CHAPITRE II
INFLUENCE UU CULTE DE LA YjEliGË SUR LA Vit (>ES 1M)|VI»|}S,
En influant sur la femme, et en l'élevant par }e culte de la Vierge, le Clnislianisme a élève'' tout ce qui relève {\e l'influence de la i'eiame : l'indivitlu, la famille, la SQci(^té.
Ce serait toutefois abuser de cette vérité que de borner la portée sociale du culte de la Vierge à cette injîupncc indirecte, et de n'y voir qu'une dévotioii de femme. Si grande que soit une telle influence, si agissante qu'elle soit sur une société où elle a donnai à la femme tani d'empire, si considérable que soient les titres qu'elle s'est acquis par là à la reconnaissance de tous ceux qui participent aux mœurs qu'elle a formés et qu'elle nourrit, ce n'est là cependant qu'un degré de la vérité.
Il faut aller plus loin. Il faut reconnaître, qu'outre cette influence indirecte, le culte de la Vierge exerce, à un égal degré, une influence directe sur cbaque individu, sur la famille et sur la société, et qu'il s'adresse immédiatement à Tbomme dans tous )es étals de son existence.
Cette riche vérité serait beaucoup plus longue à explorer qu'à établir. Pour rétablir, en effet, il suffit de quelques simples réflexions.
La première, c'est que , indépendamment des vprlus
de son sexe, la Vierge Marie offre au degré le plus éminent les vertus les plus générales et les plus fondamentales de l'âme chrétienne, et qu'elle a été posée comme l'Exemplaire universel de toutes les vertus, selon l'expression de l'Ange de l'École *.
En second lieu , c'est que Marie a été constituée Mère et Patronne de toute la famille humaine, et que le titre d'enfant lie à un égal degré envers une Mère, et n'en réclame pas moins de sollicitude et de protection. Le culte de la Mère oblige toute la famille. Il semble même, par une harmonie qui est dans la nature et que nous retrouverons dans la grâce, que ce culte filial envers la Mère trouve plus de tendresse et de dévotion chez les
nis.
Mais la raison la plus irréfutable de cette influence directe du culte de la Vierge sur tous les membres de l'humanité, est tirée de l'influence indirecte elle-même qu'on lui reconnaît, et à laquelle on voudrait le réduire. Si la femme, en effet, améliore l'homme, la famille, la société, à proportion qu'elle s'améliore elle-même par le culte de la Femme modèle, par l'imitation et la reproduction de ses vertus, tellement que la femme qui se rapprochera le plus de Marie agira le plus eflicaccmenl sur tout ce qui l'entoure, il faut en conclure, à plus forte raison, que Marie elle-même aura une telle influence.
Par cette influence directe, et par le culle qui rétablit, Marie prend ainsi la place de la femme dans la vie de l'individu, dans la famille et dans la sociélé. Elle de- \ient ce (|ue l;i femme clirétieniie est pour nous lous, ni.iis la femme chrétienne par excellence, bénie entre
> Div. Thom., 0;»(ic., I.
toutes, élevée au plus haut degré de grâce et de vertu. Que seraient un individu, une famille, une société, qui auraient Marie môme pour Mère, pour Dame, pour Reine; qui la posséderaienl, qui l'aimeraient, qui Thonoreraient, qui seraient élevés et formés à son école, régis par sa direction, placés sous l'influence directe de ses grâces et de son crédit auprès de Dieu !
Eh bien! voilà ce que fait la dévotion à la Sainte Vierge. Par elle cet idéal devient une réalité.
Apprécions-en d'abord la portée dans la vie de l'individu, et particulièrement de l'homme.
Quand Dieu eut créé l'homme, il dit : « Il n'est pas « bon que l'homme soit seul; faisons-lui un aide sem- « blable à lui ', » et la femme fut créée semblable à l'homme, en eflet, mais diversement semblable, pour lui être un aide, par l'haimonie que cette diversité dans la similitude établit entre ces deux sexes de l'humanité. Quel est l'homme qui peut se passer de la femme sans en être diminué. L'homme n'est complet que par la femme. Aussi la Genèse, avec un sens profond, racontant la formation de l'homme, avant que la femme fût tirée de lui, dit : « Dieu créa donc l'homme à son image, il le « créa à l'image de Dieu, il les créa mâle et femelle '. « — Dieu les bénit, et il leur dit : Croissez et multi- « pliez-vous, etc. » — Gomment ne parlant que de l'homme et qu'à l'homme, Dieu le nomme-t-il déjà comme couple et au pluriel? Comment surtout, dans la même phrase, est-il dit successivement : « Il le créa, il
• Genèse, ii, 18.
* Genèse, i, 27.
u (ç$ créa? » — C'est pour montrer à la fois et quii rhomme n'est pas complet sans la femme, sans la dualité des sexes : de là le pluriel; et que l'harmonie produite par cette dualité compose l'unité humaine : de là le singulier. De sorte qu'il soit vrai de dire que de même qu'ils sppt deux en un, de même ils sont un en deux, — Tel est le plan sur lequel l'humanité a été dressée et vit. Aussi l'homme n'est jamais sans la femme.
Mais de tous les rapports de la femme avec Thomme, celui qui est le plus nécessaire, celui sans lequel aucun homme ne saurait exister, celui sans lequel Dieu luimême se faisant homme n'a pas voulu exister, c'est le rapport de Maternité. Par ce rapport sacré, la feipme exerce sur l'homme une influence qui, prenant sa source dans les entrailles dont il est le fruit, se fait sentir en lui toute la vie, alors môme que l'éducation maternelle ne vient pas la prolonger. Il y a de la femme, il y a de la mère dans tout homme, et on peut parler au pluriel à chacun de nous comme Dieu le lit au premier homme dans la Genèse. Que serait un homme qui ne serait pas le fruit d'une femme? On ne peut le concevoir que commp un être qui .serait dépourvu de cet élément sympathique qu'il tient de la femme, et sans lequel il ne serait pas un être hwnain.
Cela posé, cl la grâce ne détruisant pas la nature, lirais étant plutôt ordonnée sur elle pour l'élever et pour l'enrichir, l'homme a hcsoin do retrouver dans cet ordre supérieur do- la grâce ce qui tient intrinsèquement à sa nature, ce sans quoi il ne serait plus lui : une femme, une Mère. Et comment douter qu'il ail été dans le plan de sa régénération de lui ménager ce sch'oucs, lorsque nous voyons le Fils de Dieu lui-même qui pouvait le
plus s'en passer, et le Fils de Dieu se faisant le Chef el le type de l'homme régénéré, se donner une mère, et, après l'avoir consacrée par sa longue soumission, et par )^ plgce qu'il lui a faite dans tous ses mystères, nous hi léguer à sa mort, comme celle qui devait concourir avec cette mort à nous donner la vie; comme celle qui devail être pour le disciple ce qu'elle avait été pour le Maître : pour les membres ce qu'elle avait été pour le Chef : un( Mère !
Par ce visible dessein , la grâpe vient réparer et comblei la nalurc. Chaque individu chrétien a ainsi une mère. Combien qui n'en ont pas ou qui n'en ont plus ! et celui qui est le plus favorisé à cet égard ne l'est que dan? l'ordre inférieur de la nature, avec toute l'insutrisancc Pt la fragilité de ce qui est mortel. Lorsqu'il entre dam^ l'ordre surnaturel de la grâce, celle mère mortelle ne Ir suit pas. Tous donc nous réclamons une Mère de U grâce comme supplément ou complément de la nature ; une mère nouvelle, comme nous devenons des homme^^ nouveaux. C'est là Marie. En elle l'individu le plut déshérité , l'orphelin le plus abandonné trouve une pière dont la dignité , dont la puissance , dont la tendresse, dont la sollicitude et dont l'amour feraient envie à celui qui a été le plus favorisé de Dieu par le don d'une mère, si lui-même il ne pouvait prétendre |i celle-là : la propre Mèhe de Dieu! — « Fils, voilà votre Si Mère ! »
Ouel don! Combien il est approprié au cœur de l'homme ! L'homme semble ne plus avoir besoin de lu femme lorsqu'il entre dans l'âge viril. Il se suffit à luimême, dirait-on, et c'est plutôt la femme qui paraît avoir besoin de son secours. Illusion! que l'expérience
de la vie dément à chacune de ses épreuves. L'homme, si fort et si fier qu'il paraisse, si affranchi qu'il soit des soins de la femme par Tàge et la virilité de sa vie, reste toujours vulnérable par quelque endroit, soit au dehors, soit surtout au dedans. Déceptions , découragements, défaillances, ennuis, revers, fautes, anxiétés, dangers, maladies, souffrances, mort : voilà ce dont toute vie humaine est semée. Or, dans tous ces fléchissements qui font sentir à l'homme sa misère native, quand les appuis lui manquent, un seul semble lui être réservé pour les remplacer tous : la femme. Tout ce que la nature, tout ce que le Christianisme surtout a mis en elle de sympathie, de douceur, de charité, de patience, de dévouement, de délicatesse, de fidélité , d'affection , de charme ingénieux et de tact à traiter ou pour endormir les maux du cœur et de l'esprit comme ceux du corps, tout cet ensemble, en un mot, réel et idéal, humain et angélique qui compose la femme , est comme la réserve qui a été ménagée à l'homme dans les lassitudes et les défaillances de sa mortalité. Par le bien qu'elle lui fait, la femme prend alors sur l'homme une sorte d'ascendant maternel. Toute femme devient mère en quelque sorte par cette salutaire influence, et l'homme se laisse consoler et diriger par elle comme un enfant.
Que n'avons-nous pas vu et admiré de cette maternelle inllucnce de la femme, par les senliments si touchants que les maux de la guerre ont fait éclater dans les cœurs (le nos soldats? Quel est lesenlimenl, quelle est l'image (|ni surgissait, (jui grandissait dans leur Ame avec les souffrances et avec la mort, (|ui succédait iininédialenient à l'héroïsme de leur in(réi)idilé et faisait la su-
préme douleur ou la suprême consolation de leur sacrifice? C'était la mère, son souvenir, sa présence secourable dans ces Sœurs de Charité qui la représentaient, dans cette Religion surtout qui la leur donnait en Marie. Leur dévotion si admirable envers cette Mère des chrétiens prenait sa racine dans les instincts de la nature, en les élevant aux consolations de la foi.
Dans un tout autre ordre de situation, nous recueillons un témoignage non moins expressif de cette vérité. Je veux parler de riniluence qu'il a été donné à certaines femmes d'élite d'exercer sur d'illustres comtemporains. Le culte, l'espèce d'idolâtrie dont une femme célèbre du commencement de ce siècle a été l'objet pour des natures supérieures, ne peut s'expliquer complètement que par ce besoin moral que nous avons décrit, et qui va jusqu'à idéaliser et surnaturaliser la femme en qui il trouve sa satisfaction.
« Madame Récamier, dit M. Guizot, était pour Balte lanche une créature céleste , un ange , l'idéal qu'il « passait sa vie à contempler, à admirer et à aimer, M comme Dante contemplait, admirait et aimait Béatrice « en traversant le Paradis. « Vous êtes mon étoile , lui « écrivait-il.... votre présence si pleine de charme, les « doux reflets de votre âme, seront pour moi une inspi- « ration puissante. Vous êtes ma poésie tout entière ; « vous êtes la poésie même, etc. » — Ce culte, qui n'avait rien que de légitime, si ce n'est son excès, était ressenti par une autre âme plus grande et qui l'a exprimé avec un accent plus grave et plus pénétrant. « Agité au dehors par les occupations politiques ou « dégoûté par l'ingratitude des cours, dit Chateau- « briand, la placidité du cœur m'attendait au fond de
« cette retraite, comme le frais des bois au sortir de « la plaine brûlante. Je retrouvais le calme auprès d'un( « femme dont la sérénité s'étendait autour d'elle, saii. « que cette sérénité eût rien de trop égal, car elU t( passait au travers d'affections profondes... En ap- « prochant de ma fin , il me semble que tout ce qui ft m'a été cher, m'a été cher dans madame Récamier. « et qu'elle était la source cachée de mes affections... « Elle réglait mes sentiments, de même que lautoritf' c( du Ciel a mis le bonheur , l'ordre et la paix dans « mes devoirs. »
« Qui expliquera, dit M. Guizot, ce charmant et salutaire empire? » A cette c|uestion, qu'il résout difficilement, on peut répondre, sans exclure les explications secondaires : le besoin du cœur humain, tel que l'a fait \v Christianisme, témoignant par ses idolâtries la.vérili d'un culte où il ne va pas chercher sa satisfaction. Que faudrait-il pour appliquer au culte de la Vierge les sentiments qui s'exhalaient ainsi aux pieds d'une imparfaile créature? Plus de Christianisme; c'est-à-dire plus d( raison, plus de pureté, plus d'élévation, plus de piété el plus de foi.
Et qu'on ne dise pas que le Christianisme est trop audessus de cessenlinnints pour avoir voulu les satisfaire. Dieu ne dédaigne rien de ce qu'il a fait, cl la grâce, loin d'êtouffei- la nature, la déploie et l'enrichit en relevant el la purifiant. Les plus grands Saints ont (mi de ces prédilections sympathiques pour de saintes femmes, el s'en sont aidés pour leur perfectionnement. Le Fils de Dieu lui-même, en prenant tous les sentiments de la nature humaine, n'a pas écarté celui-là, il s'est même complu à je montrer el à l'exprimer : « Or Jésus aimaU Mari lie
« et Marie sa sœur', » et l'on saille prix qu'il mit aux parfums et aux larmes de Madeleine.
Et comment le Christianisme n'aurait-il pas tenu compte de l'influence de la femme et du besoin moral qu'elle satisfait, lorsque c'est lui-même qui a créé cette influence et ce besoin? Ce culte de la femme était, en efl'et, complètement inconnu de l'Antiquité : nous l'avons vu. C'est un fruit propre au Christianisme. Eh quoi ! le Christianisme ne satisferait pas un besoin qu'il a créé? Il le laisserait s'égarer* et se corrompre sans le régler et l'épurer? — Et comment encore l'a-t-il créé ? — Par la grâce et la bénédiction qu'il a répandue de Marie sur toutes les femmes, par l'honneur qu'il a fait à leur sexe en élevant cette Vierge à la dignité de Reine des Anges, de Mère de Dieu. Et cette même bénédiction, ce même honneur qui a valu à toutes les femmes le culte dont elles sont Tobjet, laisseraient la Vierge sans culte ou sans un culte proportionné à sa dignité? Et ce culte n'aurait pas l'influence qu'il a communiquée à celui des autres femmes? Parfaitement légitime en s'adressant à nos dames et à nos mères, il deviendrait idolâtrique en s'adressant à Notre-Dame et à la Mèiie i>e Dieu? L'homme se croirait affranchi d'hommage envers une seule femme , et ce serait celle que révèrent les Anges et à qui le Fils de Dieu était soumis? Il n'attendrait rien de Celle par qui tout a été donné ? — Ah ! que de déraison il y a hors du Catholicisme !
Mais c'est à un point de vue plus immédiat que l'influence individuelle du culte de la Vierge veut être envisagée.
1 Évangile selon saint Jean, xi, 5.
Si par sa nature primitive il n'est pas bon que r homme soit seul, et s'il lui faut un aide semblable à lui, s'il lui faut la femme pour traverser la vie, même au delà de l'enfance et jusqu'à ses derniers jours, combien plus la lui faut-il pour Tiaître à la grâce et pour se soutenir et avancer dans celte nouvelle existence, où il n'est jamais ici-bas qu'un petit enfant ! Sa nature, conservée dans la grâce, demande, là surtout, ce qu elle demande dans l'enfance : une femme, une mère. Aussi la Religion, l'Église, prennent-elles les sentiments et la figure d'une mère a l'égard des chrétiens ; et qui aura étudié tous les sentiments de l'âme chrétienne dans ses rapports avec Dieu et avec Jésus-Christ, y trouvera tous les traits de l'enfance, ses tâtonnements, ses débuts, ses balbutiements, ses faux pas, ses frayeurs, ses incorrigibles faiblesses, ses éternels recommencements : Quasi modo genili infantes ' .
Combien la Religion s'est montrée divine en ménageant à la nature humaine, dans cet état, l'assistance et le patronage d'une vraie Femme, d'une vraie Mère, sc?7îblable à nous pour être à notre portée, élevée en gloire pour nous être un aide auprès de Dieu! Qui n'admirera la convenance de ce secours et la gradation de condescendance par où il se relie à tout le système chrétien ? Le même dessein qui a porté le Fils de Dieu à se revêtir de noire nature pour nous élever à la sienne et à son Père, dont tant d'abîmes nous séparaient, lui a fait placer enire sa personne divine cl noire indignité humaine, pour nous faire venir à Lui, la femme même par laquelle il est venu à nous ; de telle sorte qu'il y eût entre
' I lM(!ire, II, 2.
Lui et nous un lien commun ; que cette même femme fût à la fois sa Mère et la nôtre : sa Mère pour le crédit, la nôtre pour la tendresse, et que par elle, à travers elle en quelque sorte, et sous le couvert de cette commune Maternité, nous puissions l'aborder sans crainte, nous élever graduellement de la Mère au Fils et du Fils au Père, et consommer notre destinée de Chrétiens.
Voilà le Christianisme intégral. La femme en Marie se trouve là, pour exercer dans l'ordre de la grâce l'influence qu'elle exerce dans Tordre de la nature, et y recevoir le culte qui en est la condition.
Elle satisfait par là non-seulement à tous les besoins delà grâce, mais à ceux même de la nature qui s'y trouvent transformés. Sans exclure le culte des influences secondaires de la femme, ou plutôt en l'inspirant, le culte de Marie lui enlève ce qu'il a d'excessif, en en réservant les sentiments immodérés pour cette Vierge en qui ils ne sauraient l'être. Pour le cœur pur, pour l'âme chrétienne, Marie fait sentir un charme de confiance, de repos, de pureté, de douceur, d'abandon, de rafraîchissement et d'apaisement, qui répond aux plus délicats cl aux plus naïfs comme aux plus élevés et aux plus nobles sentiments de la nature humaine ; qui fait naître ou qui accroît en nous ces sentiments par la satisfaction même qu'il leur donne, et qui enrichit l'âme de nouveaux trésors. Les expressions mêmes de ce culte en témoignent toute la vérité et toute la puissance : Marie est notre Etoile sur la mer de ce monde. Elle est pour nous la Forte fortunée du ciel, d'où la lumière s'est levée sur le monde. Elle est la Mère du bel amour, de la crainte salutaire., de la vraie grandeur et de la sainte espérance. Elle est la Reine des deux, la Souveraine des
Anges, la Vierge gloineuse qui V emporte sur toutes en beauté. Elle est la Meiîie et la Mère de miséricorde, notre vie, notre douceur, notre espérance, vers qui nous élevons nos cris du fond de cet exil oii nous a plongés la faute d'Eve; à qui nous adressons nos gémissements et nos soupirs avec nos pleurs, du creux de cette vallée de larmes. 0 Patronne! lui disons-nous, ô Vierge incomparable et qui n avez pas d'égale en douceur, tournez vers nous ces yeux qui ne sont que miséricorde. Montrezcous Mère. Que par vous reçoive nos prières Celui qui pour nous a daigné être votre Fils-, et montrez-nous, à la sortie de cet exil, ce Jésus, le fruit béni de vos entrailles, ô clémente f ô botme, ô douce Vierge Marient
Assurément, on peut ne pas ressentir ces sentiments, mais on ne peut en nier la vérité, la pureté et la puissance ; car leur expression en fait foi. On ne peut nier la profonde influence qu'ils doivent exercer dans rame et dans la vie du Chrétien pour soutenir sa faiblesse, apaiser ses troubles, sauver sa fragilité, consoler ses douleurs et consacrer ses joies.
Il a été donné à deux écrivains illustres, tous deux l)rotestants, Goethe et Schiller, de le comprendre, e( d'en tirer des eflets pénétrants de pathétique vérité.
On connaît, dans la tragédie de Fatist,\-à silualion de Àlarguerite, lorsque tombée de Tinnocence dans le crime, (il devenue le péché même, comme elle dit ; jouet des .«sarcasmes de ses compagnes duni elle avait fait l'envie, et rebut du monde doni elle avait été radmiration, abîmée dans la honte et dans les remords, et n'ayant plus où se réfugier dans toute la nature, elle rencontre
I ExtraiUdo dlver«ei prièro» lilurgiqueB /ilaSnintr Vierfrn.
dans le creux d'un mur solitaire l'image de la Mater dolorosa, et trouve à son aspect la force d'exhaler cette prière : — « Abaisse, ô Mère des douleurs! un regard de « pitié sur ma peine! — Le glaive dans le cœur, tu K contemples avec mille angoisses la mort cruelle de « ton Fils! — Tes yeux se tournent vers son Père, et « tes soupirs lui demandent de vous secourir tous les « deux! — Qui sentira, qui soufîrira le mal qui dé- « chire mon sein ! l'inquiétude de mon pauvre cœur, '( ce qu'il craint, et ce qu'il espère! Toi seule, hélas! <( peux le savoir. — Secours-moi! sauve-moi de la honte f( et de la mort! Abaisse, ô Mère des douleurs! un re- K gard de pitié sur ma peine ! »
Dans Schiller, l'intelligence de la dévotion à Marie a été de beaucoup plus pénétrante ; elle s'est élevée l'éellement jusqu'au génie. Ce n'est pas le sentiment de la douleur dans la honte, naturellement suppliante, qui conduit chez lui à la dévotion : c'est celui du bonheur dans un chaste amour, exalté à un idéal de félicité auprès duquel tout lui paraît indigne et grossier, jusqu'aux ])lus légitimes sentiments de la nature. C'est dans les '!'iccolomi?ii, troisième partie de la tragédie de Wal- Icnstein. Max, voyant ses vœux pour Thécla, à la main <le laquelle il aspirait, couronnés par l'entremise de la comtesse, sa tante, qui lui recommande de n'en rien dire encore à personne, pas même à son père, répond : — « Il est inutile de me prescrire cette discrétion. Il <( n'est pas une physionomie, ici, qui sympathise en « rien avec tout ce qui émeut si puissamment mon (( âme. Je me trouve comme au milieu d'un peuple (c étranger. Mes compagnons me sont devenus insup- [ « portables. Mon père lui-même, je n'ai plus de paroles
384 LI\RE lY, CUAFITRE II.
« à lui donner. Le service, les armes me paraissent de « fastidieuses et vulgaires minuties. C'est ce que ressen- « tirait une àme bienheureuse qui, du séjour des éter- « nelles félicités, reviendrait à ses jeux puérils, à ses c( travaux, à ses goûts, à ses liaisons et à toute sa misé- « rable humanité... Où pensez- vous que j'étais, chère « tante?... Mais ne vous raillez pas de moi. Ce bruit du c< camp, ce ramas importun d'hommes qui me sont « connus, cette insipide gaieté, ces frivoles propos m'é- « taient à charge; je me sentais mal à l'aise; j'étais « forcé de m'éloigner. J'ai cherché le silence nécessaire « à ce cœur trop plein ; j'ai cherché à mon bonheur un « asile pur. Ne riez point, comtesse, j'étais à l'église. « Près d'ici est un cloître ; je suis allé à la rampe du « sanctuaire. Là, j'étais seul. Au-dessus de Tautel esl « suspendue l'image de la Mère de Dieu : un mauvais « tableau; mais c'est le seul ami qu'aujourd'hui j'aie «( voulu chercher... Combien de fois j'avais vu la Divi- « nité dans son éclat, au milieu de l'adoration des fi- « dôles, sans que jamais ce spectacle m'ait ému, el a maintenant, tout à coup, /ai compris la dévotion aussi « bie?i que r amour. )>
Quelle dévotion que celle qui répond ainsi h toutes les cordes du cœur humain, à la joie comme à la douleur, à l'innocence comme au remords, à l'exaltation comme au brisement du cœur, pour les aider à supporter le poids toujours excessif de la destinée!
Et cependant la dévotion à la Sainte Vierge paraît petite à ceux qui ne la ressentent pas; elle qu'on sent d'autant plus, que l'Ame est dans une situation plus grande! C'est-à-dire que le cœur rétréci ])ar le culte de In personn.ililé se snOisanl à elle-même vo cnm]»rend
pas une satisfaction dont il ne sent plus le besoin. C'est son appauvrissement qu'il prête à la dévotion. Cette dévotion aviverait en lui des sentiments qui y sont atrophiés ; elle le ferait palpiter d'une vie plus pure, plus humble, plus aflective, plus épanouie, plus grande; de la vraie Vie, dont Marie est l'initiatrice et la Mère, Vitœ suppeditatrix, et vita viventium et causa vitœ.
n en est ainsi, du reste, de tout le Christianisme. Jésus-Christ aussi parait un mythe, et Dieu même une abstraction à l'indifférent et au déiste. Qui est-ce qui en fait pour le chrétien le Dieu vivant, le Dieu-avec-nons ? Qui est-ce qui nous fait ressentir en Dieu la tendresse d'un père, et en Jésus-Christ l'amour d'un frère ? Qui est-ce qui nous fait vivre avec eux. dans ces rapports de grâce et de vie dont les effets sont si sensibles et si personnels, si ce n'est le culte de la pensée et de la volonté soumises aux opérations de la grâce? — Pareillement de la sainte Vierge. — Cette mère paraît une superfétation au chrétien qui la néglige, qui la tient à l'écart, qui rougit d'elle, qui passe devant ses autels sans l'honorer et sans l'invoquer, et qui s'autorise de sa propre froideur pour nier sa tendresse. Mais que ce chrétien acquitte la dette du culte et de la dévotion si légitime envers cette Mère de son Dieu, qu'il se mette en rapport avec elle par les dispositions qui caractérisent son culte, et qui le recommandent si éminemment à tous ceux qui ont le sens chrétien, par la simplicité et l'humilité ; qu'il se montre fils en un mot : et bientôt il sentira Marie lui être une Mère ; et il le sentira, non-seulement à son amour pour elle, mais aux grâces qu'il en recevra, et à son amour plus grand pour Jésus-Christ et pour Dieu, témoignage de ces grâces. Il comprendra la dévo-
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tion aussi bien que r amour. Il éprouvera enfin la vérité de cette mémorable parole de saint Bernard : « Il est inouï , ô douce Vierge Marie ! qu'aucun de (( ceux qui ont eu recours à votre protection, qui ont « imploré votre secours, et qui ont sollicité vos suf- « frages, ait jamais été méprisé ou abandonné ! »