II. — Son influence morale n'est pas moins grande
Je ne sais si l'on a jamais bien réfléchi sur le prodige moral que présente le culte de la Vierge dans le monde. Il est tel, selon nous, qu'il ne faut pas hésiter à le ranger parmi les plus grandes preuves de la divinité du Christianisme, comme étant absolument inexplicable sans la vertu de Dieu; cette même vertu qui a fait tomber le monde au pied de la Croix.
Concevoir la pensée, — dans un monde aux instinels pervers, comme est le nôtre ; dans un monde qui, livré à lui-môme, avait été et irait encore jusqu'à diviniser ces instincts, à les adorer dans des personnifications, et à s'y livrer dans des mystères tels que nous en offre la civilisation païenne ; les mystères de Vénus, de Bacchus, do Cybèle, de Priape, d'Adonis, de Flore, d'Aphrodite, — concevoir, dis-je, la pensée de fonder, dans un tel monde, le culte de la virginité, de la douceur, de l'humilité, de la pureté, de la sainteté, élevées à un type qui épuise tout idéal fini, qui domine la spiritualité de l'Ange, et qui n'a au-dessus de lui que la sainteté infinie du Dieu qui en est l'auteur, le culte de la Vierge Marie : voilà qui ne peut être que divin, absolument divin; car c'est le plus parfait renversement de cet homme animal qui fi'est point capable des choses qui'sont de Dieu^ comme saint Paul l'écrivait aux Corinthiens.
Et maintenant, réussir dans une telle entreprise, et réussir jusqu'à faire redouter l'excès : enthousiasmer, non quelques âmes d'élite, mais les multitudes, enivrer le monde de ce culte virginal ; incliner au pied de se?
autels les natures les plus sauvages ; lui donner la puissance de se faire ériger, par le concours social de toutes les âmes et de tous les bras, des temples comme Notre- Dame de Chartres, Notre-Dame de Reims , Notre-Dame de Strasbourg, Notre-Dame d'Amiens, Notre-Dame de Paris, et cette quantité innombrables de sanctuaires, qui sont comme autant de foyers de toutes les vertus qu'il inspire ; en faire le charme des imaginations, des esprits et des cœurs; le faire régner et briller dans l'art, dans l'éloquence, dans la science, par des chefs-d'œuvre immortels qui en respirent la pureté sans pouvoir l'épuiser jamais; lui vouer des institutions, des sociétés, des royaumes; confondre à ses pieds toutes les conditions de la vie humaine, et lui assurer les hommages de toutes les générations qui se succéderont à jamais : voilà un prodige de succès qui n'a d'égal que celui de la conception d'un tel cuKe.
On crie à l'idolâtrie ! quel hommage rendu à l'action de ce saint culte, et en même temps quelle contradiction! C'est dire, en effet, qu'il a passionné le monde jusqu'à l'idolâtrie, pour des vertus qui sont le plus parfait renversement de l'idolâtrie. — Quoi qu'il en soit; telle est l'action du culte de la Vierge dans le monde, que ses ennemis lui en font un grief, et l'accusent d'excès : Vexcès d'une influence de chasteté, d'humilité, de piété, de sainteté ! ! 1
Telle a été, telle est en effet l'influence morale du culte de la Très-Sainte Vierge.
Il est, après la Croix de Jésus-Christ, le moyen le plus puissant de la régénération du monde par le Christianisme.
« Nous languirions encore dans les liens de la chair,
« chante un poëte allemand dans une belle hymne à « Marie, la femme porterait encore le joug de la servi- « tude, si l'amour pur et sublime que l'on te voue n'a- « vait fait en nous violence à la fougue des désirs, et « courbé aux pieds de ta sainte beauté des sens^ qui « s'emportaient effrénés et sauvages. »
La beauté morale des vertus chrétiennes qui respirent en Marie aurait été trop abstraite si cette beauté ne nous avait été proposée qu'en elle-même ; elle n'aurait pas eu de prise sur notre nature sensible, qui ne peut quitter la terre qu'en s'y appuyant, et qui « s'élève des beaux « corps aux belles âmes et des belles âmes à l'éternelle c( beauté'. » — Il fallait donc que ces vertus eussent une expression, et une expression humaine. C'est pour cela que le Verbe s'est fait chair, et que la Beauté éternelle nous a apparu en Jésus-Christ. Mais en Jésus-Christ cette beauté n'est pas encore tout à fait à notre portée : elle y est en effet défigurée pour le grand nombre par le sacrifice môme qui la fait moralement éclater, qui lui a fait dire à lui-même : « Je suis un ver et non un « homme'*; » ou bien, dans cet éclat moral, pour l'œil qui la découvre, elle a un caractère personnel de divinité qui éblouit. Il convenait donc que cette beauté fût ramenée plus encore à notre portée, en venant se reproduire dans un type d'imitation plus naïf et plus familier, et oîi elle ressortît en raison même de la faiblesse et de rinfériorité naturelle de son sujet. C'est ce qui nous apparaît dans l'humble Vierge Marie. En elle la douceur, rhumilité,la chasteté, la piété, la sainteté y apparaissent
1 Platon, le Banquet.
* Psalnj,, XXXI, 7,
telles qu'elles doivent être en nous; noh pas à l'état de nature comme en Jésus-Christ , mais à l'état de grâce ; non pas à l'état de sacrifice, mais à l'état de produit du sacrifice.
Il convenait d'ailleurs que la beauté morale eût son expression dans les deux sexes ; — non pas seulement , remarquez-le bien , pour que chaque sexe eût un modèle correspondant , — mais pour que l'influence naturelle d'un sexe sur l'autre se fît sentir dans l'ordre de la grâce comme dans l'ordre de la nature , dans l'ordre de la réhabilitation comme dans celui de la déchéance.
En effet : l'influence de séduction que la femme avait eue dès l'origine, et qu'elle aura toujours sur l'homme, est une propriété de la nature humaine que la grâce, qui saisit toutes les propriétés de la nature pour les élever et les sanctifier, ne pouvait négliger. Cette influence si considérable, qui avait, à l'origine, renversé le genre humain, et qui n'avait cessé depuis de le corrompre, qui avait avili et asservi la femme de tout ce mauvais empire qu'elle exerçait elle-même sur l'homme ; cette influence, (1is-je, devait passer du mal au bien. D'obstacle elle devait devenir moyen. La femme, ce beau mal, devait devenir un BEAU BIEN.
C'est là la Vierge Marie, dont la contre-partie, dans tout le monde ancien, était... Vénus. — De Vénus à iMarie : quelle révolution 1 1 !
L'expression de beauté, de grâce, d'attraits (K<?;iM5, Venustas) était synonyme, dans l'Antiquité, ou dérivait généralement de celle de corruption. Elle s'y confondait du moins dans cette divinité, la plus inexorable de toutes, qui se jouait des hommes et des dieux; qui s'attachait
aux sens et au cœur de l'hoinme comme à une proie : .... c'est Vénus tout entière à sa proie attachée • ;
qu'Homère nous représente armée de tous les appas de la concupiscence dont il compose sa ceinture; qu'Horace appelait si justement « la Mère fatale des impurs « désirs, »
Mater sœva cupldinum;
qui se faisait immoler la pudeur dans vingt temples fameux, et dont le culte empoisonnait le monde.
Abolir ce culte, extirper cette divinité des entrailles de la société et y ériger à la place le culte de la Yierge Immaculée, encore une fois quelle révolution! Gomment ne pas l'attribuer au bras du Tout-Puissant, et ne pas s'écrier avec la Vierge elle-même : Fecit poteiitiam in àrachio suo !
Dans la Vierge Marie, Dieu a réalisé un idéal de pureté que l'homme n'aurait jamais imaginé. La Vierge, en effet, n'est pas Vierge seulement, mais elle est Vierge- Mère : c'est-à-dire que la Virginité y est à l'épreuve de ce qui la fait universellement périr : la Maternité. Merveille unique de Virginité enrichie de Maternité, que le Prophète avait raison d'annoncer comme le Prodige par excellence, celui que l'homme n'aurait jamais osé demander, et que Dieu lui seul pouvait concevoir comme lui seul pouvait le faire^. — Et de qui la Vierge est-elle
* Racine, Phèdre.
• « Le Seigneur continua de parler à Achaz, et lui dit : Demande! ftu Seigneur votre Dieu qu'il vous fasse voir un prodige, ou du fond de la terre ou du plus haut du ciel. — Acliaz répondit : Je ne le de-
ainsi Mère? — de Dieu! — Quel surcroit, quel comble de pureté ! Gomme il s'harmonise avec le prodige d'une Vierge-Mère et vient admirablement le compléter : comme la Tige est faite pour produire et porter la Fleur; et comme la Fleur vient couronner et parfumer la Tige !
Il suffit de ces simples réflexions, sur lesquelles nous n'appuyons pas davantage, pour mettre le lecteur sur la voie d'une contemplation dont le sujet dépasse tout idéal de pureté et de sainteté dans l'ordre créé, qui a élevé l'art appliqué à le reproduire à une hauteur entièrement inconnue dans la nature, et qui, par la révolution qu'il a faite et l'influence qu'il exerce dans le monde, justifie cette parole du Dieu qui l'a produit : « Je créerai une « nouvelle terre et de nouveaux cieux. »
Le culte de la Vierge, Mère de Dieu, a opéré et opère incessamment dans la société humaine, par l'influence de cette pureté et de toutes les vertus qui en sont le cortège, une action moralisatrice, soit de préservation, soit de réparation, que je n'essayerai pas de décrire, tant elle est immense et profonde. Elle est aussi considérable pour le bien, on peut le dire, que celle que la Vénus antique exerçait pour le mal. Elle est plus considérable, môme, puisqu'elle a renversé celle-ci et qu'elle la tient toujours en échec. Sans doute la divinité de la corruption avait pour elle la nature; mais la Vierge de toute pureté a pour elle la grâce. Par cette grâce elle foule aux pieds le Serpent, et préserve ou guérit, de son venin, tous ceux qui ont recours à elle. Elle réalise ce que nous lui
iiiaiidorai poiiil, je, ne tenterai ]ms le Seigneur. — El Isuïe dit : C'est |ti)nniijoi le Seigneur vous donnera Ini-mùme un prodi^'e. Vue Vienje concevra et enfantera un Fil» qui icta n/ipd^ Emmamuei.. » — Isuïe, vu,
n-ii
demandons lorsque, la saluant des noms de Mère trèspure^ Mère très-chaste y Mère toujours Vierge, Mère sans tache, nous lui disons : Priez pour nous; faites que, délivrés de nos fautes, nous soyons chastes et doux. Veillez sur la pureté de notre vie, écartez les périls de notre route, afin que, parvenus à la vue de Jésus, nous parlagions vos joies célestes^.
Quelle influence de pureté, de chasteté, de sainteté, de moralité un tel culte ne doit-il pas faire rayonner dans la société , par tous ces foyers de dévotion , par tous ces sanctuaires, toutes ces associations, toutes ces confréries, tous ces saints exercices qui le font pénétrer dans les âmes ; — par toutes ces images de la Vierge immaculée, de Marie conçue sans péché, dont la vue seule dissipe les mauvais désirs, et qui, planant du haut de nos temples et des points les plus élevés de nos cités sur nos demeures, assainissent en quelque sorte l'atmosphère et y combattent les mauvaises puissances de l'air "^l
III. — Enfin la Yierge Marie exerce dans la société une influence de culte.
Le Culte, en général, est éminemment collectif et social. Divisés par les intérêts du temps, les hommes ne sont réellement associés que par la possession du Bien indivisible et inépuisable, de Dieu, et par la Religion qui les y convie. La famille, la patrie sont déjà de puissants modes de cette sociabilité qui est un des grands attributs de l'homme. Mais la famille, la patrie sont temporaires
• 1 Hymnes et Litanies en l'iionneur de la Sainte Vierge.
* Adversus principes et potestales, adversus mundi redores tencbraruin harum, contra spiritualia nequilise, in cœlesUbus. — Àd Ephesios, VI, 12.
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comme la vie, et insuffisantes comme tout ce qui est humain. Pour se consolider et se compléter, elles doivent venir se rattacher à la famille et à la patrie célestes par la Religion, par le Culte. Le Christianisme a créé encore, dans cet ordre, ce qui n'existait pas. Il a fait descendre l'Immuable et l'Éternel dans le temps, Z)eeM-aî;ecnous; et il nous a mis tous en communion avec Lui, par cette charité qui a fait de Lui la victime de notre réconciliation avec son Père , qui nous a tous rendus les membres àHun seul corps dont il est le Chef, et qu'il nourrit de lui-même. Admirable union, qui a demandé des significations nouvelles et inconnues de l'Antiquité pour s'exprimer, dont la plus haute et la plus parfaite est I'Église. L'Église, épouse de Jésus-Christ, qui n'est vraie par conséquent que si elle est unique; car Jésus- Christ ne saurait avoir plusieurs épouses, encore moins des églises rivales et divisées qui démentent le mot de l'Apôtre que dans le Christ le Oui et le Non ne sauraient habiter! De quel aveuglement ne faut-il pas être frappé pour ne pas voir que le principe du Christianisme étant l'union, et par conséquent Vunité qui en est la forme, les mots de communion et d'église au pluriel sont un non-sens chrétien, et constituent la plus parfaite de toutes les divisions: la division organisée. Tel est le spectacle que nous offre le Protestantisme, dont le principe est tellement la division et la séparation que c'est la loi de son développement. Comment un tel principe qui, appliqué à toutes les associations humaines, à la famille, •A la nationalité, serait réputé absurde, est-il raisonnable, appliqué à la Religion, dont la lin est de perfectionner et de consommer l'union des hommes?
Combien l'Éguse catuoliole répond -elle au con-
traire à cette fin de la Religion, et qu'elle brille comme la vraie Épouse de Jésus-Christ au sein de tout ce tumulte d'églises qui, au lieu de réunir les hommes dans le Christ, divisent le Christ dans les hommes !
Or , l'Église , en cela , n'est que le déploiement de la Vierge Marie, dont la Maternité est le type inspirateur et comme le Sacrement de l'Église, selon l'expression de M. Olier. De là vient que dans la plus haute antiquité chrétienne on donnait à Marie le nom A' Église. « Je lui « donne avec joie le nom dC Église ^ » disait Clément d'Alexandrie'. — Marie vit dans l'Eglise. — Plus que cela : elle épanche à l'Église elle-même la vie que la première elle a reçue dans sa plénitude, pour en être la dispensatrice dans tout le corps. « Elle appelle ses enfants « auprès d'elle, ajoute excellemment Clément d'Alexan- « drie, et les nourrit d'un lait sacré, du Verbe devenu « enfant. » — Marie, en un mot, est Mère des hommes, Mère des chrétiens ; non pas seulement d'une manière indirecte et par ellipse, comme leur ayant enfanté une fois la Vie, le Verbe ; mais au sens propre et direct, comme le leur communiquant en particulier, en concourant, par sa maternelle charité, à leur naissance spirituelle dans l'Église. — Telle est la doctrine.
Quelle influence d'union une telle doctrine ne doitelle pas exercer sur la société chrétienne, par l'action réelle de Marie dans le corps de l'Église, par la persuasion de foi et de piété qui fait accourir, qui assemble les Chrétiens au pied de ses autels ! — C'est l'influence de la maternité, si puissante dans la famille que sans elle la famille n'existe pas, c'est cette influence de la maternité
1 Voir ci-dessus, p. 103, etc.
étendue à la société tout entière et se faisant sentir à elle, comme à la famille, par tout ce que le cœur d'une Mère, et d'une telle Mère, répand de tendresse, de charme sympathique et d'union.
Et avec quelle richesse le culte catholique n'inspiret-il pas ces sentiments, par toutes ces bénédictions et toutes ces invocations adressées à Marie , lorsque, dans nos vastes basiliques , la multitude des chrétiens , dépouillant tout ce qui les distingue dans la société humaine, se confondent dans un seul sentiment, une seule expression, une seule voix de filial amour envers Marie ! Lorsqu'ils la saluent, lorsqu'ils la louent de concert par ces éclatants Salve qu'accompagnent tant de titres glorieux de Reine des deux, de Souveraine des Anges, d'Étoile de la Mer, de Porte du Ciel, de Mère, surtout, Mère du Rédempteur, Mère de la Miséricorde, Mère de la divine grâce I Lorsqu'ils l'invoquent, l'appelant notre vie, notre douceur, notre espérance ! Lorsqu'ils se réfugient sous sa protection, la suppliant de ne pas rejeter leurs prières dans les nécessités qui les pressent, mais de les délivrer de tous périls; lorsque, de tant de qualifications qui les distinguent dans le monde, ils ne gardent tous que le titre commun d'exilés et d'e7ifantsd\Ève,ei que, soupirant, gémissant et pleurant, du fond de cette vallée de larmes , ils lui crient : Montrez-vous Mère : tournez vers nous ces yeux pleins de miséricorde; établissez-nous dans la paix; rompez 7ios liens ; écartez de nous les maux, obtenez-nous les bieîis; que par vous nos prières soie?it agréées de Celui qui pour nous a daigné Hre votre Fils ; frayez-nous la voie de retour, et au sortir de cet exil montrez-nous ce Jésus le Fruit béni de vos entrailles !
Tous ces accents de l'âme humaine, déjà si puissants pour lui inspirer à la fois le sentiment de sa misère et la confiance dans le céleste secours, lorsqu'ils sortent de la bouche de l'individu ou de la famille, le sont bien davantage lorsque c'est la société tout entière qui les fait éclater! Quelle réaction profonde de vie religieuse, morale et sociale ne doivent-ils pas exercer, en se multipliant par le nombre et en se concentrant par l'union !
Qu'est-ce donc lorsqu'on vient à penser que le Ciel les écoute et y répond, que, pressée déjà par son cœur maternel, et par la charité de son divin Fils qui le remplit, Marie verse dans l'Église qui l'invoque des flots de grâce et de vie, qui y produisent des moissons de sainteté et de vertu !
Tout cela n'est pas une pieuse imagination : c'est une sensible réalité qu'éprouve dans chacun de ses membres, comme dans son corps, la société chrétienne, l'Église catholique ; qu'elle sent circuler en elle comme la sève et l'aliment de cette vie surnaturelle dont elle vit, et dont elle fait vivre le monde.
Telle est l'influence du Culte de Marie sur la société, dans sa triple action de doctrine, de morale et de culte.
Mais, après l'avoir vue dans son effet collectif, il faut la voir encore dans son appropriation à toutes les conditions de la vie humaine, et pour ainsi dire dans sa répartition à toutes les veines du corps.social.
4^ LIVRB IV, CHAPITRE V.