‹ La Vierge Marie et le plan divin (volume 4)Chapitre 35 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

Marie objet de l'iiuagination et de la sensibilité dans la poésie.

I. — La poésie est au Beau ce que la science est au Vrai, ce que la sagesse est au Bie7i.

Or, le Beau, le Yrai et le Bien, ramenés à leur source, sont trois manières d'être de Dieu, dont le Yiui est le caractère le plus essentiel. Le Vrai et Dieu se délinissent de la même façon : Ce qui est, ou Celui qui est. Le Beau en est la splendeur, et le Bien le souffle. Tous deux se résument dans le Vrai; on peut y voir la Trinité ; car

' Saint Anselme, Hymne à la Vierge.

• Ad Coloss., II, 3.

le Yrai est le père du Beau, dont la contemplation produit le Bien, comme l'esprit de leur amour réciproque.

Le Beau est donc le Fils de Dieu, que saint Paul appelle si parfaitement la figure de sa substance ', et Salomon, la vapeur de la vertu de Dieu et l'effusion toute pure de la clarté du Tout-Puissant, V éclat de la Lumière éternelle, le miroir sans tache de la Majesté de Dieu et l'image de sa bonté '^ : expressions où le Beau s'est délini lui-môme en termes dignes de lui, et que Platon a heureusement rencontrées quand il a appelé le Beau, comme nous : la Splendeur du Vrai — splendor Patris ^.

Le Beau est par conséquent immatériel comme le Vrai, comme le Bien. Les beautés sensibles de la nature ou de lart sous lesquelles il nous alîecle ici-bas ne tiennent pas de lui en tant que sensibles , mais en tant que belles. Il reluit en elles comme l'âme dans le corps, comme l'idée dans l'expression, leur donnant sa beauté et en recevant sa manifestation pour se transmettre à l'Ame. Comment s'opère cette alliance de la Bcnnlé immatérielle cl de ses formes sensibles, et comment l'inlermédiaire de celles-ci est-il nécessaire pour cette transmission, dont le principe et le terme (le Beau cl Tâme) sont cependant immatériels? Ce n'est là qu'un cas particulier de ce mystère de l'union de la matière et de l'esprit dont nous sommes à nous-mêmes lo spectacle le plus certain et le plus inexplicable. — Toujours est-il que le Heau est distinct de ses formes. Il subsiste en lui-même,

< Ad llcbr., I, 3.

« Sap., VIII, 26, 2C.

* LlUnloB du Bnint nom de ifttut.

en Dieu, immatériel, sans forme, el d'autant plus luimême, d'autant plus Beau.

En cet état, le Beau est le Verbe de Dieu, son eflusioiï et sa poésie. Il est la poésie même : celle que Dieu se chante à lui-même dans la plénitude de ses perfections, et en qui il met toutes ses complaisances ' .

Le même Beau, le même Verbe, poésie de Dieu dans rélernité, est le poëte de la création dans le temps, le j,Tand Artiste, et, comme l'appelait encore Platon, Véternel Architecte. Le monde est son poëme. Toutes les créatures, dans l'infinie variété de leurs qualités, de leurs aspects, de leurs contrastes, de leurs harmonies, (le leurs expressions, de leurs efl'els : les cieux, la terre, les mers ; toute cette poésie de la nature, dont le spectacle, incessamment diversitié et renouvelé, aflecte l'Ame de tant d'impressions profondes, est comme l'instrument sur lequel le Verbe de Dieu traduit visiblement ses perfections invisibles : Fide ijitelltgimus aptata esse sœcula Ve7'bo Dei , ut ex invisibilibus visibilia fièrent '*.

Le Verbe, Beau infini, est donc l'idéal, la source du Beau fini et de toute poésie créée : d'abord de la création, qui est sa propre poésie; puis, par dérivation, de

» Matth., III, 17.

* Ad Hebr., xi, 3. — a Les perfections de Dieu sont celles de nos * âmes et de toute la nature, dit Leibnitz ,- mais il 1 js possède sans n bornes ; il est un Ocian , dont nous n'avons re^u que quelques '1 gouttes; il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, u quelque bonté ; mais elles sont tout entières en Dieu. L'ordre, les « proportions, l'iiarmonie qui nous enchantent, la peinture et la mu- « sique en sont des échantillons. Dieu est tout ordre ; il garde toute M la justesse des proportions; il fait l'harmonie universelle, (ouïe la « beauté est un épauchemcnt de ses rayons. > {Tliéodicée, l'rélace.)

nos poésies, qui sont notre création. La poésie humaine, en efTet, qu'elle s'exprime par le langage, par la musique ou par la plastique, n'est pas autre chose que Dieu, en tant que beau, vu, senti et saisi dans l'univers ou dans la conscience, pour être interprété et rendu dans des œuvres de notre création.

La poésie n'a pas même besoin d'être rendue pouiexister. Elle naît et s'éveille au dedans de nous, le plus souvent, pour nous y abreuver de ses délices, sans en sortir; ou plutôt elle passe de Dieu eu nous par les merveilles de la nature, comme elle passe du poêle en nous par les merveilles de l'a ri. Ce que V Iliade nous fait goùler de poésie, la grande Iliade de la création nous le fait éprouver. Seulement, c'est à nous à la dégager; et en cela, nous sommes poètes pour notre propre compte, si je peux ainsi dire, et à l'intérieur. Poésie inefl'able et réservoir de toute autre poésie, en ce qu'elle est plus immédiate, plus mystérieuse, plus face à face avec le Beau.

Que sera-ce donc lorsque le voile de la nature ellemême, qui nous le cache encore en l'expriniaiil, sera enlevé, et que notre âme, an'ranchic des sens qui l'assujettissent à ce mode de communication, entrera daiis les puissances du Beau, ne le verra plus en miroir et en énigme^ mais tel quil est '?

Tel est le pressentiment que le Christianisme nous donne du Beau. Il dépasse tout ce ({n'en avait conçu jusque-là la conscience humaine. « L'œil n'a jamais vu, « roreille n'a jamais entendu, le cœur de l'honinie n'a « jamais éprouvé ce que Dieu a préparé, pour ceux qui

< I CoriitUi., XIII, 12.

MARIE DANS LES SCIENCES, LA l'OÉSIE, LES ARTS. 4'J3

c( l'aiment'», lorsrju'il les abreuvera du torrent de sa « volupté*, lorsqu'ils seront assouvis à l'apparition de « sa gloire^. »

Le paganisme (Jtait loin d'avoir une telle conception du Beau. Son beau était un beau fini et humain. Dieu n'était pour lui que l'homme embelli. Satisfait dans celte conception, l'art y concentrait la perfection et la portait à son comble. Mais rien ne le sollicitait à franchir ces limites de la beauté purement humaine. La poésie, sous toutes ses manifestations, était emprisonnée dans la nature. Elle en avait un sentiment exquis, qu'elle rendait avec d'autant plus de goût qu'aucun idéal surnaturel ne venait en troubler l'enchantement. Elle en tirait tout son merveilleux; et, si religieuse qu'elle fût souvent dans la peinture des passions au\ prises avec la conscience et avec la justice, le drame de la destinée humaine ne se jouait pour elle qu'entre le berceau et la tombe, et n'avait tout au plus de retentissement que dans la postérité. L'enfer était un mythe. Le ciel, patrie du Beau, était fermé à ses conceptions*.

» I Corlulh., II, *J.

' Torrenle voluptalis tiui; potabis eos. Ps. xxxv, 9.

■^ SaUabor cuni appanieril gloria tua. Ps. xvi, 15.

* Le procès a élé fait depuis longlemps à l'Antiquité, sous ce rapport, par l'Ksprit de Dieu lui-inOuïc. « Tous les hommes, est-il dit « dans le livre de la Sa(jes&e, qui n'ont point la connaissance de Dieu, « ne sont que \anité; ils n'ont pu comprendre par les Liens visibles « le Souverain C'tre; ef, dans l'altenlion qu'ils ont donnée à ses ouït vrages, ils ont tout admiré, excepté la main qui les a faits. Que si » la beauté qui les a séduits est telle qu'ils ont pris ces créatures pour » des Dieux, qu'ils se figurent donc combien doit être plus beau Cett lui qui les domine. Car c'est Lui, l'auteur de leur beauté, qui l'a « donnée à toutes ces chofes. » {La Sagesse, cliap. XllI, 1-3.) f "• 2!)

494 LIVRE lY, CHAPITRE VII.

IL — Ce ciel s'est ouvert à l'âme humaine. Il lui a fait entrevoir ce Beau infini et essentiel qu'elle ne soupçonnait pour ainsi dire pas, et qui est venu la blesser de son idéal. De là toute une révolution dans le sentiment poétique : une aspiration ardente vers ce Beau céleste ; une tristesse et une mélancolie indicibles au milieu de toutes les formes éphémères sous lesquelles il nous alTecte ici-bas, et dont l'insuffisance et la fuite nous emplissent de souffrances, quand elles ne nous ramènent pas à leur type et à leur auteur.

Ce n'est pas seulement par la notion de ce Beau que s'est opérée cette révolution, mais c'est surtout par son attrait surnaturel, ou sa grâce; par l'union de lïime avec lui, par le contact du cœur avec sa perfection adorable, par ce ravissement qui faisait pousser à saint Augustin ce cri de l'humanité régénérée : « Beauté toujours antt cienne et toujours nouvelle, que tard je t'ai connue ! a que je t'ai tard aimée ! »

La beauté, dans l'ordre naturel, agit sur nous par la grâce, par cet attrait victorieux qui gagne les cœurs et qui est la séduction de la beauté :

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

La Beauté divine a de môme sa yrâce^ à laquelle rien ne résiste. Seulement, au lieu que la grâce de la beauté créée agit sur nous par l'enlremise des sens, et par un empire naturel sur noire âme, la grâce de la Beauté divine agit spirituellement et surnaturellement. Mais son effet est le mémo : c'est un nttrnit : l(>llement, ijue c'est aux charmes de l'amour humain que la grâce divine, en les purifiant, a emprunté ses allégo-

ries et ses expressions, dans son Cantique des Cantiques ' .

La grâce divine n'agit toutefois ainsi que par la vertu d'un mystère sensible qui en est le foyer au milieu de nous. Le Beau lui-môme, tel que nous l'avons défini, est venu dans ce monde de beautés qu'il avait fait et qui ne le connaissait plus, l'Idéal s'est l'ait visible. Comme de sa nature il était Dieu, il a pris la foivme de rhomme, dit saint Paul'^ : «C'est lui, avait dit son Pro- « phùte, qui a allermi la terre et qui l'a peuplée de tous « les animaux ; lui qui envoie la lumière, et elle part ; « qui l'appelle, et elle vient; et auprès de qui rien ne « subsiste si on le compare à ce qu'il est... Après cela « il a été vu sur la terre et il a conversé avec let; « hommes^.

« Le Beau essentiel, en tant qu'objet de l'art, a dit un « génie tombé de la hauteur de ce mystère, est le Christ, « en qui l'idéal exisie à son plus haut degré. Qu'est-ce, « en etlet, que le Christ '/ le Verbe fait chair, le Dieu- « Homme, l'être en qui l'amour substantiel a couronné « l'union du Uni et de l'infini, et qu'il pénètre, qu'il « anime comme il anime Dieu même. Le Verbe est « descendu jusqu'à l'humanité, l'humanité s'est élevée « jusqu'au Verbe. Sous cette forme sensible, expression « de notre nature, resplendit sa forme incréée, inac- « cessible aux sens, en qui se contemple le souverain « Etre et par laquelle il se connaît. Le Créateur et la « Création sont là tout ensemble distincts et un, celui -

* Le mot grâce a la même étymologie dans le sens religieux que dans le sens humain (x«pi;)) it'où le beau mol Eucharistie.

* Philipp., II, G.

s Baruch, jii. 32-38.

496 LIVRE IV, CUAPITRE YII.

« là incorporé dans son Œuvre, celle-ci spirilua- (( lisée dans son exemplaire éternel. C'est le Beau comc( plet, le Beau dans ses rapports avec le Yrai et avec le « Bien*. »

De là deux caractères du Beau chrétien que l'Antiquité ne connaissait pas : Tinfini et l'amour. Le Christ est infini en perfection ; c'est plus que le heau de Platon, puisqu'il est identique à Dieu que Platon ne concevait pas comme nous sous la notion infinie de Créateur. Le même Christ est amour ^ personnellement manifesté à la terre pour s'allumer lui-même dans les cœurs : c'est Dieu sensible au cœur, et non pas seulement à l'intelligence, comme le dieu de Platon. L'Antiquité n'avait pas le sentiment de rinfini, porté chez nous jusqu'au tourmenta Elle ignorait pareillement le sentiment de l'amour divin. Le Beau n'était l'objet d'aucun amour personnel, et laissait le cœur en proie à toutes les idolâtries de ses ouvrages et de ses copies. Le Beau divin, dans le Christianisme, s'est fait aimer comme un homme, avec l'infinité de Dieu.

En se manifcslanl sous le voile de riuimanité, leBeau, il est vrai, secacluiit encore, il s'ensevelissait même dans rhorreur et l'ignominie de la croix, jusqu'à faire dire de lui : l<lom t avons vit, et il n'avait ni grâce ni beauté^,

' Lamennais, EnquîHxe d'une pl.ilosoiiliie, l. 111, p. IJJO.

• Je voudrais m'en tenir à ruiilitine nageMo Qui, du Bobre ÉpU-ure, n luit un dcmi-dicu,

Je ne puU, — malgré mol l'iiillnl me lourtiuiilc.

.\unKi> UK MCSSKT.

• l»oïo, i.v, V.

Cl jusqu'à dire de lui-môme : Je suis un ver et non un homme '. Mais plus il se cachait de la sorte, plus il se sacrifiait et se donnait; et plus, en se sacrifiant et en se donnant, il révélait sa suprême l)cautc, qui est celle de l'amour ; plus il nous purifiait par le partage de ce sacrifice, et, nous détachant du trompeur enchantement des créatures, nous préparait à sa vision '*.

Aussi devait-il porter plus loin encore ce mystère d'amour, en se faisant notre aliment, sous celle forme du pain et du vin qui le révèle d'autant plus qu'elle le cache, et où il se fait d'autant plus sentir qu'il ne se fait pas voir. Dans ce comble de l'anéantissement, mais de l'amoui', nous possédons, nous recevons le Beau identique au Bien et au Vrai par essence, identique à Dieu, le Beau de Dieu. C'est ce qu'avait vu et annoncé le Prophèle : « Quel est le Bien de Dieu, disait-il, et quel est « son Beau, si ce n'est le froment des élus et le vin qui « germe les vierges? » Qiiid enim Bonum ejus est et

» Ps., XXI, 7.

* (i Si vous envisagez la miséricorde qui l'a réduit à cet élat il vous « paraîtra beau : Si considères niisericordiaiii quafactus eut, et ibi pul- « cher est, dit saint Augustin : beau dans le sein de la Vierge où, sans « déijouiller la divinité, il a revêtu l'iiuuianité; Leau dans son étal « d'enfant naissant, puisque comme il était dans i-et état, qu'il suçait a le sein de la Vierge, et qu'il était porté dans ses mains, les Cieux « ont parlé, les Anges l'ont glorilié, l'Étoile a dirigé vers lui les « Mages, et sa crèche les a vus prosternés. Il est donc toujours beau : i< beau dans le ciel, beau sur la terre; beau dans le sein maternel et » dans les bras de Marie; beau dans ses miracles; beau dans sa fla- « gellation ; beau sur la croix ; beau dans le sépulcre ; beau dans sa « résurrection. Que l'infirmité de la cliair ne trompe donc pas vos « yeux sur l'éclat de sa beauté ; car, comme la vraie et souveraine « beauté est la justice, jikis il \ous apparaît juste, plus il doit vous « apparaître beau. » {Euariul. iitPs., xuv, 3.)

quid Pulchrum ejus, nisi frumentum electormn et vinum germinans virgines * ?

m. — Cette Présence réelle du Beau dans le Catholicisme y est une source de poésie autant que de lumière et de sainteté. Car, par sa grâce, ses effets en nous y sont aussi réels que sa présence. — Qui connaît la poésie, qui en a ressenti les indicibles suavités dans les émotions de la nature et de Fart, la reconnaît à cette ambroisie de l'amour divin qu'on appelle Onction, et que l'âme, unie au Beau eucharistique, savoure dans le mystère de sa communion... C'est inutilement que j'en dirais davantage; car, comme je parle d'un eiïet surnaturel, ceux qui ne l'ont pas éprouvé ne sauraient le comprendre, et pour ceux qui l'ont goûté je ne peux que l'affaiblir.

Je dirai seulement ce qui reluit, ce qui respire dan» les traits, dans l'altitude, dans le regard, dans les paroles, dans tous les mouvements et tous les actes de l'âme, sortant de ce banquet avec le Beau infini ; c'est la sainteté du Bien, c'est la splendeur du Vrai; c'est l'enchantement du Beau ; c'est la trinilé des grâces célestes dans l'unité de l'amour divin : c'est Y Eucharistie, en un mot, qui rayonne et se répand sur tout ce qui l'entoure; qui embellit, qui poétise toutes choses, même les plus vulgaires et les plus viles, sans avoir besoin elle-méine d'être poétisée; qui se suffit pleinement : })our mieux dire, qui agit en raison du détachement de toutes les choses créées, tant le fond en est m-/, surnaluiel et divin.— C'est là le trésor inépuisable du Catholicisme. La

* Zacharte, ix, 17.

poésie y vit de réalité, comme partout ailleurs elle vit de fiction .

De là une chose très-remarquable. Dans la poésie liturgique, el dans tout ce qui tient de plus près à l'expression de nos mystères, la forme laisse à désirer si on la considère en elle-même en l'isolant du fond. Et cependant l'effel, pour ceux qui la prennent avec le fond, est lout ce qu'il y a de plus émouvant et de plus suave. C'est que le fond y est au plus haut degré; c'est qu'il éclate dans l'indigence de la forme ; c'est que la poésie même y est en essence, et qu'on peut dire d'elle comme de la grfice de Zaïre :

L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.

C'est l'inverse de la poésie humaine. Otez à celle-ci la forme, que resle-t-il le plus souvent? Rien ou peu de chose. Delà la mauvaise fortune de toutes les traductions de poésie. Dans la poésie liturgique, c'est lout le contraire : elle se sauve par le fond, par le sentiment ; tellement que l'oubli de l'art y est un art, et que, sous ce rapport, les hymnes incorrectes de l'Oflice du Saint- Sacrement, composées par saint Thomas, sont d'un bien plus grand et plus émouvant effet que les odes classiques de Santeuil.

De là encore, chose admirable! celte religion qui, prise dans l'expression sacramentelle de ses mystères, néglige l'art, produit l'art au plus haut degré : l'architecture, la peinture, la musique, l'éloquence et toutes leurs merveilles : elle inspire et alimente tous les arts; mais en Souveraine, qui n'en a pas besoin, et qui s^y prête avec la grâce de la condescendance ; parce qu'elle

oOO LIVRE IV, CUAl'ITRE VII.

porte en elle le Roi de l'art, le Beau iiifini dont elle est la fille, et qu'au milieu de toutes ses pompes il est toujours vrai de dire d'elle : « Toute la gloire de « cette fille du Roi lui vient du dedans, au milieu des (( franges d'or et des divers ornements dont elle est en- « vironnée '. »

Toute la poésie de la Religion lui vient ainsi du dedans, ab intus, de ses tabernacles, où son Roi réside sous la forme la moins poétique, parce qu'il est l'essence môme de la poésie, et qu'on peut encore lui appliquer cette autre parole de son Prophète : « Il s'exhale de vos habits « et de vos tabernacles d'ivoire un parfum de myrrhe, « de cannelle et d'aloès ^. »

Tout le Christianisme est pénétré de ce parfum, de cet arôme du Beau, sortant du Vrai et du Bien, se reproduisant dans l'âme de ses disciples, et y réalisant la suprême poésie, la poésie de la sainteté.

Cet arôme est la grâce, dont l'effet est de transfigurer l'âme chrétienne dans le Christ, c'est-à-dire dans le Beau. Cette opération, toutefois, si admirables qu'en soient les effets et les produits, dans la beauté morale des Saints reluisant dans leurs traits et dans leur vie, n'est ici-bas qu'en travail et qu'en épreuve. De là ce caractère indicible de souflVance, de tristesse, de mélancolie méditative qui voile encore le Beau surnaturel ici-bas; mais qui, en le voilant, rcmbellit de la grâce la plus louchanlc qui soit en ce monde : la grâce du sacrifice par amour. C'est la grande source de la poésie en général,

« Omnis gloria ejus nilro Rcgia al) liitiis, in (Imbrils aurciu, (irciimainicla varicInllLiin. — V». XLlv, If).

• Mjnlia cl {{iiUa.tl cania a vPRllnienlis IuIh a domll)U8 eburneis. — Pi. XLIV, 0.

môme chez les Anciens, car Vàme est naturellement chrétienne ' ; mais qui a été portée à son comble dans le Christianisme, par la rencontre de son véritable objet : le Beau infini, se faisant connaître, désirer et mériter par l'âme humaine, en l'élevant, par la double soulïrance du détachement et de l'aspiration, à sa vision et à sa possession dans la gloire.

IV. — Cette poésie n'est pas seulement une poésie de sentiment, elle est aussi, et au plus haut degré, une poésie d'action , une poésie dramatique. L'âme du chrétien est un théâtre de combats et de sacrifices, où la destinée humaine s'agite entre les séductions de la nature et les attraits de la grâce; où elle se balance entre des abîmes éternels de ténèbres ou de gloire, de damnation ou de salut. Ce sont là comme les deux pôles de la poésie dramatique, sur lesquels roulent toutes ses

1 « La mélancolie c«l la source de loule poét^ie, de loule philosophie, de loiit art... Elle n'est autre chose »jue rameur et le sentiment du divin, la tristesse de ce que les choses sont passafîèrcs, mobiles, périssables, mêlées de mal et de bien, de ce que rien ne demeure; et c'est un retour sur nous-mêmes, une aspiration de ce monde imparfait à la pcricclion suprême, de ce monde dépendant à l'indépendance souveraine, de cette vie dispersée à cette vie pleine et identique à ellemême. Voilà ce qu'elle est. Dans ce sens, pas de grands hommes sans mélancolie; et, en elTet, voilà le fond de ce que nous appelons communément de ce nom : la fuite du temps, le regret du passé, les aspirations vers un avenir meilleur. Il y a donc une mélancolie saine et vraie. Sou abus, c'est quand elle ne sert pas à nous faire passer de ce monde à un monde supérieur, mais qu'elle s'enferme et se consume dans un \ain cercle de regrets stériles, sans nous élever de ce temps fugitif et morcelé à l'éternité. — Fragments sur l'Art ti la Pliilosopliie , par Alfred Tonnelle. — Voir aussi les belles pages que Balmès a écrites «ur ce sujet.

émotions, et qui ont été portés à l'infini par le Christianisme. Le jeu des passions y est à la fois plus intense et plus déployé : c est linfini en bien ou en mal, en beau ou en laid, en vrai ou en faux, en bonheur ou en malheur : c'est, en un mol, le Ciel ou l'Enfer, ou Christ et Satan, avec toute leur répulsion réciproque, concentrés dans l'âme humaine, et y faisant comme explosion vers l'une ou l'autre destinée.

Et la destinée individuelle du chrétien est la destinée de l'humanité et de la création tout entière. Le Christianisme est une immense épopée qui comprend tout : Dieu, avec tous ses attributs et toutes ses perfections ; la créature, avec tous les dons qu'elle en a reçus, l'usage qu'elle en fait et les destins qu'elle se prépare ; le Christ, en vue de qui et par qui ces destins sont ordonnés, réparés et consommés. Tels sont les données et les personnages de ce grand drame, qui commence dans les profondeurs de l'éternité par la génération éternelle du Verbe; qui s'expose dans la création des anges et des mondes ; qui se noue dans la chute des démons et de l'humanité; qui se poursuit à travers toutes les transformations des peuples et les révolutions des empires, jusqu'à la venue du Christ, en qui l'action se dénoue sur le Calvaire, d'où elle se prolonge en se reproduisant dans son Eglise, jusqu'à la consommation finale du temps et de ses épreuves, par le jugement universel qui commencera les gloires ou les supplices de l'éteruilé. — Et dans ce vaste cadre, quelle infinie diversité de scènes venant toutes se rapporter à ce Verbe incarné, à ce Christ qui en est le héros, et par hii h l'humain té, dans chacun de nous qui sommes ses meinhres ! Il n'est rien dans la création, rien dans la nature sen-

sible , morale ou intellectuelle , qui ne soit impliqué dans cette vaste Action, et qui ne gravite autour de Celui qui en est le centre. Par lui tout le monde de la nature vient s'engrener à celui de la grâce, qui l'élève à celui de la gloire, pour que toutes choses soient consommées dans l'unité de l'Être, comme elles ont été tirées du néant.

Telle est la poésie du Christianisme, dont le Christ est à la fois l'essence et l'objet : l'essence , comme Beau incarné; l'objet, comme héros de ce poërae, de ce plan divin qui comprend toutes choses dans le Christ, soit celles qui sont dans le ciel, soit celles qui sont sur la terre.

Ainsi peut-on dire que dans le Christ tous les trésors de la poésie, comme ceux de la science et de Iti sagesse^ sont contenus, n'étant le Vrai et le Bien que s'il est le Beau, par l'identité divine de ces trois puissances.

V. — El maintenant, pour faire application de tout ceci à la Vierge Marie, nous n'avons qu'à recueillir en quelque sorte ce que nous avons semé.

Marie est la mère du Beau infini manifesté dans le fini. Ce Beau est une fleur dont elle est la tige. Tout ce que cette fleur exhale et produit de poésie est donc en Marie comme dans sa première et sa plus immédiate émanation. Seule elle l'a reçu tel qu'il est en lui-même, dans cette Beauté essentielle et incréée qui ravit les Anges et Dieu lui-même, qui reluit à travers toutes les merveilles de la nature, et qui inspire toutes celles de l'art. Ce que l'artiste, ce qu'Homère, ce que Phidias, ce que Raphaël, ce que Mozart ont peirii et rendu de ce Beau ineffable n'a été qu'un souftle, qu'un trait, qu'une

nuance, qu'une note de l'Idéal, dont Marie a conçu, contenu et produit la pleine réalité. Marie est l'Artiste par excellence, la Reine de l'art et de la poésie ; car elle a conçu, elle a produit pour œuvre, l'Auteur même ou l'inspirateur de toutes les œuvres, le Beau en personne, en qui tous les trésors de la poésie et de l'art sont contenus, l'Arche de r Idéal, comme l'appelle saint Thomas.

Marie est par cela même la première œuvre, le chefd'œuvre de ce Beau incarné en elle. Car, comme il est venu pour se reproduire dans les âmes, par la vertu surnaturelle de sa grâce inhérente à son incarnation, la première âme qu'il ait embellie est celle de la Vierge où il s'est lait chair. Sa chair divine étant rélémenl sacramentel de sa communication , étant le Beau qui germe les Viergcs\ il a germé spirituellement Marie, la Vierge des vierges, comme il en a été germé corporellement. Le rapport de son humanité avec les entrailles où il Ta priïC nous donne la proportion du rapport de sa divinité avec cette âme de Marie qui animait le sang qu'il en a reçu. Rapport incomparable et qui atteint aux limites de la Divinité, attingit fines Divinilatis , dit l'Ange de l'École.

C'est pourquoi, avant même de descendre en elle, il l'a prévenue de ses grâces : il l'a préservée de toute souillure dès sa conception; il l'a ornée et embellie avec tout l'art d'un Dieu el tout l'amour d'un Fils, comme le tabernacle de sa venue, comme la substance de laquelle lui-même voulait être fait. Elle était dès \w9, pleine de (/r()rc: et quelle ne devait pas être sa beauté, pour que la nature angélique s'inclinât devant elle, et que Dieu

> ZaehaHe, ix, 17.

lui-même, dans l'admiration de son ouvrage, s'écriât à sa vue : « Tota pulchra es, arnica mea, et macula noîi « est in te! Vous êtes toute belle, ô mon aimée, et au- « cune tache n'est en vous ! w

Marie est élevée en beauté comme elle est élevée en grâce, puisque l'effet de la grâce est de transfigurer la Beauté. — La plus sainte des créatures, elle en est encore par cela môme la plus belle, par l'identité du Bien et du Beau.

Comme on a appelé Marie la Sainteté créée, on peut donc rappeler la Beauté créée, c'est-à-dire la Beauté par excellence entre toutes les beautés créées, depuis la fleur des champs jusqu'au Séraphin, n'ayant au-dessus d'elle que le Beau infini et créateur qui a été ici-bas le fruit de sa Virginité, et qui, en sortant d'elle, lui a laissé sa forme, celte forme de toutes les beautés qu'il a semées dans l'Univers. Comme il s'est exprimé dans la création, il s'est exprimé en Marie, avec toute la supériorité de la personne même sur l'image et sur le discours.

Ce n'est donc pas par une vaine amplification, mais bien par une rigoureuse conséquence de doctrine que la poésie s'exalte et s'enflamme au contact de Marie, et qu'elle épuise pour la louer toutes les comparaisons et toutes les images que lui offre la nature, comme celle qui en concentre et qui en domine toutes les beautés. Le satirique et politique Érasme lui-même, ému et ravi à celte contemplation de la Vierge, ne peut la louer autrement :

« Vous êtes plus brillante que l'aurore, lui dit-il, vous êtes « plus douce que la lune argentée, plus pure que le lis frais « éclos, plus blanche que la neige encore intacte, plus gracieuse f II. 29

« que la rose printanière, plus précieuse que les rubis, plus « douce que le miel, plus suave que la vie, plus élevée que les « cieux, plus chaste que les anges. Salut, ;noble sanctuaire du « Dieu éternel, trône sublime de la Divinité * ! »

L'Écriture Sainte a précédé tous les poètes dans cette manière de concevoir et de louer Marie, et elle leur a donné elle-même l'exemple avecle précepte, en revêtant le culte de cette Vierge sainte de toutes les couleurs et de toutes les figures qu'elle a pu cueillir dans l'univers. C'est ce que nous avons admiré dans notre Expositioti liturgique^ qui est comme l'Éden poétique de cette nouvelle Eve, dont la beauté reflète et embellit toutes les beautés de la création

VI. — Dans cette beauté souveraine, il faut relever plus particulièrement toutes les beautés naturelles de la femme, de la vierge, de la mère, surnafuralisées dans la femme bénie entre toutes les femmes, dans la Vierge, Mère de Dieu.

La femme a été crée par Dieu pour être la poésie de l'homme. Elle est comme le prisme à travers lequel il voit toutes choses sous un jour enchanté. Charme devenu funeste depuis le péché auquel il concourut, et qui, en ouvrant les yeux à l'innocence, lit baisser ceux, de la pudeur.

La pu(leur a été dès lors la première condition de la vertu chez la femme. Mais, par une relation admirable et qui tient à ridentilé du Beau et du Bien, la pudeur s'est trouvée en môme temps la première condition de

) Piran.

ce charme dont elle est le voile. La beauté a été intéressée à son préservatif, tellement que, alors même qu'elle veut s'en alTranchir, elle s'en fait encore un art pour s'en faire une arme '. Les vraies Grâces, chez les anciens, étaient décentes, Gratiœ décentes : c'est ainsi qu'elles sortirent du ciseau de Socrate. Mais pour que les grâces soient parfaites, il ne faut pas que la pudeur soit seulement une parure, mais bien une vertu embrassée pour elle-même, par l'oubli même de ces grâces, qui en ressortent alors plus exquises, comme le trio des vraies grâces : les grâces du Yrai, du Bien et du Beau.

De là ce beau mot de la sainte Écriture : « La femme « sainte et pudique est une grâce qui passe toute grâce.» Gratia super gratiam, millier sancta et pudorata "^ ; et cet autre mot : « Comme le soleil se levant sur le « monde dans les hauteurs de Dieu, ainsi la chaste « beauté de la femme est l'embellissement de sa mai- « son. » Siciit sol oriens mnndo in altissimis Dei, sic mulieris bonœ species in ornamentnm domtis ejus ^.

Si tout ceci est vrai, la Yierge Marie en est la personnification la plus achevée, et à un degré qui domine tout : elle en qui la pudeur a été élevée jusqu'à la Virginité, et la Virginité jusqu'à la Maternité divine. Bénie entre toutes les femmes, sainte entre toutes les créatures, elle est par cela même beauté entre toutes les

* La célèbre Poppéc, dont l'impudique beauté entraîna Néron au parricide, est peinte ainsi par Tacite : « Un air de modestie servait « d'assaisonnement à la licence de ses mœurs. Elle sortait rarement, « et toujours à demi voilée, soit pour piquer les regards des curieux, « soit parce qu'elle avait ainsi plus de grâce. » {Annales, XIII, 45.)

» Eccli., XXVI, 19.

» Eccli., XXVI, 2t.

508 LIVRE lY, CHAPITRE YII.

beautés, grâce entre toutes les grâces. Tout ce qu'il y a eu, tout ce qu'il y aura de chaste beauté, de grâce pudique, entre toutes les femmes, a été rassemblé jusqu'à la plénitude en Marie ; tout ce qu'il y a eu ^angélique dans son sexe a été élevé en elle jusqu'à la constituer Reine des Anges. Ce que les poètes disaient de la première femme que les dieux douèrent à l'envi de toutes les grâces et de tous les dons, et qui n'était qu'une allégorie de la beauté d'Eve avant le péché, est d'autant plus vrai en Marie, qu'en elle la grâce a surabondé sur le péché. Marie est la vraie PaJidore : elle a été comblée de tous les dons. En un mot, elle est pleine de grâce dans le double sens ; car la grâce divine produit la grâce humaine; et dans une correspondance, dans une transparence aussi parfaite que celle que lui a offerte Marie, la grâce dont elle a été remplie n'a rien perdu de son effet et de son éclat. Elle a relui en elle comme une vive flamme dans une lampe d'albâtre. — Qu'est-ce donc lorsque l'on vient à penser que ce n'est pas la grâce seulement, mais l'Auteur même de la grâce, le Beau luimême, qui a été en elle et qui y est resté par sa sainteté, par sa beauté. Deus in medio ejus est '. Si Dieu est admirable dans Ses Sai?2/s ^, combien n'est-il pas plus admirable dans sa Mère? « Par sa propre verlu, ditsaini « Ambroise, il a revêtu le monde, e(, comme sous ce « vêlement universel, il resplendit dans tous les êtres. « Ainsi, et dans un sens plus personnel, il a revêtu Marie, et sons ce vèlomeni virginal, il l'csplendit en elle de cette splendeur dont il brille dans tous les êtres; dans le lirniament, dans les astres, dans le soleil.

> Onico do la Vierge.

* Pf. Lxvn, 3n.

C'est pourquoi la Vierge est ofîerte à notre culte, par l'Apôtre des visions, dans cet éclat universel qu'elle concentre en sa personne : vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et la tôle couronnée d'étoiles. — C'est pourquoi encore l'Église épuise, en l'empruntant aux Ecritures qui le lui avaient destiné, le langage de la grâce et de la beauté pour louer Marie dans son Oflice :

Ainsi que la myrrhe choisie, ô sainte Mère de Dieu ! vous avez rendu une odeur de suavité ;

La grâce est répandue sur vos lèvres, c'est pourquoi Dieu vous a béuie pour toute éternité ;

Avec votre grâce et votre beauté, formez des desseins, avancez en prospérité et régnez.

Tels que des gens tout comblés de joies, tels sont ceux qui demeurent en vous, sainte Mère de Dieu.

Nous courrons sur vos pas à l'odeur de vos parfums : les jeunes filles vous ont extrêmement aimée.

Vous êtes belle et éclatante, fille de Jérusalem ; terrible en vos victoires, comme une armée rangée en bataille.

Vous êtes devenue belle, et pleine d'une admirable douceur en vos délices, ô sainte Mère de Dieu !

Quelle est celle qui s'avance comme une aurore à son lever, belle comme la lune, éclatante comme le soleil?

Je suis la Mère du bel amour, et de la crainte, et de la grandeur, et de la sainte espérance.

Ce sont là quelques traits de cette beauté de Marie qui se compose de toutes les beautés : des beautés de la femme, de la vierge, de la mère; des beautés de l'homme, de l'Ange, de Dieu; des beautés de la nature, de la grâce et de la gloire : en un mot de toutes les beautés de I'Homme-Dieu reluisant dans la Viekge- Mère.

Quelle palette pour rimâgination ! quelle source de suavité pour le cœur ! quel trésor de poésie !

Mais ce qui double encore ces beautés en Marie, ce qui les met au plus haut point en rapport avec rimâgination et la sensibilité, et en fait l'objet par excellence de la poésie, c'est qu'elles nous y apparaissent voilées par toutes les épreuves de notre mortalité régénérée ; voilées d'humilité, de silence, de souffrance, de compassion, de résignation, de recueillement, d'acquiescement et d'amour ; voilées, en un mot, de cette grâce suprême du sacrifice qui ennoblit et embellit toujours la victime. Grâce d'autant plus éminente en Marie, que ce sacrifice n'a d'égal que la sainteté de son acceptation ; grâce d'autant plus touchante pour nos cœurs, que d'une part elle unit Marie à la grande Victime par toutes les douleurs de sa Maternité qui l'olîre à la Justice ; et que d'autre part elle l'unit au genre humain par toute la Charité qui la lui fait olfrir pour notre salut.

Toutes les grâces, toutes les beautés de Marie sont ainsi tournées vers nous en quelque sorte, et sont comme appliquées à nos mau\ et à nos souffrances pour en être le baume et la guérison. C'est ce que sentait excellemment Érasme, lorsque, après avoir exalté toutes les gloires et toutes les grandeurs de cette Vierge auguste, il ajoute :

Comment donc moi, laible vermisseau, oséje cMcver les yeux vers vous, qui ôlcs placée si l'orl au-dessus dcsgrandsde la Cour céleste? Ce qui me donne cette hardiesse, ô Marie 1 ce n'est point l'arrogance, mais c'est l'impérieux besoin de ma condition malheureuse; c'est mon aflVcuse pauvreté (pii me fait dépasser les borncB de la retenue; c'est votre douceur (|ui m'inspire du courage; c'est votre insigne bonté ;qui mo remplit de conliance. Si YOUB n'étiez qu'admirable, ô Vierge, Mère de Dieu 1 et si vous

n'étiez encore exorable, notre faiblesse n'oserait crier vers vous : mais autant notre bassesse est effrayée par votre majesté, autant elle est ranimée par votre clémence; autant l'éclat de vos beautés éblouit nos yeux, autant l'ombre de votre miséricorde les repose et les charme. Vous avez enfanté Dieu, et le ciel est dans l'admiration ; mais vous l'avez enfanté pour nous, et les hommes respirent. Vous avez enfanté Dieu, et la nature eu est dans la surprise; mais vous ne l'avez point enfanté qui tonne, iltii lance la foudre; vous l'avez enfanté qui vagit.

De là une chose admirablement poétique dans le culte de Marie ; c'est que toute la poésie de la misère humaine, source de toute grande poésie ici-bas, y trouve sa plus pénétrante expression, et comme son écho céleste. C'est l'hymne de la terre, le concert de toutes les plaintqs de l'âme humaine gémissant et pleurcmt dans cette vallée de larmes^ qui monte vers son trône maternel, qui exhale l'infinie diversité de nos tristesses et de nos douleurs; qui invoque toutes les grandeurs et toutes les gloires de la Vierge compatissant, du haut du ciel, à tous ces maux, qu'elle a ressentis sur la terre; qui sollicite de sa miséricorde la multitude des dons et des grâces dont elle est la dispensatrice ; et qui lui rapporte les bénédictions et les joies de la reconnaissance émue par ses bienfaits. Il y a là comme un flux et un reflux de maux et de biens, de douleurs et de joies, de périls et de secours, de hontes et de vertus, dont le mouvement ébranle tous les ressorts et toutes les émotions de la poésie :

De toutes parts, poursuit Érasme, la foule des malheureux élève des cris vers vous; c'est l'appui de Marie que réclament tous les âges, tous les rangs, toutes les conditions. C'est Marie que les jeunes enfants et les jeunes filles, c'est Marie que les vieillards.

512 LIVRE IV, CHAriïRE VII.

que les grands et les petits implorent d'une voix unanime. C'est à vous que le marchand confie ses inféiêts; à vous que le nautonier recommande sa vie; à vous encore que le pauvre laboureur recommande l'espoir de l'année. C'est à vous que le soldat, qui se jette dans les hasards des batailles, se hâte d'adresser ses vœux, c'est vous que le coupable, harcelé de remords, réchime pour son avocate; vous qu'un pur amour choisit pour confidente et gardienne de sou bonheur. C'est vous que les orphelins nomment leur mère; les pupilles, leur tutrice; les criminels, leur patronne ; les captifs, leur libératrice; les voyageurs égarés, leur guide salutaire; les affligés, leur consolatrice; les malades, leur guérison ; toutes les âmes désespérées, leur espoir. — 0 Vierge! quelqu'un jamais vous supplia-t-il en vain? Quelqu'un jamais s'éloigna-t-il de vos autels sans avoir été écouté?... Voilà pourquoi la piété reconnaissante des chrétiens vous a élevé partout des sanctuaires, pourquoi l'encens fume partout en voire honneur.

C'est ainsi que le culte de la Vierge est comme l'écho harmonique de tous les maux de la terre et de tous les biens du ciel, qu'il est comme la poésie de tous les drames de la destinée humaine dans l'infinie diversité de ses situations.

Enfin , ce que Marie est à chacun de ces drames, elle l'est au grand drame qui les comprend tous ; à cette épopée du Christianisme dont nous avons liaré plus haut la vaste action. Si le Christ en est le héros, hi Vierge en est évidemment le nœud à qui se rapportent tous les préludes cl d'où sortent tous les dénoùments. Prédestinée de toute éternité, de la prédestination même du Christ, elle a été présente à la pensée de la Sagesse éternelle avant que les ahîmcs lussent creusés, alors que Dieu préparait les cieux. et qu'il concevait la création comme le IhéAIre extérieur de sa gloire. Par cette conncxilé éternelle que sa Maternité lui donne avec son

divin Fils, elle a été présentée en môme temps que lui à la soumission des Anges, et a fait dès lors la gloire de ceux qui furent fidèles et la confusion des apostats. C'est elle que Dieu avait en vue dans la première Eve qu'il tira d'Adam, comme celle de qui il devait tirer l'Adam futur, dont le premier n'était que la figure. C'est d'elle qu'il fut dit qu'elle écraserait la tète du Tentateur et qu'elle reprendrait sur cet ennemi la domination qu'il avait usurpée sur notre race. C'est elle qui n'a cessé d'être préligurée sous toutes les ombres de l'ancienne Loi, et qui a été montrée si lumineusement par Isaïe et les prophètes, pendant que tous les peuples de la gentilité accomplissaient dans les ténèbres de l'erreur les révolutions qui devaient aboutir à son virginal Enfantement, (îomme à leur terme. Outre cet Enfantement divin, dont le grand événement a été déterminé par son Fiat, et dont toutes les suites sont et seront à jamais Teflet de sa foi au message de l'Ange , il n'est pas un mystère de l'Homme-Dieu qui ne comprenne la Vierge-Mère, qui ne nous la montre associée avec Lui à l'œuvre du salut humain, et gérant auprès de ce divin Chef le grand ministère de sa Maternité étendue à tous ses membres : depuis l'Incarnation où elle reçoit Dieu dans son sein, jusqu'à l'Assomption où elle est reçue par lui dans la gloire. Tous les mystères de l'Évangile : la Visitation, la Nativité, la Présentation, la Fuite en Egypte, la Vie cachée à Nazareth, la Rencontre dans le temple, les Noces de Cana, la Vie apostolique de Jésus, le Calvaire, le Cénacle : toutes ces scènes adorables où le Beau divin brille de soi, dans sa nudité de tout ornement ; où il fait éclater, par les infirmités et les humiliations mêmes dont il se revêt, toutes les grâces de la justice, de la sagesse, de la

sainteté, de la miséricorde, de la puissance et de l'amour: toutes ces scènes, dis-je, tirent de la ligure de Marie une douceur, un attendrissement, un charme, une beauté dont le sentiment ne trouve pas d'expression : sentiment d'autant plus vrai, qu'il jaillit de la doctrine; parce que, comme nous l'avons dit tant de fois, tous ces mystères étant les mystères de X Homme-Dieu , n'ont un sens que par la Vierge-Mère, qui nous le montre partout dans cette véritable humanité par laquelle il nous élève à sa divinité, dans cette filiation de Marie qui nous fait enfants de Dieu. C'est là le fond permanent et le nœud de cette Action par excellence qui se dénoue, pour chacun de nous, comme elle s'est dénouée dans le Christ et dans sa sainte Mère, par la gloire, par le Ciel, où Marie nous aide à parvenir, en répondant, par toutes les grâces qu'elle nous obtient, à tous les hommages et à tous les vœux que nous lui adressons sur la terre. Voilà ce qu'e.st Marie pour l'imagination et la sensibilité dans la poésie, soit que l'on considère cette Vierge en elle-même, soit qu'on la prenne dans l'exécution du Plan divin. Tout ce que nous venons de dire à ce sujet n'est rien, s'il ne se réfère à toutes les impressions de cette vérité que le lecteur a pu ressentir dans toutes les autres parties de cet ouvrage ; s'il ne se réfère surtout à l'expérience qu'il peut en faire lui-même par sa dévotion envers Marie. Ouel est celui qui aura essayé de cette dévotion, qui aura été s'agenouiller, dans la simplicité filiale du cœur, au pied des autels de Marie, et qui n'aura pas ressenti ces traits de miel, qui font à l'âme une blessure de grâce et de suavité, dont ces paroles, abaissées à une idole de l'amitié, ne sont que la juste expression, en remontant à Marie : « Vous, êtes mon

« Étoile, votre présence si pleine de charme, les doux « reflets de votre àme , sont pour moi une inspiration a puissante. Yous êtes ma poésie tout entière; vous « êtes la poésie môme ' ! »

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