toute déperdition, mais de tout écart et de tout excès. Qui sait ce que serait devenue, ce que deviendrait la condition de la femme, si le culte de Marie venait à fléchir dans le monde? Avec lui disparaîtrait la femme catholique qui, par le ton qu'elle donne à l'Europe, retient la femme prolestante sur la pente d'une diminution déjà sensible, et nous sauve tous de la femme libre \ Oui

* En ce qui louclic la feuiinc prolcslanlc, pour coujicr court à loule nx^priBO oITcriHanln, nous cntcndoiiH dire ceci : Qu'il n'y a pua de femme protoRlnrite h1 piu-fiiile, (jul ne 8oil iuft^rleurc ii ce (lu'clle-u)f nio acrall bI elle était calluiliquc.

peut calculer les conséquences qui en résulteraient pour les mœurs, pour la famille, pour la société et la civilisation ?

Pour mieux l'apprécier, en donnant un corps aux vérités que nous venons d'émettre, montrons :

1*» Ce qu'était partout la femme avant le Christianisme ;

2" Ce qu'elle est devenue ;

3" Comment elle l'est devenue.

Il n'y a qu'une voix parmi tous ceux qui ont étudié cet important sujet pour reconnaître le cachet indélébile de dégradation légale, morale et sociale, imprimé à la femme en dehors du Christianisme.

« Toutes les législations antiques, a dit M. de Maistre, « méprisent les femmes, les dégradent, les gênent, les « maltraitent plus ou moins '. » « S'il est un point con- « stant, dit M. Troplong, c'est l'infériorité dans laquelle « les femmes étaient placées par la religion et les con- « stitutions politiques de toutes les nations antiques"^.»

* De Maistre, Eclaircissement sur les sacrifices, p. 22.

' M. Troplong, De l'influence du Chrintianisme sur le droit civil des Romains, p. 288. — Voir encore sur ce sujet Chateaubriand, Études historiques; Calmès , Du Protestantisme comparé au Catholicisme; M. Laboulaye , Recherches sur la condition civile et politique des femmes depuis les Romains jusqu'à nos jours ; et surtout le consciencieux, riche et complet travail publié dans l'Université catholique, sur la Déchéance de la Femme et sa Réhabilitation par le Christianisme, par notre savant et digne ami M. J.-Ch. Dabas, doyen de la Faculté

298 LIVRE lY, CHAPITRE I.

I. — Dans tout l'Orient, chez les Assyriens, dans la Perse , dans l'Inde , chez les peuples barbares de la Scythie, de la Libye et de la Thrace, la femme était dégradée par le divorce, la répudiation, la polygamie, la prostitution religieuse ou légale , la vente et le commerce qu'on en faisait. Servante ou esclave de l'homme, jouet de ses caprices, victime de sa tyrannique domination, instrument de ses plaisirs, elle ajoutait à toutes ces dégradations le malheur de les accepter et de les ratifier par une infériorité morale qui ne lui permettait pas même de les sentir.

L'Egypte, qui fut comme la mère de la civilisation antique, et où le niveau moral était réputé plus élevé qu'ailleurs, ne démentait guère de telles mœurs. La répudiation, la polygamie, l'inceste, la prostitution y étaient consacrés par les lois et par la religion môme, qui mettait le comble à l'impudeur dans les fêtes d'Adonis et ^'Isis, et dans ces processions cyniques connues sous le nom de Phallcphories, où les femmesjouaient le rOlc que l'on sait. Dégradée dans ce qui distingue son sexe, la pudeur, la femme pouvait encore moins prétendre à la dignité d'épouse, de lille et de mère. Elle n'avait de ces états que les charges, non les honneurs. C'est ainsi que des lois terribles y punissaient son adultère, que l'obligation de nourrir les parents incombait aux filles, et que les femmes avaient la charge des affaires pendant que les hommes se reposaient.

des l.cllrcs do IJonloaiix. Ce dernier Irovail nous a beaucoup servi ; nous nuiiM HomiiieH IViit (i'aulanl moins seriipulu d'v puiser, que notre parfaite unanimité de vues et de HCnlimentâ uvoe ton auteur nous le rendait rn queltiuo forte commun, sauf le mérite qui reste le partage de notre ami.

Que dire des mœurs grecques? Sans doute des caractères comme ceux d'Iphigénie, de Pénélope, d'Andromaque, bien que fictifs, supposent, pour avoir été con- (;us et goûtés, des mœurs où la fille, l'épouse, la mère, n'étaient pas sans dignité; mais ces tjpes, embellis par tous les dons de la poésie, n'en sont que plus propres à faire ressortir le fond de ces mœurs dans ce qu'elles avaient d'impitoyable^ de déshonorant et d'asservissant pour la femme. Ainsi toute la grâce d'Iphigénie, toute la tendresse, d'un pure roi des rois, tout le jaloux amour d'une mère, ne peuvent sauver l'innocente vierge du couteau. Pénélope, si chaste et si fidèle, ne peut s'affrancliir de la brutale tyrannie de ses prétendants, et Télémaque lui-même, son fils et son maître, lui recommande le silence et la renvoie assez rudement au travail du gynécée. Andromaquc enfin , renvoyée également par Hector à sa tâche de femme, survivra à son époux et à son fils, et concubine du meurtrier de sa maison, elle sera léguée par lui à un esclave. Le voile de galanterie que la muse éminemment chrétienne de Racine a jeté sur ces situations de la femme antique ne doit pas nous faire illusion : il doit plutôt faire ressortir la réalité par son opposition avec elle. Que voyons-nous, du reste, partout, je ne dis pas encore dans le réel, mais dans l'idéal de la Grèce héroïque, que des femmes brutalement enlevées à leurs familles et à leurs maris, par les Hercule et les Thésée, dignes fils de leurs pères les dieux, par ces chevaliers du moyen âge antique^ si différents de ceux du moyen âge catholique qui mettaient leur gloire à honorer la femme et à la protéger? Ou bien elles sont disputées comme une proie par des rivaux que la poésie compare très-justement à des taureaux,

sans pouvoir jamais disposer elles-mêmes de leur cœur et de leur destinée, que nul ne songe à gagner par le dévouement et le respect, et qu'elles-mêmes ne songent pas à revendiquer. Toute idée ^hommage adressé à la femme était étrangère ou même antipathique aux mœurs de l'Antiquité. La femme ne s'appartenait pas.

Que dire maintenant de la vie réelle? La femme ne comptait pas à Athènes ; séquestrée de la vie commune et extérieure et reléguée dans la solitude du gynécée, elle était dans une tutelle perpétuelle. Son mari pouvait la léguer comme un meuble. Du vivant môme de celui-ci, elle pouvait, à la mort de son père, être enlevée par son plus proche parent de nom qui avait le droit d'en faire sa femme. Sous le coup de la répudiation elle ne pouvait user du divorce. Les mœurs s'y opposaient. Son sort enfin ne justifiait que trop cette plainte qui s'exhalait, pour tout son sexe, de la bouche de Médée dans la tragédie d'Euripide : « De tous les êtres vivants et doués « de raison , nous sommes les plus malheureux, nous « autres femmes; il nous faut d'abord, au prix de « sommes énormes, acheter un mari, maître absolu de <c notre personne. . . Encore avons-nous de grandes chantt ces pour qu'il se rencontre mauvais; et s'il est mau- « vais, que faire? Le divorce n'est pas honnête pour les « femmes, il ne leur est pas possible d'abdiquer leur « mari... Que nous reste-t-il donc, que de mourir'? »

Elles ne mouraient pas ; mais, ne pouvant abdiquer leur mari, elles abdiquaient leur dignité et leur moralité par tous les goûts dépravés qu'une telle servitiule devait faire éclore. Leur immoralité n'était pas patente et

> iiunir., Mcd.

tragique comme aux temps héroïques, parce qu'elles étaient contenues sous les verrous ; mais elles défrayaient la comédie par cet esprit de mensonge et de fourberie, ce penchant au vol, à la gourmandise, à la boisson, et tous ces vices serviles qu'Aristophane ridiculisait sur la scène avec une exagération qui n'était que le miroir grossissant de la vérité.

Athènes connaissait cependant un caractère de femme qui semblait démentir cette servile infériorité par la participation à la vie publique, sociale, intellectuelle où elle était admise avec les hommes, avec les philosophes même et les plus illustres citoyens, et dont le type est parvenu jusqu'à nous sous les traits de la célèbre Aspasie. Mais, par malheur, de telles femmes n'étaient ni épouses, ni mères, ni filles, ni presque femmes : c'était des courtisanes. Leur éclat même faisait leur honte. Comme le dit très-justement M. Dabas, avec les privilèges de leur condition elles en recueillaient aussi le mépris : les autres femmes n'étaient que dédaignées.

A Sparte, la femme jouissait de plus de liberté ; elle était môme associée à la vie extérieure et politique des citoyens; elle exerçait parfois un tel ascendant qu'elle le disputait aux hommes en patriotisme : c'était la femme libre ; mais à quel prix? Au prix de son caractère et de ses vertus propres, de la modestie, de la pudeur, de la sensibilité ; au prix d'elle-même enfin. La femme Spartiate abdiquait son sexe. Vierge, elle disputait presque nue le prix de la course ou de la lutte aux jeunes gens (c'est ainsi que , suivant une heureuse expression de Montesquieu, les lois de Sparte ûtaient la pudeur même à la chasteté). Épouse, elle armait son mari pour le combat, et lui ordonnait de ne revenir que mort ou

vainqueur. Mère, elle enterrait avec joie le fils qu'elle avait perdu au service de la patrie, ou elle donnait ellemême la mort à celui qui s'était conduit lâchement. C'est là un héros, si vous voulez, et encore un héros barbare, mais ce n'est pas une femme. Aussi ne la considérait-on, au point de vue de son sexe, que comme une esclave publique destinée à donner des enfants à l'État. Que le mari vienne à manquer ou à être absent, les esclaves le remplacent. Les femmes se prêtent, se cèdent, s'échangent, à Sparte, comme de vils animaux. Le rapt était la forme du mariage même, comme pour ne laisser subsister aucune apparence de dignité et de liberté. Enfin, s'il faut en croire Athénée, l'ombre même de tout sentiment de cet ordre était étouffée dans l'usage d'enfermer toutes les filles à marier en un lieu obscur, où chaque jeune homme venait prendre au hasard celle qu'il devait épouser. Telle était la condition des femmes à 'Sparte.

La diversité des lois et des coutumes de la civilisation grecque à l'égard de la femme était donc une diversité de dégradation ; et telle était la fatalité de son sort, que là où elle semblait s'élever par sa condition sociale ou politique, c'était au prix d'une plus grande dégradation morale et naturelle.

Enlin, pour tout dire, la femme avait un rival préféré dans les. goûts de l'homme, et qui la dépouillait de sa première et dernière ressource pour se faire valoir , l'appât du sexe : ce rival, c'était l'homme même. «J)ans « les villes grecques, a dit Monlesiiuicu, l'amour n'avait <( qu'une forme que l'on n'ose dire ; » et Plularque, dans son Traité de Vamour, pose et développe comme un principe que « quant au véritable amour, les

tt femmes n'y ont aucune part : » et on ne le voit que trop dans le fidèle miroir des mœurs grecques que nous présente Platon. Que reslait-il , après cela, à la femme... que de mourir? comme disait la tragédie antique.

Mais la civilisation romaine nous oflVira peut-être un sort meilleur pour cette moitié du genre humain. Un appréciateur compétent a épuisé en quelques pages ruisselantes d'érudition tout ce qu'on peut dire à ce sujet. M. Troplong, dans son l>eau livre de \ Influence du Christianisme sur le droit civil des Romains, a consacré le chapitre X à l'étude de la condition des femmes, -Et il y montre tout l'asservissement légal de la femme romaine et tout l'appauvrissement moral qui en résultait. Soumises à une inlerdiction perpétuelle, les femmes étaient IN manu, sous la main de l'homme. Ce n'était pas le mari seulement, mais tous les agnats (ou parents mâles) qui avaient cette main -mise sur la femme ; c'était l'élément viril qui l'enchaînait dans ses biens, dans son activité, dans sa disponibilité, dans sa destinée civile et sociale tout entière, qui faisait et défaisait ses unions. Jamais elle n'intervenait dans le gouvernement de la famille, encore moins dans les entreprises industrielles et commerciales, encore moins dans les affaires publiques; enfin, cette famille, où elle n'avait aucune part d'administration, se dressait comme un tribunal où elle était appelée à rendre compte de sa conduite, et d'où sortaient souvent contre elle des sentences de mort.

Cette inlerdiction et cette servitude, ne permettant à l'activité de la femme aucun noble exercice, la forçaient en quelque sorte à se jeter sur les vaines ou pernicieuses

satisfactions du luxe et de la sensualité, où elle achevait de perdre les titres qu'elle pouvait avoir à une meilleure destinée.

Sans doute, quelques grands caractères de femmes semblent s'élever contre ce jugement. « Je sais, dit « M. Troplong, tout ce qu'il y a à admirer dans la mère « des Gracques et dans Porcie ; mais, ajoute-t-il, gar- « dons-nous de prendre ces belles et nobles figures pour « le type des femmes romaines. La conjuration des « Bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et « la paix publique, les divorces indécents, les adultères « audacieux, tout ce débordement de mauvaises mœurs « dépeint par les philosophes, les historiens, les satiri- « ques, et qui obligea Auguste à aller chercher dans des « lois politiques un remède que ne donnaient plus les « lois de famille, ne sont-ce pas là des preuves plus « véridiques de l'état général de la société? »

Ces dernières paroles de M. Troplong nous serviront à contester une réserve qu'il a cru devoir apporter à la conclusion qui jaillit de cette étude, que le Christianisme seul a fait sortir la femme de son universelle dégradation.

Je dis universelle^ et pour justifier ce mot important, il me reste à m'expliquer sur deux peuples, deux races que nous n'avons pas encore visités : les Germains et les Juifs.

II. — Les Germains avant l'Évangile s'oiïrcnl à nous avec des mœurs dilTérenles de tous les aulies })cuplcs, concernant la femme. Celle-ci nous y apparaît comme la chaste et féconde compagne de riiomnie, dans un mariage indissoluble, partageant les travaux et les périls

de son époux, objet de sa fidélité et du respect de tous les autres hommes, tenue enfin au respect d'elle-même par l'horreur publique contre l'adultère et l'immoralité. Il y a plus, la femme était réputée chez ces peuples avoir quelque chose de divin et de prophétique. Ses conseils et ses prédictions y étaient reçus avec égard, La virginité relevait dans l'opinion à une communication plus immédiate avec le ciel, et valait à plusieurs d'elles, telles que Velléda, Aurinie et beaucoup d'autres, un culte d'adoration.

C'est d'après Tacite, dans ses Mœurs des Germains, que nous traçons ce portrait. En le considérant dans l'original on reçoit une double impression. La première est celle de l'étrangeté de ces mœurs, dans l'opinion du peintre, qui en fait valoir l'opposition avec la condition de la femme dans le monde païen : ce qui confirme tout ce que nous avons dit de celle-ci. Ensuite c'est son intention de faire tourner ce tableau des mœurs des Germains en censure des mœurs romaines, et d'en diriger chaque trait contre l'immoralité de son temps. Cette intention, il faut le dire, enlève de l'autorité à cette peinture comme parfaite exactitude (outre que Tacite n'avait pas étudié à fond la législation et les mœurs domestiques des Germains) , L'allusion y fait suspecter la partialité; et il est permis de croire que le sujet n'a fourni que ce qui était favorable aux vues de l'écrivain.

Ce soupçon est éveillé par cette réserve de Tacite luimême : « Presque seuls entre les barbares, ils se cont« tentent d'une femme, hormis un très-petit nombre « de grands qui en prennent plusieurs, non par sen-

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pas d'être plaisant. En le prenant à la lettre, il n'a que plus de portée contre les intentions de Tacite; car il montre , non-seulement que la polygamie était reçue chez les Germains, mais qu'elle y était de bon ton.

Balmès traitant le môme sujet fait cette réHcxion : « Qui peut savoir ce qu'était la moralité au milieu de « ces forêts? S'il est permis de raisonner par analogie, « quelle idée nous formerons-nous des mœurs des Gerce mains, d'après les coutumes des Bretons? Ceux-ci, « réunis au nombre de dix ou douze, principalement « les frères avec les frères, les pères avec les fils, pos- « sédaient leurs femmes en commun ; en sorte que les <L familles n'étaient distinguées entre elles que par l'effet « d'une convention , les enfants de chaque femme étant « attribués à l'homme qu'elle avait eu pour premier « époux. C'est un témoin oculaire, César ', qui lerapc( porte. »

Qu'il en fût ainsi des Bretons , nous no pouvons en douter. Mais l'analogie qui comprendrait dans ces mœurs tous les Germains serait peut-être excessive, en face du témoignage de Tacite. Ce témoignage est plus sérieusement atteint par l'étude approfondie de la législation et des mœui's des Germains avant le Christianisme que nous a léguée la science si scrupuleuse et si sincère de notre cher Ozanam.

« La constitution de la famille, dit-il, ne laisse voir <( d'abord, chez les Germains, que le règne de la force. « Dans cha(|ue maison, il n'y a qu'une per.sonne libre, a et c'est le chef {Karl^ Ceorl). Point de liberté pour la

• De Ucllo C'a//., lib. V.

« femme. Fille, elle est, selon l'énergique expression du « droit, dans la main de son père; mariée, dans la main «. de son mari; veuve, dans la main de son fils ou de « ses proches. Le mariage n'est qu'un marché dont plu- « sieurs coutumes germaniques ont conservé les termes. « Au moyen âge, on disait encore acheter une femme « {ein Weib kaufen). Celui qui en achète une en peut « acheter plusieurs. La polygamie est le droit commun « des peuples du Nord. L'homme puissant fait gloire .« de ses épouses, mais comme autant de choses dont il « use et abusé, qu'il peut abandonner, vendre ou « détruire, et qu'on brûlera peut-être à ses funé- ,« railles*. »

Le joug tyrannique et dégradant qui pesait sur la femme antique s'étendait donc aux régions barbares comme aux civilisations païennes, et l'opinion qui veut expliquer l'amélioration sociale du sort de la femme par le respect dont ces barbares l'entouraient et qu'ils auraient importé dans la société moderne, ne peut se soutenir. M. Guizot rejette avec raison cette opinion, -en faisant observer que « des phrases semblables à celles « de Tacite, des sentiments, des usages analogues à « ceux des anciens Germains, se rencontrent dans les « récits d'une foule d'observateurs des peuples sauce vages ou barbares sans que cela ait plus de por«- „« tée. » -T

Gela dit, il faut néanmoins convenir qu'il y avait dans les races germaines un respect, non pas légal, social, ou

• OzANAM, Etudes germaniques, t. 1, p. 115. — Ce que dit Tacile de l'indissolubilité du mariage est vrai, mais contre la femme qu'elle enchaînait, et au profit de l'homme qui pouvait l'enfreindre.

308 LIVRE IV, CnAPITHE I,

domestique, mais religieux ipour la femme. Respect dont elle était victime puisqu'il allait jusqu'à rimmoler aux funérailles, dans la croyance que si l'épouse suivait son époux dans la mort, il franchirait le seuil de l'enfer sans que la lourde porte retombât sur ses talons. — « En attribuant à la femme, dit Ozanam, le pouvoir « de frayer au trépassé l'entrée du monde invisible, on « supposait en elle je ne sais quoi de divin. Cette com- « pagne frêle et charmante, que l'homme aurait pu « écraser, l'étonnait et le maîtrisait. Au réveil des no- « ces, il lui faisait le don du matin. Plus tard, il lui « portait ses blessures et ses doutes : il attendait de « ses soins la santé, et de sa bouche des oracles. Une « trace de cette vénération s'est conservée dans les lois « de presque tous ces peuples qui punissent d'une « peine pécuniaire plus forte l'injure faite à la femme, « parce gu elle ?ie peut se protéger elle-même p({r les « mines ' . »

II y a là certainement un double élément religieux et généreux à l'égard de la femme, qui était étranger aux civilisations païennes, et qui permet jusqu'à un certain point de voir, avec M. Dabas, dans l'esprit germanique, comme une prédisposition providentielle à l'affranchissement de la femme par le Christianisme. Cependant, quand on considère que ce respect pour la femme était plutôt superstitieux que religieux, et que celle générosité qui la protégeait contre l'insulte d'un étranger la laissait livrée à toute la brutalité des siens; (juand on sait tout ce que le Catholicisme a eu à faire pour combattre les superstitions germaniques, et pour refréner le

' Ozanam, Kiudes (jcrmaniques, \u 118.

penchant des princes à la polygamie et sauver Tindissolubilité du mariage, on reste convaincu que l'obstacle égalait et môme surpassait le concours.

Chez le peuple juif il en était autrement. Là seulement nous voyons une éclatante dérogation au sort universel de la femme dans tout le reste du genre humain. Et quel argument anticipé n'en résulte-l-il pas en faveur de la vérité que nous avons en vue 1 Quelle preuve plus manifeste que le Christianisme, et Dieu seul dans le Christianisme, est l'auteur de la réliahilitation de la femme, que de ne trouver la femme relativement honorée dans l'Antiquité que chez le seul peuple de Dieu, chrétien en espérance? Il en est de l'honneur de la femme chez le peuple juif comme des grands dogmes de l'unité de Dieu et de la rédemption du genre humain. Ils étaient, en cet aîné des peuples, comme un majorât constitué par avancement d'hoirie , en vertu de ^Ancien Testament, jusqu'à l'ouverture du Testament Nouveau qui devait en enrichir, avec accroissement et diffusion, toute la famille humaine. Comment se feraitil autrement que ce fût précisément ce peuple et non le peuple égyptien, grec, romain , ou germain qui ait connu et gardé à la fois le respect de la femme, l'unité de Dieu, etl'attente prophétique du Rédempteur...?

Et combien cet aperçu devient-il plus éclatant lorsqu'on considère le rapport de ce respect de la femme avec les dogmes chrétiens dont le peuple juif avait la promesse et la figure ! D'où vient que la femme avait tant d'importance chez les Juifs, et que tant de femmes illustres y ont joué de si grands rôles, si ce n'est parce que la destinée et la gloire de cette Nation-Mère était |de orier en quelque sorte dans le sein de ses femmes le

310 LIVRE lY, CnAriTRE I.

salut du genre humain, et de l'enfanter un jour par l'une d'elles? N'est-ce pas à une idée ^enfantement qu'est suspendue toute l'espérance d'Israël, comme sw. prodige en qui Dieu doit faire éclater toute sa puissance; et ce prodige n'est-il pas tout à l'honneur de la femme, puisqu'il consiste en ce que l'homme par excellence sera produit par elle sans générateur humain, en ce qu'uNE

FEMME BENFERMERA UN HOMME {virum) ' ; CU Ce qu'UNE

Vierge concevra et enfantera un Fils qui sera Dieu AVEC-Nous^; en ce que le Dominateur ajourne sa venue jusqu'au temps où Celle qui doit enfanter ait enfanté ' ?

N'en doutons pas, telle était chez le peuple juif lai cause profonde et comme la racine de la considération dont la femme y était l'objet. Depuis les promesses faites à Abraham, renouvelées à ses enfants et entretenues dans sa race, d'une bénédiction universelle en Celui qui sortirait de lui* après une longue suite de générations, comme la semence en vue de laquelle Dieu multiplierait sa rac^î, la femme juive fut consacrée par une mission religieuse et nationale de fécondité. Chaque femme concourut à l'accomplissement des divines promesses, en produisant le peuple qui devait en être l'héritier. De là l'honneur dont elle était entourée comme épouse et comme mère. Dieu môme, faisant cesser sa stérilité, la constituera dans sa maison mère joyeuse de ses lils : Qi/i habitare facit sterilem in domo, matrem filiorum /«?-

• Jércinic, XXXI, 22.

' lnaïo, VII, n.

» Miclu'c, V, 3.

* Gcaùse, xxii, 18.

lanterne Elle est l'orgueil de l'époux, comme une vigne aboiidaiile dont les pampres chargés de grappes étendent leurs festons le long de sa demeure : Vxor tua sicut vitis abundans in lateribus domus titœ ^. Elle lui est chère en tout temps comme une biche très-aimée et un faon dont il fait ses délices, il s'enivre de son sein, et c'est un amour fidèle et constant qui doit être le principe et le couronnement de sa fécondité : Lœtare cutn muliere adolescentiœ tuœ^ Cerva carisima, et gratis simus hinnulus. Ubera ejus inebrient te in omni tempore, in amore ejus delectarejugiter"^. Dans sa vieillesse, elle reçoit à légal du père les respects et les soumissions de ses fils, et elle est armée à leur égard d'une puissance de bénédiction ou de malédiction que Dieu ratifie : Qui timet Dominwn honorât parentes et quasi dominis serviet /lis qui se genuermit*. Benedictio patris firmat domos filiorum ; maledictio autemmatris eradicat fundamenta^. Le mariage, où elle recueille ainsi la tendresse, l'honneur et la vénération, ne se forme pas sans son agrément : elle n'est pas, comme partout ailleurs, donnée, vendue ou enlevée : elle est demandée et consultée : Appelons la jeune fille et lui demandons quelle est sa volonté, se disent les parents de Rebecca à la demande d'Éliézer ^ ; et ce n'est que de son plein gré que le fidèle serviteur la conduit à son maître Isaac, qu'elle at)orde avec la dignité voilée de l'épouse, et par

* Ps. , cxii, 9.

s Ps., cxvii, 3.

8 Prov., V. 19.

* Eccles., m, 8.

« Id., m, 11.

« Genèse, xxiv, 57.

312 LIVRE lY, CnAriTRlî I.

qui elle est reçue d'un cœur si tendre et si pur qu'elle tempère la douleur que la mort d'une mère avait causée. — Enfin n'oublions pas d'ajouter que la possession et Tadminislration des biens, signe et moyen de la considération dont la femme était privée cbez les autres peuples, pouvaient être dévolues à la femme juive, soit comme héritière de son père, soit même comme donataire de son époux*.

Quant à sa participation aux afîaires publiques et aux intérêts généraux de la nation, toute l'histoire des Juifs est là pour dire la grande part que la femme pouvait être appelée à y prendre. Sara, Rebccca, Rachel, Marie, Debora, Jahel, Ruth, Anne, Judith, Esther, l'héroïque mère des Machabées, et bien d'autres, nous montrent la femme élevée à l'honneur d'influer sur les destinées religieuses ou politiques de ce peuple , jusqu'à les sauver plusieurs fois et à mériter ce chant de triomphe : « Vous êtes la gloire de Jérusalem , vous (( êtes la gloire d'Israël, vous êtes l'honneur de, notre « race'^. »

Toutes ces femmes , et la femme juive en général , étaient honorées en vue d'une Femme unique dont elles étaient la figure, et qui devait seule réaliser ce à quoi toutes concouraient; d'une femme qui devait être Bénie entre toutes les femmes^ et en qui toutes les femmes devaient être bénies, comme appelée à être pour tout le genre humain ce que celles-là étaient pour le seul peuple de Dieu : la cause de notre salut, « la gloire, la joie, « l'honneur de notre race. »

I Nouibr., sxvii.

* Judith, XV, 10.

Telle est, dans son phénomène et dans sa cause, la considération relative dont la femme juive jouissait au sein de la dégradation universelle de la femme.

Je dis relative. Je n'ignore pas, en efl'et, que cette médaille a un revers. Je ne l'ignore pas et je m'en prévaux. Outre que cet honneur dont jouissait la femme juive aurait été éternellement infécond pour toutes les autres femmes (de même que le dogme de l'unité de Dieu pour les autres peuples), il était loin d'être pour la femme juive elle-même ce qu'il est devenu par le Christianisme pour le sexe entier. On peut dire même que, relativement à la femme chrétienne, la femme juive rentrait sous le joug de la dégradation universelle de la femme : tant le Christianisme seul est l'auteur immédiat de son affranchissement ! tant il manifeste par là sa divinité !

Que voyons-nous encore, en effet, chez ce peuple juif oïl la femme était relativement si honorée? La polygamie, la répudiation, le divorce. Tout y était sacrifié à la fécondité. Malheur à la stérile ! Elle était sous le coup d'un opprobre dont rien ne pouvait la relever. De là le partage de la couche conjugale avec de<- esclaves et des rivales, à la honte de l'épouse, ou, ce qu'il y a de pis, de son plein gré et à son instigation. De là le prix de la virginité inconnu, celui de la pudeur même et de la dignité trop souvent sacrifié dans des licences d'autant plus humiliantes pour la femme en général, qu'elles étaient dans les mœurs plutôt que dans les intentions, et que la honte même ne l'en vengeait pas*. Cette honte

* Les filles de Loth; Abraham désavouant Sara pour épouse, et l'exposant à Ctre enlevée par Abimélech, de peur d'être tué par ce f II- 18

314 LIYRE IV, CUAPITRE I.

s' offense en nous de ces licences, jusqu'au scandale et à l'impiété à l'égard d'un peuple que la Religion propose à nos respects, et qui, comme le Patriarche endormi, mérite de notre piété filiale que nous allions à reculons étendre notre manteau sur sa nudité. Cette honte cependant à qui la devons-nous, si ce n'est au Christianisme? Quelle supériorité n'atteste-t-clle pas dans nos mœurs ! Quelle piété et quelle foi ne doit-elle pas nous inspirer pour la source virginale qui en a mis le sentiment dans le monde !

III. — Ainsi donc on peut dire que la femme était généralement dégradée, avilie ou méconnue dans sa dignité, dans sa pudeur , dans les égards dus à sa faiblesse, dans son caractère propre de femme, avant le Christianisme, comme elle l'est encore en dehors du Christianisme, sacrifiée dans riiide, sw le tombeau de son époux ; esclave sous le Coran; hèle de somme chez le sauvage^. C'a été là un fait universel, un fail de race.

C'était plus qu'un fait, c'était un p'mcï/jç; et c'est là ce qui mettait le comble à cette dégradation. Si c'eût été un abus, en effet, la femme aurait eu au moins pour elle le droit cl l'espérance d'un redressement ; mais non, son sort était l'exécution d'un anathômc primitif,

prince; lo L<?vlle d'I^phraïm nltandonnaiil la Rionnc tnix brulaliirs des lioiumea do Gabaa iioiir r\v souttiralie liii-mCme ; lo lion vieillard qui lui avait donni^ l'Iiospilalilt? olTranl, pour le i)rotr}?er, na propre (llle vlerije aux oulrafçes do ces uiiaérahles : ces exemples prouvent assci co (|ul maiiqunil ii la remine en dignité et en estime chez les JulTs. > Db Maisiiie.

d'une opinion reçue qu'elle le méritait , d'un mépris traditionnel, d'une sentence philosophique, d'un axiome même physiologique et médical : tout se réunissait pour river la femme au joug de sa dégradation. Ellemême enfin prenait contre elle-même le parti de la justifier.

Nous ne croyons pas qu'il ait été jamais dit, en dehors du Christianisme, un seul mot en faveur de la femme. Tout a été contesté dans le monde, excepté l'incapacité morale et la malice native de la femme. Quelque souvenir de la fatale initiative qu'elle eut dans le drame de la faute originelle avait été conservé dans les traditions de tous les peuples. Hésiode, rapporteur des mythes grecs, nous dit qu'en forgeant Pandore, Yulcain, au lieu d'un bien fabriqua un oeau mal', et après avoir représenté cette heauté soulevant le couvercle d'un grand vase d'où se répandent les maux, et au fond duquel reste la seule espérance^^ il ajoute : « C'est d'elle que • « vient la race des femmes au sein fécond ; d'elle qu'est « sortie cette engeance pernicieuse, grand fléau pour « les mortels, etc., etc. Les femmes, ces complices de (( tout mal, ont été données aux. hommes, par le Maître « de la foudre , comme le plus funeste des présents^. »

--- « 0 femmes, s'écrie le grave Eschyle, créatures in- « supportahles, sexe haï des sages , avec lequel on ne « devrait jamais habiter, premier fléau d'une famille et « d'un État*. » — Euripide exprime dans son Hippolyte le vœu bizarre de voir la race humaine se perpétuer

» Hes., Theoij., V. 684.

2 Ibid., V. 94, 98.

3 Ibid.. V. 589, GOl.

* EscH., Sept. c. Th., v. 166, 1C9, 172.

sans le secours des femmes, pour ne pas introduire cette peste au logis. — Simonide conclut comme Hésiode contre la femme et il déclare qu'e/z la créant, Dieu luia fait une âme à part et des matières empruntées aux divers animauxK — « La femme, dit Hippocrate, est perverse « par nature : son penchant doit être journellement « réprimé, autrement il pousse en tous sens, comme les « branches d'un arbre '^... » — Platon veut que les lois ne perdent pas de vue les femmes même un instant : « Car, « dit-il, si cet article est mal ordonné, elles ne sont plus « la moitié numérique du genre humain ; elles sont plus « de la moitié, et autant de fois plus la moitié qu'elles te ont de fois moins de vertu que ?îous^.» — Quant à l'opinion romaine, elle ne leur était pas plus favorable : Lâchez la brideaucapiicede ces animaux indomptables^ s'écriait Caton, et flattez-vous ensicite de les voir mettre elles-mêmes des bornes à leur liceîice^. Comme on dit aujourd'hui le beau sexe, ou le sexe pieux, on disait alors le sexe incapable, impropre aux travaux, étourdi, ambitieux, imbecillis, impar laboribus, levis, ambitiosus, par opposition à la Majesté des hommes, Majestas virorum^. — Enfin, la Sagesse sacrée elle -mémo venait jeter la pierre à la femme par cette sentence qui n'était que trop vraie et qui faisait le fond de la malédiction universelle dont elle était l'objet : A muliere factum est initium peccati et per illam omnes moriniur^. « C'est

' SiMOMD., cilc; par M. Dalias.

* Hipp., filé pur M. du Maisire.

•' De Lctj., VI.

* TiTE-I.iVK, llv. .\XXIV, cliap. II.

* AI. Troi>i,onc.

*> Ecclua., XXV, 33.

« par la femme qu'a été introduit le péché, et c'est par « elle que nous mourons tous. »

C'est sous cet amas de mépris et d'imprécations que la femme était courbée. Tel est le principe de toutes les coutumes et de toutes les lois qui lui refusaient partout le feu et l'eau du respect et de la dignité, et qui la tenaient en servitude sous la pesante main de l'homme. C'était l'exécution de l'arrêt porté au commencement par Dieu même : « Parce que vous avez fait cela, vous ({ serez sous la puissance de l'homme et il vous domi- « nera'. »

La femme était cette infortunée lo, qu'Eschyle nous représente dans son drame mythique de Prométhée^ incessamment déchirée par le taon vengeur, universellement poursuivie par le fouet que tient une main divine, et qui l'atteint en tous lieux, et faisant retentir toutes les contrées qu'elle parcourt de ses lamentations : « Ah! « ah ! hélas ! hélas ! malheureuse î oh ! oh ! grands « Dieux! grands Dieux! en quels lieux m'amènent tant « de courses vagabondes? Pourquoi donc, ô Fils de « Saturne, pour quel crime m'attacher sous le joug de « telles souffrances ? Assez 1 assez ! Oh ! si je pouvais « apprendre quelle sera la fin de mes maux ^ ! »

I. — « L'Ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une « ville de Galilée appelée Nazareth à une Vierge appe- <c lée Marie, et étant entré où elle était il lui dit : Je vous

' Genèse, m, 16.

* Eschyle, Proméihée enchaîné, trad. d'Alexis Pierron, p. 23.

318 LIVRE lY, CHAPITRE I.

« salue, ô pleine de Grâce : le Seigneur est avec vous :

« vous êtes bénie e7itre toutes les fenunes.. . Ne craignez

« point, Marie ; car vous avez trouvé grâce devant Dieu.

« Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du

« Très-Haut vous couvrira de son ombre... Vous con-

« cevrez dans votre sein et vous enfanterez un Fils à

« qui vous donnerez le nom de Sauveur. Il sera appelé

« le Fils du Trùs-Haut , et son règne n'aura point de

v« fin. » — c( Marie dit : Voici la servante du Seigneur^

• « quilme soit fait selon votre parole. » — Marie partit

en ce même temps et s'en alla visiter sa cousine Élisa-

-.'befh. A sa voixÉlisabcth, remplie du Saint-Esprit, s'écria:

. « Vous êtes Bénie entre toutes les femmes et le Fruit de

« votre sein est béni! Bienheureuse vOus qui avez cru! y^

— Et Marie dit : «Mon àme glorifie le Seigneur, et mon

« esprit est ravi de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu'il

« a regardé la bassesse de sa servante : car désormais

: « je serai appelée Bienheureuse àja?7iafs, parce que le

a Tout-Puissant a fait en moi de gra7ides choses... »

Tel a été le dénoùment des mau\ de la femme.

Ainsi s'est opérée sa réliabilitation. — En Marie, c'est

-tout son sexe, c'est la femme à qui il est dit par un

Ange : Je vous salue, ô pleine de grâce; à qui il est dit :

Vous êtes bénie et vous avez trouvé grâce devant Dieu;

l\ (jui il est dit : Bienheureuse qui avez cru ; et qui chante

elle même ce chant de délivrance , contre-partie des

lamentations d'Io : Mon âme glorifie le Seigneur, etc.

Sans doute, comysU'irc est propre à Marie entre toutes

les femmes; mais l'honneur s'en répand sur tout son

sexe, la grûce le rend môme propre à quelque degré à

toutes les femmes qui marcheront sur ses (races, et qui,

à sa suite, participeront à l'apolliéose de sa glorieuse

Assomplion et à tous les privilèges de sa Maternité bienheureuse. « Oti! quel beau jour, s'écrie saint Jérôme « dans sa lettre à la vierge Eustocliium, que celui où « tu verras Marie entourée de chœurs de vierges, Marie, « la Mère de ton Dieu, venir à ta rencontre ! où lu l'en- « tendras, comme cette autre Marie, lorsqu'au passage a de la mer llouge Piiaraou fut submergé avec son ar- « mée, chanter au bruit des instruments : « Chantons « les louanges du Seigneur; il vient de signaler sa gloire « et sa puissance. Sou bras a renversé dans la mer et « le cheval et le cavalier. » Ton Époux lui-même patt raîtra et dira : « Lève-toi^ viens^ ô ma sœur, ma « bien-aimée, ma colombe^ r hiver est passée la pluie « a cessé. » Alors les Anges dans l'étonnement diront : « Quelle est donc Celle-ci qui s'avance comme mie au- « rore naissante^ belle comme la lune, unique comme « le soleil / »

Saint Jérôme ne craint pas d'appliquer ainsi à toute iemme chrétienne les hénédictions les plus persomielles à Marie, et saint Bernard, après saint Augustin , de s'écrier aussi : « Réjouis-toi, Adam, notre père, mais plus ence core, ô Eve, notre mère, réjouis-toi!... Tous deu\ « consolez- vous dans votre fille et dans une telle lille; M toi surtout par qui le mal s'est d'abord introduit, et « dont l'opprobre s'est étendu à tout ton se\e. Le temps « approche où cet opprobre va être levé, et où l'homme « n'aura plus lieu de s'en prendre à la femme. Que dis- « je, au lieu de la charger, il la bénira, et changeant « son excuse criminelle en actions de grâces, il dira : « La femme que vous m'avez donnée m'a présenté le « fruit do vie, et j'en ai été régénéré'. »

* Sermon 1 7 , de Diversis.

Sous l'empire de la foi chrétienne, et en particulier de la dévotion à Marie, quelle révolution ces grandes croyances n'ont-elle pas dû opérer dans le sort social de la femme ? // faut tenir compte, disait un poëte du treizième siècle, à toutes les femmes de ce que la Mère de Dieu a été femme. — On raconte du bienheureux Henri Suzo que, rencontrant un jour une femme dans la rue la plus sale de la ville, il se mit aussitôt dans la boue pour la laisser passer dans le seul endroit sec qu'il y avait. La femme remarqua cet acte d'humilité et lui dit : Mon père, que faites-vous, vous êtes prêtre et religieux; pourquoi céder le chemin à moi qui ne suis qu'une pauvre femme, et me faire rougir de confusion ? — Frère Henri répondit : Ma sœur, j'ai l'habitude d'honorer et de vénérer toutes les femmes, parce qu'elles rappellent à mon cœur la puissante Reine du Ciel, la Mère de mon Dieu, envers qui j'ai tant d'obligation. La femme leva les mains et les yeux au ciel en disant : Je supplie celle puissante Reine que vous honorez en nous autres femmes, de vouloir bien, avant votre mort, vous favoriser de quelque grâce particulière '.

n. — Ce sentiment exclusivement chrétien, nous devons dire catholique, fit faire place à la femme, nonseulement dans les rues, mais dans les mœurs et dans les lois; et cela dès les premiers siècles chrétiens. Le Christianisme a fait prendre aux femmes le haut du pavé. Elles lui doivent d'être devenues :

« Compagnes d'un (^poux, et reines en Ions lieux,

« Libres sans déslionncur, lidùles sans conlrainte,

« Et ne devant jamais leurs vertus ù lu crainte. »

> VU du bienheureux Suto,

La femme chrétienne est le nœud et le cœur de la famille. Dans sa multiple fonction d'épouse, de mère, de fille, de sœur, elle en relie tous les membres et en inspire toutes les relations, par la plus irrésistible de toutes les influences : celle qu'on subit sans le savoir. L'homme, dans la famille, est comme l'aiguille qui marque les heures; la femme, comme le ressort caché qui fait mouvoir tous les rouages de la maison. Ce que vaut la femme, la famille le vaut, et par conséquent la société. — La femme chrétienne influe plus directement sur la société en formant l'homme dans l'enfant et dans le frère, et en le reformant souvent dans l'époux, et dans le père. Ce qu'un homme apporte de mœurs, de caractère, de résolutions dans la société, c'est dans le commerce de la femme le plus souvent qu'il l'a puisé. La fable d'Égérie est devenue la réalité la plus commune : chacun de nous a son Égérie derrière le rideau, souvent môme derrière le tombeau. Que de femmes, que d'épouses, que de mères qui ne paraissent pas ou qui ne sont plus, et qui, invisibles et présentes, inspirent les pensées, les sentiments, les rôles des acteurs de la vie humaine ! — Enfin, dans les relations publiques et apparentes, la Dame chrétienne influe éminemment sur les mœurs de la société dont elle reçoit l'hommage. Elle établit, au milieu d'un monde de dissentiments et de conflits, un centre de concilliation et d'égards, où chaque prétention dépouille ce qu'elle a d'exclusif et de personnel , pour recomposer dans une appréciation plus tempérée la notion du juste et du vrai aux dépens de laquelle elle subsistait ; elle tient le niveau moral à une élévation sur laquelle chacun vient s'édifier et régler ses défaillances; elle assainit enfin l'opinion par la pureté de son influence.

322 LIVRE IV, CDAPITRE I.

Le Christianisme a ainsi fait de la femme chrétienne trois figures que ne connaissait pas la société antique : la Maîtresse de Maison, TÉgérie de l'homme, la Dame.

Un illustre publiciste, qui fut parmi nous le type de la distinction de l'esprit, de l'intégrité du caractère et de la noblesse du cœur, écrivant à une dame, qui a été de nos jours la plus rare personnification de la femme chrétienne dans le monde, qu'elle continue à charmer et à édifier après sa mort par la publication des trésors de son âme, sauvés par une main pieuse de l'oubli où sa modestie les avait exposés; M. de Tocqueville écrivant à madame Swetchine, disait : « Rien ne m'a plus frappé, « dans l'expérience déjà assez longue que j'ai faite des « atîaires publiques, que l'influence qu'exercent tou- « jours les femmes en cette matière , influence d'autant « plus grande qu'elle est indirecte. Je ne doute pas que ce « ne soient elles qui donnent à chaque nation un certain « tempérament moral qui se manifeste ensuite dans la .« politique. Je pourrais citer nominativement, et en « grand nombre, des exemples qui achèveraient d'éclair- « cir ce que je dis. J'ai vu cent fois dans le cours de « ma vie, des hommes faibles montrer de véritables « vertus publiques , parce qu'il s'était rencontré à « côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans « cette voie, non en leur conseillant tels ou tels acies «. en particulier, mais en exerçant une influence for- « tifiante sur la manière dont ils devaient considérer « en général le devoir ou même l'ambition. Bien plus « souvent encore, il faut l'avouer, j'ai vu le travail in- « tôrieur et domestique qui transformait peu à peu un a homme auquel la nature avait donné de la générosité, « du désintéressement et de la grandeur, en un anibi-

« tieux lâche, vulgaire et égoïste, qui, dans les affai- « res de son pays, finissait par ne plus envisager que « les moyens de rendre sa condition particulière « commode et aisùe. Et comment cela arrivait- il? c< Par le contact journalier d'une femme honnête, « épouse fidèle, honne mère, de famille, mais chez « laquelle la grande notion du devoir en matière po- « litique, dans son sens le plus énergique et le plus « élevé, avait toujours été, je ne dirai pas combattue,

« mais ignorée' !

Nous ne nous porterons pas ici le champion des femmes contre la sévérité d'un jugement qui nous paraît sujet à révision. Nous tirerons plutôt de celte sévérité même la conséquence générale que nous voulions faire ressortir par cette citation, savoir, que telle est l'influence des femmes dans les sociétés modernes, qu'on peut dire que ce sont elles qui donnent à chaque nation un certain tempérament moral qui se manifeste ensuite dans la politique, jusqu'à les rendre responsables de raffaiblissemenl de ce tempérament, alors même qu'elles sont femmes honnêtes^ épouses fidèles, bonnes mères de famille^ et uniquement parce qu'elles n'ont pas exercé cette influence. Certes, une telle responsabilité suppose un bien grand pouvoir'^!

* Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres, publiées par M. le couile de Falloux, de TAcadémie française, t. 1, p. 469.

* Je ne veux pas revenir au moyen àye; j'apprécie tout couuue un autre les ressources de mon temps, cl je le préférerais quand même, parce qu'il est mon temps, celui dans lequel la Providence a daigné me faire naître : cependant on me permeUra de faire observer (et en cela je préconise ce qui doit être commun à tous les âges) combien la foi donnait anciennement à la femme un ascendant plus salutaire sur les mœurs publiques, par le culte plus profond dont elle était l'objet.

324 LIVRE lY, CHAriTRE 1.

Ce pouvoir se manifeste, comme un phénomène nouveau, dès les premiers siècles chrétiens. « Entre Gon- « stantin et Justinien, dit M. Troplong, se placent des « événements qui prouvent que la femme a su s'élever « à la hauteur de ses nouvelles destinées. Il y a des « femmes qui soutiennent les empires, d'autres qui les « convertissent ; il y en a pour la culture des lettres, « pour les aventures romanesques, pour de sublimes « renoncements religieux, pour toutes les choses enfin « qui alimentent ce grand drame qui va se dénouer par « le moyen âge... Déjà les femmes marchent à la tête de « leur siècle, conduisent de grands événements, figurent « sur le premier plan de l'histoire de leur pays qu'elles « dirigent, agitent, ou pacifient ' ! »

Cette émancipation morale de la femme, effet de son émancipation religieuse, dut avoir elle-même pour effet son émancipation légale. Celle-ci ne se fit pas en effet longtemps attendre. Le premier empereur chrétien, Constantin, déjà en situation d'apprécier la grandeur de

De telle sorte que ce serait à raiTaiblissetnent du Christianisme qu'il conviendrait d'attribuer cet a(Tail)lissemcnl do l'influence de la Temme que M. de Tocqueville sif^nalaif. Lui-mfime ne me démentirait pas, si j'en jufje par ce passage d'iine autre de ses lettres sur le niCme sujet : (1 II n'en était pas ainsi dans cet ancien régime, (jui, au milieu de « beaucoup de vices, renfermait de Hères et mâles vertus. J'ai souvent (i entendu dire que ma prand'mère, qui était une Irès-sainle femme, a après avoir recommandé ii son jeune llls l'exercice do tous les devoirs « de la vie privée, ne manquait point d'ajouter : Et puis, mon en- (I faut, n'oubliez jamais qu'un lionnne se doit avant tout i\ sa patrie, « et que Dieu exige do lui qu'il soit toujours prCt i\ consacrer son u tenq)!i, sa fortune et mfime sa vie, nu service de l'État et du Roi. » (Makamk Svvetciiine, etc., etc., t. I, p. •4 57.)

• M. Tnopi.ONG, De l'injlucnce duChristiaiiimie sur le droit civil des. Romains, p. 300-307.

la femme chrétienne dans l'illustre sainte Hélène, sa mère, pour laquelle il professait un si grand respect, el dans le type de cette grandeur, la Mère de Dieu, à laquelle il consacra la nouvelle capitale de son emniie, rompit les liens qui avaient assujelli jusqu'à lui la femme à une dégradante infériorité, et la lit monter au niveau de l'homme.

Voici comment M. Troplong consigne ce grand changement. Après avoir peint la diminution successive de la tutelle des femmes luttant contre ce joug, il dit : « Tel te fut l'état des choses jusqu'aux derniers empereurs « païens. On trouve encore sous Dioctétien des vestiges « vivants de cette tutelle dégénérée. Mais Constantin c( l'abolit en 321, et reconnut aux femmes majeures des « droits égaux à ceux des hommes : In o?nnibits con- « tractibus jus taie habeant Qv\LK viros. Justinien fit « disparaître jusqu'au souvenir de leur ancienne dépen- « dance, en retranchant de ses compilations tout ce qui « pouvait la rappeler. C'est aussi dans cette année 321, « consacrée par Constantin à donner au Christianisme « tant de gages de dévouement, et mémorable surtout « par sa loi sur les alîranchissements, que ce prince a accorda aux mères le droit général de prendre part à « la succession de leurs enfants. Je ferai ressortir bien- « tôt l'importance de cette innovation, qui se développa « de plus en plus sous les autres empereurs chrétiens ; « innovation mémorable par laquelle la femme balança tt les droits attribués à la parenté masculine, et qui « rendit à la nature l'une de ses prérogatives les plus « sacrées.

« En attendant, ajoute M. Troplong, nous ne pou- « vons nous empocher de reconnaître dans tout ceci le

-î- TT. 1»

Ik

326 LIYRE IV, CHAPITRE I,

« passage du Christianisme, qui, dans sa morale et « dans son culte , a donné à la femme un rôle si élevé. « C'est évidemment lui qui a, non pas créé, ce serait « trop dire, mais hâté le mouvement que je viens de « signaler, qui l'a régida7nsé et consommée » Plus loin, M. Troplong croit trouver dans la propagation des idées orientales, sous les Césars africains et syriens qui laissèrent prendre à leurs mères ou à leurs femmes une part au gouvernement, l'annonce d'un nouvel élément dans les destinées futures de l'iiumanité. Il n'y voit toutefois que des préparations partielles et combattues , des espèces dajjluents passagers qui viennent porter leur tribut à une idée que le Christianisme a seul réalisée systématiquement et complètement'^. Plus loin encore, M. Troplong, après avoir fait un rapide lableau de l'émancipation morale et doctrinale de la femme par le Christianisme, et y avoir vu une existence toute nouvelle ^ dit : « Après cela, que ce système se soit appuyé de cer- « taines données antérieui'es ou collatérales ; qu'il ait « été secondé "ça^v une sorte Ae prédisposition qui fava- « risait r anéantissement ou la modilication de tous les « genres de servitude, c'est ce qu'on ne saurait contes- « ter. Mais quel argument y aurait-il h tirer de là contre « rinlluence chrétienne? N'est-ce pas au contraire un a des mérites du Christianisme d'avoir été l'expression tt des tendances et des besoins contemporains? Est-ce tt que, malgré tous les précédents, ce n'est pas lui qui a M généralisé l'idée de l'aHranchissemenl de la femme?*

' De l'Influence du, Chri$tianiaine sur le ihoii civil des Romains, p. Î96-207.

Nous avons commencé par professer celte conviction, que nous n'admettions pas ce partage de l'action du Christianisme avec des prédispositions et des tendances dont il n'aurait été que l'expression, et qu'il n'aurait fait que hâter, que régulariser et ({ug' consommer. Selon nous, ce n'est pas trop dire que d'attribuer au Christianisme d'avoir créé (c'est là en etTet le vrai mot) ce mouvement. La manière de voir contraire tend cependant à se faire jour, même parmi des catholiques. Nous oisons le dire, c'est là un malheur. Assurément, qu'une pareille transaction soit proposée par des hommes qui , si honorables et si éclairés qu'ils soient, humainement parlant , sont privés des lumières de la foi , on lé côtiçoit ; car le mot créer ne pourrait être souscrit par eux sans abjuration de leur incrédulité ou de leur scepticisme, et ils doivent le réserver pour le jour béni de leur complète soumission. Mais que cette transaction soit acceptée par des fidèles, par des croyants : c'est ce que nous ne concevons pas et ce que nous déplorons ; car elle implique un abandon que ne saurait justifier l'intention de ménager les susceptibilités et de concilier les âmes.

Quant à nous, nous la repoussons, parce qu'elle est S fausse ; et nous la combattons parce qu'elle est dangereuse ; parce qu'elle met les incroyants honnêtes, comme il y en a tant de nos jours , dans la plus pernicieuse de toutes les situations par rapport au Christianisme, dans féquivoqne, oîi l'on s'endort, entre le respect qui satisfait et l'incrédulité qui dispense.

Donc, en ce qui touche notre sujet, nous combattrons l'opinion de M. Troplong; et cela avec d'autant plus de confiance que nous la combattrons par lui-même.

Commençons par prendre acte d'abord de ce qu'il établit lui-même en deux belles pages (303,304) concernant l'investiture pour la femme chrétienne de nouveaux devoirs et de nouvelles missions qui lui feront déployer des vertus et revêtir des caractères dont la supériorité constituera un système complet d'émancipation et d'égalité morale. Notons que tous les éléments de ce système, et ce système par conséquent étaient nouveaux, entièrement nouveaux, étaient, comme il le dit, chose inouïe jusqu'alors. — Rappelons que l'opinion et la conduite de Celui qui est la Vérité même, et dont l'Evangile va devenir le Code des codes, la Loi des lois, l'opinion et la conduite de Jésus-Christ à l'égard de la femme renversaient de fond en comble les idées et les mœurs : d'abord et au plus haut point par le prodige de la Maternité divine, de la Virginité féconde, d'où il avait voulu naître, non par une conceplion passive en Marie, mais active, délibérée, consentie librement avec le Ciel même, et fruit d'une plénitude de grâce qui élevait la femme à la hauteur méritée ' de Mère de Dieu ; ensuite par l'hommage qu'il avait voulu rendre à cette Maternité glorieuse en l'associant à tous les mystères de notre salut, en lui demeurant soumis jusqu'à l'âge de trente ans, en recevant d'elle l'impulsion anticipée de sa vie de miracles, en la léguant à tout le genre humain du haut de la Croix, et en l'élevant par l'Assomption à la gloire de Heine des Anges et du Ciel même. A cette conduite du souverain Législateur à l'égard de cette Fcnmie, type de la femme nouvelle, joignons sa conduite libératrice à l'égard des autres femmes : à l'égard de Madeleine la

• (Jucui fnrrnÎMli portinr.

pécheresse publique, qui sera préconisée dans tout l'Univers ' ; de Madeleine, prise à re\trémité opposée de la Vierge Marie, et comprenant avec elle le sexe entier réhabilité par la virginité ou par la pénitence, et par l'amour qui les unit au pied de la Croix, où elles ont sur l'homme le privilège de la lidélité ; sa conduite si compatissante et si délicate à l'égard de la Femme Adultère, qu'il délivre de ses accusateurs en môme temps que de son péché; de laSamarilaine, à qui il donne l'eau qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle en échange de celle du puits où il l'entretient, et dont il fait d'une schismatique un apôtre ; de la Chananéenne, dont il préconise et récompense la foi, méconnue des Apôtres, comme incomparable en Israël ; de Marthe et Marie qu'il aimait, dont il fait le type de la vie active et de la vie contemplative, et qui obtiennent de lui la résurrection de Lazare ; de la Veuve de Naïm, dont les larmes maternelles tombent sur son cœur, et à laquelle il rend le fils qu'elle suivait au sépulcre ; de cette autre pauvre Veuve dont le denier est exalté par lui au-dessus des plus riches offrandes ; des Saintes Femmes qui pleuraient sur lui dans le trajet de son supplice, et sur lesquelles il reporte leur propre compassion ; enfin de celles qui, les premières du genre humain, sont attirées au sépulcre, et reçoivent de l'Ange le premier Alléluia de la Résurrection qu'elles vont porter aux Apôtres. Toute cette conduite du divin Maître à l'égard des femmes, dont il se montre toujours entouré, et qui figureront éternellement dans son Évangile à ce rang d'honneur comme les favorites et les messagères de sa grâce, constitue pour la femme une charte d'éraanci-

i MaUhieu, xxvi, 13.

pation exclusivement évangélique, et dont rien, absolument riei) dans le monde n'a le droit d'approcher.

Ajoutons la doctrine non moins évangélique et tout étrangère, tout opposée même aux idées et aux mœurs du monde ancien, touchant la virginité, le mariage et l'égalité des sexes en Jésus-Christ. — La virginité, qui franchit le seuil du Royaume céleste où le mariage ne continue pas, iibi nec niibent neque nubentur ' ; qui, en affranchissant la femme de l'homme, lui constitue un état plus parfait, semblable à celui des Anges, et honoré du choix de Dieu lui-même dans le prodige de la Yirginité de laquelle il a voulu naître. — Le mariage, rendu à son indissolubilité première contre la coutume de tout le genre humain ^, assujettissant l'homme autant que la femme à son joug, ne faisant de tous deux qu'une seule chair où « la femme, il est vrai , n'est pas maîtresse de « son corps, mais le mari, — mais où le mari non plus « n'est pas le maître de son corps, mais la femme ^; » léciprocité de droit qui renferme toute une révolution dans la condition de la femme, qui fond en quelque sorte les deux sexes dans leur union; honneur plus grand! qui fond cette union elle-même dans la mystique union de Jésus -Christ avec son Église, en n'assujettissant la femme au mari, comme l'Église à Jésus-Christ, qu'à la condition de l'amour et de la protection du mari pour la femme, se livrant lui-même pour elle, et la traitant avec honneur atln de la sanctifier, de la purifier et de la glorifier ''; de telle sorte, comme le dit saint Jean Chry-

• Luc, XX, 35.

» Mallliiou, XIX, ■i-fl. — MaiT, x. — Lue, xvi. ' 1 aux CorinthUtn», vil, 4.

♦ Aux l'-pliéHiuiiH, V, 22-27. — SttliU Piorn), i^p, m, 1-7.

sostome, commentant saint Paul, que V homme ne doit pas s enorgueillir de son privilège, ni la femme s'humilier du devoir de f obéissance^ puisqu ils dépendent l'un de l'autre, et que tous deux ont Dieu pour auteur . -^ Enfin, en dehors du mariage, l'égalité des sexes en leur commun Libérateur Jésus-Christ ^ proclamée par cette grande parole de saint Paul : « Il n'y a plus de Juif a ni de Grec, de libre ni d'esclave, d'homme ni de % femme, vous êtes tous un en Jésus-Christ '. »

Pour nous résumer : — A la base, légalité det sexes en Jésus-Christ, érigée en doctrine, après avoir été consacrée par la faveur marquée de Jésus-Christ pour la femme dans l'Évangile ; — sur ce fondement, r indissolubilité du mariage^ la mutuelle dépendance dans la réciprocité des droits des époux, et la dignité de l'union môme de Jésus-Christ avec son Église imprimée à leur union; — au-dessus du mariage, la virginité^ constituant pour la femme un état plus indépendant, plus honoré, et qui la rend semblable aux Anges ; — au faite, enfin, la Maternité divine de Marie, Reine de la terre et du ciel, et nouvelle Eve à qui tout le genre humain devra son salut : voilà, dans son ensemljlc et dans son corps, tout le système de la réhabilitation de la femme par le Christianisme, qui de la Religion a passé dans les mœurs et dans les lois. Eh bien, je le demande, y avait-il le soupçon môme de cela dans tout le monde ancien? n'y ;>vait-il pas au contraire à cet égard opposition violente dans les idées et dans les mœurs? N'est-ce pas là une création dans toute la force et la propriété du mot?

On ne peut en disconvenir. Sur quoi donc se fonde-

' Alix Galales, m, S8.

t-on pour en décliner la conséquence? Voici. On dit : en soi c'est bien là un système complet d'émancipation et (T égalité moi-ale; c'est bien là une existence toute nouvelle qui apparaît. « Mais ce système s'est appuyé de « certaines données antérieures ou collatérales, il a été « secondé par une sorte de prédisposition qui favorisait « l'anéantissement ou la modification de tous les gen- « res de servitude. » — Qu'cntend-on dire parla, en ce qui touche la femme ? — On veut parler du mouvement qui s'était déjà déclaré dans la législation romaine en faveur de la femme ; mouvement très-réel, parfaitement dessiné par M. Troplong, et qui, par une succession de diminutions de la tutelle qui enchaînait la femme, avait commencé et préparé son atlVanchissement lorsque les premiers empereurs chrétiens vinrent le consommer.

Voilà l'objection. Elle est très-spécieuse; mais, j'en demande bien pardon à son savant auteur, elle ne se soutient pas. Ce n'est pas assez dire : elle profite à notre thèse. En efTel :

Le mouvement qui avait produit le relâchement du joug domestique de la femme dans la législation romaine, sous les empereurs païens, était-il de môme nature que celui qui l'a brisé sous les empereurs chrétiens? avait-il le même mobile et atteignait-il le môme but pour qu'on puisse dire que le Christianisme n'en a été que la plus haute expression? — Tout au contraire. Ce n'était pas seulement un mouvement autre mais adverse. C'était V antipode de l'alVranchissemcnt chrétien, c'était par conséquent la servitude et la pire de toutes les servitudes, s'il est vrai (ju'il n'y ait rien de plus parfaitement opposé à la liberté (juc la licence.

La licence, — cela résulte des pages de M. Troplong

lui-même, — fut en effet le mobile de l'affaiblissement successif de la tutelle ; comme la répression en fut le résultat. «La conjuration des Bacchanales, les sourds com- « plots contre la pudeur et la pai\ publique, les divorces « indécents, les adultères audacieux, tout ce déborde- « ment de mauvaises mœurs dépeint par les philosophes, « les historiens, les satiriques, et qui obligea Auguste « à aller chercher dans les loispolitiqiies un remède que « ne donnaient plus les lois de la famille : » voilà le ferment de cet affranchissement prétendu que le Christianisme n'aurait fait que consommer. — M. Troplong montre d'ailleurs très-bien, lui-même, que la tutelle domestique des femmes céda, comme une digue minée, battue et emportée par les flots, sous les séductions, les ruses féminines, les manèges corrupteurs et les audacieuses impudences des femmes, à ce point qu'elles faisaient trembler leur tuteur ; que « ce n'est pas lui qui « exerçait l'autorité sur la femme, c'est la femme qui « avait l'autorité sur lui; ce n'est pas lui qui était le « tuteur, c'était elle qui avait la tutelle*. » — C'était l'accomplissement de la prédiction du vieux Caton lorsqu'il s'écriait : « Ce qu'elles veulent, c'est la liberté la c( plus entière, ou plutôt la licence, pour appeler les « choses par leur nom. Si elles triomphent aujour- « d'hui, que n'oseront-elles pas demain? Rappelez-vous « toutes les lois par lesquelles nos aïeux ont enchaîné « leurs caprices et les ont soumises à leurs maris. Avec « toutes ces entraves, à peine pouvez-vous les contenir. « Que sera-ce si vous leur permettez d'attaquer vos lois « l'une après l'autre, si vous souffrez qu'elles vous ar-

1 De l'Influence du Christianisme, sic., p. 291.

334 LIVRE IV, CHAPITRE f.

« rachent des concessions et qu'elles finissent par s'é- « galer aux liommes? Pensez-vous que vous pourrez « les supporter? Elles ne seront pas plutôt vos égales « qu'elles vous domineront ^ » — Voilà quel était l'affranchissement dont on parle. C'était la dissolution ; la dissolution de la constitution domestique par une corruption qui, comme une marée montante, attaquait la constitution sociale, à ce point qu'o?i était obligé d'aller chercher contre elle dans des lois politiques un remède que ne donnaient plus les lois de la famille.

M. Dabas dit donc avec beaucoup de sens : « Qu'on « suppose l'empire romain prolongé jusqu'à nos jours ; « jamais la femme ne s'y fût relevée de la servitude ; et « la raison en est bien simple : c'est qu'a défaut de lois « morales, il fallait des règlements tyranniques pour la a contenir. Elle put bien, vers la jin de la république, « rompre quelques anneaux d'une chaîne qu'à force de tt la secouer elle avait fini par user un peu. Mais cette t< émancipation par la licence n'était pas de nature à « durer : déjà sous Tibère on commençait à regretter a la sévérité des lois Oppiennes, et nul doute que, sans a l'avènement du Christianisme, on n'eût vu les fers de a la femme se river de nouveau^. »

Avions-nous raison de dire que ce qu'on voudrait considérer comme une préparation au Cbiistianismo on était la plus parfaite contradiction'/ Une préparation : oui i comme la démolition est la préparation de la reconstruction.

La reconstruction, non par des lois suite d'autres

• TiTE-LivE, liv, I, XXXIV, c. 2 oi n.

• De In Déchéance de la femme et de au HéluihiliKUioii, p. 73.

lois ; car, quid leges sine moribus? comme le disait si bien Tacite en parlant de ces lois même dont on se prévaut; mais par des mœurs nouvelles, fondées sur un principe nouveau, le principe chrétien de la réhabilitation de la femme, par la grâce du sang divin qui est tombé sur elle du haut de la Croix.

Par cette grâce, dont la plénitude en Marie a relevé son sexe de la déchéance où la faute d'Eve l'avait précipité, la femme a été réhabilitée avant tout du péché, dans l'ordre religieux ; puis àutnépris, dans l'ordre moral; et enfin de la servitude, dans l'ordre légal. Les leis n'ont fait que décréter une réhabilitation qui était déjà faite dans les mœurs, parce quelle l'était dans lésâmes. En un mot la femme n'a été émancipée par la loi que parce qu'elle a été rendue digne de l'être par la Religion. C'est ce qu'il nous faut considérer en un dernier paragraphe.

La femme a été rendue meilleure par le Christianisme. C'est là sa réhabilitation. La dignité et le droit n'en ont été que la suite. Dans Marie, qu'il faut toujours prendre pour type de la femme chrétienne, la gloire et la puissance de Mère de Dieu ne lui ont été conférées que parce qu'elle s'en est montrée digne en correspondant par ses vertus à la grâce dont elle avait été comblée; par sa foi, par .^on humilité, par sa charité : Bienheureuse vous QUI AVEZ CRU ! — Il eu est de même de Madeleine : il lui a été beaucoup remis parce qu'elle a BEAucour ALMÉ; de même des autres femmes que Jésus

favorisait : soyez guérie y voire foi vous a sauvée. C'est ainsi que la lemme chrétienne en général a été réhabilitée. Ses vertus, dont elle a été rendue capable par la grâce, ont irayé la voie à son alïranchissement.

Entre autres vertus qui ont fait à la femme chrétienne une situation nouvelle, à côté et souvent au-dessus de l'homme, et qui lui ont fait conquérir sa réhabilitation, nous en examinerons quatre : la Virginité, le Martyre , la Charité et l'Apostolat ; vertus entièrement nouvelles dans le monde, et dont Marie a été le type créé.

I. — La Virginité, non la virginité négative, fastueuse, rétribuée et temporaire, comme celle des vestales, qu'on pouvait encore à peine rassembler au nombre de sept; mais la virginité active, humble, désintéressée et perpétuelle, embrassée pour elle-même, par l'union de l'esprit à Dieu et par sa domination sur les sens qu'elle transfigure, est une vertu exclusivement chrétienne, et qui enfanta de bonne heure des légions d'Anges humains. Elle fut la grande protestation de la sainteté chrétienne contre la corruption antique; elle enleva l'étonnement et l'admiration du monde. « Appuyés sur elle, « dit saint Jean Chrysostome, nous terrassons nos ence nemis... car parmi les Gentils quelques personnes u avaient bien pu mépriser les richesses ou surmonter « la colère, mais on n'avait jamais vu chez eux la tleur de M virginité; en ce point ils nous cèdent le pas, avouant « que c'est chose au-dessus de la nature : c'est pourquoi « nous avons été pour eux tous les sujets d'une haute « admiration. »

Cette vertu fut commune aux deux sexes : cependant

les femmes eurent Je pas dans sa profession. // faut avouer ingénument, dil Thomassin, que la profession des veuves et des vierges est beaucoup plus ancienne que celle des moines. Elle éclatait d'ailleurs d'autant plus dans la femme, que son sexe est plus exposé aux embrasements dont il est le foyer, et que la continence n'est pas lestée en elle par tous les contre-poids d'activité qui en diminuent le mérite chez l'homme. Saint JeanChrysostome avait donc bien raison de s'écrier : « Qui pource rait contenir son admiration et son élonnement en « trouvant ainsi dans une nature de femme une vie an- « gélique? Quel homme oserait approcher, lequel ose- « rait toucher cette âme éblouissante? Tous s'éloigne- « ront; car ils sont dans la stupeur comme à l'aspect « d'un or éclatant et en feu. La nature de l'or est de « briller; mais au milieu des flammes il a bien plus « d'éclat et de splendeur... »

Ce spectacle, auquel nous sommes habitués, comme k toutes les autres merveilles du Christianisme, était alors d'autant plus étonnant qu'il contrastait avec la mollesse, la frivolité et la corruption de la femme païenne. On avait alors en présence deux femmes, et en elles deux sociétés, deux mondes : l'un sensuel, l'autre angélique; l'un déchu, l'autre réhabilité; l'un sorti d'Eve, l'autre sortant de Marie. Car c'est Marie qui a levé la première l'étendard de la céleste Virginité dans le monde : c'est de cette Virginité que le Fils de Dieu a voulu être le fruit, le froment qui fait germer les vierges ' . « C'est pour cela « que Marie n'eut point de lait, dit Clément d'Alexan- « drie, ou plutôt qu'elle eut pour lait ce bel Enfant de

1 Zacharie, ix, 17.

c( son cœur, le corps de Jésus-Christ, qui, par le Verbe a qui lui est uni, élève la jeune génération... ' » C'est là un des premiers éléments créateurs de la réhabilitation de rhumanité et plus particulièrement de la femme. C'est ce que saint Jérôme, ce grand défenseur de la perpétuelle virginité de Marie, écrivait à la vierge Eiistochium en ces paroles remarquables : « Quelques hommes (c seulement, et en petit nombre, avaient goûté (dans c( l'ancienne Loi) les douceurs de la virginité; pour c( Eve, elle accomplissait sa destinée, elle enfantait parce tout dans les douleurs. Mais depuis qu'une Vierge eut « conçu dans son sein virginal, et qu'elle eut mis au « monde un Fils qui a porté sa principauté sur ses « épaules, un Dieu fort, un Dieu puissant, le Père des a siècles à venir, sa malédiction est anéantie. La mort « était venue par Eve, la vie nous est venue par « Marie; et voilà pourquoi, dans la nouvelle Loi, le don u de la virginité a élé répandu plus abondamment suc a la femme. . . Aussilùt que le Fils de Dieu a été descendu « sur la terre, il a voulu s'y former une nouvelle fa- « mille; il éhiit adoré dans le ciel par les Anges, il a «• voulu élre également adoré par des Anges sur la terre. « C'est alors qu'on vit la vérilable Judith couper la tête « à Holophernc... »

Les lettres de saint Jérôme, de saint Basile, de saint tlyprien, divers traités do Tertnllien et nombre d'autres écrits sortis do la plume des premiers Pères, adressés à des femmes ou traitant de leurs devoirs, jettent un jour curieux sur la nouveauté de la condition de la fenwno chrétienne dans le monde, et sur l'importance (|ue lui

' PmdnifOtiHi , 111). I, cap. vi.

donnait la profession de virginité ; profession qui n'était pas encore cloîtrée, et qui, sous le voile reçu de la main des parenis, ou plus solennellement de celle d'un pontife, édifiait le monde en s'y faisant une libre retraite au milieu de sa corruption, et en éclatant dans ses flammes. Les plus grands noms de l'antique Rome, dégénérés dans les hommes de l'héroïsme qui les avait illustrés, refleurissaient dans les femmes par un héroïsme plus éroinenl : Marcelle, Aselle, Alhine, Marcelline, Fabiole, Laeta, Paule et tant d'autres, se faisaient gloire de marcher sur les traces de Marie, et d'être les épouses du Crucifié.

Je dis les épouses; car la virginité chrétienne n'est pas froide et stérile, elle est embrasée et féconde comme l'amour. C'est l'amour, c'est l'hymen spirituel de l'âme avec Dieu : c'est le Bien-Aime\ c'est Jésus préféré à tous les autres époux; et la légende de sainte Catherine recevant de l'Enfant-Dieu l'anneau des liançailles, par l'entremise de la Vierge, n'est que le symbole de ce mystique mariage dont les fruits sont lesgràcps et les vertus, et qui s'appelle la Virginité.

Le mariage humain n'est pas déprimé par là, il est plutôt relevé, en venant se rattacher à la virginité par la chasteté qui en est la sœur, et qui, par les épreuves au piilieu desquelles elle peut grandir, monte quelquefois à |a hauteur de son aînée. Cette parenté morale se voit tous les jours entre la vierge et la mère chrétiennes; il y a de la mère dans la vierge, comme il y a de la vierge dans la mère : et pourquoi? parce que toutes deux sont filles de la Vierge-Mère,

Toute femme chrétienne, vierge, épouse, mère, a reçu de sa régénération en Jésus-Christ comme une tleur

nouvelle de pudicilé et de chasteté dont Marie est la plus exquise production, et qui d'elle se répand sur tout son sexe. La femme est devenue par là un objet de respect et presque de culte pour l'homme, qu'elle domine de la supériorité de l'ange. Elle est devenue en même temps un objet d'attrait plus vif, parce qu'il est plus pur, et qu'il revêt le charme de la grâce la plus victorieuse, que la sainte Écriture appelle la grâce des grâces, celle de la sainteté et de la pudeur : Gratia super gratiam mulier sancta et pudorata^.

Attiré et contenu par cette nouvelle Eve, l'homme, de tyran de la femme, devient son servant et son chevalier; et dans ce charme, dont la corruption avait fait pour lui un beau ma/ dont il se vengeait par le mépris, il trouve un mobile de vertu qu'il exalte de son hommage.

Ainsi s'est opérée la réhabilitation de la femme par la Virginité, et par toutes les vertus, toutes les gi-âces de pudeur chrétienne et de chasteté qui en sont le cortège.

II. — La seconde vertu qui mit en évidence, qui donna en spectacle aux anges et aux hommes '^ la femme chrétienne comme une création nouvelle dans le monde, ce fut le Martyre. Le Martyre! cette grande preuve de la divinité d'une religion qui s'est fait suivre à travers les supplices et à travers la mort j)ar un monde ariaché à toutes les voluptés et à toutes les délices de la vie; qui a fait jaillir la vérité de .sa doctrine avec le sang de ses enfants, et qui a fait éclater les vertus surnaturelles de l'Ame régénérée à travers les blessures et les brisures du

» Ercll., XXVI, H), » I Corinlli., IV, U.

INFLUENCE UU CULTE DE MAKIE SUll LA FEMME. 341

corps ; le Martyre fit voir la femme, si faible par nature, si amoindrie par les mœurs, si incapable de sacrifice, si impropre aux ardeurs de la vertu et de la véritt^, et en même temps si passionnément en proie à toutes les frivolités et à toutes les corruptions de la vie, dépouiller toutes ces frivolités et ces corruptions, s'élever au-dessus des aflections les plus tendres et les plus légitimes, s'affranchir de toutes les tyrannies de l'opinion, et, ne gardant que la pudeur, donner sa vie, dans les supplices, en témoignage de la vérité.

Le sacrifice volontaire de la vie pour la vérité a immortalisé tin seul homme dans Vkni'iquhè, et encore ceWc vie qu'il sacrifiait était déjà avancée et dépouillée, et la mort vint à lui douce comme un sommeil et honorée comme un triomphe. Mais la mort de nos millions de Socrale était hérissée des plus affreux supplices, chargée d'oppiobres, multipliée par tous les liens de la famille et de 'a nature qu'elle tranchait, et enfin volontaire jusqu'au dernier soupir contre toutes les supplications et les séductions : eh bien, c'est une telle mort, déjà si sublime pour le pontife et le philosophe, dont on vit la femme, la mère, l'épouse, la jeune fille, la pauvre esclave, la vile courtisane, disputer et ravir la palme. « Ah ! Dieu « soit béni, s'écrie saint Jean Chrysostome, à la vue de « ce nouveau prodige, Dieu soit béni ! La femme est in- « trépide confie la mort. La femme qui a introduit la « mort dans le monde , c'est elle qui brise aujourd'hui « cette arme antique du démon. Être faible, et de sana- « ture exposé à tous les outrages, elle est devenue ellec< même une arme invincible entre les mains de Dieu. « La femme est intrépide contre la mort. Qui n'admire- « raitavec stupéfaction? Que les Gentils rougissent, que

« les Juifs soient confondus, eux qui ne croient pas à la « résurrection de Jésus-Christ; car, je le demande, « quelle preuve plus grande de la résurrection qu'une « révolution aussi étonnante? La femme est intrépide « contre la mort que les Saints eux-mêmes trouvaient « auparavant si formidable et si terrible ' ! »

N'oublions jamais, pour tenir bien compte d'un tel prodige, de dépouiller nos mœurs chrétiennes, et de nous déshabituer d'un spectacle qui, à force de profusion, nous est devenu familier (car alors ce serait le surcroît même du prodige qui le cacherait à nos yeux)'^, et reconnaissons, dans cet accent de saint Jean Chrysostome, la nouveauté d'une XeWa révolution.

Et combien les caraclères et les circonstances de ces sublimes dévouements, se produisant au sein d'une sociélé si dégénérée, en font ressortir encore la grandeur morale et la surnaturelle vertu ! Rappelons- en quelquesuns des plus célèbres.

Dès le premier siècle apparaissent sainte Tliècle et sainte Flavie Domitille : la première, disciple de saint Paul, versée dans la philosophie et les belles-leltres, passionnément recherchée par un jeune païen qui eul l'infamie de punir son refus d'une dénonciation, et livrée nue aux bêles de ramphilhéàlre, où elle j)arut éblouissante de pudeur, et vengée de la férocilé dos hommes par la douceur des ligres et des lions; — la seconde, proche parente de l'empereur Domitien^,exi-

• S. J. Cliry»., de SS. Dentiçe et Prodoice, virg.

• A riiciirc iiiAmo où nous (écrivons, les Itulletinii de la propagation lie la foi nouH a|iporlt'nl les Acfps tie pluHiciira fciDines iiinrlyrcii do Ifi foi cliréllciino iliins rOricnl.

'' Il y n iMi ti(!iix Domilille, l'iiiio appclua VÀnciriiite, propre ni^co

lée par celui-ci dans l'île de Ponlia, puis brûlée à Terracine sous Trajan pour avoir refusé de sarrifier aux idoles.

Au second siècle, sainte Symphorose de Tibur, et sainte Félicité de Rome , toutes deux dames illusties, toutes deux mères de sept lils et soumises au supplice de la mère des Machabées, avec cette diversité qui fait hésiter entre les douleurs de la grâce et celles de la nature, que la première précéda de son supplice celui de ses enfants, les laissant exposés à une épreuve où ils pouvaient flécbir (pendue par les cheveux elle fut prépipitée dans ces cascades de Tibur qui avaient baigfté les courtisanes et rafraîchi les vins d'Horace, dit Chateaubriand), et que la seconde suivit le supplice des siens, et fut martyrisée autant de fois.

Sainte Blandine, humble et frêle esclave qui, comme pour faire voir qu'îV ny a plus ni maîtres ni esclaves en Jésus-Christ^ et que, méme^ comme portent les Actes de son martyre , les créatures viles et méprisées des hommes sont celles que Dieu se plaît à combler d'honneur^ s'éleva à la hauteur des saintes matrones et princesses romaines que nous venons de nommer, soutint de son angélique intrépidité les héros mêmes, compagnons de son martyre. Épuisant, dans un corps épuisé, tous les genres de supplices : les fouets, les lames ardenles, 4es bêtes, la chaise de fer, le filet, avec autant de joie que si elle fût allée au banquet nuptial, elle arracha l'admiration de ses bourreaux, et eut la gloire

4e l'empereur, qui fut exilée seulement, et à qui l'on doit les catacombes de saint Nérée et saint Acliillée ; l'autre qui mourut dans le supplice du feu.

344 LIVRE IV, CUAl'ITHIi I.

de mourir entin du supplice de la croix où elle parut, aux veux de ses compagnons, transfigurée en Jésus crucifié.

La jeune vierge romaine Théodore. Elle avait résisté à l'infamie; elle est condamnée au supplice. Un chrétien nommé Didyme, déguisé en soldat, pénètre dans sa prison et l'en fait sortir. Le prêteur fait saisir Didyme et conduire au supplice. Théodore l'apprend et se présente aussitôt au hourreau pour lui disputer le martyre : — C'est moi, disait Didyme, qui ai été condamné. Et moi, disait Théodore, je ne veux pas être coupahle de votre mort. Si vous m'aviez privée du martyre, vous m'aui'iez trompée. — Tous deux furent exaucés : ils périrent ensemble*.

On connaît les martyres de sainte Perpétue et de sainte Félicité, où Ton vit la dame et l'esclave devenues sœurs par le baptême du sang, et par le partage d'une gloire qui les tient perpétuellement associées dans le souvenir que nous en faisons au Sacrifice de nos autels. Le récit en a été fait plusieurs fois : nous tenons cependant à en parfumer nos pages; d'autant qu'il n'en est peut-être pas où la femme paraisse plus femme, et où le sacrifice soit plus relevé par toute la délicatesse et toutes les grâces de la victime.

> C'est à une clirélienne de la Irempe de celles-là, à iiiadame Swelclilne, que iioiih avons onipriuili^ le tal)lonu du ce inarlyrc, qu'elle nvull pris clleniAiiie diins Fleury. Kilo le fail suivre d'une aduiirublo note (|ul cotnnience aintii : v Coinliien le trait le ])lus luuclianl de l'An- » tiquité païenne est loin de la lieautt^ de celui-ci! Le gtWién'ux dé- « vouement d'Orcsto et de Py'ade leur t'Mait dicti^ par l'aniilié ; la ■ douleur de 8o survivn^ les y etitraînail. Ici, ce n'est point le mol « humain, ni sa dualiti^ plus humaine encore, c'est l'ardente et libre « charité, fruit de lu régéai^ralion et de la f^rAce. *

Perpétue, femme noble, était âgée de vingt-deux ans; son père et sa mère vivaient ; elle avait deux frères ; elle était mariée et nourrissait un enfant. Félicité était esclave et enceinte. Le père de Perpétue, païen zélé, engageait sa fille à sacrifier.

« Après avoir été quelques jours sans yoir mon père (c'est « Perpétue qui écrit elle-même la relation du commeuccment de « son martyre), j'en rendis grâce au Seigueur, et son absence « me soulagea. Ce fut dans ce peu de jours que nous fûmes bapti- « sées : je ne demandai, au sortir de l'eau, que la patience dans a les peines corporelles. Peu de jours après, on nous mit en pri- « son; j'en fus effrayée, car je n'avais jamais vu de telles ténè- « bres. La rude journée! un grand chaud à cause de la foule I les a soldats nous poussaient. Eulln je mourais d'inquiétude pour « mon enfant*. Alors les bienheureux diacres, Tertius et Pom- « pone, qui nous assistaient, obtinrent pour de l'argent que nous « pussions sortir, et passer quelques Iieures en un lieu plus com- « mode dans la prison. Nous sortîmes; chacun pensait à soi : je « donnai à teter à mou enfant, je le recommandai à ma mère; « je fortifiai mon frère; je séchais de douleur de voir celle que « je leur causais; je passai quelques jours dans ces angoisses.

« Le bruit se répandit que nous devions être interrogées. Mon « père vint de la ville à la prison, accablé de tristesse ; il me dite sait : Ma fille, prends pitié de mes cheveux blancs ! aie pitié de « moi 1 si je suis digne que tu m'appelles ton père, si je t'ai moi- « môme élevée jusqu'à cet âge, si je t'ai préférée à tes frères, ne « me rends pas l'opprobre des hommes * 1 Regarde ta mère, re-

* Admirable délicatesse de naturel, bien propre à faire ressortir cette vertu de Dieu qui éclate dans l'infirmité

Et dans un faible sein allume un grand courage!

* A quel point fallait-il que les chrétiens fussent un objet d'opprobre, pour que ce pèie fût ému de le devenir lui-même, plus en* core, ce semble, que de la douleur de perdre sa fille!

346 LIVRE IV, CUAPITRE I.

« garde ton fils qui ne pourra yivre après toi : quitte cette fierté « qui nous perdra tous ; car aucun de nous n'osera plus parler, « s'il t'arrive quelque malheur.

«Mon père s'exprimait ainsi par tendresse, me baisant les tt mains, se jetant à mes pieds, pleurant, ne me nommant plus sa « fille, mais sa dame. Je le plaignais, voyant que de toute ma fa- « mille il serait le seul à ne pas se réjouir de mon martyre. Je lui « dis pour le consoler: Surl'écliafaud, il arrivera ce qu'il plaira « à Dieu ; car sachez que nous ne sommes point en notre puis- « sance, mais en la sienne. 11 se retira centriste.

« Le lendemain, comme nous dînions, on vint nous chercher <( pour être interrogées. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les « quartiers voisins; il s'amassa un peuple infini. Nous montâmes « au tribunal.... Le procureur Ililarion me dit : Épargne la fai- « blesse de ton père; épargne l'enfance de ton fils; sacrifie pour « la prospérité des empereurs. — Je n'en ferai rien, répondis-je. — « Es-tu chrétienne? me dit-il. — Et je répliquai : Je suis chré- « tienne *. Gomme mon père s'efforçait de me tirer du tribunal, « Ililarion commanda qu'on l'en chassât, et il reçut un coup de a baguette; je le sentis comme si j'eusse été frappée moi-môme, « tant je souffris de voir mon père maltraité dans sa vieillesse *. « Alors Ililarion prononça notre sentence, et nous condamna tous 0 à être exposés aux bôles. Nous retournâmes joyeux à la prison. « Comme mon enfant avait été accoutumé de me teler et de deic meurer avec moi, j'envoyai aussitôt le diacre Pompone pour le u demander à mon père : mais il ne le voulut pas donner, et Dieu

> On a essayé d'expliquer la conduite des niarl.vrs par l'exallalioii, par Venlhomiasme, Mais, outre que celle explication aurait singulièremeul besoin d'fitre explicjuée, ce qui frappe ijn^cisément dans toutes les paroles et dans la tenue des martyrs, c'est l'absence la plus complète d'exaltation ; c'est la siniplicilé calme et contenue de leurs réponses. Dans une nature de femme, c'est plus remarquable encore.

' Admirable Irait do noble cmotion, qui l'ail voir toute la sensibilité de la nature dans le triomplie de la grAce : elle est plus sensible à un coup de baguette donné à son père, qu'elle no le scru à lu fureur dea liclnH cl au glaive du bourreau I

« permit que l'enfant ne demandât plus la mamelle, et que mon « lait ne m'incommodât plus. »

La relation de Perpétue finit à la troisième des visions qu'elle eut dans son cachot.

« Félicité était grosse de huit mois ; et voyant le jour du spec- « taclesi proche, elle était fort afiligée, craignant que son mar- « lyre ne fût différé, parce qu'il n'était pas permis d'exécuter les « femmes grosses avant leur terme. Les compagnons de son sa- « crifice étaient sensiblement tristes, de leur côté, de la laisser « seule dans le chemin de leur commune espérance. Ils se joi- « gnirent donc tous ensemi)le à prier et à gémir pour elle trois « jours avant le spectacle. Aussitôt après leur prière, les douleurs « la prirent; et comme cet accouchement était anticipé, son tra- « vail fut rude, et elle se plaignait. Un des guichetiers lui dit : « Tu te plains; que feras-tu quand tu seras exposée aux bêtes? « il eût donc mieux valu sacrifier aux dieux. » Félicité répondit ; — « Maintenant c'est moi qui souffre, mais là il y en aura un « atitre en moi, qui souffrira pour moi, parce que je souffrirai pour « /«»*. » — Elle accoucha d'une fille, qu'une femme chrétienne

u éleva comme son enfant

« Le jour du combat étant venu, les martyrs sor-

« tirent de la prison pour l'amphithéâtre comme pour le ciel.

1 Chateaubriand, à&ns ses Etudes historiques, auxquelles nous avons emprunté la traduction de ce récit, a supprimé cette répouse de Félicité. Ne l'aurait-il pas comprise? Elle est le plus beau trait du tableau qu'elle éclaire d'un jour surnaturel. Elle explique non-Seulemenl ce martyre, mais tous les martyres : elle donne le secret de ce courage, de cette force calme et sereine des chrétiens dans les supplices ; et elle ressort admirablement dans la bouche d'une Taible femme qui n'a pu supporter sans se plaindre les douleurs de l'enfantement. Jésus- Christ, en effet, était dans les martyrs, ses membres, et il y souffrait pour eux. Ou plutôt il avait souffert pour eux tous sur la croix d'une souffrance qui comprennit toutes colles qu'ils devaient affronter pour

« Perpétue suivait d'un visage sereiu et d'un pas tranquille , « comme une personne chérie de Jésus-Christ, baissant les yeux « pour en dérober aux spectateurs la vivacité.... Félicité était « ravie de se bien porter de sa couche, pour combattre les « bêtes.... Perpétue et Félicité furent dépouillées et mises dans '( des filets pour être exposées à une vache furieuse. Le peuple « en eut horreur, voyant l'une si délicate et l'autre qui venait « d'accoucher; on les relira, et on les couvrit d'habits flottants, a Perpétue fut secouée la première et tomba sur le dos; elle se « mit sur son séant, et voyant son habit déchiré par le côté, elle « le retira pour se couvrir la cuisse, plus attentive à la pudeur « qu'à la souffrance*. Elle renoua ses cheveux épars, pour ne « pas ])araître en deuil, et voyant Félicité toute froissée, elle lui « donna la main afin de l'aider à se relever. Elles allèrent ainsi « vers la porte Sana Vivaria, où Perpétue fut reçue par un ca- « téchumène nommé Rustique.... Elle fit appeler son frère, et « dit, à lui et à Rustique : « Demeurez fermes dans la foi; aimez- « vous les uns les autres, et ne soyez point scandalisés de nos « souffrances....» Cependant le peuple demanda qu'on les ra- « menftt au milieu de l'amphithéâtre. Les martyrs y allèrent « d'eux-mêmes après s'être donné le baiser de paix. Félicité « tomba en partage à un gladiateur maladroit, qui la piqua entre « les 03 et la fit crier, car ces exécutions des bestiaires dcmi- « morts étaient l'apprentissage des nouveaux gladiateurs. Per- « pétue conduisit elle-même à sa gorge la main errante du « confecteur*. d

Lui, et dont la réverslbiUté devenait radoucissement et le cliarme de lenr HUpplice. De là vient dans le Clirisl, au jardin des Olives el sur la croix, un abattement et une angoisse (|ui ne se sont pas fuit voir dans les plus frêles de ses martyrs. Ceux-ci ne paraissaient pas souffrir. Au surplus tout clir(^tien peut ressentir (|uei(|ue chose de ce prodige de force dans l'inllrniilé et de ciiarnie dans la soutTrance, par l'union de ses souffrances à celles de son Dieu.

' A(i vclanienluni fcinoniui ailduxit , puduris puliiis nieiiior (|iiiiiii doloris.

' AcI. Hlnc Miirtvr.

La longueur de ce récit ne nous laisse plus de place pour d'autres. Aussi bien, nous n'en finirions pas.

Qu'il nous suflise donc de nommer, pour toutes celles encore que nous omettons : sainte Sabine et sainte Sérapis, sainte Cécile, sainte Anastasie, sainte Lucie, sainte Catherine, sainte Agathe, sainte Agnès, dont les martyres se disputeront à jamais l'admiration du monde.

Voilà ce que le Christianisme a fait de ce sexe réputé \n&(\ue-\k pusillanime , impropre à la peine, futile^ pervers par nature, et de moitié moins vertueux que nous, I umme disait la sagesse humaine ' ; et cela sans le dénaturer, en lui laissant toutes ses gracieuses et pudiques délicatesses, en les déployant.

D'où lui est venu ce courage plus que viril, cette force sur laquelle s'est brisée toute la puissance romaine? Elle lui est venue de Celui qui a pris sur lui toutes nos langueurs et toutes nos infirmités^ , et qui nous a donné toute sa force et sa puissance; de Jésus crucifié, le grand Martyr du genre humain, dont le supplice a charmé et charmera tous les supplices endurés pour son amour. Elle lui est venue après lui du grand exemple de la première femme qui ait partagé son supplice, de sa sainte Mère transpercée dans son âme, selon la prophétie, du même glaive de douleur qui l'a déchiré, et tuam ipsius animam pertransivit gladius^ ; douleur à laquelle nulle autre douleur n'est comparable, parce que nul amour n'a été comparable à son amour, et que ce qui fait la

' Platon, Hlppocrate, Catoii, elo.

* Is., LUI, 4.

^ Luc, 11, 35.

330 LIVRE IV, CUAPITRE I.

consolation de tous les supplices, Jésus crucifié, faisait le déchirement du sien ; et douleur ressentie en martyr, debout^ avec un courage, àïi saint Amhroise,qui ne dégénérait pas de celui quelle avait devant les yeux. Voila le Modèle qui, par la môme grâce qui l'a produil, a élevé à soi tout son sexe, et l'a réhabilité dans des douleurs et par un martyre qui lui ont valu le titre de Mère des Douleurs, et de Rei?ie des Martyrs.

C'est ainsi que la femme a été réhabilitée par le marlyre comme elle l'a été par la Virginité, sur les pas de la Vierge-Mère.

III. — Elle l'a été en troisième lieu par la Charité. Là encore Marie se présente la première, éprouvant à elle seule toute la charité qui a ému après elle le cœur de la femme chrétienne, et influant sur son eilusion par la plénitude de grâce qui l'en a comblée entre toutes les femmes.

Voltaire relève un beau mot de Cicéron : Caritas humani geiieris ; m9\s> lui-même est obligé de convenir que ce n'était qu'un mot. « On ne voit point, dit-il, que « la police et la bienfaisance des Romains aient établi « de ces maisons de charité où les pauvres et les maladeà « fussent soulagés aux dépens du public. Les hôpitaux « pour les pauvres semblent avoir été inconnus dans l'an- « ci en ne Rome ' . »

Mais le public aurait eu beau pourvoir à la dépense des hôpitaux, ils ne se scraieni jamais élevés cl ils tomberaient dès demain s'ils n'étaient fondés sur la charité catholique

< Voltaire, OKuvret, l. XXVIll, i*. 13. Ëclit. Uvuciiui.

de la femme chrétienne, delà Sœur de charité^ soignant les malheureux, aux dépens de tous les sacrifices et de toutes les répugnaces de la nature. Cette vérité a arraché à Voltaire cet autre aveu : « Peut-être n'est-il rien « de plus grand sur la terre que le sacrifice que fait un « sexe si délicat de la heauté et de la jeunesse, souvent « de la haute naissance, pour soulager dans les hôpitaux « ce ramas de toutes les misères humaines, dont la vue « est si humiliante pour l'orgueil humain et si révol- « tante pour notre délicatesse. Les peuples séparés do « la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement « une charité si généreuse ; mais aussi cette congréga- « tion si utile est la moins nombreuse^ . » — Passons à Voltaire cette grimace par laquelle il termine un bel aveu ; eUe prouve la force de la vérité se faisant jour par sa bouche ennemie.

Il n'en est pas moins remarquable que Voltaire estime qu'zV n'y a rien de plus grand sur la terre que la Sœur de chanté. Voltaire est chrétien dans cette admiration, et même catholique ; et cela prouve à quel point le Christianisme a créé de nouvelles mœurs. Les ancêtres de Voltaire, Celse, Porphyre, Lucien, étaient loin de là; ils dénonçaient les chrétiens à la risée publique, comme s'étant laissé persuader par leur Législateur qu'ils étaient tous frères'^. La société païenne vit avec un long étonnement les filles de l'Évangile soigner les maladies et les douleurs, secourir les malheureux et laver leurs plaies. C'était là le parfait antipode de la femme et de la vierge antique dont la suprême prérogative était, dans

• Voltaire, OEuvres, t. XVII, p. 337. Édit. Bencliot.

* Voir Lucien, dans son Philopalris, et dans sa Vie de peregrin.

les jeux sanglants du cirque, de refuser la grâce au pauvre gladiateur qui l'implorait, et de donner le signal de son égorgeinent en levant le pouce :

Pectusque jacentis Virgo modesta jubet, converso pollice, rumpi».

La charité, et la charité pour le premier venu, ou plutôt pour les plus pauvres et les plus délaissés, sans distinction de rang ni de race, la charité pour tout le genre humain, Caritas hiimani generis, est donc encore une création du Christianisme , comme la Virginité et le Martyre ; et dans la carrière de cette vertu qui a élevé le cœur de l'homme à la hauteur, si j'ose ainsi dire, du cœur de Dieu, la femme a égalé, sinon surpassé l'homme. Elle s'est émancipée de l'égoïsme, du luxe, de la sensualité, de la paresse et de la nullité où elle gisait dédaignée, et elle a conquis, par le sacrifice et le don d'ellemême, l'admiration et le culte de l'humanité.

Celte femme nouvelle apparaît sur le seuil du Christianisme, même avant les Apôtres : — On la voit dans ces saintes femmes de Jérusalem qui, parmi la multitude déicide poussant Jésus sur le chemin de son supplice, se frappaient là poitrine et le pleuraient'^ ^ et dans celles qui vinrent au Sépulcre de grand matinapportaiit des parfums pour l'embaumer^. On la retrouve dans cette Tahilhe ou Dorcas, dont parlent les Actes, remplie de l/onttes œuvres et d\mmônes^ et dont toutes les veuves pleuraient la mort en montrant à saint Pierre les tuni'

' Prudent, De Vettal. — Juvenal, salir. III. * Luc, XXIII, 27.

» Luc, XXIV, I.

qiies et les robes quelle leur faisait ' . Elle nous est peinte par saint Paul dans ces conditions d'admission à l'ordre des Diaconesses : a Qu'on puisse rendre K^moignage de « ses bonnes œuvres ; si elle a bien iMevé ses enfants, « si elle a exercé l'hospitalité, si elle a lavé les pieds des « saints, si elle a secouru les affligés, si elle s'est appli- « quée à toutes sortes de bonnes œuvres'-. » La charité était déjà pour les femmes chrétiennes une/?;"o/mîo;*, et dans sa lettre à Trajan, Pline, qui en lit mettre deux à la torture, nous apprend qu'on les appelait du nom de Ministrœ. Mais bientôt la charité devint la profession de toute femme chrétienne. Elle apparaît d'une manière éclatante dans ces illustres Romaines prodiguant aux membres de Jésus-Christ les héritages fondés par leurs ancêtres sur les sueurs des esclaves et l'oppression des peuples; dans celte Domilille, qui acheta pour la sépulture des chrétiens le vaste champ qui a perpétué, parles peintures de la chapelle souterraine qu'elle y lit bâtir, le témoignage de la dévotion du premier siècle à Marie ; dans cette Fabiola, qui vendit son patrimoine pour fonder le premier hôpital que Rome ait opposé aux monuments de sang et de prostitution ; et dans cette descendante des Gracques et des Scipions, dans cette Paula, en qui saint Jérôme peignait ainsi à l'avance la chère sainte Elisabeth de Hongrie : « Paula se vit enfin réduite à pleurer son « époux. Dans sa douleur on eût dit, en vo}ant la vivacité « de ses regrets, que le chagrin d'une telle perte allait lui « faire accompagner cet époux au tombeau; et en voyant « avec quel empressement elle se consacra au Seigneur,

» Ados, is, 3G-il.

2 I Thimolh., v, 10,

3o4 LIVRE IV, CUAPITRE I.

« pR ^Hr^il- cru qu'elle attendait avec impatience cette « mort qui lui donnait la liberté de suivre ses pieux « projets. Parlerai-je ici de celte prodigieuse charité « pour les pauvres, qui lui fit répandre dans leur sein « les trésors d'une maison si opulente et si ancienne ? « Parlerai-je de sa douceur inaltérable , de cette bonté « qui la faisait courir avec empressement au-devant des « besoins des personnes mômes qu'elle ne connaissait « pas? Combien de foisnel'a-t-on pas vue se dépouiller « de SCS propres vêtements pour couvrir un malheureux « moribond et se priver elle-même du nécessaii-e pour « soulager les malades ! Elle cherchait avec soin dans « les retraites les plus ignorées de cette ville immense « l'infortuné qui languissait sans secours, et elle regar- « dait comme une perte pour elle qu'un indigent eût été « consolé par une autre main que la sienne ; elle sacri- « fiait tout à une ardente charité, et lorsque quelqu'un « venait à lui représenter qu'elle faisait par là tort à ses « enfants, dont elle diminuait l'héritage, elle répondait « qu'elle leur laissait un héritage bien plus précieux , la « miséricorde de Jésus-Christ'. »

Quel spectacle nouveau pour Rome païenne ! Depuis ces premiers temps, la charité de la femme chrétienne n'a fait que se déployer, se diversifier et s'organiser : elle est devenue un combat régulier contre tous les maux de l'espèce humaine ; et aujourd'hui , la première et la plus avancée sur toutes les roules que l'industrie ouvre à la civilisation, elle étreint le monde.

Or, le premier cœur de fournie qui ait battu de ce divin sentiment, et qui, le recevant de Jésus-Christ , l'a

' Lattre de Mint Jérôme à la Vierge EuBlochium,

communiqué à tout son sexe, est le grand cœur de Marie. Aussi, témoignage remarquable, les Orientaux, dans le respect et Télonnement que leur cause le dévouement de nos Sœurs de charité, ne croient-ils pas mieux les caractériser et les louer qu'en les appelant des Marie : désignation touchante, et qui, débris, chez ces infidèles, de l'antique tradition, renferme toute une doctrine 1

La Dame de charité est née de la mort du Christ e^ de la compassion de sa Mère, si justement appelée Notre- Dame de Pitié. Dans le Christ , c'est à l'humanité souffrante que compatissait la Vierge, comme dans l'humanité souffrante, c'est au Christ que compatit la Dame, la Sœur de charité. — L'une compatissait aux membres dans le Chef; Tautre compatit au Chef dans ses membres. — Ce sont les membres de Jésus-Christ, en effet, que voit, qu'honore, et que secourt la femme chrétienne dans tous les malheureux du genre humain ; c'est là ce qui l'émeut et ce qui l'enflamme : c'est la compassion de Marie passée dans son cœur, et qui fait réellement d'elle une Marie, comme elle fait de toutmalheureux un Jésus- Christ. — Et cette compassion est d'autant plus un écoulement de celle de Marie, que celle-ci n'était ellemême qu'une anticipation de la charité que le Christianisme a inspirée à toutes les femmes chrétiennes pour l'humanité. C'est la charité, l'amour du genre humain qui a fait porter si généreusement à Marie le poids du sacrifice de son divin Fils. Si elle ne s'est pas affaissée, c'est que son amour pour nous la soutenait , c'est qu'il faisait équilibre à celui qu'elle avait pour son divin Fils, ou môme qu'il l'emportait jusqu'à la faire adhérer à son sacrifice. Quelle charité peut être comparée à une telle charité? Qui ne voit qu'elle comprenait et dépassait

356 LIVRE IV, CUAPITRE I.

toute la charité qui pouvait être ressentie plus lard par la femme chrétienne ; et qu'elle devait l'inspirer, comme montrant dans tous les malheureux les rachetés du sang de Jésus-Christ et des larmes de Marie ?

IX. — Enfin la femme a été rachetée par l'Apostolat. L'Apostolat, voilà encore une verlu, un sentiment nouveau, créé par le Christianisme dans le cœur de l'homme, et à la hauteur duquel la femme s'est élevée jusqu'à égaler, si ce n'est surpasser, le sexe qui l'écrasait jusque-là de sa dédaigneuse et exclusive supériorité.

« Que votre Nom soit sanctifié ; — que votre Règne « arrive; — que votre volonté se fasse en la terre, « comme elle se fait au ciel, » — tels senties premiers vœux que la Vérité même met dans nos cœurs et sur nos lèvres, dans notre recours au Père céleste, avant la préoccupation de nos plus impérieux hesoins. Que Socrale avait raison de dire à Alcibiade : Le ?neilleti?' parti à prendre, dfnis rig?wrance où nous sommes de ce que nous devo?is demander, c'est d'attendre que quelquun vie7ine nous instruire de la manière dont nous devons nous comporter envers les dieux et envers les hommes! Qui se serait jamais douté que le souci des iyitérèts de Dieu, à qui rien ne manque, dût passer avant celui des nôtres, et que nous dussions nous inquiéter de sa gloire avant de lui demander notre pain? Il en est pourtant ainsi. Le zèle de la gloire de Dieu, de l'accroissement de son règne , de l'accomplissement de sa volonté ; non en lui-même (pii se suflit pleinement ; non dans le ciel où les Anges et les Saints le hénissent de toute leur félicité; non dans la ualiire qui raconte sa gloire de toute l'harmonie de .>es mouvements : mais sui' la terre et dans les

INFLUENCE DU CULTE DE MAftlE SUH LA FEMME. 357

âmes à qui il a donné la liberté de le méconnaître et de le blasphémer, pour tirer de leur fidélité et de leur adoration une plus grande gloire; le zèle, dis-je, de cette gloire, voilà le feu nouveau i\ue le Christianisme est venu allumer dans le cœur de l'homme, et qui a reçu le beau nom (['Apostolat.

Chose prodigieuse ! honneur inouï ! l'homme est investi par là de la mission et du pouvoir A' étendre leRè- (/ne de Dieu, de lui gagner des âmes, d'accroître sa gloire, et d'en être non-seulement le héraut mais l'auteur ; et l'auteur non-seulement dans le temps, mais dans toute l'éternité qui lui succède.

Eh bien, ce service de l'Apostolat dont Dieu veut être redevable à l'homme, et à qui il a promis pour récompense la splendeur des astres du firmament', la femme a été élevée à l'honneur de le rendre au Tout-Puissant. La femme, réputée par l'Antiquité païenne avoir reçuwwe âme à part faite de matières empruntées aux divers animaux, a été promue par le Christianisme au ministère de former des âmes, et de les enfanter à la vie de Dieu; d'être l'initiatrice et la messagère de la Lumière éternelle dans le monde. « Il y aura à cet égard, dit « M. Troplong, des dignités pour elle dans l'Église, « elle sera chargée (chose inouïe jusqu'alors) d'une par- « tie de l'instruction. Elle partagera l'Apostolat; elle « prêchera aux femmes et revêtira* un caractère ofïi- « ciel '^. »

Mais ce n'est là que la partie très-exceptionnelle de l'action apostolique de la femme; car le propre de cette

' Daniel, mu, 3.

^ De t'Influence duCI rhiUmhme, |). 30 i.

action n'est pas d'être publique et officielle, le Catholicisme en transformant tout ne dénature rien, et ce serait dénaturer la femme que de lui permettre de prêcher, ce que lui défend expressément saint Paul. Mais c'est par un caractère privé et officieux que s'est distingué, dès l'origine du Christianisme, l'Apostolat de la femme : par l'exemple, par le dévouement, par un mot dit à propos, plus encore, quelquefois, par le silence de l'improbatiou ou d'un désir patient, par l'ascendant d'une vie qui prêche la vérité par la vertu, et la foi par la charité; par l'amour enfin qui persuade plus encore que la science, ef par riniluence du sacrifice et du bienfait. La femme a insinué le Christianisme dans le monde. Celte action a été puissante, au point d'attirer au Christianisme naissant ce reproche de Celse de s'appuyer principalement sur des femmes : mulieribus credulis, mulicrcitlas impet'itas; reproche que Celse croyait injurieux pour le Christianisme, etqui est devenu glorieux pour la femme. Partout où le Christianisme a pénétré, partout où il a grandi, c'est sans doute par l'action ostensible d'un liomme; mais, regardez bien derrière cet homme, quelquefois au-devant, qu'il s'agisse du monde entier, d'un empire, ou d'une seule âme, vous verrez toujours une femme.

Ainsi de saintes femmes suivaient le Christ et ont précédé les ApAtres dans l'annonce de sa résurrection. On les voit partout mêlées à leur prédication, entreprenant des courses et des voyages, alVrontant des fatigues et des périls, secourant les indigents et les malades, visitant les captifs, lavant leurs pieds, baisant leurs fers, bénissant leur martyre, et, par ces témoignages de charité, confessant, proiiagcant la foi. Depuis lors, cette coopération,

j'allais dire cette conjuration apostolique de la femme ne s'est pas démentie. Elle y a toujours été fidèle comme à une mission instinctive de sa nature régénérée. Les plus illustres Pères de l'Église ont dû la foi qu'ils ont préchée et soutenue à des Mères Chrétiennes qui les ont enfantés au Christianisme et à l'Apostolat par l'instruction, par la prière, et souvent par les larmes. Ainsi nous devons saint Grégoire de Nazianze, dont le père était païen, à sainte Nône et à sa sœur aînée sainte Gorgonie; saint Basile le Grand, et ses deux frères saint Grégoire de Nysse et saint Pierre de Sébaste, à leur mère sainte Emmélie et encore à une sœur aînée sainte Macrinë; saint Jean Chrysostome, à sa mère Anthuse devenue veuve à vingt ans, et qui faisait l'admiration des païens par les vertus que lui inspirait la foi qu'elle inspira elle-même à sesenfants; saint Ambroise, à sa sœur aînée sainte Marcelline; et saint Augustin, à sainte Monique. Ces grands docteurs nous ont eux-mêmes laissé le témoignage de cette dette qu'ils devaient et que la foi chrétienne doit en eux h la femme.

Mais c'est plus à découvert et par une plus haute portée que l'Apostolat de la femme était appelé à se manifester : sainte Hélène, de qui saint Grégoire le Grand dit que « elle allumait dans tous les chrétiens le feu dont « elle était embrasée, r) fait monter le Christianisme sur le trône dans son fils l'empereur Constantin, dote l'univers du bois retrouvé de la Croix, et consacre les Lieux Saints par des basiliques somptueuses ; — l'impératrice Pulchérie, qui « joignait, dit Gibbon, aux vertus d'une c( vierge chrétienne le zèle et la libéralité d'une souve- « raine, » remplit l'Orient d'églises magnifiques élevées à Jésus-Christ et à sa sainte Mère, de charitables fonda-

3bO LIVRE IV, CHAPITRE 1.

lions en faveur des pauvres et des étrangers, de donations considérables au\ monastères, et de ses pieux efforts pour détruire les hérésies opposées de Nestorius et d'Eutychès ' ; — elle transmet cet apostolat impérial à Eudoxie, dont les fondations pieuses, les aumônes, les largesses pour le culte chrétien surpassèrent, dit encore Gibbon, la munificence d'Hélène la Grande ^. — Placidie, fille de Théodose le Grand, après avoir sauvé Rome et la Catholicité par son mariage avec Ataulphe, roi des Golhs, dont elle tourne les armes contre les Vandales, gouverne pendant trente-cinq ans l'empire d'Orient sous le nom de son fils Yalenlinien III, et consacre ce pouvoir à réprimer les hérésies et à faire régner la vraie foi \

Apôtre des païens, la femme devait l'être encore des Barbares ; et elle a droit à une part de ce bel éloge que Gibbon fait du Christianisme : « Le Christianisme rem- <( porta successivement deux victoires glorieuses et dé- « cisives : la première sur les citoyens civilisés de l'Em- « pire romain, et l'autre sur les Barbares de la Scythie « et de la Germanie, qui renversèrent l'Empire et em- (( brassèrent la religion de llome ^ » — Le môme auteur, en eflet, attribue l'extinction de l'Arianisme chez les Barbares, et la soumission du monde entier à la foi de Nicée, à la conversion d'IIermcncgildc, prince visigoth , par l'influence de sa vertueuse épouse Ingonde, persécutée pour sa foi par Goisviutha, sa grand'môre maternelle. Cette influence fut si pure et si profonde qu'Iler-

« GiunoN, l. VI, p. IRA.

' Ihiil., p. VJh.

' Ibid,, p. 212. — Jiioyrap/iio.univei'ifeUc.lHm-UUt^

♦ GiiiiioN, t. VI, ji. r»(tv.

menegilde paya de sa tête la foi qu'Ingonde lui avait fait partager. Il s'attira le coup fatal par cette noble réponse qu'il fit à son bourreau, qui était son père : « Je suis prêt « à vous rendre le sceptre que vous m'avez donné. Je « suis disposé même à perdre la vie plutôt que d'aban- « donner la vérité. Je conserverai jusqu'au dernier sou- « pir le respect que je vous dois; mais il n'est pas juste « qu'un père ait plus de pouvoir sur son fils que Dieu et « sa conscience *. » Cet événement amena l'extinction de l'Arianisme dans le monde germain. — Quelque temps avant, Clovis tombait aux pieds du Dieu de Clotilde^ et la France, sauvée du Fléau de Dieu par sainte Geneviève, commençait ces grandes destinées que devait rétablir Jeanne d'Arc.

Nous aurions pu multiplier encore les exemples : l'histoire en est remplie. Ceux-ci suffisent pour montrer la haute mission à laquelle la femme a été promue par le Christianisme. D'esclave de l'homme, elle est devenue la servante du Seigneur, l'apôtre, la propagatrice de sa gloire. Une passion nouvelle a été allumée dans son âme : c'est de faire les affaires de Dieu : elle qui était jugée impropre aux affaires domestiques; c'est àétendre son Règne : elle qui était réputée incapable de se gouverner ^ ; et le succès le plus prodigieux est venu couronner

1 Gibbon, t. VI, p. 532 et 535. — Biographie universelle, Herme-

negilde.

" Comme nous écrivions ceci, nous recevions d'une dame les ligne» .suivantes : « .... Si dès mes premières années je me fusse rendue aux « appels de la grâce, je n'aurais plus qu'à vivre de la vie intérieure, « et, n'étant pas mère, j'oublierais le monde.... Regret inutile! Je u suis liée à ce monde, il me Faut y marcher jusqu'au jour du re- « pos,... Mais pourquoi encore ne pas m'y borner au soin de mon « propre salut, et me laisser consumer par le stérile désir de travailler

cette ambition comme d'une auréole : succès, remarquez-le bien, dont la femme chrétienne ne se prévaut jamais, tant est pur le zèle qui le lui fait poursuivre ; succès dont le retard ne la décourage pas , tant ce môme zèle est patient. Il n'est pas besoin d'évoquer de grandes figures historiques pour montrer ce phénomène. Il est partout autour de nous. Ce sont nos mères, nos femmes, nos sœurs, nos filles, qui, sous tous ces états et par toutes ces relations, sont apôtres. Je les dénonce. Qui dira les prodiges de leur persistance, de leur résignation, de leur charité, de leur industrie, de leur discrétion, de leur piété, de leur douleur ou de leur joie dans cette conspiration tacite pour la gloire de Dieu et le salut des âmes? La nature même, avec les ivresses de la maternité et de l'amour, est dépassée par ces émotions de la grâce, quand elles ont réenfanté un fils à la vie de Dieu, conquis un père ou un mari à sa félicité et à sa gloire : doublement passionnées de cette gloire de Dieu et de cette félicité des âmes ' .

« k celui de» autres, et d'étendre le n'ignc de Dieu? E8t-C(!

« présomption, InqirK^lude d'esprit, vanil(^, orgueil? Peiit-Olrc.je ne

« Bais; qui mêle dira nollement? Aveugl<5es sans doute par quel-

« ques appareacei!, plusieurs voix iuiposanles médisent le contraire; » ne dois-je pas croire que l'alTeeliou les trompe, lorsque je vois <r échouer presque tous mes elTorts, presque toutes mes tentatives?» — Après avoir raconté l'insuecès actuel d'une de ces tentatives pour If salut d'une ûme : v Ali! s'écrie-l-elle, je souffre vraiment, je coni- « patls cl je demande h Dieu lumière pour cette ftme et patience pour M mol.... » — Généreux lourmeni, dont les scrupules font ressortir loule la déllcalcssc; et les épreuves, toute l'intonsllé!

* La bénédiction que Dieu a répandue sur nos travaux nous a mU, h cet égard, dans des confidences qu'il y aurait indiscrétion do notre part h révéler, même en les laissant sous le voile de l'anonyme, tant le dédlnlëresnemenl cl l'humilUé de» saintes ûmes qu'elles concprni-nl

Mais ce ne sont pas des âmes isolées, c'est la société (out entière qu'elles ramènent de nos jours à la foi. (l'est bien elles, en effet, c'est bien le sexe dévot qui a gardé le feu sacré durant tant d'années oîi leur présence seule venait consoler la Religion de la désertion universelle qui la reléguait dans ses temples, et du respect humain qui en écartait les hommes au dehors. C'est bien elles qui les y font renti-er et qui, ouvrières infatigables de la grâce, ont fait et achèvent cette rénovation religieuse à laquelle nous assistons. Il y a vingtcinq ans. Chateaubriand écrivait ceci : « Accomplissement

nous ont attribué un mérile qui leur revient. Nous devons, au eon- Iraire, rendre ce témoignage, que jamai* nos Études n'ont atteint leur but que par la main d'une femme. En voici un exemple des plus touchants. Une jeune femme se mourait. Sa suprême douleur n'était pas de quitter la vie, de laisser mî-me en bas âge de tendres enfants; c'était de laisser un père qui l'aimait passionnément, et qui n'avait, pour éviter l'abîme du désespoir où allait le plonger sa perte, aucune des espérances et des consolations de la foi. Elle avait vainement poursuivi ea conversion depuis plusieurs années, et elle n'avait plus que quelques moments. Voici comment elle les mit à profit. Elle lui dit qu'on lui avait parlé d'un ouvrage sur la religion qu'elle aurait désiré beaucoup connaître, mais que son épuisement ne lui permettant pas cette lecture, elle le priait de vouloir bien l'ouvrir et chercher les pages ([ul pourraient l'intéresser. Ce pieux stratagème fut béni. Mù par l'empressement de lui donner cette satisfaction, lè père ouvre le livre, s'en rend compte avec ardeur pour elle, et, par la grâce de Dieu, y prend goût pour lui. Ces pages, lues au chevet d'un lit qui en olfrait un si pénétrant commentaire, à la 'double lueur d'une vie en qui se consommaient tant de vertus et de l'éternité qui en projetait déjà sur elle la récompense, s'illuminèrent des retlets de la vérité. La foi envahit cette âme jusque-là si fermée à ses inspirations, et lui amena le courage et l'espérance au moment où la mort allait la livrer à l'abattement et au désespoir. Le même Dieu, reçu en communion, donna au père la force de vivre, et à la jeune femme celle de mourir. C'est de la bouche de ce père que nous tenons ce touchant récit.

364 LIVRE IV, CUAPITUE I.

tt des choses ! Les femmes, qui adorèrent les premières « au fond des Catacombes, remplissent les dernières ces « églises où elles amenèrent les pères, où elles ne peu- « vent retenir les tils. Elles pleurèrent au pied du Gal- « vaire qui vit expirer la grande Victime : elles pleurent « encore au pied de ce Calvaire ; mais celui qu'elles « mirent au tombeau est remonté au ciel : il n'y a plus « rien sur la Croix, rien au Saint-Sépulcre'. » — Si Chateaubriand revenait, il effacerait ces lignes, et il mettrait à la place : — Accomplissement des choses! Les tt femmes, qui adorèrent les premières au fond des Ca- « tacombes, ont les premières réadoré dans ces églises où « elles n'ont pu retenir les pères, mais où elles ont ra- « mené les fils. Elles ne pleurent plus au pied du Cal- « vaire, car celui qu'elles mirent au tombeau creusé par « l'impiété a réapparu au monde qui le confesse d'une « foi plus ferme : le Sépulcre est vide, mais le Cénacle « est plein. »

Entraîné par la séduction d'un sujet si riche, nous avons presque oublié sa conclusion dans son développement. Mais elle y apparaît si manifeste, qu'il n'est pour ainsi dire pas besoin de la tirer. Qui ne voit, en effet, quil en est de X Apostolat comme de tous les autres éléments de l'émancipation de la femme ; qu'elles ne font en cela que perpétuer la Vierge Marie, et qu'on peut les appeler encore des Marie? Marie la première a engendré le Christianisme même dans son Auteur par un acte héroïque de sa foi. La jiremiére elle a procuré In gloire de Dieu et la paix aux hotmnes, comme le chantaient les Anges sur son cnfaulement. La première elle a réalisé ce

• Kliiili'y hiUiiiniiifs. Kdidf IV.

Règne de Dieu que Gabriel proposait à son consenlement quand il lui disait : Celui qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu., et son Règne n'aura point de fin. La première elle a lait que la volonté de Dieu soit accomplie sur la terre comme elle l'est au ciel, par celte parole : Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre parole. La première elle a pu dire : Mon âme glorifie le Seigneur! La première enfin, non-seulement avant toute autre femme, mais avant les hommes et les Anges, elle a étr apôtre, et elle a mérité d'être appelée la Reine des Apôtres.

Ce que toutes les femmes chrétiennes ont fait ou peuvent faire pour enfanter des âmes à Jésus-Christ ^ ce que tous les apôtres et missionnaires ont jamais fait pour convertir les nations, ce que l'Église fait pour la catholicité tout entière, Marie l'a fait, la première, pour le monde : « Elle a épandu la Lumière éternelle « DANS LE MONDE, Jésus-Clirist Notre-SeigneuT, par qui « non-seulement les hommes confessent Dieu, mais les « Anges le louent, les Dominations l'adorent, les Puis- « sances tremblent, les Cieux et les Vertus des Cieux « célèbrent d'un commun transport sa Majesté *. »

C'est de ce centre, de ce foyer apostolique de Marie que sont partis et que partiront à jamais tous les rayons de l'Apostolat. La Lumière éternelle elle-même, pour mieux faire ressortir cette source virginale d'où elle a voulu se répandre dans le monde, a encore voulu, même après en être sortie, lui rester jointe, et lui conférer le ministère

' QuîE... Virginilalis f,'lorià permanente Lumen /ETernum mundo EFFUDiT Jesum Chrislum Dominiim Nosirum , per queni Majestalem tuam laudanl Angeli, etc., etc. Préface pour les fèlcs de la Sainte Vierge.

366 LIVRE IV, CUAPITRE I,

de sa dispensation. Ainsi c'est par elle, c'est par Marie* qu'elle a été susciter son Précurseur dans le sein maternel ; c'est par elle, c'est par Marie qu'elle a voulu être portée au temple et y apparaître comme la Lumière qui doit éclairer toutes les Nations ; c'est par elle, c'est par Marie qu'elle a voulu être ramenée de l'éclat anticipe qu'elle avait jeté parmi les Docteurs à l'obscurité d'une soumission filiale qui prévaut, ce semble, ^uv Y occupation du service de son Père; c'est par elle, c'est par Marie qu'elle a voulu entrer avant son heure dans la carrière de ces prodiges et de son propre apostolat ; c'est par elle enfin, c'est par Marie qu'elle a voulu, en remontani au Ciel, être conçue de nouveau en quelque sorte dti Saint-Esprit dans le cénacle et dans l'Église, comme l'expriment ces antiques témoignages de la vraie Doctrine : « La Vierge Mère de Dieu, dit saint Ildephonse, « était la noble contubernacle des Apôtres; elle vivail « dans leur société habituelle ; et parce qu'elle con- « naissait avec plus d'étendue et d'exactitude que perce sonne les actes et les paroles du Verbe lait cliair, elle « en conférait sans cesse avec eux, pour les instruire « avec plus de vérité et dans un plus grand détail. » — « En remontant vers son Père, dit à son tour saint « Thomas de Villeneuve, le divin Maître a légué son « école et sa chaire à Marie : Scholas et cathedram suam « reliquit Mariœ ; non pas afin que Marie gouvernât « l'Église, ce qui appartenait à Pierre; mais afin qu'elle « enseignât aux disciples la céleste Sagesse qu'elle « avait apprise dès le commencement. » — Par suite de cela : « Quoi d'étonnant, observe saint Ambroise, que « saint. lean ait excellé sur tous les autres à énoncer les « divins mystères , lui qui pouvait consulter à toute

« heure le dépôt vivant des secrets éternels? » — As- « sûrement les Apôtres et les écrivains sacrés étaient « instruits par le Saint-Esprit. Mais, s'écrie le docteabbé « Ruppert, parce que le Saint-Eprit les enseignait, n'a- « vaient-ils donc aucun besoin de l'enseignement magisoc tral de votre voix, ô Vierge sainte ? Ah ! bien plutôl « votre voix lut pour eux la voix de l'Esprit-Saint : « Imo, vox tua^ vox illis fuit Spiritus sancti\ »

Voilà à quelle sublimité la femme a été élevée en Marie , et d'où procède la mission apostolique qu'elle n'a cessé de remplir depuis lors dans le monde.

V. — Un mot de saint Paul résume toute cette Étude : — « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé « son Fils fait de la femme. » Ubi venit plenitudo temporis, Deits misit Filiiim factum ex mlljere.

La femme avait été primitivement faite de i homme, et, dégénérée, par le péché qu'elle lui communiqua, do son rang de compagne^ elle était devenue universellement son esclave, en exécution de la divine sentence : Sîib viri potesiate eris et ipse dominabitur tut.

Dans la restauration du genre humain, c'est l'homiue, et quel homme ! l'Homme-Dieu qui est fait de la femme; et celle-ci, par la plénitude de la grâce qu'elle a reçue la

* Nous avons emprunté tes précieuses citations au Discours prononcé pur Momeifitieur l'événue de Poitiers à In noleiniité de la comécralion de l'église Noire-Dame de Bon-Eucontre, Nous avons été d'aulant plus empressé de nous enrichir de l'opulence du savant et éloquent prélat, qu'elle vient réparer heureusement l'indigence de nos citations, à l'appui de la doctrine que nous avons professée dans le chapitre de La Vierge Marie d'après l'Evangile, intitulé : Marie av (-KNACLE, Témoin fondamental de la foi chrétienne.

368 LIVRE IV, CUAPITKE I.

première pour la déverser sur Ihumanité, non-seulement est aiïranchie de la servitude de l'homme, mais elle en devient la souveraine, la Dame.

La domination de l'homme, non- seulement est abolie, mais, en un sens, elle passe à la femme. Domination par le respect, par rhomniagc, par la reconnaissance, par le dévouement et par l'amour que lui concilient ses nouvelles vertus et les grâces nouvelles qui en découlent, et dont le culte s'exprime par ce mot, moderne comme la chose : la Dame.

La Dame est une création du Christianisme. Elle a sa plus haute personnification dans l'humble Mère du Rédempteur, Notre Dame, — la Dame de tout le monde, comme on disait autrefois : Dame, en effet, de toute la terre, qui la révère, qui l'invoque et la proclame Mère bienheureuse et Patronne secourable du genre humain; Dame du Ciel, qui la salue Reine des Anges et pleine de grâce; Dame dominatrice de l'Enfer, tlont elle écrase la télé et déjoue toutes les fureurs; Dame du Seigneur même, en quelque sorte, par l'empire que sa Maternité donne à ses piièies sur le cœur de son divin Fils ; Dame, en un mot, de la nature, de la grâce cl de la gloire dont elle noue et concentre tous les rapports, et dont le triple éclat la décore : Vêtue du soleil^ la lune sous les pieds, les étoiles entourant sa tète '.

Voilà la Dame, voilà la Femme, telle que le Christ l'a faite, par un juste retour de ce que lui-même a été fait de la femme, Factum ex muliere.

Or, ce qui s'est passé en Marie se reproduit dans toute femme chrétienne. Le Christianisme a continué

I Apocalypso.

comme il a commencé; et il est toujours vrai de dire de lui qu'il e?>\ fait de la Femme, de sa Chasteté, de son Martyre, de sa Charité, de son Apostolat, de toutes les vertus que la grâce fait fleurir en elle et de leur influence dans l'humanité ; — et comme il est ainsi fait de la femme, il la fait à son tour, il l'élève, il la constitue en dignité, en honneur et en gloire, il lui soumet les cœurs, il la revôt de grâce et d'amour. — Et vestis ilhim, et vestiris ab illo. — Il y a entre la femme et le Christianisme une étroite réciprocité d'intérêt et de destinée. Si elle devenait infidèle à sa mission chrétienne , le premier efïet de cette infidélité serait de la faire déchoir : elle perdrait dans la proportion de ce qu'elle refuserait. Le Christianisme est comme un Domaine dont elle a l'usufruit ; elle est intéressée à le conserver et à l'accroître.

De Maistre avait vu cela : « La femme protégée par le « Christianisme, a-t-il dit, le protège à son tour. On « serait tenté de croire que cette influence tient à quel- « que aflinité secrète, à quelque loi naturelle. Le salut « commence par une Femme annoncée depuis l'origine « des choses. Dans toute l'histoire évangélique, les « femmes jouent un rôle très-remarquable, et dans tou- « les les conquêtes du Christianisme, faites tant sur les « individus que sur les nations, on voit toujours figurer « une femme*. »

Si tout cela est vrai, si tout ce que nous avons exposé dans cette Étude est fondé, une grande conséquence se dresse sur ce fondement , savoir, que ce que la femme doit joro/e^er surtout dans le Christianisme, après le culte

De Maistre, Eclaircissement sur les sacrifices.

de Dieu cl de Jésus-Christ, ce qu'elle doit vénérer el chérir comme le principe, le modèle et le gage de sii réhabilitation, c'est le culte de cette Femme annoncée depuis l'origine des choses et par qui le Salut a commencé^ par qui il se continue. Et cet intérêt, ce devoir de piété et de culte envers Marie ne peut toucher la femme dans tous ses états de vierge, de mère, d'épouse, de fille, de sœur, de dame, sans toucher et intéresser l'homme, la famille et la société, qui reçoivent d'elle l'influence qu'elle puise dans cette dévotion.

Car, — je recommande ce dernier aperçu, — la famille, la société moderne, \\ la différence de la famille pi de la société antiques , qui étaient constituées sur l'homme, sont constituées sur la femme. C'est un fait et un principe dont la destruction nous ferait retomber dans l'étal d'où le Christianisme nous a tirés. Ce que saint Paul a dit du Christ, ce que nous avons dit du Christianisme , on doii logiquement le dire de la société et de la civilisation qui en sont les fruits : tout cela est fait de la femme. C'est là une vérité qui nous enveloppe et nous saisit de toute part, et que nous avons suffisamment démontrée. Mais si tout cela est fait de la femuic, il inqiorte à tout cela que la femme soit faite elle-même d'après le type de sa réhabilitation, et soit maintenue en rapport avec lui par lo culte.

Le culte de la Femme modèle, de la Vierge Marie doit donc être la profession d'une société qui a l'inlclligence, la conscience el le courage do son destin.

INFLUENCE DU CULTE DE LA VIEKGB SUR LES INDIVIDUS. 37i

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