CHAPITRE Vir
MaIUE objet de la raison, de l'imagination et de la SENSIBILITE DANS LES SCIENCES, LA POÉSIE, LES ARTS.
Plus on écrit sur un sujet, plus d'ordinaire on l'épuisé. Le contraire a lieu pour le Christianisme : plus on le traite, plus on l'avive. C'est le propre de l'intîni, du divin. Le sujet de la Vierge Marie présente au plus haut degré ce caractère chrétien d'intarissahle fécondité. Il s'en élève une preuve générale plus grande que toutes celles que nous donnons : celle que nous ne donnons pas, et qu'on y sent comme en puissance. Notre ambition dans cet ouvrage n'est pas autre que de faire sentir cette plénitude potentielle du culte de Marie. Ce que nous en disons n'a qu'une valeur d'initiation à cet effet ; ce sont des ouvertures et des échappées de vue sur l'Infini, ou comme des préludes d'un concert d'harmonies.
Par exemple, comment épuiser, ou même un peu traiter l'objet de ce chapitre? Ce qu'on peut en dire à première vue, cest qu'il est tout ou qu'il nest rien. Comment en effet l'humble Yierge de Nazareth peutelle être le moins du monde Y objet de la raison, de rimagination et de la sensibilité dans les sciences, la poésie et les arts? Ou cette proposition est insensée, ou, si elle a quelque fondement, elle donne singulièrement à penser. La disproportion naturelle entre le sujet et l'objet est telle, que leur rapport ne peut le moins du
monde s'expliquer que par le surnaturel. Ce qui suflit, dès lors, c'est de faire entrevoir ce rapport. C'est ce que nous allons essayer de faire.
Marie objet de la raison dans les sciences.
I. — La raison, dans les sciences, se propose la connaissance des choses en elles-mêmes, et dans leurs rapports avec le monde qu'elles composent, pour en découvrir la fin, et se diriger en vue de cette tin. Elles rentrent toutes dans la philosophie, qui les inspire de ses vues, qui recueille leurs résultats, et qui en tire la SciKNCE, dans son acception la plus générale, en vue de son application suprême, qui est la Sagesse.
Ainsi en est-il de la science des choses naturelles, ou des Sciences naturelles ; de la science des choses humaines ou de V Histoire; de la science de la justice appliquée à l'ordre des sociétés, ou de la Jurisprudence ; de la science des expressions de l'âme humaine, ou des Lettres ; de la science de cette âme elle-même dans ses facultés et dans ses aflections, et de la science de Dieu dont elle est l'image et dont l'univers est la manifestation, ce qui est le propre de la /V///o5o;?///t' proprement dite, dans ses diverses hranches, \di psychologie, la morale et la théodicée.
Telle est la famille des sciences humaines, i)ar lesquelles l'homme, livré à lui-même, cherche, à l'aide de la raison naturell(\ à se reconnaître et à se diriger en vue de sa lin.
Mais, au-dessus de ces sciences, plane une science
MARIE DANS LES SCIENCES, I.A l'OÉSIE, LES ARTS. 481
(l'un ordre Irès-différent et Irès-dislinct, en ce que ses (Hi^menls, au lieu d'être découverts par la raison, sont révélés à la raison , comme étant au-dessus de sa portée naturelle ; la science surnaturelle de Dieu dans ses rapports avec le monde, la Tuéglogie.
Cette science, si distincte qu'elle soit par le genre de ses notions, n'est pas sans rapports avec la science humaine : tant s'en faut ; car elle se propose le même but , et n'a été donnée que pour aider l'homme à l'atteindre. Il faut dire, même, qu'elle a porté ce but plus haut en même temps qu'elle a rendu son accès plus certain.
Toutes les sciences humaines comprises dans la philosophie se proposent, par elle, de connaître la fin pour laquelle l'homme est ordonné, qui est Dieu. La théologie se propose le même but, porté plus haut et rendu plus déterminé. La dillerence quil y a, quant au genre, entre la philosophie et la théologie, c'est que la philosophie cherche à connaître Dieu par la connaissance que les créatures nous en donnent, et que la théologie nous le fait connaître par la connaissance que Lui-même nous a donnée de Lui-même.
Il en résulte bien évidemment que la Théologie comprend toutes les sciences humaines dans leur raison d'être et dans leur fin supérieure. Cela est tellement vrai, que, réduite môme à sa plus simple expression, au Catéchisme^ la théologie peut suppléer à toutes les connaissances humaines, et que, finalement, un enfant muni de cette divine connaissance en sait plus, comme disait très-bien Jouffroy, que les cinq classes de l'Institut.
Ce n'est pas que les sciences humaines soient absor-
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bées ou annihilées par la théologie : loin de là ; elles en sont au contraire enrichies et fécondées.
Une comparaison va le faire sentir.
Les ouvriers qui travaillent à préparer les matériaux, destinés à la construction d'un vaste édifice, la pierre, le bois, le fer, si appliqués qu'ils soient à faire leur œuvre d'après les épures partielles qu'ils en ont, recevraient un grand secours de la connaissance générale de l'édifice où cette œuvre doit s'adapter. Ainsi les diverses sciences, travaillant à construire l'édifice général de la Science d'après les épures de la nature, sont aidées par la philosophie, qui est cette science générale des choses par rapport à leur fin dans l'univers; et qui est comme le contre-maître à l'égard des ouvriers qui nous servent de comparaison. — Mais la philosophie elle-même, ne connaissant l'édifice que par conjectures et par hypothèses, peut singulièrement hésiter et se tromper dans ses plans ; l'histoii-e de ses erreurs est là pour attester son insufiisance. Dans cette situation, que le Maître, que V Architecte lui-même survienne en personne, qu'il explique son propre plan, quil daigne s'abaisser au contre-maiire et aux plus humbles ouvriers, qu'il se mette lui-même à leur tête pour les élever à la connaissance de l'édifice et au partage de sa destination : quelles lumières, quelle émulation, quelle ferveur et quelle impulsion n'en résultera-t-il pas dans le travail !
II. — Cet Architecte est venu; c'est le Verbe lait chair : Jésus-Ghhist,
Sans doute, il n'est pas venu comme savant, ni comme philosophe; sa révélation n'a pas pour objet la
science des choses en elles-mômes ; et c'est là ce qui laisse l'esprit humain libre dans son domaine ; mais il est venu comme Principe^ comme Voie ^ et comme Fin des choses, et c'est là ce qui éclaire et ordonne ce domaine de l'esprit humain, en lui donnant son Orientation.
A cette belle vérité se rapporte cette grande parole de saint Paul : Instaurare omnia in Christo, quœ in cœiis, et quœ i?î teira simt, in ipso. « Etablir toutes choses « sur le Christ, soit celles qui sont au ciel, soit celles « qui sont sur la terre'. » Dans le Christ tout a été mis respectivement à sa place : Dieu, l'homme, les créatures, la famille, les sociétés, les pouvoirs, les peuples, le genre humain, les destinées terrestre et céleste de l'humanité. Tout a été ordonné sur Lui. Il est devenu dans le monde la raison des choses, le mot de l'énigme de l'univers. En cela évidemment il influe sur la science des choses, puisqu'elles ne sont que par rapport à Lui, et qu'il en fait toute l'ordonnance. Ce qui a fait dire au même Apôtre que c< dans le Christ, tous les trésors de la sagesse et de « la science sont renfermés. » In que sunt omnes thesauri sapientiœ et scientiœ absconditi^.
Cette vérité ne craint pas le contact de l'observation, non-seulement par rapport à la Science en général, mais par rapport à chaque science en particulier ; auK Sciences naturelles, h l'Histoire, à la Jurisprudence, aux Lettres, à la Philosophie.
Ainsi, les Sciences naturelles, qui ont pour objet la connaissance des êtres étudiés selon les lois qui les dis-
' Ad Eph., I, 10, * Âd Coloss., II, 3.
linguent et qui les unissent dans la création , ne trouvent leur suprême ol>jet que dans la raison d'être de la création elle-même. Or, quelle est la raison d'être de la création? Quel en est le principe, et quelle en est la fin? Par qui et pour qui a-t-elle été faite? Elle a étc" faite, nous dit l'Apôtre, par Jésus-Christ et pour Jésus- Christ. Per quem omnia — propter quem omnia ' . Et en eîTet, c'est par le Verbe que tout a été fait'^ : il est If sens de ce discours, dont tous les êtres de la nature sont les expressions^ de cet hymne dont les cieux , la terre et les mers sont les strophes. Et c'est pour le même Verbe que tout a été fait : il est venu s'incarner dans son propre ouvrage, in propria cenit, pour en être h lin dans son humanité, comme il en est le principe dans sa divinité, et pour clore ainsi le cercle des choses dans sa personne. Assurément, sans gêner le moins du monde les sciences dans leurs observations, cette révélation du principe et de la fin de la création, dans lunité personnelle du Verbe incarné, constitue une vue sublime qui, si elle était bien approfondie, serait des plus fécondes pour la science, dont elle illumine toutes les issues et dont elle est comme la clef.
Jésus-Christ est pareillement la clef de YHistoire. Tous les événements qui composent la destinée du genre humain sur cette terre, toutes les révolutions des sociétés et des empires, sont l'objet de cette science ; et elle est libre dans ce vaste champ. Mais Jésus- Christ étant la raison suprême de ces événements et de ces révolutions, comme l'a si bien montré Bossuet, on n'a le
' Ad HebrKoij ii, 10.
• Jean, 1.
sens gi^ncral de Thisloire qu'en Josus-Christ. Il est la raison de tout ce qui se passe.
Il en est encore de môme de la Jurisprudence. Que signifie la science du droit cl des lois dans leur codification, si l'on ne remonte à celte Loi véritable et primitive dont parle si bien Cicéron , ayant seule caractère pour ordonner et pour défendre., laquelle ne commence pas à être loi du jour où elle est écrite^ mais du jour où elle est née, c est-à-dire en sortant de l'Intelligence divine à qui elle est consubstantielle, et dont elle est la droite Raison* 1 Et quelle est celte Loi^ cette Raison^ si ce n'est encore celte Lumière qui éclaire tout homme venant en ce ?nonde, et que les ténèbres ne comprenaient plus "^.^ ce Verbe de Dieu manifesté en Jésus- Christ, qui est la Vérité , et par cela même la Loi selon la parole de son Psalmiste ^ dont TËvangile est devenu la Loi des lois, et a inllué, comme la si bien montré M. Troplong, sur le droit privé lui-même?
Les Lettres., pareillement, n'ont leur raison que dans lidéal du Yrai et du Beau, dont elles sont l'expression, et qui est ce même Verbe qui se fait entendre dans la nature et dans la conscience, et qui a paru dans le Christ, selon que lui-même s'est annoncé en ces paroles : « Moi « qui parlais autrefois, me voici présent. » Ego ipsequi loquebar, ecce adsum*. Quelle influence la science de ce Verbe divin ne doit-elle pas e\ercer sur celle du verbe humain, qui n'en est que l'écho! Quelles inspira-
* CiCF.R., De Lrijibiis, II.
* Jean, i.
' Justitia lua Justilia in alernum, cl Lux liia vciitas (Ps. cxviii, li2). — Voir cet admirable psaume qui, d'un boul à l'autre, n'est iju'un hjninc à IdJusdcc et à la Loi.
* Isaïe, LU, C.
lions n'en a pas ressenties l'esprit humain, depuis celles qui descendirent sur les pêcheurs de Galilée, et qui firent tomber dans les lilcls de leur parole les discoureurs d'Athènes et de Rome, jusqu'à celles qui éclatent dans les tonnerres de Bossuet !
Enfin, que dire de la Philosophie? Dieu, l'homme, et leur rapport : voilà son objet, sous les noms de théodicée, de psychologie et de morale, et elle ne saurait trop s'y exercer pour l'honneur de l'esprit humain. Mais, pour ce môme honneur, qu'elle ne rejette pas la science du Yerbe fait chair, si elle ne veut donner dans les écarts les plus humiliants et les plus funestes. Ce Yerbe. en effet, étant dans sa génération divine le miroir en qui Dieu même se voit et se connaît; dans sa génération humaine celui où l'homme apprend à se connaître; et dans l'union de l'une et de l'autre la Voie qui conduit de la Vérité à la Vie, de la science à la sagesse, toute philosophie n'arrive à sa plénitude et à sa certitude qu'en Jésus-Christ.
C'est ainsi que le Yerbe incarné, Jésus-Christ, étant la raison première et iinalc des choses , éclaire les sciences dont elles sont l'objet : les sciences nalurelles, riiistoire, la jurisprudence , les leltres, la philosophie. Il est leur (in synthétique, le sommet commun vers lequel elles gravissent jiar des sentiers divers, et où elles se fondent dans la lumière.
De là le nom de Dieu des sciences qui! s'est donné à lui-même par son prophète '. De là le mot de llacon, que la Foi est l'aromate des sciences; et cette parole d'un grand naturaliste : La Révélation est le port et le
» 1 Kfg., Il, 3.
lieu de repos de toutes les contemplations humaines^. Sur quoi M. de Maistre fait cette solide réflexion : « Plus la théologie sera cultivée, honorée et dominante « dans un pays, et plus, toutes choses égales d'ailleurs, c< ce pays sera fécond en véritahle science. Voilà pour- (k quoi les nations chréliennes ont surpassé toutes les « autres dans les sciences. Copernic, Kepler, Descartes, (( Newton, les Bernouilli, etc., sont des productions de « l'Évangile^. »
III. — Gela posé, l'application s'en fait aisément à la Vierge. Tout ce que nous venons de dire, en eJTet, du Verbe incarné, comprend Marie et lui est connexe comme l'agent béni de sa manifestation.
Ainsi les Sciences naturelles, qui ont pour oljjet les œuvres de Dieu, doivent venir s'incliner les premières devant celte Vierge en qui, comme nous l'avons dit, le Verbe, par qui tout a été fait, selon sa divinité, a été lui-même fait dans son humanité, pour être, dans celle merveilleuse opération, la fi)i de toutes ces œuvres donl il est le principe^ et dont Marie forme le nœud.
L'PIisloiie doit pareillement saluer en Marie celle qu'on a si justement appelée V Affaire des siècles, Nego- TiuM sjccL'LORUM. G'est Elle, en eflet, c'est son Enfantement divin qui marque cette intersection des temps antiques et des temps nouveaux que chantait' ainsi Virgile :
Ultima Gunisei venit jam carrainis œtas; Magnus ab integro sseclorum nascitur ordo ^ ;
' De Luc, Précis de la philoiophie de Bacon, t. II, p. 288. * De Maistre, OEuvres postfittmcs. — Examen de la philosophie de Bacon, 1. Il, p. 274.
' Virgile, églog. iv, vers 4 et 5.
celte PLÉNiTL DE DU lE^ivs, OÙ Dieit dcvait cuvoi/er S071 Fils, fait de la Femme, comme dit l'Apôtre*. C'est Elle qui ferme l'Ere des promesses, et qui ouvre celle de leur accomplissement, en mettant au monde Celui qui a été le Désiré de toutes les yiations , depuis l'origine des choses, pour être le Père du siècle futur, jusqu'à leur consommation : point de vue culminant de toute l'histoire, qui la partage en deux versants unis par son sommet, au haut duquel Marie, tille des Patriarches et Mère des Chrétiens, présente aux uns et aux autres Emmanuel, ce Dieu-avec-nous, ce Roi des siècles, dont l'avénement et la royauté ont été et seront à jamais l'objet de toutes les révolutions humaines.
Marie n'a pas moins de droit aux hommages de la Jurisprudence, comme étant le Miroir de cette Justice essentielle par qui les législateuis ordonnent ce qui est juste; la Table virginale, où cette Lot véritable et primitive, dont parle Gicéron, sortant de T Intelligence divine, est venue s'inscrire aux regards des hommes, pour y devenir la régie de leurs jugements, l'esprit des lois, la hase du droit, la hîiule garantie et la suprême sanction de la justice humaine.
Les Lettres doivent aussi célébrer à l'envi cette Vierge en qui la pensée élornelie s'est exprimée, et est vemw. converser avec les hommes'^; cette Ueine des Apùtres, des Docteurs et des Orateurs, que les Chrysostome et les lîossuct invo(iucnl au commencement de leurs discours, pour qu'elle leur ohlienne ce verbe dont elle a été remplie, et dont toute leur éloquence n'est qu'un rejaillissement.
* (îolal,, IV, i.
* Danu'ii, Ml, 38.
Enfin Marie est le Siège de la Sagesse où aspire la Philosophie, Surpassant en hauteur la science de tous les philosophes, Sophonmi superascendens omnium scientiam, comme dit un des plus éminents d'entre eux ', elle possède en plénitude et elle produit en effusion l'éternelle et inaccessihle Lumière, dont la sagesse humaine ne perçoit que des reflets.
C'est ainsi qu'il est vrai de dire que, par la grâce de sa divine Maternité, IhumbleVierge de Nazareth, Nœud du Christ^ Affaire des siècles^ Miroir de Justice, Gé- 7iératrice du Verbe, Siège de la Sagesse, est l'objet de la raison dans les sciences, comme étant la Mère de celui qui en est le Dieu, et la dispensatrice de ces trésors de science et de sagesse dont il est l'abîme ^.