CULTE ÉVANGÉLIQUE ET BIBLIQUE DE LA VIERGE
Ainsi le culte de la Sainte Vierge date de l'Évangile,
II. — Il date de plus haut. Il n'est pas seulement un <ulte Évangélique ; il est aussi et au plus haut degré un culte Biblique.
L'Évangile même le dit expressément : « Tout ceci s'est fait afin que fût accompli ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète, disant : « Voici yiE LA
« VIERGE CONCEVRA ET ENFANTEIIA LIS FiLS, A QLI ON « DONNERA LE NOM d'EMMANUEL, QUI SIGNIFIE DIEU « AVEC NOUS '. »
La Vierge Mère était donc oiïerte à l'admiration et au culte de l'univers dès les temps antérieurs à l'Évangile, comme le Prodige, selon l'expression d'Isaïe, de l'union de Dieu avec son ouvrage. Cette préconisalion de Marie remonte, hien avant Isaïe, aux Patriarches, à Abraham, à qui Marie elle-même rattache le culte que toutes les générations lui rendent depuis lors jusqu'à la fin des temps, siciit locutus est ad Patres nostros Abraham et semini ejiis in sœctda '^, et, avant Abraham môme, au premier couple humain et au premier acte de l'histoire, qui nous représente Marie dans cette Femme qui doit reprendre sur le Serpent l'avantage qu'Eve lui avait si déplorablement cédé, et devenir pour tout le genre humain restauré la nouvelle Eve : Inimicitias ponam inter te et Mulierem, inter semen tuum et semen illiiis, et Ipsa conteret caput tuum.
Voilà l'origine historique du culte de la Vierge. Il date de là. Et par combien de prophéties, de figures
' Mallli., I, 22.
* Cantique Magnificat.
et de symboles n'a-t-il pas été rappelé et entretenu dans le monde ? Nous avons fait de cette vérité le sujet d'une étude spéciale. Il sufdt ici de l'énoncer.
Marie est la seule créature qui ait occupé le monde avant d"y paraître, et qui n'ait cessé de l'occuper depuis ; qui remplisse ainsi tous les temps, et qui soit, selon la belle expression de saint Bernard, «l'aflaire des siècles,» negotiw7i sœculorum.
Elle doit ce culte indéfectible à Jésus-Christ en tant qu'elle est sa Mère, à Jésus-Christ qui est avant quAbraham fût\ — qui est hier, aiijow'dlmi, à jamais ^, et qui étant Fils de Marie comprend Marie dans cette pérennité historique de son existence et de son action ; et la comprend sans l'absorber, en la mettant au contraire en lumière, en lumière de sa divinité, comme celle qui met elle-même en lumière son humanité.
Le culte de Marie est donc un culte Évangélique, un culte Biblique ; ajoutons qu'il a été aussi dans sa haute antiquité un culte Mythique et universe-1. Cet aspect demande un paragraphe spécial.
Culte Mythique de Marie.
I. — C'est une vérité que le progrès des études et des découvertes a mis cl met de plus en plus hors de conlroverse, que tout le Paganisme;, dans cel amas de fables qui a pesé sur le monde ancien comme un cauchemar,
> Juan, VIII, 58.
* Saint l'aul aux Hébreux, \iii, 8.
n'était qu'une déformation de la vérité religieuse conservée dans le peuple juif. Ce peuple seul, sentinelle prophétique du Glirislianisme, a été tenu éveillé dans le rêve universel du genre humain ; et ce rôve, sans raison et sans conscience comme tout rêve, n'a composé ses jeux impurs que des traits de la vérité reçue à l'étal primitif de veille et conservée chez le seul peuple qui ne dormait pas, jusqu'au jour où le Christianisme, secouant le monde, est venu lui crier par la grande voix de l'Apôtre : « Dehout, l'heure est venue de s'éveiller, v Bora est jam nos de sonmo surgere ' .
Dans nos premières Etudes nous avons consacré des études spéciales à la démonstration complète de celte vérité, en ce qui touche les sacrifices et les traditions universelles sur la chute primitive et sur Y attente du Libérateur. Nous n'y reviendrons que pour en dégager ce qui regarde la Vierge , en le complétant de traits nouveaux, fruits d'études plus récentes.
Tout le Paganisme n'est qu'alliance du Souverain des Dieux avec des vierges mortelles donnant le jour à des Fils de Dieu lihérateurs et bienfaiteurs des hommes, des Apollon, des Bacchus, des Hercule, des Thésée, etc. Alliances impures et honteuses, sans doute, parce que les sens livrés à eux-mêmes dans le sommeil de l'âme ne pouvaient envoyer à l'imagination que de telles impressions ; mais, alliances qui ont toutes ce double caractère étrange et uniforme : 1" que le Roi des Dieux n'a jamais de commerce secret avec des déesses, mais toujours avec de simples mortelles ; 2° que les fruits de ce commerce sont toujours des libérateurs ou des bienfaiteurs de l'humanité.
* Épîlre aux Romains, xiil, 11.
Il y a là, n'en doutons point, un fonds de vérité ; et cette vérité, quel en est l'objet sinon la Femme montrée dès l'origine du monde, la Vierge annoncée par les Prophètes comme devant enfanter, par une opération divine, le vrai Libérateur du genre humain?
Il en était de ces générations divino-bumaines de libérateurs du monde comme des sacrifices, institutions figuratives du grand et unique Sacrifice qui devait tout purifier. Ces sacrifices étaient cruels comme ces générations étaient impures, parce que le tout était faux, pris comme réalité, et avait été corrompu, comme figure, par les passions qui s'en autorisaient^ et par l'Esprit de mensonge, singe et usurpateur de l'œuvre de Dieu. Aussi le monde ne s'y arrêtait pas; il recommençait toujours et multipliait sans fin et ses sacrifices et les aventures de son Jupiter. Il fallait toujours de nouvelles victimes, toujours de nouveaux libérateurs (on compte jusqu'à trente-deux Hercules) , les biens qu'il poursuivait dans ces criminelles folies lui échappant toujours comme les fantômes d'un impur sommeil. C'était la fantasmagorie de la vérité. Mais la persistance et l'uniformité de ces conceptions et de ces pratiques attestaient d'autant plus la confiance traditionnelle dans celte vérité primitivement reçue, et le besoin profondément senti auquel clic répondait.
II. — Cet aperçu, qui est comme le lil du labyrinthe de l'erreur païenne dans tous ses mythes, a pour garant Tcrtiillien, ((ui était parfnitcincnt en situation d'en juger la portée au sein du paganisme qu'il combattait. Voici le langage qu'il tenait aux païens sur ce sujet ; il est remar- ({uable:
« Il était prédit que le Maître qui viendrait éclairer, « réformer et conduire le genre humain serait le Fils de « Dieu ; non pas un lils qui rougît du nom de fils et des « désordres de son père, qui dût le jour à l'inceste « d'une sœur, à la faiblesse d'une fille, à l'infidélité « d'une épouse étrangère, à un père métamorpliosé en « serpent, en taureau, en oiseau, en pluie d'or (vous « reconnaissez là votre Jupiter). Le Fils de Dieu n'est « pas même né d'un mariage; sa Mère ne connaissait « aucun homme. Je vais vous expliquer sa nature pour « vous faire entendre le mystère de sa naissance', » Ici, à l'aide de la comparaison du soleil qui est dans le rayon qu'il darde, et de ce rayon qui n'est pas une séparation, mais une extension de la substance du soleil, Tertullien donne une admirable explication du Yerbe, l'sprit d'un Esprit, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière; autre en propriété, non en nombre; en ordie, non en nature; sorti de son principe sans le quitter; puis il dit : « Ce « rayon de Dieu, comme il a toujours été prédit, esl « descendu dans une Vierge, s'est fait chair dans son « sein; il naît Homme-Dieu, et c'est le Christ. Recevez « toujours cette fable semblable aux vôtres^ en atten- « dant que je vous montre comment on prouve la divi- « nité du Christ. Ceux qui parmi vous ont inventé des « fables pour détruire la vérité que je vous annonce, 5a- « vaient que le Christ devait venir"^, « — Revenant plus loin sur ce sujet, il dit : « L'antiquité de nos Livres « Saints étant établie comme je l'ai montré, il me serait « aisé de démontrer qu'ils ont été le trésor d'où les Sages
1 Apologét., ch. xxi.
2 Apohtjél., x\i.
« venus ensuite ont tiré toutes leurs richesses (nous vei- « rons tout à l'heure les Livres Saints eux-mêmes témoi- « gner de ce fait). Quel est lepoëte, quel est le sophiste c< qui n'ait puisé dans les Prophètes?... et lorsqu'ils y c( trouvaient quelque chose qui pouvait servir à leurs a vues, ils se l'appropriaient. Ne regardant pas nos « Ecritures comme divines, ils ne se faisaient pas scrute pule de les altérer; ne pouvant d'ailleurs avoir l'inlel- « ligence de bien des passages voilés même pour lesJuils « à qui ces Livres appartenaient. . . Et comment s'étonner « qu'ils aient défiguré de la sorte des livres si anciens, « puisque des hommes sortis de leurs écoles ont cor- « rompu les nouveaux livres des Chrétiens?. . .
«A tous ces corrupteurs de l'Évangile nous opposons « l'argument invincible de la Prescription. C'est dans la « vérité même que, par la suggestion des Esprits trom- « peurs, ils ont trouvé des matériaux ^owv élever leurs « systèmes d'erreurs. Ce sont ces Esprits qui ont infecté « notre salutaire doctrine par un alliage impur. Ce sont a eux qui ont inventé des fables à l'imitatioîi de nos « dogmes, pour affaiblir la croyance duc à la vérité, et « se l'attirer à eux-mêmes tout entière. » Ici TcrluUien présente la mythologie païenne comme la parodie des croyances chrétiennes, puis il continue : « Or, qu'est-ce « qui a pu donner aux poètes et aux philosophes l'idée « de fictions si soniblaltlcs h nos mystères, sinon nos « mystères mêmes, d'ailleurs beaucoup plus anciens? « Nos mystères doivent donc paraître beaucoup plus « croyables et plus certains, puisqu'on croit même ce « qui n'en est que l'ombre et l'image. Dira-t-on que les « poi'tes cl les philosophes sont les inventeurs de la « Fable? Il s'ensuivra donc que nos mystères seront
« l'image de ce qui leur est postérieur ^ ce qui est contre « l'essence des choses : Jamais l'ombre n'est avant le « corps, ni la copie avant l'original^. »
Cet argument de la Prescription, cette hache que TertuUien savait si bien manier, frappe par le pied tout un savant système qui a eu quelque succès à la (in du dernier siècle : le système de Dupuis sur \ Origine des Cultes, où, par l'analogie grossière et impure, mais cependant réelle des fables païennes avec les mystères chrétiens, cet impie érudil avait tenté de prouver que ceux-ci n'étaient que la provenance et le plagiat de celles-là. Le sens moral a sulïi pour faire justice de cette conception titanique, qui a été partager, dans la poussière de l'oubli, le sort de tant d'autres que le Christianisme n'a pas même eu besoin de combattre pour les enterrer. On a senti, sans se donner autrement la peine de s'en rendre compte, que la pureté et la sainteté n'avaient pu édore de l'infamie et du crime; que Jésus n'avait pas pour concept Bacchus ou Hercule, et la Vierge, Léda ou Danaé. Vient maintenant l'argument de la Prescription, fondé sur l'autorité prophétique des mystères chrétiens, qui culbute tout ce système par cette simple réflexion : Jamais lombre n'est avant le corps, ni la copie avant Voriginal.
Mais le système de Dupuis n'est pas seulement renversé, il est retourné; et il profite au Christianisme de toute l'érudition dont il s'était armé contre lui. L'ouvrage de Dupuis, en effet, est plein de science, forcée un peu sans doute, comme toute science qui est au service d'un système, mais en général exacte, parce qu'elle avait pour
* Apologét., ch. XLVii.
20 LIVRE m, CHAPITRE II.
elle, en un sens, la vérité; la vérité du rapport d'analogie qui existe entre les fables du Paganisme et les Mystères chrétiens. L'erreur de Dupuis n'est que dans la conséquence qu'il a tirée de ce rapport, en faisant venir l'original de la copie, au lieu défaire venir la copie de l'original; abusant à cet effet de la postériorité de nos Mystères en tant qu'accomplis, par la dissimulation de leur antériorité en tant que prédits. Cette antériorité, du reste, se présentait de toute part à lui; nous allons voir comment il s'y dérobait.
III. — De ces observations générales venons maintenant à l'application.
Sans nous assujettir à l'érudition de Dupuis, mais sans nous priver des éléments certains qu'elle nous fournit, en les contrôlant et en les complétant, nous ferons d'abord remarquer avec lui que « tous les mystagogues « du monde ancien faisaient entendre cet oracle : Une « Vierge concevra et enfant era.n
L'attente du Libérateur, tellement répandue dans le monde ancien que l'impie Boulanger, dans son Antiquité dévoilée, l'appelle une chimère universelle, entretenue par une multitude d'oracles qu'on ne co77ipremiit pas, et qui tous, désignant l'apparition àc cci Être extraordinaire à l'Orient pour les peuples d'Occident, à l'Occident pour les peuples de l'extrême Orient, convergeaient vers la Judée, (ju'on pourrait appeler le Pôle de l'espérance de toutes les iiations; cette attente prodigieuse dont Tacite et Suétone assignent la source antique dans les livres sacerdotaux des Juifs, antiquis saccrdotum litteris, comportait ordinairement la croyance à la naissance de ce céleste Médiateur d'une Mère Vierge,
associée à sa destinée libératrice et au culte dont il élail l'objet. C'étaient autant d'échos de la grande voix de Moïse et d'Isaïe, répétant la finale de leur prophétie sans en retenir le sens, et l'accommodant aux fantaisies de l'imagination dévoyée des mystagogues et des poètes.
Sans revenir sur ce qu'on a dit si souvent de la célèbre égîogue de Virgile, qui, lui-même, fait remonter à une antiquité prophétique la donnée de ce poëme où Jésus- Christ est reconnaissable à des traits si exceptionnels que saint Augustin disait : « Il n'y a aucun être, Jésus- « Christ excepté, à qui le genre humain puisse dire :
« Te duce, si qua manent sccleris vestigia nostri, « Irrita perpétua solvent forniidine terras >; »
sans revenir donc sur le caractère général de ce témoignage admirable de l'attente prophétique de Jésus-Christ dans le monde païen, remarquons seulement la part considérable qui y est faite à la Mère de ce Pacificateur universel.
Chose singulière! la mère qui, le père vivant, ne comptait pour ainsi dire pas dans le régime païen, et qui était toujours elïacée par le père , efface ici le père , si bien que celui-ci est resté une énigme pour la postérité, dans un temps cependant où les personnages romains se détachent vivement sur la scène de l'histoire. Par contre, tout ce qui peut faire considérer l'enfant comme d'origine céleste, comme Fils du grand Dieu, est prodigué :
— Jam nova progenies cœlo dimittitur alto. 1 S. Auc, Kpist., cccLVjii, ad Martianum.
:22 LIVRE m, chapitre ii.
— nie Deûm vitam accipiet. . . . ^i .
— Gara Deùm soboles, magnum Jovis incrementum.
Puis l'attention est concentrée sur la chaste inaternité qui doit enfanter au monde ce grand Fils de Jupiter:
Tu modo nascenlipuero, quo ferrea primum Desinet, acto surget gens aurea mundo, Costa, fave, Lucina
Et puis ce ne sont pas les hauts faits du héros qui , plus tard, dans le cours de sa carrière , opéreront la rénovation de l'univers; c'est une influence innée, qui datera de son berceau ; c'est de sa naissance que commenceront à courir les siècles nouveaux :
Teque adeo decus lioc aevi, te consule inibit, Pollio; et incipient magni procedere mcnses.
C'est ce Dieu enfant qui verra toute la nature lui apporter le tribut de sa rénovation, et le serpent, symbole de tout mal, expirer à ses pieds :
Ât tibi prima, puer! nulle munuscula cultu Occidet et scrpens. . . .
Cette importance souveraine, donnée à Venfance, l'ùlce d'un héros , non comme espérance , renia rcjucz-le bien, mais comme actuelle in/lucnce^ n'était pas moins en dehors des mœurs romaines et païennes que l'importance donnée h la mère. L'une, du reste, appelle l'autre,
et l'on conçoit ce que projette de bonheur et de gloire sur celle-ci tout ce qui est dit de ce merveilleux enfant, que cette mère va donner au monde, et que le monde va saluer dans ses bras.
Mais le poëte ne nous laisse pas le soin de tirer cette conséquence. Il veut lui-même faire honneur à celte heureuse mère delà gloire de son fruit, et lui en décerner les prémices. Après avoir fini de chanter cette gloire, après avoir épuisé tout ce que le génie exahé par l'enthousiasme peut produire de sublimes accents, après avoir défié en combat de louange Orphée et Apollon luimême, il s'adresse à son héros, à son Dieu, rayonnant de tout l'éclat dans lequel il vient de le montrer, et que lui dit-il?
Incipc, parve puer, risn cognoscere matrem; Matri longa deccm tulerunt fastidia menses. Incipe, parvc puer, cui non risere parentes, Nec Deus liunc mensa, Dea nec dignala cubili est.
C'est par ce tableau vraiment raphaélesque que Virgile termine son chant; s'approchant d'aussi près qu'il était possible à un païen du culte de la Mère de Dieu, et nous laissant un des monuments les plus expressifs de la foi du monde ancien dans l'avenir de ce culte, au moment môme où les Mages venus de l'extrême Orient l'inauguraient à Bethléem.
lY. — Ceux-ci y avaient été préparés par des traditions chaldéennes non moins transparentes que celle que nous venons d'admirer dans le poëte latin.
Un savant respectable, dont les lettres et l'amitié pleurent la perle, M. Félix Lajard, de l'Institut, dans la lettre qu'il me fit Tlionneur de m'écrire sur les traditions universelles, et qu'on peut lire à la fin du second volume de mes Etudes philosophiqiies, disait : « Une « autre tradition que vous avez eu soin de rapporter, « nous montre que, d'âge en âge, chez les Perses et dans « tout l'Orient, s'était transmise une prédiction de Zo- « roastre qui annonçait que le Libérateur naîtrait « d'une Viei^ge. Cette prédiction se trouve, en effet, « dans les passages que plus haut j'ai extraits des livres « mêmes du disciple des Chaldéens ' .» M. Lajard n'hésite pas à voir l'origine de cette tradition dans l'Écriture sainte, pour laquelle les Chaldéens et les Perses, si souvent en rapport avec les Juifs, avaient une prédilection singulière. Leur système religieux de Mithra lui apparaît avec raison, nous allons le voir, comme un témoin irrécusable de ces analogies. Il rappelle enfin avec beaucoup d"à-propos ce passage décisif des Livres Saints euxmêmes où il est dit que les peuples païens rechercheraient des copies du Livre de la loi pour en tireu les LMAGES DE LEURS DIVINITÉS. — Et expandeniut [Juda et fralres ejus) libros legis de quibus scrutadantur gentes
SIMILITUDINEM SIMULACHOllUM SUORUM^.
Tous les orientalistes et leur prince à tous, Plutarque, non suspect de vouloir faire cadrer les mythes du paganisme avec les mystères chrétiens qu'il ignoiait, nous font connaître le mythe persan de Mithra sous des traits
< Cette tradUion avait él^ allesli^o par un des |)n>mii'r.4 orienlalisicâ. «rHurliuloI, nihliiitlii^qur oriontnic, nrliclc Zardanchl. « Macli., III, 18.
qui, sauf l'erreur des deux principes, sont la figure de Jésus-Christ, Le nom même de Mithra exprime celte similitude, puisqu'il veut dire médiateur, celui qui intercède et qui moyenne^ comme dit Plularque, entre le bon Dieu Oromaue et les hommes confiés à ses soins, contre le Prince du mal, Arimane\
Or, ce Dieu médiateur et libérateur, Mithra, devait naître d'une Vierge, et cette naissance virginale était l'objet d'un culte prophétique dans tout l'Orient, d'où il s'était répandu en Occident.
Dupuis rapporlc la découverte d'un monument de Mithra à Ox.ford, en 1747, consignée dans \c Paleograph Brit. de William Stukellay (p. 149 et loÛ), où l'on voil, parmi les figures qui sont en bas, ime femme qui va allaiter son enfant. L'auteur anglais qui a fait une dissertation sur ce monument, délaille tous les traits qui peuvent établir le rapport qu'il y avait entre les fêtes de la naissance du Christ et celles de la naissance de Mithra. Un jour, dit-il, dans l'année, les Romains célébraient la grande fête de Mithra, lequel était spécialement honoré dans un antre qui lui était consacré. Les Perses appelaient celte fétc la Nuit de lumière ou la naissance de Mithra. Il ajoute que les anciens Druides célébraient celte même nuit par une illumination générale, et que ce culte mithriaque s'était répandu dans tout l'empire romain, et surtout en Gaule et dans la Grande- Bretagne.
Dupuis tire de ce monument la conséquence générale à tout son système, que la naissance du Christ est un calque de la naissance de Mithra. Le savant anglais est
* Traité d'Isis et Osiris.
f II. 2
d'un autre avis, que Dupuis nous fait ainsi connaître : « L'auteur pieusement regarde cette fête comme une (( fôte patriarcale, imaginée d'après les notions prophète tiques sur la naissance du Messie, car le véritable sens, <( dit-il, de ce mot est Médiateur (ou Mithra) dans la « langue persane. La notion originaire de Mithra, conti- « nue-t-il, est venue du Messie, attendu par tout le « monde dès le commencement. » — Après avoir consigné cette opinion du savant anglais, croyez-vous que Dupuis la discute? Elle en vaut la peine, ce semble, puisqu'elle frappe directement la conclusion de son système avec l'autorité d'une science dont lui-même se sert. Mais le mot pieusement dont il a caractérisé cette opinion a tout dit contre elle, et le dispense de toute autre réponse. « Nous ne ferons pas de rétlexion sur une aussi pitoyable (( raison, a joute- 1 il, les hommes pour qui nous écrivons « n'en ont pas besoin... »
Dupuis avait bien raison, les hommes pour qui il écrivait n'avaient pas besoin de réflexion, ils n'en étaient même pas capables. Mais quelle époque que celle où les préjugés de l'impiété prenaient de telles coudées avec la critique!
Une autre tradition chaldéenne faisait naître Mithra d'une pierre. C'est encore, .sous -une autre forme, la même tradition que celle qui le faisait naître d'une Vierge. Elle provient, en effet, de la prophétie que Daniel lit entendre dans la Chaldéo mémo, à Babylone, en explication du songe de Nabuchodonosor; prophétie on le Messie naissant d'une Vierge est représenté sous la figure d'une PIERRE fjui se détache, sans la main d'aucun HOMME, (le la mo?it(ifjîie, et frappant tous les royaumes repré.senlés par les divers métaux de la statue, devient
une grande montagne qui remplit toute la terre'. Nul doute que cette prophétie dut faire une profonde impression chez es peuples où elle fut prononcée avec tout l'éclat de la circonstance historique qui y donna lieu, et que c'est de là que vient, chez ces mêmes peuples, la tradition que le Médiateur devait naître (ïunepieire.
V. — Le mythe d'Isis est justement rapporté par Dupuis comme présentant aussi avec le mystère chrétien de la Vierge Mère une telle analogie, qu'il n'est pas permis d'admettre qu'ils aient été étrangers l'un à l'autre. Le culte d'Isis était originaire de l'Egypte où on le retrouve partout, et d'où il s'était répandu dans le monde Grec, dans le monde Romain et dans la Germanie. Nous avons fait connaître celte fahle dans nos Etudes, et nous avons montré son rapport certain avec nos prophéties. Ce rapport consiste en ceci, que le caractère propre d'Isis est la maternité ; que cette maternité a pour fruit un descendant nommé Horus, lequel combat le génie du mal, Typhon, qui a rempli de mau.v toute la terre, et lui enlève la domination sans la détruire entièrement, pour que le combat demeure. Isis est représentée comme ennemie elle-même du serpent Typhon, éteignant et amortissant sa rage et sa fureur. Tels sont en raccourci les traits généraux de cette fable d'après Plutarque. C'est évidemment Vlnimicitias ponam inter te et mulierem, in te?' semen ttium et semen ii/ius, et ipsa conteret caput tunm et tu insidiaberis calcaneo ejus de la Genèse .
Sans doute cette fable, telle qu'elle est exposée dans le curieux traité d'/sw et Osiris de Plutarque, est des
> Daniel, ii, 34, 35, 44, 45.
plus confuses, empreinte de ce mélange d'idéalisme panthéiste et de matérialisme grossier qui caractérise les mythes de l'Orient, et Plutarque lui-même, qui a augmenté cette confusion en versant dans son traité tout ce qu'il avait recueilli çà et là sur ce sujet, sans souci de le coordonner, dit très -naïvement : «Il faut faire usage de tt ces fables, non comme si elles pouvaient nous instruire « à fond, mais seulement pour prendre dans chacune « les traits de ressemblance qui servent à éclaircir le « sujet qu'on traite'. » Mais sans user de cette liberté, en prenant, au contraire, ce qui résulte, non de chacune, mais de l'ensemble de ces fables, nous maintenons la parfaite fidélité de ces trois acteurs du mythe Égyptien : fsis Mère, — Horus son Fils, Libérateur, — Typhon, Génie du Mal, combattu et surmonté, sans être détruit, par Horus et par Isis.
Maintenant que de traits particuliers viennent compléter et achever, sans qu'il y ait besoin de commentaire, la ressemblance d'Isis avec la Femme de la Genèse, avec la Vierge d'Isaïe, avec la Mère de Jésus!
Ainsi Isis était appelée par les Égyptiens tantôt Muth^ lanlôt Athuri, tantôt Méthyer. Or, le premier de ces noms (c'est Plutarqne qui parle) signilic Mère, le second Habitation mondaine d^ Horus (ce qui implique une habitation céleste et une double existence, divine et humaine, dans Horus), et le troisième est composé de deux mots qui veulent dire Plein ci Canse"^. — {G?'atiaplena — Causa salutis^.)
* Traduct. do Hicurd.
' Traité d'Isis cl O.ij/iv, Iradiicl. de Ricard, ('nlil. Cliapcnlicr, p. 376.
" Saint Iri!.nëb.
CULTE MïTniQUE DE MARIE. 29
Isis conçoit Hoius par la vertu d'Osiris. Et qu'est-ce qu'Osiris ? « Osiris, dit Plularque, dont le nom dérive <( de deux mots qui signifient saint et sacré^ est rÉire c( par essence, la Substance purement intelligible, le « Souverain Bien, le premier Principe de qui la nature « corporelle et sensible reçoit des idces, des formes, « des images qui sont imprimées en elle comme les « sceaux sur la cire. » Les âmes bumaines, continue Plutarque, tant qu'elles sont unies aux corps et soumises aux passions, ne peuvent avoir de participation avec Dieu (Osiris), que par les faibles images que la pbilosopbie en retrace à leur intelligence et qui ressemblent à des songes obscurs. Mais lorsque, dégagées de leurs liens terrestres, elles sont passées dans le séjour de la sainteté, alors ce Dieu devient leur Chef et leur Roi. Elles sont fixées en lui par la contemplation de cette beauté ineffable dont elles ne peuvent se rassasier. « C'est cette beauté dont on voit Isis toujours éprise, « la poursuivre, s'attacher intimement à elle, et par un « clTet de cette union, communiquer aux êtres qu'elle « produit toutes sortes de biens '.»
On voit par cette doctrine tout ce qu'il y a de saint, de céleste et de conforme au mystère chrétien dans le caractère d'Isis. Ce caractère ressort encore de l'identité d'Isis et de Minerve, honorée dans le temple de Sais selon Plutarque et Ératosthène ^.
VI. — Cela ressort plus encore de l'identité d'Isis et d'Io dans la fable grecque de ce nom. lo, la même
1 Traité d'Isis et d'Osiris, p. 381.
^ Ératosthène désigne aussi sous le nom disis la constellation zodiacale de la Vierge, Mère du Soleil. Érastothène, c. 3.
qu'Isis * est rendue mère par Jupiter. Mais comment ? Ce Jupiter, si dissolu dans toutes ses communications avec les mortelles, respecte ici la virginité et Thonore par un prodige de fécondité : Jupiter posera sur le front cClo sa maiii caressante^ et ce léger toucher suffira. Elle donnera le jour à un enfant dont le nom rappellera la virginale origine, Epaphus, qui veut dire toucher légèrement ; et qui sera le Libérateur de l'homme déchu, le RÉDEjfPTELR de l'homme réprouvé, de Prométhée. Telle est la fable grecque d'Io ou d'Isis, telle que nous l'avons développée dans nos Études, d'après le Prométhée enchaîné d'Eschyle, qui appelle lo la chaste vierge ^. Et cette idée de Virginité féconde est d'autant plus significative ici, qu'elle est unique dans toute la mythologie sensuelle des Grecs.
Revenant à Tlsis Egyptienne , nous remarquerons cette dernière particularité, d'après Plutarcpie, qu'Isis portait à son cou, pendant le temps de sa grossesse, un talisman qui signifiait Parole véritable, Verbiim verum, et que ses couches étaient l'ohjet d'une fête dans toute l'Egypte '. L'usage antique de cette fétc est meulionné dans la Chronique d' Alexandrie di^ la façon suivante :
a Jusqu'aujourd'hui, dit l'auteur, l'Egypte a cona sacré les couches d'une Vierge, et la naissance de son tt Fils qu'on expose à l'adoration du peuple. Le roi Pto-
1 CiiOMPRÉ, et tous les dict^Dnnai^c8 de la fublo.
• Traduction d'Alf-xU Piorron, p. 37.-^ Voir nos F'iTunrs, t. Il, p. 09 cl BuivantcB. — Voir .iushI noire Ahtde cnoniE, au dinpitre : La ptiii'm témoins de la véri(é du cliri.ftinuhme, où nous avons apporltî de nouveaux documentii à l'appui de cotte vérité.
> tliCARD, p. 382, 383.
CULTE MYTHIQUE DE MARIE. St
« lémée ayant demandé la raison de cet usage , les « Égyptiens lui répondirent que c'était un mystère ente seigné à leurs pères par un prophète respectable *. »
Au surplus, l'image dlsis et de l'enfant mystérieux qu'elle allaite, se retrouve encore partout dans les antiquités égyptiennes ; nos musées en sont remplis ; et cette représentation si multipliée atteste la généralité du culte antique de la Vierge Mère, et autorise ce que dit Dupuis, qu'il n'y avait pas de maison ni de carrefour où son image ne se trouvât.
VII. Les antiquités gauloises sont venues aussi déposer en faveur de l'antiquité et de l'universalité prophétique du culte de la Mère de Dieu.
Tout le monde a entendu parler de l'origine druidique de la dévotion à Notre-Dame de Chartres, attestée par cette inscription trouvée sur un autel païen :
VlRGlNI PARlTDItE
Druides.
de qui faisait dire à M. Olier que «cette dévotion était « la première du monde par son antiquité, puisqu'elle « a été érigée par prophétie '^. » — Chartres, point central de la Gaule, nous dit César dans ses Commen-
aires, avait un lieu consacré où les Druides se réunissaient à certain temps de l'année ^.
Ce témoignage du culte gaulois de la Vierge-Mère
» Chron. d'Alex., p. 366. — Traduit par Dupuis d'après le texte qu'il elle à l'appui, en faisant observer, suivant sou système, que le mot I'rophète «'a pas le sens qu'il parait avoir. Cela est commode. Vie de M. Olier, t. 1, p. 69.
César, de Bello gallico, lib. vi, n. 13,
n'est pas isolé : on retrouve des traces de ce même culte dans plusieurs endroits où les Druides avaient établi leur siège. Guibert, abbé de Nogent, l'un des hommes les plus graves de son siècle, rapporte que son monastère avait été bâti sur remplacement d'un bocage sacré, où les Druides sacrifiaient à la Mère future du Dieu qui devait naître : Matri fiiturœ Dei nascituri *, Chasseneux, dans son histoire des coutumes de Bourgogne, raconte à peu près la mémo chose de deux autres églises, l'une près d'Autun, et Tautrc près de Dijon. La même inscription se lisait aussi dans l'église de Fontaine, près du château où naquit saint Bernard ^. Enfin un savant du dix-septième siècle, qui s'est particulièrement attaché à l'étude des antiquités et des traditions druidiques, nous apprend que les Gaulois adoraient dans le secret de leurs sanctuaires, la déesse Isis, ou la Viergk de laquelle un
FILS ÉrAIT attendu ^.
Ce culte de la Vierge avait pénétré dans rOccident du monde ancien, dans la Germanie, les Gaules et la Grande- Bretagne, sous l'enveloppe du mythe d'Isis ou de celui de Mithra et probablement de tous les deux. Tacite autorise ce sentiment en nous apprenant, dans ses Mœurs des Germains, que les Suèvcs sacrifiaient à Isis,etque la figure d'un vaisseau qui entrait chez eux dans ce culte annonçait qu'il leur avait été apporté ^ César, dans ses Cojnmentaires, dit de son cêté que les mystères druidiques répandus dans les Gaules y avaient été apportés d'Angleterre, et que de son temps encore ceux qui vou-
* GuiBP.nT, De vilnxiifi, lih. ii, cnp. 1. ' Hiatoire (li>8 roiiliinics du Ilour^'oKne.
• Kmas SciiKDiiy's, Dr Diis (jciutfDiis, cap. xiil. ^ Tacite, De Moriùus Germanorum, ix.
laient en être bien instruits faisaient un voyage aux Iles Britanniques '.
La découverte du monument de Mithra, en Angleterre, dont nous avons parlé plus haut, vient confirmer l'explication que nous tirons de toutes ces données ; et enlin Faber, savant auteur anglais qui a écrit sur Y Origine de l'Idolâtrie païenne '^, rattache tous ces mythes du Libérateur et de la Vierge Mère à la prophétie d'Isaïe et à celle de Balaam. Elles avaient été apportées, dit-il, dans la Grande-Bretagne et l'Irlande par les Druides, disciples des Mages, et originaires de la Chaldée, dont les peuples, voisins des Juifs, leur empruntaient les mystères qu'ils accommodaient ensuite à leurs Divinités,
DE QUIBUS SCRIJTABANTLR GENIES SIMILITUDINEM SIMU-
LACRORUM suoRUM, commo disent nos Livres Saints.
VIII. — Nous avons parcouru le cercle de la démonstration historique de l'antiquité et de l'universalité du culte de la Vierge, avant notre ère.
Il en résulte que ce culte évangélique, tel que nous le pratiquons aujourd'hui, fondé sur la dignité de Mère de Dieu, consacré par lous les honneurs que l'homme, que l'Ange, que Dieu lui-même rendent à Marie dans l'Évangile, n'est que la suite accomplie du culte prophétique dont la Vierge-Mère était l'objet chez les Juifs, et qui, de ce foyer sacré, avait rayonné en mythes divers chez toutes les nations païennes.
Dans ces mythes profanes de Mithra, d'Isis, d'Io, dans ces mystères abominables, même, de la conception
' César, De Bello gallico, lili, vi, 13.
* Fauer, Origine de l'idolâtrie païenne, t. III, în-4.
divino-lîumaine de tous ces libérateurs et demi-dieux que je ne veux pas nommer, c'est la Yierge-Mère qui se trouvait enveloppée et honorée ; car loutes ces erreurs étaient fondées sur une vérité qui n'est autre que la Maternité divine de Marie, Si dans tous ces médiateurs qui devaient délivrer le monde de l'empire du mal, Mithra, Horus, Épaphus, Apollon, Hercule, Thésée, l'Enfant Dieu chanté par Yirgile et tant d'autres, il est permis de voir des ombres plus ou moins informes ou difformes, mais parfaitement reconnaissables, de Jésus-Christ, et la contirmation de cette parole : Iste erit expectatio gentiiim , nécessairement on doit voir des ombres de la Vierge Marie dans les mères de ces libérateurs , et la vérité de ces autres paroles : Inùnicitias ponam inter te et tnulierem; — Ecce Virgo concipiet et pariet.
Tirons donc de toutes ces indignes fables, faisons-leur rendre, comme une usurpation et comme un témoignage, la seule vérité qui les soutenait, la vérité du culte universel de Marie avant l'Évangile; après quoi, rejetonsles avec horreur et redisons avec TertuUien : « Loin « toutes ces impures et grossières images, loin toutes tt ces impudiques supercheries d'Isis, de Gérés, de Mi- « tlira ! Le rayon de Dieu, lils de l'Eternité, devait se « détacher lui-même des célestes hauteurs , comme il « avait été prédit. Il est enlin descendu, s'est reposé sur a un front virginal, et le grand mystère du gcin'c hu- " main s'est accompli : nous adorons un llumme-Dicu, t' nous révérons une Vierge-Mère. »
CULTE DE LA VlEilGE DANS LA l'RlMrflVE EGLISE. 35