CHAPITRE Y
HARMONIES DO CULTE DÉ LA ViERGE DANS SES RAPPORTS AVEC LES DIVERSES CONDITIONS DE LA VIE HUMAINE.
C'est une propriété merveilleuse du culte de la Vierge, de s'adapter à toutes les situations et à toutes les conditions de la vie humaine, à ce point, qu'en môme temps qu'il est tout ce qu'il y a de plus général et de mieux fait pour agir sur les masses, il se distribue et s'applique à toutes les catégories d'existences qui les composent, comme s'il n'était fait que pour chacune d'elle en particulier. C'est le culte de tous et le culte propre à chacun. Par lui le Christianisme se particularise sans cesser d'être collectif, il saisit chaque personnalité par ce qui la distingue et l'unit au corps sans l'y absorber. C'est le caractère et le rôle de la mère dans la famille. Caractère admirable, qui justifie le culte de la Vierge par le service le plus éminemment chrétien et religieux, celui de relier tous les membres au Chef, comme le Chef relie tout le corps à Dieu.
Ainsi le culte de la Vierge est le culte propre de la femme, et le culte propre de l'homme ; — le cullc propre de l'enfance, et le culte propre de la jeunesse, ainsi que de l'âge mûr, ainsi que de la vieillesse; — le culte propre du simple et de l'ignorant, et le culte propre du docteur et du savant; — le culte propre du juste, et le culte propre
du pécheur; — le culte propre du religieux, et le culte propre du séculier ; — le culte propre du peuple, et le culte propre du souverain ; — le culte propre enfin de chaque nationalité, et le culte propre du genre humain. Cette thèse est aussi considérahle qu'elle est incontestable. Elle prêterait à des développements infinis, et son énoncé seul suffit presque à sa justification. Peu de mots donc seront nécessaires pour la faire admettre, en laissant à chacun le plaisir de l'explorer et de la suivre dans toutes ses applications.
I. —Nous disons d'ahord que le culte de la Vierge est le culte propre de la femme, et le culte propre de l'homme.
Personne, en effet, ne contestera que ce ne soit le culte propre de la femme. Ce que nous honorons en Marie, en effet, c'est la Femme, dans la contre-partie du rôle qu'elle eut au commencement ; reprenant sur l'ennemi du genre humain l'avantage qu'elle lui avait laissé prendre, et distincte de l'homme par une initiative de réparation qui est aussi propre à son sexe que l'avait été l'initiative de là faute. C'est même plus ; car la réparation a lieu en Marie par une opération plus exclusivement propre à son sexe que l'événement de la chute, par une opération de Maternité, et par le privilège d'une Virginité qui tire de cette maternité un caractère de prodige qui en rend l'honneur particulier à la femme. C'est donc au plus haut degré la femme comme femme que nous honorons en Marie, comme réparatrice et modèle ée son sexe dans tous ses états de Vierge et de Mère, et par des vertus qui sont de son tempérament et de sa vocation : la modestie, la douceur, la discrétion, la rési-
gnalion, le silence, l'obscurcissement, l'effacement, ce qu'il y a en un mot de plus réservé, de plus voilé, de plus femme entre les femmes. «Venez donc, dit saint Auguste tin, venez, vierges, à la Vierge ; venez, vous qui court cevez, à Celle qui par excellence a conçu ; venez, vous « qui enfantez, à Celle qui a enfanté; venez, mères, « à la Mère; venez, vous qui allaitez, à Celle qui a « allaité : simples jeunes filles, venez, vous aussi, trou- « ver en elle la jeune Fille. La Vierge Marie a pris « ainsi, en Notre Seigneur Jésus-Christ, tous les états « de son sexe pour être secourable à toute femme qui « recourrait à^elle, et pour restaurer, nouvelle Eve, tout « le sexe des femmes, de même que tout le sexe des « hommes l'a été par l'Adam nouveau, Jésus- Christ, « Notre-Seigneur'.»
Nous avons dû insister en rappelant tous les caractères du culte de Marie qui en font le culte propre de la femme, tant il est, d'un autre côté, le culte propre de l'homme.
Il l'est en effet jusqu'à faire croire qu'il soit plus encore le culte de l'homme que de la femme.
Gomme nous l'avons déjà dit, en effet, la Religion est adaptée à la nature pour la refaire sans la défaire ; pour en faire l'éducation céleste. Tout ce qu'il y a de foncier dans la nature est donc pris comme sujet et comme moyen de la grAce. Or l'influence d'un sexe sur l'autre est ce qu'il y a de plus propre à la nature humaine : non-seulement pour le rapport de la reproduction, mais pour les rapports intellectuels, moraux et sociaux qui distinguent notre espèce. Cette influence se retrouve dans tous les
« Sermon : Dt Orhi verilnlis ii terra Virtiineà, 15 (\o Tempore,
rapports de F homme et de la femme ; et elle est réciproque. Il y a, outre le mariage, alliance entre les deux sexes, dans toutes les situations de l'existence humaine. Ainsi de la mère par rapport aux fils, et des filles par rapport au père, ainsi des frères par rapport aux sœurs, etc. Les deux sexes inclinent l'un vers l'autre par une réciproque sympathie qui vient de leur distinction. Gela est tellement vrai, que plus une femme sera femme, plus elle aura d'influence sur l'homme, et réciproquement.
Gela reconnu, tout ce que nous avons dit pour établir que Marie est la femme par excellence, et qu'à ce titre son culte est propre à la femme, établit qu'il est plus encore peut-être propre à l'homme. Et rien n'est plus vrai. Du vivant de Marie elle-même Dieu a voulu qu'il en fût ainsi. Quoique vierge, elle est confiée non à une femme mais à un homme, qui l'honore d'un culte de protection, de respect et de chaste fidélité; à Joseph. Joseph mort, elle ne se retire auprès d'aucune femme, et c'est son divin Fils Jésus, seul, qui continue jusqu'à (rente ans à l'honorer de sa soumission, et à consacrer, à consolider ce rapport qu'il voulait établir entre sa sainte Mère et le sexe de l'homme. Durant la vie apostolique de Jésus, avec qui l'Évangile nous montre-t-il le plus souvent Marie, si ce n'est avec sa parenté masculine, avec les frères ou cousins de Jésus ? A sa mort, ce divin Fils ne confie sa Mère ni à Marthe ni à Marie, dont lui-môme aimait à recevoir les hommages et les soins : non , il la sépare de ces saintes femmes, et il crée exprès pour elle un fils dans un homme, son Disciple bien-aimé, avec qui elle acheva sa vie, intluant sur lui et par lui sur l'Église de toute sa grâce de Mère de Dieu devenue Mère des
hommes. Enfin, à sa mort et à son Assomption bienheureuse, de qui, selon la tradition, reçoit-elle les premières ovations de la terre ? Des Apôtres seuls, accourus de tous les points pour acclamer en elle la Reine des Apôtres, comme elle l'était des Prophètes et des Patriarches, depuis l'origine des temps.
Il en a toujours été de même dans la suite. Les hommes nous apparaissent toujours plus empressés que les femmes à honorer la Vierge et à la préconiser. Nous l'avons vu dans cette succession de Pères et de Docteurs qui se transmettent en quelque sorte le privilège de saint Jean, d'avoir Marie en garde et en culte spécial : saint Ignace, saint Justin, saint Irénée, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Archélaiis, saint Grégoire de Néocésarée, saint Éphrem, saint Épiphane, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Cyrille et tous les Pères d'Éphèse, saint Ildephonse, saint Jean Damascène, saint Anselme, saint Bernard, Albert le Grand, saint Dominique, saint François, Gerson , saint Ignace de Loyola, saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, Bossuet : voilà le cortège de Marie. Les artistes le savent bien. Ils ne se sont pas mépris h cet égard. Vous ne verrez presque jamais de femmes dans les tableaux consacrés par nos grands maîtres à Marie ; toujours des hommes au pied de son trône maternel : saint Jean, ou saint Jérôme, ou saint François, ou saint Augustin, recevant d'elle, comme le lait do la pure doctrine, lo Verbe devenu enfant. Ils ont .idmirablement compris cette opposition des sexes, conimo constituant une des i)lus riches harmonies de la nature, de la grftce et do l'art.
Par suite de la mémo loi, les ordres religieux d'hommos uni toujours été beaucoup plus déclarés pour le
culte de Marie que ceux de femmes. Vous ne trouverez aucun Saint qui n'ait eu une dévotion tendre et filiale à la Vierge, à proportion qu'il est plus grand par la sainteté : tandis que les plus grandes Saintes, alors même qu'elles attribuent leur sainteté à la protection spéciale de la Vierge, comme sainte Thérèse', absorbent souvent son culte dans celui de Noire-Seigneur '*. Les hommes, dont le sentiment est moins exclusif, l'emportent sur la femme, en ce que la réciproque n'a pas lieu ; sans être moins embrasés pour le culte du Fils, comme saint Bernard et saint François, par exemple^ ils ont de plus un culte fervent pour la Mère ; et sont ainsi plus riches et plus complets dans leur manière de concevoir et de sentir Tordre surnaturel.
Le culte de la Vierge est ainsi, en un sens, le culte propre de l'homme, comme en un autre sens il est le culte propre de la femme.
IL — Il en des âges comme des sexes : le culte de Marie est le culte propre des quatre âges de la vie humaine.
* Voir le premier chapitre de sa vie.
* Madame Swetchine avouait très-franciiement ceUe disposition, (Jii'on retrouve cliez d'autres saintes femmes : « Depuis que je vous ai • écrit, dit-elle, j'ai reçu le sacrement de la confirmation. J'y ai pria « le nom de Jeanne à l'intention de saint Jean l'Évangéliste, pour qui je (I me suis toujours senti une dévotion particulière. J'ai balancé un à peu entre ce nom et celui de Marie; mais je comprends encore « mieux l'ami que je ne puis espérer comprendre la Mère et ie pre- « mier l'a emporté, n {Madame Swelcbine, sa vie, etc., t. I, p, 2U, 1""* édition.) — Madame Swetchine, en fervente catholique, n'en avait pas mois au-dessus de l'autel de sa chapelle une statue en argent de la Sainte Vierge, dont le socle était orné du chifiVe en diamant qu'elle avait porté comme demoiselle d'honneur de l'impératrice Marie.
Qu'il soit le culte propre de l'enfance, cela est de la dernière évidence. Il est, en effet, moulé en quelque sorte sur elle. L'enfant ne connaît longtemps dans le monde que lui et sa mère. C'est là tout son horizon. Ce n'est donc que par ce rapport de l'enfant et de la mère qu'on peut le saisir pour l'élever à la notion de Dieu. Le culte de la Yierge-Mère et de l'Enfant-Dieu est donc admirablement approprié au besoin de l'enfance. Sans lui la première éducation de l'homme serait privée de ce qui doit en être le premier fondement : la Religion ; par lui il est initié dès le début ^à la Religion tout entière.
Mais comment un tel culte peut-il convenir aux autres âges de la vie humaine ? Par cela même qu'il est si bien approprié aux besoins de l'enfance, il doit, ce semble, être dépouillé avec elle, pour faire place à un culte plus viril, et ne peut également convenir au jeune homme, à l'homme, au vieillard.
Je ne répondrai pas ce que j'ai dit ailleurs, que, relativement aux choses de Dieu et à la vie supérieure de la grâce, l'homme est toujours enfant, toujours naissant ici-bas ; que, même, il est souvent d'autant plus enfant qu'il est plus âgé , et que par conséquent il réclame toujours une mère. Ceci ne serait pas assez spécial.
Mais je dirai que le culte de la Vierge est d'abord le ciûle propre de la jeunesse, comme s'il n'était fait que pour elle, en ce qu'il est le culte de la pureté, de la chasteté, qu'on ne saurait trop opposer â l'essor des sens, pour en contenir ou en régler l'ardeur. Dans les (empotes si fréquentes ;i ce Cap de Jiofutc- Espérance de lu vie, combien de naufrages sont conjurés par celle
Etoile de la mer dont l'influence virginale prévient ou réprime le soulèvement des flots ! Que d'innocences ont été sauvées ou réparées par la protection de Marie! Pour combien de périls ses autels n'ont-ils pas été le port 1 Que de destinées auraient sombré qui ont été soutenues ou arrachées aux écueils par sa main puissante, et ont vogué vers les continents de la vertu et de l'honneur sous le souffle purifiant de sa sainteté !
Et maintenant, ce Cap doublé, à cet âge mûr de la vie où l'homme fait fortune et multiplie son existence avec ses intérêts ; où il devient chef responsable de la famille ; où il est lancé dans les emplois et les affaires ; où il revient comme un vaisseau chargé d'or et de produits ; où il se prépare des successeurs de son nom et de son honneur dans ses enfants, et où il présente tant de prises, tant de faces aux disgrâces et aux coups de la fortune; à cet âge des Ex-voto^ quel culte plus approprié au salut de tant d'intérêts et à l'acquit de tant d'obligations que ce culte de Marie, de qui on n a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui se sont mis sous sa protection^ ou qui ont réclamé son assistance aie?it été abandonnés ?
Enfin la vieillesse! ah! combien le culte de Marie est-il fait pour elle! Cette seconde enfance réclame la femme comme la première. Mais la femme a disparu le plus souvent ; et, solitaire, délaissée, la vieillesse cherche en vain autour d'elle ce flexible appui, d'autant plus nécessaire à cet âge que le besoin en est croissant. €'est ce qui lui est donné dans le culte de la Vierge Marie. En cet hiver de la vie, le cœur flétri et glacé trouve à la fois auprès des autels de Marie un rafralchisfsement et un foyer, et comme une jeunesse nouvelle.
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Il s'épure el renall, comme le phénix, au l)rasier de celle charité virginale, d'où, trompant la tombe, il prend son essor vers le ciel. — C'est en cela surtout que le culte de la Vierge est secourable à la vieillesse, pour la déprendre de la vie, et lui adoucir le passage à l'éternité.
Le plus semblable aux morls »neurl le plus à regret,
a très-justement dit le poète. Toute l'existence écoulée laisse voir alors le fond de la misère humaine, et ses fautes accumulées dont la responsabilité pèse sur la conscience du vieillard. Ce qu'il faut alors, c'est le sentiment profond de la divine miséricorde, telle que nou.s la montre l'Évangile dans le Sauveur Enfant, reçu des mains de Marie par le vieillard Siméon, à qui il inspire la joio de quitter la vie, et de chanter son Nunc dimittis...
Ainsi le culte de Marie est le propre de chaque Age comme de chaque sève.
m. — Il l'est aussi de chaque étal de l'intelligence ; du simple ot de l'ignorant, comme du docteur et du philosophe.
La première partie de celle nouvelle proposition est toute prouvée, (^n renvoie même d'ordinaire le culte de la Vierge aux bonnes gens. Et en effet, si on retirait ce culte aux deux tiers do l'espèce humaine, elle ne saurait où se i)rendre pour s'élever à Dieu ; mais par Marie et Jésus Enfant, les plus pauvres d'esprit se trouvent initiés l\ la science céleste. Mais qui n'admirera la divinité (le la Ufli^itHi «buis ( clld |ii (.|.i irlé du nillo do Mario
(Vinilier les simples à la science de Dieu, lorsqu'il saura que ce môme culte est en môme temps le plus puissant moyen par où le philosophe et le docteur puissent s'élever aux plus hauts mystères de cette science ?
C'est ce que dans le ravissement de son génie chantait saint Anselme, lorsqu'il disait à Marie :
Generans perennem lucem Génératrice de l'éternelle et
Et inaccessibilera, inaccessible Lumière, qui siir-
Sophorum super ascendens passée en hauteur la science de
Omnium scientiam; tous les piiilosophes, voua êtes
Animarum tu sanctarum la splendeur et le génie des
Splendor et prudentia, âmes saintes, Sacré trésor de
Sacrarium Spiritus saucti, l'Esprit-Saint, priez pouf nous!
Ora pro nobis'.
Si nous avons, par le Christianisme, une notion philosophique de Dieu plus sublime et en m^me temps plus pratique, ce n'est pas que le Christianisme nous ait donné directement de Dieu une telle notion. Dieu s'est fait connaître à nous, non pas en Lui-même et dans le Ciel des cieux; mais dans son Verbe et dans le Ciel de la terre, qui est Marie. Le point visuel i^av où Dieu s'est mis à la portée de notre œil est dans l'abaissement, l'anéantissement du Verbe. Autrement, pourquoi se serait-il abaissé? pourquoi se serait- il anéanti? C'est donc dans son anéantissement qu'éclate sa connaissance. Or quel est le siège de cet anéantissement, et par conséquent de cette connaissance, si ce n'est. Marie? — Si vous voulez étudier Dieu en lui-même, assurément
1 Hymne à la Vierge, citée en entier à la page 394 du tome 1" de cet ouvrage.
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VOUS le pouvez et je vous y invite : mais, outre que ce que vous en découvrirez sera en grande partie une réminiscence du Christianisme, vous arriverez à un résultat inférieur à la notion de Dieu en Jésus-Christ. — Si vous voulez pareillement étudier Jésus-Christ en luimême, assurément vous le pouvez encore, et par là vous arriverez à une connaissance de Dieu supérieure au théisme. Mais, si supérieure que soit cette connaissance, elle sera inférieure encore à celle que vous aurez si vous étudiez Jésus-Christ en Marie, comme vous aurez étudié Dieu en Jésus-Christ, Cela doit tMre, s'il est vrai que la Sagesse éternelle ne fait rien sans raison, et si ce n'est pas sans raison qu'elle a voulu se montrer au monde par Marie.
On peut du reste se rendre compte de cette fonction scientifique de Marie. C'est dans l'anéantissement du Yerhe, comme nous l'avons exposé dans la Vierge Marie et le Vlan diviti, qu'éclatent tous les attributs de Dieu à un degré inimaginable à toute pensée humaine : sa Sainteté, qui lui fait rejeter toutes les hosties et n'agréer que cette ohialion de son Fils : Me voici pour faire, ô Dieu, votre volonté/ — sa Justice, qui lui fait exiger cette Victime infinie comme la seule expiation du péché ; — son Amour, en ce qui' fia tant aimé le monde qui! adonné son propre Fils; — sa Grandeur, qui réclame pour pontife de l'adoration que lui doivent toutes ses œuvres un Dieu comme Lui ; — sa Puissance, qui, du plus profond anéantissement où so réduit ce Dieu pontife et victime, l'élève, dans l'humanité qu'il a prise à ce dessein, jusqu'à faire fléchir tout genou devant Lui au ciel, sur la terre et dans les enfers ; — sa Sagesse enfin, dans ce mervcillcuv concert de sa Puissance, de
sa Grandeur , de son Amour , de sa Justice et de sa Sainteté. — Or, tous ces attributs de la Divinité, qui la révèlent à un degré que le Ciel même ne connaissait pas, n'éclatent qu'en ce que le Verbe s'est fait chair dans le sein de Marie. — Marie est ainsi comme le foyer optique du Plan divin, en qui fous les rayons venant de l'infini se croisent et se concentrent, pour s'épanouir dans l'humanité.
Rappelons enfin ce que nous avons expliqué dans le commentaire des magnifiques Oraisons de saint Eplirem, que les abaissements du Verbe ne nous révèlent ainsi les attributs de Dieu que tout autant que nous avons conscience de ces abaissements; et que rien ne nous donne plus conscience des abaissements de Jésus, que les grandeurs correspondantes de Marie. Ce qui nous fait sentir, en efïet, que Dieu lui-même en Jésus-Christ s'est fait Fils de Marie, c'est que Marie soit Mère de Dieu, et que cette dignité lui vale les hommages du ciel et de la terre. Les grandeurs de Marie deviennent ainsi comme une échelle de proportion qui nous sert à mesurer quel est le Fils qui lui vaut de tels honneurs : comme le Fils nous sert à mesurer quel est le Père.
C'est ce que nous avons essayé d'exposer dans les quatre volumes de cet ouvrage, qui en aurait demandé cent pour approcher un peu d'un tel sujet.
C'est ce qui explique les quarante mille volumes que la pensée humaine y a déjà consacrés. C'est le sujet le plus inépuisable et le plus fécond, et celui qui a exercé le plus rintelligence sanctifiée par le Christianisme. Il n'y a pas un génie chrétien qui ne s'y soit épanoui, qui ne s'y soit élevé et reposé, comme sur ces cimes solitaires d'où l'aigle contemple déplus près le soleil. Cela est tel-
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lement vrai, qu'on peut mesurer, historiquement, ia profondeur de la science et la hauteur du génie parmi les Docteurs de rÉglise à leur culte pour Marie et pour ses grandeurs.
Ainsi ce culte est le culte de chaque état de l'inlelli'gence; des grands esprits comme des simples.
IV. — En quatrième lieu, il est le culte propre de chaque état de la conscience; du juste comme du pécheur.
Cette proposition est d'une évidence pratique. La Religion reçoit de l'expérience, à cet égard, la plus admirable justification. Et quelle chose merveilleuse cependant, et qui porte plus le caractère divin, qu'un culte qui est à la fois, et ce qu'il y a de plus en rapport avec la plus pure innocence, et ce qu'il y a de plus en rapport avec la plus profonde iniquité! C'est ce qui se voit en Marie, Reine des Anges et Refuge des pécheurs.
Quelle est l'innocence, quelle est ia pureté qui n'ait pas à profiter au culte de Marie ; de cette Vierge immaculée, Jardin clos que la Sainteté même de Dieu a embaumé de sa Fleur, et d'où elle a exhalé ses parfums dans le monde? L'Ange n'a pas de hiérarchie, de domination, de trône si élevé qui ne s'abaisse devant Marie et (|ui no proclame qu'£'//e est plus élevée en sainteté mtdesstts du Séraphin, que celui-ci ne l'est par rapport à toute la milice céleste^. Enfin, par raflinité spirituelle que lui donne avec son Dieu l'opération corporelle qui en a fait son Fils, elle confine, dit l'Ange de l'I'xole, à la
I GrhsON, Irtct., \. Sitper Magnificat,
Divinité : Sua oi'eratione fines Divinitatis propin* guius attingit'.
A'oilà la Vierge des vierges, dont Tinfluence fait germer et croître tant de (leurs de justice et de sainteté dans l'Église, par la grâce dont elle a été remplie entre toutes les créatures , et qui de son sein déborde et s'épanche sur les chrétiens. De là ces confréries, ces chœurs de vierges et d'enfants qui environnent partout les autels de Marie, qui viennent se retremper inccssamraenl dans son culte, et qui en expriment la pureté par la candeur de leur âme et la fraîcheur de leurs chants.
Eh bien, ce môme culte est le culte propre des plus abandonnés pécheurs. C'est le dernier que l'âme dépouille dans ses égarements : c'est le premiei* auquel elle a recours dans ses repentances. Quand il a quitté Dieu et même Jésus-Clirisl, le pécheur lient encore à la religion par Marie, par quelque signe de ses dévotions qu'il porte encore sur lui, par quelque prière qu'il ose encore lui adresser : faible lien, qui en le suivant le ramènera. Si pure que soit Marie, elle n'est qu'une créature, elle est femme, elle est Mérc; elle s'identifie dans les souvenirs du cœur avec la mère qui en a enseigné le culte à l'âge d'enfant : tout cela entretient encore ce culte dans les désordres de la vie, comme une étincelle de souvenir et d'espérance qui deviendra peut-être un jour un foyer de sainteté. Et quand ce jour béni approcbc, qui est-ce qui favorise la réconciliation, si ce n'est cni.ore Marie? Comment aborder Dieu après tant d'ollenses? ]je Sauveur même, Jésus-Christ, bien qu'il soit homme, et qu'il ait revêtu dans ses paraboles les plus rassurantes,
> Dlv. TnoM., i,p. 9, 25. A. 1).
les plus attrayantes significations de la miséricorde et de la douceur, ne peut dissiper toute crainte. Le caractère de Juge, renfermé en lui, épouvante encore le pécheur : et cela convient, pour que la confiance n'aille pas jusqu'à la présomption. Mais ce qui convient aussi, c'est que la crainte n'aille pas jusqu'au désespoir; c'est que Marie ménage à cet elîel la transition, et se montre la première, ou plutôt que Dieu se montre par elle au pécheur comme il s'est montré au monde ; c'est que par le tout-puissant Patronage de la Mère de Jésus, le plus craintif soit confiant^ comme dit saint Éphrem, jusquà l audace.
C'est ce qui se voit tous les jours, et ce qui vaut à l'Eglise et à la société tant de conversions, tant de retours à la vertu.
Le culte de Marie est ainsi tout à la fois le culte de l'innocent et le culte du criminel. Et cela s'explique admirablement. La miséricorde que réclame le pécheur réclame elle-même l'intercession de l'innocence pour lléchir la justice qui la retient, mais d'une innocence qui n'ait pas droit de justice, sans quoi elle serait retenue à son tour par les exigences de cet altrihut. Plus Mai-ie est pure et immaculée, n'ayant d'ailleurs aucun droit de justice, plus elle est en situation par conséquent Ac plaider la miséricorde. Il n'appartient sans doute qu'à la souveraine Justice de faire miséricorde : aussi la miséricorde qui nous est obtenue par Marie n'est que la miséricorde de Dieu acquise par les mérites de Jésus-Christ. Mais comme en Jésus-Christ même elle nous apparaît mêlée encore de justice, sa dispeusation a élé attribuée à Marie par surcroît de miséricorde, pour que rien ne nous empêchât de la solliciter et de l'espérer, et que la justice du côté de Dieu et la conliance du côté de l'homme fussent
également ménagées par celle admirable médiation. Marie, en cela, ne fait d'ailleurs que continuer roffice de sa divine Maternité, par laquelle la Bénignité de Dieu Notre Sauveur a paru au monde \ Elle n'a été comblée la première de la miséricorde et de la grâce que pour en être la dispensatrice et le ministre; el la grâce insigne de sa Conception Immaculée ne l'élève au-dessus de la nature déchue que pour la mieux mellre en situation de la secourir. Marie a été Conçue sans péché, pour élre le liefuge des pécheurs.
V. Une cinquième harmonie du culfe de la Vierge se découvre en ce qu'il est à la fois le culte du contemplatif et du solitaire, et le culte de l'homme d'action et de société.
C'est le culte, en effet, du cénobite et du religieux, dont il peuple la solitude par tous les chœurs des Anges qui accompagnent leur Reine; dont il tempère l'austérité par toute la douceur de la Vierge pleine de grâce ; et dont il écarte les tentations par toute la pureté de Celle qui foule aux pieds le Serpent. — Nous reviendrons sur ces aperçus dans le prochain chapitre : leur énoncé suffit ici pour l'objet que nous nous proposons. Ce n'est pas là, en effet, ce qui étonne, et il est tout naturel que le culte de la Reine du ciel et de la Vierge soit le propre de ceux qui font profession de contemplation et de chasteté.
Mais comment se fait-il que ce même culte soit à un égal degré le culte du missionnaire dans l'action de l'apostolat ; le culte du marin dans la tempête et du soldat
i TiTE, m, 12.
dans la mêlée ; le culte de la jeune femme et du jeune homme parmi les séductions du monde et tous lesécueils de la société?
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur toutes ces harmonies du culte de la Vierge. Nous nous bornerons à un ou deux aperçus généraux.
Dans l'humanité refaite par le Christianisme, l'homme est éminemment religieux, et le religieux n'est pas moins homme. La grftce, disons-le toujours, ne détruit rien et concilie tout. Elle ménage les instincts do la nature humaine sous le froc du trappiste et du chartreux, et les aspirations de la nature céleste sous l'armure du soldat et la tenue de l'homme du monde. Or le culte de la Vierge répond à ces deux besoins, en ce qu'il est à la fois, et ce qu'il y a de plus humain dans la religion, et ce qu'il y a de plus céleste dans la nature, et comme la jonction de l'homme et de Dieu : Dicu-avec-nous. De là deux contre-parties dans le culte de la Viergc-Mére et do l'Enfant-Dieu. Le religieux y trouve l'abrégé de la nature humaine sanctifiée, et le séculier l'abrégé de la religion humanisée. Ainsi ce qu'il y a iVhumain dans Marie, et, par elle, dans le Fils de Dieu, ce qui rappelle l'enfance, la famille, la mère, cl les plus pures impressions de l'humanité, tempère la rigueur, charme la solitude du religieux; et ce qu'il y a de céleste, de virginal, de divin dans ce même culte, corrige la dissipation, sanctifie l'action du séculier. — Ces tempéraments et ces accords de la nature et de la grAco, qui révèlent si bien leur commun Auteur, et dont rilomiiie-Dicu nous ollVo la perfection adorable, sont restés le privilège du (lalholicisme. Le l*rolcslanlisme les a faussés en roidissant l'homme et en desséchant Dieu ; et il en est venu à les
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méconnaître, jusqu'à faire un grief au Catholicisme de ces caractères de la vraie Religion,
A l'explication que nous venons de donner de la double convenance du culte de la Vierge pour le religieux et le séculier, on peut ajouter celle-ci, que le haut caratère do Maternité imprimé en Marie, Mère du Rédempteur et de toute la famille des rachetés, la constitue, en outre» au sein de l'humanité, comme une vraie Mère par rapport à une famille d'enfants qui ont embrassé des professions diverses. Elle les suit dans chacune de leurs carrières, si opposées qu'elles soient, et leur fait passer des secours et des grâces adaptées à leur situation ; elle comprend leurs besoins, quelle qu'en soit la nature; elle entend leur appel, de quelque cdXé qu'il vienne ; elle leur inspire à tous une môme confiance : enfin elle est toujours également Mère, en l'étant diversement.
La Providence , voulant s'abaisser à la portée de l'homme, pouvait-elle se manifester par un instrument plus expressif tout à la fois et plus transparent? Je dis plus transparent , car dans toutes ces applications du culte de Marie, c'est son intercession qui est en jeu. Sa Maternité n'a de puissance que pour obtenir; pour découvrir par conséquent la main du souverain Donateur dont elle est elle-même la plus gratifiée, et que la première elle glorifie pour tout ce qu'elle a reçu.
VI. — Le culte de Marie, avons-nous dit encore, est le culte propre du peuple et des humbles, et le culte propre des souverains et des grands.
Marie est du peuple. Fille d'un pasteur de Juda, épouse d'un pauvre charpentier, elle enfante dans une
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crèche. Le fils qu'elle met au monde est un Dieu ; mais un Dieu non-seulement fait homme , mais fait pauvre, pour être le Dieu des pauvres. C'est pour cela que l'humilité et la bassesse de sa servante lui ont valu la grâce de devenir sa Mère. Fidèle à cette grâce, elle reste associée à la destinée de ce Dieu humilié , pour l'humilier, ce semble, davantage. Ce sont des pâtres qui sont les premiers appelés à honorer sa Maternité en adorant l'Enfant qu'elle leur présente. Elle le porte bientôt après au temple, pour l'y consacrer par l'humble sacrifice de deux colombes. Elle fuit avec lui en Egypte, dans un pauvre équipage, pour le soustraire à la fureur d'un roi ; et elle ne revient dans la bourgade méprisée de Nazareth que pour l'y faire oublier dans l'obscurité dont elle le couvre jusqu'à trente ans. Quand il se manifeste par les prodiges de ses miracles et de sa doctrine, elle disparaît dans la foule du peuple qui le suit et qui l'empêche de l'aborder. Quand il meurt du plus infâme supplice, elle en reçoit toute l'ignominie et en partage toute l'horreur au pied de sa croix. Enfin, il n'est plus parlé d'elle que pour dire qu'elle était dans la société des Apôtres, pris d'entre le bas peuple, et plus particulièrement dans celle de Jean le batelier.
Que le culte d'une telle femme soit le culte de prédilection du pauvre et de l'huniblc, on le conçoit ; car en elle et par elle c'est la cause du pauvre et de l'humble qui a triomphé dans l'univers. Aussi son chant de triomphe, le Magnificat, est-il le clianl libéralour de riiumble contre le .superhc, du petit conire le grand, (lu pauvre contre le riche. « Mon âme glorifie le Sci- « gncur et mon esprit tressaille en Dieu mon Sanvour, a parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante... Il
« a déployé la force de son bras ; il a confondu les su- « perbes el dissipé les desseins de leur cœur; il a ren- « versé du trône les potentats, et il a érigé les humbles ; M il a rempli de biens ceux qui en étaient dénués, et il a « congédié les riches avec les mains vides. »
La destinée du culte de Marie a parfaitement répondu à cet oracle et à ce début. Il est le culte populaire par excellence. C'est par le libre concours et l'élan spontané des peuples que lui ont été élevés ses temples les plus fameux ; et, si splendide qu'y soit son culte, il est encore moins fervent que dans ces multitudes d'humbles sanctuaires où la misère humaine l'invoque sous tous les noms qui répondent à ses besoins. Le peuple est toujours le plus empressé auprès de Marie, et ne permet guère aux grands d'en approcher. Il fait autel de tout pour la bonne Vierge. L'humble chaumière voit briller sa douce image , enfumée par la domesticité dont elle console les rigueurs ; le pan d'un mur, le creux d'un chêne, un tertre de gazon, tout ce qu'il y a de plus naïf et de plus humble, suffit pour l'honorer, et n'exprime que mieux la confiance populaire qui l'invoque.
Et cependant, ce même culte est en môme temps le culte par excellence des Souverains et des Grands. Il n'est parlé que de royauté, que de couronne, que de trône, que de puissance, que de victoire, que de gloire, que de grandeur et que d'honneur dans la destinée et dans le culte de Marie.
De la race de David, et de ce Salomon qui avait ébloui l'Orient par l'éclat de sa puissance, Marie reçoit l'hom mage d'un Ange, qui lui annonce un Fils dont la grandeur éclipsera celle de ses aïeux : « II sera Grand, et « s'appellera le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu
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« lui donnera le Trône de David son père, et son Règne « n'aura point de fin *, » La gloire de Marie accompagne, précède même celle de ce Fils qui la lui vaut, et dont elle est comme l'aurore. Elle est déjà saluée, par l'Envoyé de Dieu, pleine de grâce et bénie entre toutes les femmes; elle comble de l'honneur de sa visite Elisabeth, qui la proclame Bienheureuse, pour avoir cru à cette Grandeur qui lui a été prédite. Elle-même, dans la conscience des grandes choses qu'a faites en elle le ïout- Puissant, prophétise le culte dont elle sera l'objet dans tous les siècles à venir. A peine a-t-elle mis au monde le Fruit béni de ses entrailles, que les Souverains et les Empires sont dans le trouble '•', comme à la venue du Roi^ qui doit les soumettre à son empire universel ; et que les Rois de l'Orient viennent abdiquer à ses pieds leurs couronnes. Le culte de la Maternité divine de Marie est dès lors lej|culte des Rois; car c'était la Royauté qui lui rendait ce culte dans la personne des Mages, comme la Pauvreté dans colle des Bergers. Les uns et les autres n'étaient que la tête do ces deux conditions extrêmes de l'humanité régénérée par le Christianisme. Marie était associée en cela à la destinée do Jésus. Elle le lut jusqu'au bout, jusqu'à la Croix, dont l'ignominie et les douleurs ne lurent pour Elle comme pour Lui que le chemin delà gloire*. Aussi pourquo le culte de Marie, en cela, fût propre et distinct, tout en étant associé à celui de son Fils, il reçut dans sa glorieuse Assomption
< Luc, I, 8'2.
* MaUlileu, il. 8.
* Matthieu, M, 2.
» Ne rallait-ll pfl» quo Ifl Cfii'lsl sonlTftl, 01 qu'il cnffàl ainsi dans •agIoireP — Luc xxir, 36.
une institution spéciale. Elevée ^av les Anges aw céleste appartement où le Roi des rois est assis eîi un Trône étoile, elle y a été intronisée Heine et Dame de tous les Royaumes. De cette élévation, qui domine non-seulement les Rois de la terre, mais les Trônes, les Dominations, les Puissances et les Principautés mêmes du ciel, elle reçoit les hommages de toutes les Souverainetés, et elle les sert de son crédit auprès de Celui qui tient au plus haut des Cieux les rêjies de tous les Empires. Par là son culte est véritablement intérieur à celui de son Fils, qu'elle relève de ses intercessions ; mais par cela môme il en est distinct, et constitue pour Marie un culte propre d'invocation et de recours qui lui vaut les hommages et les vœux, de toutes les Puissances. Les Empereurs et les Rois se conduisent à son égard comme leurs sujets auprès des Ministres de leurs grâces. Ils se l'ont ses courtisans pour obtenir par elle les grâces du Roi des rois ; et comme ces grâces sont des grâces de règne et degou^ vernement, ils appuient en quelque sorte leur autorité sur leur soumission envers Marie, et font de son culte le palladium de leurs Couronnes et de leurs États.
C'est ainsi que le culte de Marie est éminemment le culte des Rois autant qu'il l'est des peuples, et que toute fion histoire, depuis Constantin jusqu'à Louis XIII, jusqu'à Napoléon, nous le représente sous ce double aspect. Son chiiïre et son image brillent dans les décorations des Grands autant que sur la bure ou les haillons du pauvre ; le sceptre et la béquille se croisent au pied de ses autels.
Outre les raisons particulières, que nous avons données de chacune de ces propriétés du culte do Marie, il y â une raison générale qui en montre le rapport. C'est le rapport de l'humilité de Marie avec sa gloire. Elle est
la plus humble des créatures, et par là son culte est 1( culte des humbles ; mais , parce qu'elle est la plus humble elle est la plus glorifiée et la plus puissante, et par \i son culte est le culte des Grands.
Cette raison est très-simple ; mais elle n'en est qu( plus merveilleuse.
VII. — Enfin le culte de Marie est le culte propre de chaque nationalité, et le culte propre du genre humain.
On peut dire de Marie ce qui a été dit de son Fils ; Toutes les nations lui ont été données en héritage. Mais ce qui est particulièrement admirable, c'est que chaque nation, malgré la profonde diversité de mœurs, de climat, de destinée qui les distingue, honore Marie, nor d'un culte commun et général, mais d'un culte propre et national. — Que le culte de Marie ait été le culte enthousiaste de l'Empire d'Orient, on le conçoit, selon les mœurs et les destinées de cet Empire : mais qu'il ait été à un égal degré le culte de ces peuples nouveaux, de ces races franques, saxonnes, normandes, gothes qui ont paru avec des mœurs et des destinées tout opposées : voilà qui est surprenant. Dans la multitude si diverse des établissements et des nationalités que ces peuples ont fondés en Europe, que chacun d'eux ait pris Marie en égale dévotion, et qu'il ait gravité en quelque sorte autour de son culte; que l'Angleterre, la l'rance, l'Espagne, le Portugal, la Pologne, le Danemark, la Hongrie, l'Allemagne, l'Italie, la Sicile, que chacun de ces royaumes se soit fait gloire d'être plus partirulifTcment la nation privilégiée de Marie; qu'il n'y ait pour ainsi dire pas un événement public et national, pas une bataille, pas une entreprise, pas une
I UAHMUNIES DU CULTK DE LA VIEKGK. 449
f[instilution, dont le succès n'ait été fondé sur un Vœu •ifait à Marie, et qui n'ait laissé de cette dévotion natio- "Inale et liistorique des monuments qui couvrent encore lie sol, ou des traces qui se voient partout dans les chro- 'iniques et les archives : voilà qui est vraiment merveilleux. Enfin quà l'heure qu'il est, le culte de Marie soil la dévotion du Napolitain et du Moscovite, de l'Espagnol et du Dalmalo, du Canadien et du Français, du Brésilien et du Maronite, en un mot de tous les antipodes; et qu'il soit partout national, partout local : voilà qui ne peut ôlrc que divin.
Évidemment il y a là quelque chose qui domine l'homme.
Et en même temps que Marie est la Patronne nationale de chaque peuple, elle est la Patronne générale du genre humain. La fraternité universelle, dont la première source, empoisonnée par la souillure originelle de l'ancienne Eve, avait produit, dès le premier couple de frères, la désunion fratricide des races et des nations, s'est reconstituée dans l'Eve nouvelle, Mère du Vivant et des vivants, qu'elle unit de sa Maternité virginale. Cette grande et helle notion à^Hiimanité, de Fraternité et de Famille, étendue à tout le genre humain, dont nous sommes si pénétrés, et qui revient à chaque instant dans nos idées et dans nos mœurs, n'a pas d'autre principe et d'autre aliment. Nous sommes tous frères en Jésus- Christ, disons-nous ordinairement. Qu'est-ce dire, sinon que nous sommes tous enfants de Marie comme nous sommes tous enfants de Dieu? Notre commune fraternité roule sur celte double filiation ; puisqu'elle repose sur le Christ comme sur son axe, et que le Christ est Fils de Marie et Fils de Dieu. Ce n'est même qu'en tant qu'il
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est Fils (le Marie et fait de la Femme qu'il nous élève à ladoption d'Enfants de Dieu, Cette céleste filiation, et la fraternité chrétienne qui en découle, a donc son principe initiateur dans la Maternité virginale de Marie,
Le culte de cette auguste Maternité fait ainsi de tout le genre humain une famille, et y inspire la fraternité. Ce que nous avons reconnu de Tinfluence de ce culte sur les individus, sur la famille, sur la société, sur les diverses conditions de la société et sur chaque nation du globe, s'applique donc au globe entier et à toute la race humaine. Marie exerce sur le genre humain une iniluence générale et spéciale : générale , en tant qu'elle s'étend à tous les hommes; spéciale, en tant qu'elle es! distincte de celle qu'elle exerce sur les nations, sur les sociétés, sur les familles et sur les individus, et qu'elle est propre au genre humain comme genre humain.
C'est môme là l'influence principale de la Maternité de Marie. Elle est, avant tout, Mère et Patronne du genre humain. C'est là son Ministère immédiat ; et ce n'est que comme telle qu'elle est Mère et Patronne des groupes secondaires qui le composent. Tous les mystères auxquels elle n pris part, l'Incarnation, la Visitation, la Nativité, In Présentation, la Rédemption, ont eu pour objet le genre humain. Aussi lui donne-t-on le nom générique d'Eve. C'est pourquoi encore toutes les expressions do son culte compronneul l'humanité tout entière, et en ont la proportion niiivorselle. De là une ampleur, une solennité, uiu! suhlimilè inconipnrnhlcs dans ce culte ; et en môme temps une douceur , une naïveté, une grflco louchante, dont l'influence prenant les hommes dans ce qu'ils ont de plus homme, les unit au Chrigf, pour le» porter à Dieu.
Ce culte de la Vierge-Mère comprenant toute la famille humaine, de l'origine à la fin des temps, l'intéressant à sa Maternité, la rassemblant autour d'un berceau, lui offrant un Sauveur que cette Mère élève à travers toutes les vicissitudes de la pauvreté, qu'elle offre en sacrifice pour la Rédemption universelle, et dont elle monte partager la gloire pour nous assister de sa céleste protection, ce culte, dis-je, est ainsi ce qu'il y a de plus puissant et de plus touchant pour saisir l'humanité dans toutes ses situations, et lui faire accomplir sa destinée ; parce qu'il agit de toute la force de la divine Charité à travers le cœur d'une Mère'.
Telles sont les harmonies du culte de la Vierge dans ses rapports avec les diverses conditions de la vie humaine. Ces quelques pages prêteraient à un volume de développements. Nous avons dû nous contenir, et nous borner à ouvrir les sources, La justification du culte de Marie en jaillit avec une (elle plénitude de raison et de vérité, qu'elle suffirait à prouver la Religion tout entière.
Mais rinfluence de Marie dans l'Église et sur le monde ne doit pas seulement être envisagée dans l'individu, la famille, la société, et les diverses conditions de la vie humaine : il faut encore la voir dans les Institutions chrétiennes qui influent si puissamment elles-mêmes sur la constitution, la vie et la marche du genre humain.
1 II est question d'insUluer une nouvelle fête de là Sainte- Vierge, sous le vocable de Mahie, Reine du Monde : les réflexions qui précèdent se trouveraient la justifier (18G7).