CHAPITRE VIII
RAPPORT DE Marie avec la frange, son royaume.
Sur le point de nous séparer de cet ouvrage, et de déposer le fruit de tant de labeurs et de tant de veilles aux pieds de la Souveraine à qui nous l'avons consacré, nous éprouvons le besoin de lui imprimer le signe du pays et du temps où il nous a été donné de l'écrire, et où le Ciel a noué nos jours.
Outre le rapport général entre tout ouvrage et la société dont il est plus ou moins l'expression, il y a, entre le sujet de celui-ci et le pays de l'auteur, entre Marie et la France, un rapport national que nous tenons à professer.
Ce rapport national est ordinairement contesté ou négligé en France, dans tout ce qui touche la Religion : celle-ci a été comme expatriée, parla Révolution, de la société civique. On ne l'admet qu'à l'état individuel : peu s'en faut môme qu'elle ne préjudicie dans ses disciples à leur qualité de citoyens, comme s'ils obéissaient à une inspiration rivale de celle de l'État. Cette espèce de proscription est une iniquité à laquelle nous ne saurions souscrire. Il faut dire aussi que les Chrétiens s'y résignent trop aisément. Considérant trop exclusivement la Religion dans ce qu'elle a de surnaturel et d'universel, ils ne revendiquent, ils n'exercent pas assez les droits qu'elle a dans la patrie et dans le siècle auxquels ils ap-
partiennent. Ils ne sont de leur pays et de leur temps que par les sacrifices et les devoirs; et, alors qu'ils les acquittent mieux que les autres, ils laissent à ceux.-ci le monopole du patriotisme. En cela ils sont par trop injustes envers eux-mêmes. Ils ne le sont pas moins envers la Religion. Le Christianisme, le Catholicisme est de tous les temps et de tous les lieux, non en ce senst[u'il ne fait pas acception des temps et des lieux, mais en ce sens qu'il entre dans chaque temps et dans chaque lieu pour y vivifier tous les états de la personnalité humaine; et par conséquent non-seulement les états privés et domestiques, mais l'état public de citoyen. Le Christianisme est essentiellement civique et patriotique, étant le perfectionnement de l'homme en tout. Yoyez-le dans les larmes divines qui tombent des yeux du Christ sur les ruines futures de Jérusalem; voyez-le dans le transport de Marie louant Dieu de ce qu'il s'est souvenu de sa miséricorde et a relevé Israël son serviteur; voyez-le dans la patriotique susceptibilité de saint Paul terrifiant le tribun xjui l'avait fait lier sans condamnation par cette parole : Je suis citoyen romain. Et comme le tribun répondait bassement : Il m'en a coûté une (jrosse somme pour acquénr ce droit-là^ Paul de lui répliquer : Et moi je l'ai par ma naissance '. Voyez-le encore dans les premiers Chrétiens, dans la légion fulminante, qui sauva l'empire par les prodiges de sa valeur et de sa foi ; et enfin dans nos glorieuses légions, versant notre sang avec un patriotisme d'autant plus français qu'il est plus chrétien, qu'il est plus pieux envers la Vierge. Ce qui est ainsi vrai de l'aclion patriotique du Ghris-
' Aclci, XXII, 2:>-20.
tianisme dans tous les pays l'est en France d'une manière toute spéciale et privilégiée entre tous les Etats chrétiens.
La France est d'essence catholique. Toutes ses origines, toutes ses gloires, tous ses monuments sont catholiques. Elle a été faite par les évoques comme une ruche par des abeilles, a dit un ennemi de sa loi. Et non-seulement elle est catholique pour elle-même, mais elle l'est pour le compte de l'univers, et, si j'ose ainsi dire, pour le compte de Dieu lui-même. Gesta Dei per Francos sera toujours sa devise, aujourd'hui, comme du temps de Gharlemagne, comme du temps de saint Louis. Son épée a toujours fait pénétrer la foi dans les brèches qu'elle a faites, et elle en a toujours été le boulevard contre l'infidélité. Cette Ruche a surtout pour abeilles ses Sœurs de charité, ses Missionnaires, ses Martyrs. Toute son expansion est catholique : tellement qu'à l'étranger et dans tout l'Orient le nom de Catholique est synonyme àc Français. Il y a même ceci de remarquable, que ce patriotisme, qu'on ose bien contester à ses prêtres, à ses religieux, à ses moines, jusqu'à les insulter au cœur même du pays, n'a pas de front plus noble et plus généreux que le leur pour le porter elle faire respecter à l'étranger. — En un mot la France est la Fille aînée de l'Eglise.
Or en tout cela la France est la nation de Marie. Elle l'est par prédestination, et n'a cessé de l'être dans tout le cours de son histoire.
La Gaule, qui devait être son territoire et le premier
fonds de sa population , professait déjà , au sein des
ténèbres du paganisme, le culte prophétique à la Vierge
qui devait enfanter. — Les Francs, qui vinrent mêler
leur race généreuse à cette couche indigène, apportèrent avec eux ce culte religieux de la femme et de la vierge, que Tacite signale dans les peuples germains.
— Les premiers Apôtres qui l'évangélisèrent lui vinrent de l'Église d'Orient, où le culte de la Mère de Dieu était comme la tradition immédiate et le déploiement apostolique de la piété filiale de saint Jean envers cette Mère qui lui fut donnée du haut de la croix ; et ce fut un arrière-disciple de cet Apôtre, et un des plus éclatants panégyristes de Marie, saint Irénée, qui fonda ce culte de Marie avec celui de Jésus-Christ dans cette Église de Lyon qui en a si fidèlement gardé le dépôt. — Dès lors, des sanctuaires chrétiens s'élevèrent sur tous les points de la France sous l'invocation de la Vierge : ce fut la forme qu'affecta plus particulièrement l'introduction du Christianisme dans ce pays ; et, bien avant Gharlemagne, ce culte était arrivé déjà à une richesse et à une ampleui* que nous avons eu lieu d'admirer dans les liturgies Franque et Gallicane que ce grand homme sacrifia à l'unité de la liturgie Romaine dans son vaste empire.
— Les Normands, dont l'invasion contenue quelque temps par une résistance qui s'appuyait sur la protection de Marie, comme on le voit dans le poërne sur le siège de Paris que le moine Abhon,qui y avait pris part, consacra à ce grand événement, ne purent triompher de cette céleste protection qu'en s'y soumettant : ils ne devinrent enfants de la France qu'en devenant enfants de Marie ; et ils apporicrcnt dans ce culte, déjà si national, toute l'ardeur aventureuse de leur caractère, toute la naïve passion de leur âme étrangère à tout autre joug. Ce fut là un dos éléments les plus expansifs et les plus féconds de cet apostolat chevaleresque et religieux
qui devait caractériser la France, et qui marquait toutes ses entreprises et ses conquêtes du sceau de Ma Dame sainte Marie, comme de la Suzeraine à la gloire de qui on les consacrait. — Alors commencèrent à s'élever, à la place des anciens sanctuaires et sur mille autres points, ces féeriques basiliques dont la dévotion à Marie sema le sol français, et qui semblaient y germer de la foi des peuples, comme une luxuriante végétation sur un terrain prédestiné. Nulle nation au monde n'a témoigné de sa foi par des monuments aussi merveilleux et aussi multipliés. C'est le pays des prodiges en ce genre ; et c'est Marie qui les a inspirés, c'est à elle qu'ils sont consacrés. — Ce culte, comme nous l'avons vu, a été le culte inspirateur et vital de tous les Ordres religieux. Or il es( encore extrêmement remarquable non-seulement que ce soit la France qui ait produit le plus d'inspirations de ce genre, mais que ce soit en France qu'aient été appelés à les réaliser ceux qui les recevaient ailleurs, tels que saint Bruno, saint Norbert, saint Dominique, saint Ignace, qui vinrent d'Allemagne ou d'Espagne fonder en France leurs admirables institutions , comme dans le pays où l'influence de Marie leur était le plus favorable ; tels encore l'Ordre du Garmel, dont le germe apporté d'Orient par saint Louis ne se développa qu'en France, et l'Ordre séraphique de saint François lui-môme, dont le nom rattache encore à la France l'institution. — Les foyers de science devancèrent en France ceux qui s'allumèrent dans les autres parties de l'Europe. La France fut la patrie universelle de l'enseignement, d'où le nom à' Université donné à son corps enseignant, parce qu'il embrassait Vuniversalité des maîtres et des étudiants, à quelque nation qu'ils appartinssent. Or ce fut là eu-
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core une institution tout imprégnée de la dévotion à la Vierge et consacrée à la préconiser. Marie fut en France la Mère du Verbe enseignant, et sa Conception Immaculée fut la thèse nationale par excellence, la thèse française , au triomphe de laquelle , depuis Albert le Grand jusqu'à Bossuet , n'ont cessé de se vouer toutes les générations de ses Docteurs. — La vitalité du lien qui unit la France à Marie ne s'est pas moins fait voir dans l'impuissance de tous les elVorts de l'hérésie pour le rompre. Le Protestantisme a échoué en France, et pourquoi? Ce n'est pas, comme en Espagne et en Italie, qu'il n'ait pu y pénétrer et y faire toutes ses expériences de séduction et de révolte : non, il y est entré par toutes les portes ; il y a organisé des forces rivales et supérieures quelquefois à celles de l'État; il a appelé à son aide l'étranger et lui a livré les clefs du royaume ; il a occupé des postes éminents partout, dans la magistrature, dans l'armée, dans la politique, à la cour; il a été près de s'asseoir sur le trône ; pendant deux siècles, enfin, il a joué chez nous sa grande partie, celle d'où dépendaient les destins religieux du monde, et il a été vaincu. Il a été vaincu, non par un système politique ou religieux de répression, mais par la seule force du tempérament français éminemment catholique ; par la Ligue ^ c'est-à-dire par la Nation. Et en cela c'est le culte de la Vierge qui a surtout caractérisé la lutte et (jui en a eu toutes les épreuves comme tous les honneurs : c'est par l'insulte à ce culte qu'a débuté et que s'est signalée partout la Réforme; c'est par son zèle à le défend i-e et à la venger que la France s'est montrée ce (|u'ellc était; c'est la Vierge qui a ainsi sauvé la France, et, par la France, l'Europe et le monde, de
riiérésie , laquelle , à dater de celte défaite , n'a cessé , disent ses propres historiens, de décliner '. — C'est donc avec l'âme de la France, pour ainsi parler, qu'à l'issue de cette lutte décisive, et au moment où allait en sortir le grand siècle, Louis XIII, prenant la Bienheureuse et Très-Glorieuse Vierge Marie pour Patronne spéciale de son Royaume, lui dédia et consacra d'une manière expi^esse Lui, son sceptre, sa couronne et ses sujets, et fonda le vœu solennel et perpétuel de re7iouveler cette consécration tous les ans le jour de la fête de l'Assomption, pour que, par le secours de ce puissant Patronage, la France soit toujours sauvegardée, et que le Dieu tout bon et très- grand soit tellement honoré dans ce culte que souverains et sujets puissent tendre et parvenir à cette fin céleste^ pour laquelle nous sommes tous créés ^.
Depuis lors, la France a traversé d'épouvantables crises, elle a subi d'horribles profanations; elle n'y a pas péri ; elle n'y a pas perdu son rang ; elle n'y a pas laissé sa foi. C'est sa gloire propre, entre toutes les nations du monde, de ne pouvoir s'acclimater à l'erreur et à l'impiété, et au lendemain de ses convulsions, de se retrouver toujours catholique, comme elle se retrouve toujours la France*.
' Rank, Histoire de la papanté. — Macaulay, compte rendu de cet ouvrage dans la Revue d' Edimbourg .
2 Déclaration de Louis Xlll.
3 Nous disons au lendemain de ses convulsions; nous pourrions dire, en ce qui louche le culte de la Vierge, dans ses convulsions mêmes. Voici, en effet, ce qu'on a vu en 1831, lors du gaccagemenl de l'église de Saint-Germain r Auxerrois. La destruction s'étendit à tout : autels, «hapelles, chaire, confessionnaux, tombeaux, tout fut brisé, arraché; les dalles m&mes furent enlevées, cassées. £h bien ! dans cette aveugle
Par quel retour merveilleux ne revient-elle pas aujourd'hui à la foi de ses pères, et ne surprend-elle pas le inonde par ses œuvres et ses manifestations catholiques, après l'avoir épouvanté par ses sacrilèges et ses profanations ? Toutes les mauvaises ou folles intentions qu'elle recèle encore ont beau se liguer, et, par la plus formidable alliance entre la révolution et la politique, entre la violence et l'hypocrisie, entre le crime et la déraison, menacer le Chef vénérable de sa foi, le Vicaire de son Christ, et jouer contre sa faiblesse sacrée toutes les forces de l'Enfer : elles 7ie prévaudront pas; et l'un des moyens les plus puissants dont Dieu se servira pour tenir sa promesse sera la force de résistance que puisera la France au foyer ranimé de sa foi.
Et, en cela, disons-le, par un suprême et véridique hommage, qui est-ce qui aura surtout contribué à ranimer cette foi, à opérer ce grand retour, à remporter ce grand triomphe, si ce n'est le culte de Marie, dans toutes ses manifestations et ses dévotions ; ce culte universel dont Paris est le siège privilégié sous le nom si catholique et si français de Notre-Dame-des-Yictoires ; ce culte national qui, sous le nom de Notre-Dame-de- France, érige en ce moment à la Vierge, au cœur môme de la France, cette colossale image de bronze faite de
fureur à qui rioii n'ôlail Hucré, il ne fut pas Tait lu plus pelitu olTcnse à la chapcîllc <le la Vierge; pas une Heur ne fui dérangée; les voiles, les draperies qui la rcv(^laienl Turent trouvés inlaels. u J'iiabilais le plus prucliu voisinage de l'église , nous a dit un témoin oculaire de l'événeiuenl, ut je ni<Mai n)on admiration à eelledc toules les personnes qui venaient s'en assurer, soit jiar dévotion, soit par curiosité. Lu fait frappa tout le monde. » Admirahle inslinct caliioli(|ue du caractère français, (|ui lui faisait ainsi respecter dans lu culte de la Mère de Dieu tout eu qu'il ddlruisail dans la généralilé de ses sacrilèges.
canons pris à l'ennemi? — Quel est pareillement le grand événement religieux du siècle, qui a été comme l'épreuve des cœurs chrétiens, par qui l'Eglise a fait acte de vie et d'autorité dans le monde, et auquel le monde a répondu par ses acclamations, si ce n'est cette proclamation de Marie conçue sans péché , qui a exaucé le vœu, l'antique vœu, tout à la fois le plus populaire, le plus doctoral, et le plus national de la France?
C'est sous l'influence de ces sentiments que nous avons composé cet ouvrage. Nous aimons à rapporter une grande part de l'inspiration qui nous l'a dicté au pays et au temps auxquels nous avons l'honneur d'appartenir. Non que la société tout entière soit encore parvenue au point où nous nous sommes placé ; mais elle y tend visiblement ; elle y arrive chaque jour ; et nous l'y attendons avec confiance.