U., VIII
* Joan., XII, 26.
« Sap., XII, 8.
Roi-Prophète chante sur sa harpe : Nimis honorati sunt amici tui^ Deus * ; mais on ne dira pas que Dieu puisse adorer.
C'est de l'honneur ainsi entendu que nous honorons la Yierge et les Saints. Cet honneur est proportionné sans doute à l'excellence de ceux à qui il s'adresse. En ce sens, celui qui se rend aux. Saints glorifiés dans le ciel doit être plus grand que celui qui s'adresse aux fidèles vivants, parce que la sainteté des premiers est une sainteté consommée et couronnée, tandis que celle des seconds est encore imparfaite et chancelante ; et parmi les Saints glorifiés dans le ciel, l'honneur doit être proportionné au degré de gloire où ils sont élevés. Mais, si différent qu'il soit par le degré, il ne s'ensuit pas qu'il soit d'un autre ordre ou qu'il se rende dans un autre esprit. Nous honorons toujours en eux des excellences finies ^ de la même nature que celles dont chacun de nous est capable, et qui n'ont rien par conséquent en soi de nécessaire , de souverain et d'infini , comme l'excellence divine, que seule pour cela nous adorons.
Aussi, comme nous l'avons déjà observé, l'acte caractéristique de l'adoration, et de la dépendance qu'elle implique, le sacrifice, n'a jamais été offert aux Saints, ce Nous ne dressons pas des autels aux saints martyrs, « dit saint Augustin, mais seulement au Dieu des marte tyrs; car quel est le pontife qui, étant à l'autel dressé « sur leurs tombeaux, a jamais dit : C'est à vous, Pierre, « ou bien c'est à vous, Paul, ou bien c'est à vous, Cy- « prien, que nous offrons'^? » Une fois se produisit dans
* Ps., cxxxviii, 17.
* Cont, Faust,, lib. XX, c. xxi.
l'Église, parmi des populations arabes, une pratique concernant la Sainte Vierge, qui avait quelque rapport avec le sacrifice, et qui consistait à lui offrir des petits pains qu'on mangeait ensuite en son honneur. Cette pratiqpie fut anathématisée aussitôt, et devint l'hérésie des collyridiens . Et ce qui est remarquable, c'est qu'elle le fut à la poursuite d'un des plus fervents zélateurs du culte de Marie, de saint Épiphane. Au dernier siècle encore, une coutume, dont les adhérents se recrutaient surtout dans la magistrature, qui n'avait rien eu soi de mauvais, et qui consistait à porter au poignet de petites chaînes symboliques du service volontaire qu'on avait voué à la Mère de Dieu, fut improuvée par l'Église et supprimée sur ses décisions, tant l'Église est jalouse de réserver pour Dieu seul ce culte de service ou de latrie par lequel nous nous déclarons sujets de l'Être Souverain.
Mais, autant l'Église est prudente pour arrêter et ramener toute tendance abusive, autant elle est large pour permettre, favoriser et inspirer le culte d'honneur et de charité que nous rendons aux Saints, et surtout à la Reine de tous les Saints. Dans cet ordre il ne saurait y avoir d'excès : on ne doit craindre que de ne jamais pouvoir rendre des hommages assez multipliés et assez fervents. Quoi qu'on fasse, en effet, on restera toujoure au-dessous de ce qui est dû d'honneur et de louange à la Mère de Dieu. Nous en avons vu les grandes raisons dans nos deux premiers volumes, et nous en préciserons les conséquences dans le paragi-aphe suivant. En ce moment, attachons-nous seulement à bien reconnaître et à bien comprendre que la différence entre l'honneur et l'adoration n'étant pas une différence de degré, mais de
nature, tout l'honneur possible et imaginable ne peut devenir une simple adoration. Qu'on ramasse en quelque sorte tout le culte qui a jamais été rendu à la Trés-Sainte Vierge, tous les hommages, tous les vœux, toutes les consécrations, toutes les invocations, toutes les fêtes, toutes les pompes, tous les transports qui ont jamais composé et animé ce culte, qu'on les soumette, pour ainsi parler, à l'analyse, et on n'y trouvera, en définitive, aucun principe, aucun élément d'adoration : beaucoup d'honneur sans doute, mais rien que de Thonneur et toujours trop peu, si on le mesure à la dignité de Mère de Dieu.
III. — Outre la raison que nous en avons donnée jusqu'ici, à savoir que la dépendance 7iécessaire est l'acte interne et le sacrifice l'acte externe de l'adoration, et que c'est en cela que celle-ci diffère du simple honneur que nous rendons à la A^ierge et aux Saints, il y a une seconde raison bien décisive en doctrine , et surtout bien sensible et bien reconnaissable dans l'application, c'est que, ce simple honneur, nous ne le rendons pas encore à la Vierge et aux Saints /7owr eux-mêmes^ comme nous rendons à Dieu pour Lui-même notre culte d'adoration, mais nous le leui' rendons pour Dieu et pour Jésus-Christ.
Qu'y a-l-il, en efîet, tout à la fois de plus décisif et de plus manifeste contre le reproche d'idolâtrie, que ce caractère essentiellement relatif de tout le culte catholique à l'égard des Saints? Qu'honorons-nous en eux autre chose que les membres vivants de Jésus-Christ, et dans la Très-Sainte Vierge que sa Mère, et parce qu'as sont ses membres, parce qutWe est sa Mère ?
Honorer les ministres, les princes du sang, la mère d'un roi pour la dignité qu'ils tirent de lui, est-ce lui l'aire injure; et ne serait-ce pas, au contraire, lui faire injure que de ne les pas révérer? Et encore combien la comparaison est-elle imparfaite î car , après tout, nn roi n'est qu'un homme, et l'honneur qu'on lui rend n'est qu'un honneur Uni , qu'un autre bonneur peut partager et diminuer; mais Ihonneui* qu'on rend à Dieu n'ayant point de bornes, puisqu'on y regarde toujours la disproportion de créature à Créateur qui est infinie, Dieu ne peut rien perdre du sien quand on honore ses serviteurs. Et ensuite un roi ne donne pas à ses ministres ou à ses enfants le fond de l'être, ni toutes les qualités d'esprit et de corps qui peuvent les distinguer et les rendi^e l'objet d'une recherd\e dont il aurait lieu d'être jaloux; tandis que tous les avantages que nous révérons dans les Saints leur viennent de Dieu, ne sont même qu'un faible écoulement de sa grandeur infinie, et s'ils provoquaient Dieu à jalousie, c'est de lui-même que Dieu serait jaloux.
Un mot qui revient toujours dans le Christianisme réftume , rappelle et sauvegarde de toute méprise et de tout oubli ce bel enseignement : c'est le mot gbace.
Toute la gloire à laquelle nous sommes appelés en Jésus-Christ n'est fondée que sur la grâce. Les Saints sont les ouNTages, les merveilles de la grâce. Or, qui dit çrâce, dit au plus haut degré don gratuit, dépendance et sujétion de Tétre qui la reçoit par rapport à celui qui la donne : tout ce qu'il y a de plus contraire à lidolàtric. De sorte que par là le culte rendu aux Saints est dans l'impossibilité radicale de s'élever jamais à la hauteur
de celui de Dieu. Il en relève nécessairement, comme l'écoulement relève de sa source.
Et non-seulement il relève du culte rendu à Dieu, mais il le rehausse loin de le diminuer. Plus nous élevons les Saints par la gloire, plus nous les abaissons devant Dieu par la grâce; plus nous relevons Dieu en élevant ses Saints. Leur gloire étant toujours dans la proportion des grâces qu'ils ont reçues, les Saints que nous honorons le plus sont ceux en qui nous glorifions le plus l'Auteur et l'Ouvrier de leur sainteté, et c'est Marie pleine de grâce qui glori/îe le plus, et en qui nous glorifions par-dessus tout le Seigneur.
Et qu'on ne dise pas que, selon la doctrine catholique, le mérite de correspondance à la grâce étant dans les Saints une condition de la gloire qui les couronne, c'est autant ce mérite que cette grâce que nous honorons en eux, et que ce culte d'honneur leur devenant ainsi personnel, peut glisser par là dans l'idolâtrie; car, outre que la même doctrine proclame que ce mérite lui-même est le fruit formé, nourri et consommé de la grâce, et ne peut par conséquent lui être jamais opposé, il suffit de se demander en quoi consiste ce mérite, pour rester convaincu que, loin de pouvoir détourner à soi le culte que nous leur rendons, il le ramène à Dieu.
Le mérite que nous révérons dans les Saints est un mérite de fidélité, de dévouement, de sacrifice de tout leur être à la gloire de Dieu. Nous honorons en eux les Serviteurs de Dieu. Les plus grands et les plus honorés ne le sont que pour avoir été les plus humbles et les plus consumés du zèle de cette divine gloire. C'est là ce qui les fait Saints. Qui dit un Saint sur la terre, dit un
homme qui, reconnaissant combien il est néant par luimême, s'humilie aussi jusqu'au néant pour donner gloire à son Auteur; et, dans le ciel, c'est un homme qui se sent à peine lui-même, tant il est possédé de Dieu et abîmé dans sa gloire. De sorte qu'en regardant un Saint on ne peut jamais s'arrêter à lui : lui-même vous élève, vous porte vers Dieu, et sa sainteté, qui est l'objet de notre culte, en est la règle. H y a plus, ce que nous estimons dans les Saints, ce que nous révérons, ce n'est pas ce qui leur est naturellement propre et qui les constitue individuellement Paul, Jean ou Pierre, mais c'est ce qui les fait saint Paul, saiïit Jean, saint Pierre ; c'est ce qu'ils acquièrent surnaturellement de Jésus-Christ dans leur commerce avec Lui : c'est sa sainteté, sa sagesse, sa grâce, sa gloire, Lui-même en eux : Lui-même, maître des Apôtres, docteur des Evangélistes, force des Martyrs, lumière des Confesseurs, pureté des Vierges, couronne de tous les Saints ; de sorte que, honorer Dieu dans les Saints ou honorer les Saints pour Dieu, sont choses écpiivalentes.
Le mérite des Saints, loin de détourner à soi, dans le culte dont il est l'objet, Ihonneur qui revient à Dieu, lui renvoie donc tout cet honneur; c'est cet honneur, même qu'ils ont rendu à Dieu qui est le motif de celui que nous leur rendons à eux-mêmes. C'est Dieu, par conséquent, que nous honorons et que nous honorons doublement, on peut dire même triplement, dans ses serviteurs : et pour les grâces qu'ils eu ont reçues, et pour les mérites qui en ont été le fruit, .et pour la gloire dont il les couronne; et comme l'Auteur, et comme l'Objet, et comme la Récompense de leur sainteté.
50 LIVRE I, CUAPITRB II.
IV. — J'entends qu'on dit: Tout ceci est de la doctrine, mais dans la pratique le peuple ne fait pas toutes ces distinctions, et, se prosternant également devant Dieu et devant ses Saints, devant Jésus et devant Marie, il est naturellement porté à les confondre dans une même religion.
Nous verrons dans le paragraphe suivant, en ce qui touche la Très-Sainte Yierge, par quel admirable application des principes que nous venons d'exposer, ce qui lui vaut des honneurs incomparables prévient, dans la même proportion, tout écart, toute appropriation idolàtrique de ces honneurs; quant à présent, raisonnant toujours sur ce qui lui est commun avec les autres Saints, nous dirons que ces principes sont trop élémentaires, trop constants, trop pratiques, pour que le fidèle le plus ignorant n'en soit pas instinctivement pénétré. Mais, en outre, tout, dans le culte même des Saints, les rappelle et les exprime d'une manière sensible et frappante. Car enfin ce culte exhale leur vie. Il ne leur est rendu que pour les actions par lesquelles ils sont devenus saints, actions connues, écrites, racontées, imprimées dans les traditions populaires ; et ces actions étant des actions de sainteté, c'est-à-dire, comme nous l'avons vu, ^'immolation à la gloire de Dieu, il serait par trop absurde de croire les honorer en leur immolant cette gloire à laquelle ils se sont immolés; car ce serait les outrager dans ce pourquoi on les honore ; et toute leur mémoire repousserait ce sacrilège honneur, en s'éeriant comme Paul et Barnabe aux païens qui voulaient leur sacrifier : « Que faites- vous? nous ne a sommes que des hommes comme vous, qui vous ance nonçons de quitter les vaines idoles pour vous cou-
a veitir au Dieu vivant *. » Ce n'est pas qu'en rejetant ainsi Tadoralion et le sacrifice les Saints n'aœueillent pas, pour la gloire de Dieu, les honneurs qui leur sont décernés comme à ses serviteui's; ainsi le même saint Paul et son compagnon Silas souffrent que leur geôlier se jette à leurs pieds ^, ils ne s'y opposent pas, comme lorsqu'on avait voulu leur sacrifier, et la Très-Sainte Vierge, dans le cantique même de son humilité, nous a laissé celui de sa béatilication univeiselle. Mais autant, dans Tordre de cet honneur relatif, ils ont pour agréahle un culte qui revient à Dieu, autant ils auraient en horreur un culte qui sarrêterail à eux-mêmes. Aussi bien, toutes les prières, tous les chants, toutes les pratiques de l'Église en leur honneur, toutes les traditions, toutes les légendes même, et jusqu'aux représentations plastiques les plus inspirées comme les plus giossières qui constituent ou siguilient le culte rendu aux Saints, sontils autre diose que des témoignages pailants de leur amour pom- Dieu, de leur horreur de ridolâtrie, de leurs travaux et de leur martyre poui" confesser ces sentiments et les répandre, loin de favoriser un culte qui les détruirait î" Il est même remarquable que toutes les h}innes de l'Église en l'honneur des Saints, sans exception, après avoir célébré les actes de leur zèle, de leur apostolat ou de leur martyre pour la gloire de Dieu, éclatent à la fin par un chant de cette gloire, comme étant le motif, la leçon et le fruit de ce culte que nous leur rendons. Ce refrain de gloire à Dieu, qui revient
* Actes, xiT, 14.
« W., XTi, 29.
52 LIVRE I, CUAPITRE II.
sans cesse dans le culte catholique, et qui s'appelle pour cela doxologie, répond autant de fois à ce reproche d'idolàtrie que ses ennemis ont coutume de lui adresser, et le leur renvoie comme une conviction de préjugé, d'irréflexion et d'ignorance.
Aussi bien ce n'est pas le culte que nous rendons aux Saints, dans la manière que nous le rendons, qui est taxé d'idolâtrie; car un culte étant reconnu devoir leur être rendu, on ne saurait en trouver un plus sage, mieux ordonné, plus glorieux pour Dieu et pour Jésus- Christ que le culte catholique : c'est totit culte qu'on leur dénie. Les protestants font profession d'horreur, et certains catholiques d'indifférence et de dédain, pour ces sacrés corollaires du culte divin. Mais quelle déraison en cela ! Comment ! vous honorez à l'envi les mémoires de vos grands hommes, de Luther, de Calvin, d'Henri YIII, vous dressez des statues, vous frappez des médailles, vous célébrez des Jubilés en leur honneur (et quels grands hommes! ! !), et vous abattez les monuments que l'antiquité chrétienne a élevés aux vainqueurs de l'idolâtrie, à un Pierre, à un Paul, à un Jean, et à cette Vierge qui a terrassé toutes les idoles en mettant au inonde le vrai Dieu! Ce que l'humanité a toujours fait, ce qu'elle fait de nos jours plus que jamais, honorer d'un culte sensible de souvenir et de reconnaissance ses héros et bienfaiteurs , on le dénie aux plus grands héros et bienfaiteurs, à ceux qui se survivent, quoi qu'on fasse, dans leurs grandes et populaires mémoires, et dans leurs admirables institutions! Et pourquoi? Parce qu'ils sont des Saints; c'est-à-dire parce qu'ils honorent d'autant plus Dieu et que Dieu les honore; parce que leur culte, continuant leur vie, confond l'idolâtrie et glorifie la Di-
vinité. Quel non-sens si vous êtes chrétiens! Quel aveu si vous ne l'êtes pas !
V. — On a osé dire que c'est précisément ce que cet honneur a de religieux qui le fait exclure, parla crainte qu'il ne détourne à soi le culte divin en venant s'y mêler. Mais cette crainte, dont nous avons déjà dissipé les vains prétextes, devrait aller jusqu'à ne pas honorer dans les fidèles vivants le caractère chrétien , dans les parents et dans les magistrats les représentants de la Providence, et dans le ciel et la terre l'ouvrage de la Divinité et les images de ses perfections invisibles. Tout ce qui existe, en un mot, étant de Dieu, devrait n'être l'objet d'aucun honneur, d'aucune admiration, d'aucune louange; et ainsi, par je ne sais quelle jalouse avarice, pour résener à Dieu seul l'honneur, on devrait lui refuser l'honneur que lui font ses ouvrages naturels et surnaturels, et pour lequel seulement il les a créés. On ne saurait sans doute pousser la déraison jusqu'à une telle folie, et Luther lui même la désavoue en professant que : «ma- « gistrats, empereur, roi, prince, consul, docteur, ora- « teur, précepteur, disciple, père, mère, enfants, maître, «serviteur, etc., sont des personnages ou représenta- « tions que Dieu veut que nous reconnaissions pour ses « créatures et que nous honorions d'un cuite religieuœ, (c sans leur attribuer toutefois la divinité *. »
Assurément c'est plus que l'Église a jamais enseigné; car elle a soigneusement distingué le simple honneur civil qui est dû aux princes et magistrats, de Ihonneur religieux qui est dû aux Saints. Et encore pour ceux-ci
* Luther, in cap. 2 Epiât, ad Galat.
54 IIVRB I, CHAPITRE II.
elle n'a jamais proprement employé le mot de culte religieux, que Luther prodigue aux princes, tant cette expression lui a paru devoir être réservée pour le seul culte religieux en lui-même, le culte de Dieu: elle en a toléré seulement l'application lato sensu au culte des Saints. Quoi qu'il en soit, il est reconnu que l'honneur religieux doit être rendu aux simples représentants civils et naturels de la Divinité, et on refuserait cet honneur aux membres vivants de Jésus-Christ, à ceux qu'anime sa vie, que sanctifie sa grâce, qu'attend ou que couronne sa gloire, aux Saints? Mais quoi, on reconnaît qu'on peut et qu'on doit honorer les saints vivants, les fidèles chrétiens sur la terre, mais ce sont les saints dans le ciel qu'on ne peut plus honorer et glorifier, et pourquoi ? à cause qu'ils sont arrivés au comble de l'honneur et de la gloire : quelle absurdité ! ! !
Ce qu'on honore dans les saints vivants, c'est une sainteté commencée, mais faillible; c'est une grâce reçue, mais fragile; c'est une gloire promise, mais suspendue : et cette sainteté couronnée, cette grâce victorieuse, cette gloire conquise ne seraient l'objet d'aucun honneur! Le vainqueur aurait moins de droits à la louange que celui qui peut démériter !
Écoutez comme Dieu en juge autrement, et comment il traite ceux que vous craignez d'honorer : Au vainqueur je donnerai de s'asseoir avec moi sur mon propre trône, comme j'ai été vainqueur moi-même et que j'ai pris séance avec mon Père sur son trône ^ ; — à mes Saints y e donnerai pouvoir absolu sur les nations, ainsi
Apoc, m, 21.
CULTE COMMUN DU A Li. VIERGE ET AUX SAINTS. 55
qwe jai reçu moi-même pouvoir de mon Père '; — fe vous prépare le Royaume, comme mon Père me l'a prépare^ afin que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans mon Royaume, et que vous soyez assis sur des trônes comtne juges des douze tribus d'Israël^, Ce n'est pas assez ; // relèvera lui-même sa robe à sa ceinture, et, après les avoir fait mettre à table, il ira Lui, tout Maître, tout Dieu qu'il est, il ira et viendra pour les servir ^,... Entendez- vous ce servir, ce wixi- STRABIT iLLis, de quelIc hauteui* il tombe sur vos refus dhonorer les Saints!
En un mot, c'est ignorer le premier élément de la foi chrétienne, et les plus simples données du sens commun, de ne pas voir que le Christianisme n'étant pas autre chose que Dieu étant venu partager nos infirmités pour nous faire partager sa gloire, Dieu fait homme pour que l'homme soit fait Dieu, les Saints doivent être les coiHr pagnons de gloire de Jésus-Christ sur la terre comme au ciel ; doivent être par conséquent l'objet d'un culte d'honneur, comme suite et accompagnement du culte d'adoration que nous rendons à ce divin Chef. En Lui c'est un culte direct ; en eu\ c'est un culte réflexe, qui vient de Lui et qui Lui revient. Culte essentiellement relatif, qui, dès lors, est si peu idolàtrique, remarquez-le bien, si peu pris sur celui que nous devons à Dieu, que ce serait un sacrilège que de le Lui lendre à lui-même, puisque ù& serait l'honorer pour tout autre que pour Lui.
Ce culte peut donc être rendu sans idolâtrie.
* Apoc, II, 26-27.
* MaUh., XXIV, 47. Luc, xii, 44, s Ibid.
YI. — J'ajoute qu'il ne peut être systématiquement refusé sans impiété.
Tout le Christianisme respire la solidarité la plus étroite entre les Saints et Jésus-Christ, leur gloire et sa gloire. On dirait que c'est une seule et même gloire ; si ce n'est (et cela suffît pour ne les jamais confondre) que celle de Jésus-Christ lui est personnellement propre, et que celle des Saints leur est communiquée de Jésus- Christ. C'est ce qui ressort notamment des grandes paroles que nous avons déjà citées, et de toutes celles qui composent le sublime Testament de ce Dieu Sauveur : « Je vous prendrai en moi-même^ dit-il, alin que là où « je suis vous soyez aussi... Mon Père, je désire que là « où je suis, ceux que vous m'avez donnés soient pareilci lement... Glorifiez voire Fils, afin que votre Fils vous « glorifie... et qu'il donne la vie à tous ceux que vous lui « avez donnés, afin que ^om5 ensemble ils ne soient qu'un. « Comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en « vous, de même qu'ils ne soient quun en nous, afin « qu'ils soient un comme nous sommes un, qu'ils soient « consommés dans l'unité, et que le monde connaisse « que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé\y>
Répudier ce Testament de l'amour divin, séparer ce que Jésus-Christ a si étroitement associé, ne pas honorer ses Saints, ses membres, comme lui-même les honore, comme il a demandé à son Père de les honorer, et les disjoindre de ce divin Chef, n'est-ce pas de l'impiété?
Cette expression de chef et de membres qui revient à chaque instant dans les Saintes Lettres , serait déjà
* Jean, xvn.
CULTE COMMUN DU A LA VIERGE ET AUX SAINTS. o7
une figure dont l'énergie résisterait à ce retranchement impie du culte des Saints ; mais qu'est-ce donc lorsqu'on observe que ce n'est pas une figure, mais une réalité, un vrai corps que forment en Jésus-Christ tous ceux qui vivent de sa grâce ; aussi ^Tai que l'est cette vie de la grâce, ce sang de la nouvelle alliance, cette chair divine qui joint et incorpore les fidèles chrétiens à Jésus-Christ ? « Quoique plusieurs, dit l'Apôtre, nous « ne sommes tous qu'un corps en Jésus-Christ, et récite proquement membres les uns des auti-es '. » — a C'est « pourquoi il ne doit point y avoir de schisme dans le « corps, et si l'un des membres souffre, tous les autres « souffrent avec lui ; ou si l'un des memltres est glorifié^ tt tous les autres membres s'en réjouissent ^. »
Admirable société, admirable communion des Saints à travers les âges, à travers les mondes, qui fait participer ceux qui combattent à la gloire de ceux qui triomphent ; ceux qui triomphent aux épreuves de ceux qui combattent ; les uns et les autres aux soulTrances de ceux qui expient : tous à la divine destinée de Celui qui le premier a combattu et expié, et qui règne à jamais attirant à soi le reste de ses membres ! Corps sacré de l'Église dont la catholicité embrasse toute l'humanité, toute la création, et la fait palpiter d'une seule vie croissant en Jésus-Christ de la nature à la grâce , de la grâce à la gloire, jusqu'à ce qu'elle soit parvenue et consommée avec lui dans l'unité de la Trinité même de Dieu ; sainte épouse du Christ enfantée si douloureusement sur la croix, qu'étes-vous devenue dans les
' Ad Rom., XII, 5.
« Ad I. Corinlh., xii, 25, 26.
mains de l'hérésie ? Ce n'était pas assez de retrancher les membres qui souffrent, on a retranché aussi ceux qui triomphent et c|ui secourent, et, par un juste châtiment, ceux qui combattent ont été livrés à la plus effroyable division !
Il y a une tendance aujourd'hui à l'individualisme jusque dans le Christianisme et le Catholicisme même. Chacun veut faire son salut privativement et dans une sorte d'« parte. On ne tient nul compte, dans la pratique de la vie, de la communion des Saints, si vivante et si florissante au moyen âge. Cette disposition qui dérive du protestantisme est fausse et antichrétienne. Jésus- Christ n'est pas venu pour chacun de nous pris individuellement, mais pour chacun de nous en société et en communion, afin que tous ensemble ne soient qu'un. Tous les membres ne tiennent pas au chef isolément, mais comme appartenant à tout le corps qui, par les ligaments et les jointures, dit énergiquement saint Paul, est alimenté et constitué, et croît de l'accroissement de Dieu, Tenens caput ex quo toium corpus per nexus et conjunctiones subministratum et constructum., crescit in augmentmn Dei K
L'Église honore ainsi les Saints d'un honneur de société fraternelle et de codépendance par rapport à Jésus- Christ, de qui tous, mais en communion, nous tirons la vie et le progrès. Source et terme adorable de tout honneur, c'est de Lui que descend et à Lui que remonte cet honneur chrétien qui nous consacre les uns aux yeux des autres, et qui, par conséquent, Lui est dû, non-seument par-dessus tous, mais en tous.
1 AdColos,, H, 19.
CULTE COMMUn Dr A LA VIERGE ET AUX SAIXTS. 59
Aussi tout, à divers degrés, est un objet d'honneur et de respect dans l'Église, au-dessous de Tadoration qui n'est due qu'à Dieu et à THomme-Dieu.
C'est ce qui a fait dire à un éminent esprit cette belle parole qui est un aveu de l'erreur qui le retient: Le f^ntholidsme est une école de respect '.
VIL — Mais ce qui est admirable, et ce qui dislingue éminemment le Catholicisme comme la vraie Église de Dieu et de Jésus-Christ, c'est qu'il n'est une école de respect que parce qu'il est une école de charité.
Je recommande cet aperçu à toute l'attention du lecteur, parce qu'il tranche magnifiquement toute la question qui s'agite entre le Catholicisme et ses ennemis, sur ce culte d'honneur à la Vierge et aux Saints dont l'Église garde et défend contre eux la doctrine.
Au commandement de l'ancienne loi. Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul, répond ce commandement de la loi nouvelle, Tu aimeras le Seic/neur ton Dieu de tout ton cœur y de toute ton aine et de ■ utes tes forces. Non que ce dernier commandement ne soit de l'ancienne loi et que le commandement d'adoratiou soit étranger à la nouvelle ; mais parce que Dieu , dans celle-ci , a voulu plus particulièrement se faire aimer, et qu'il n'a voulu commencer par se faire adorer dans sa Majesté que pour nous faire apprécier davantage l'immense amour qui l'a porté à ne vouloir en quelque sorte que se faire aimer. De là cette ineû'able parole : Je ne vous appellerai plus mes serviteurs,
» M. Guizot,
60 LIVRE I, CnAriTRE II.
mais mes amis. La loi de servir n'est pas abrogée, mais elle est transfigurée en celle d'aimer.
C'est qu'en effet servir et aimer Dieu sont les deux formes d'un même précepte, puisqu'on ne peut le servir sans l'aimer, ni l'aimer sans le servir : seulement, comme Dieu est amour, selon sa manifestation et sa définition suprême, l'aimer, c'est par excellence l'honorer, et l'adoration n'est que la plus haute expression de l'amour.
Aussi ce culte d'amour n'est pas moins absolu que celui de l'adoration : c'est de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces que nous devons aimer l'Etre souverainement aimable, sans partage dès lors et sans détournement à quelque objet que ce soit. Nous voilà dès lors replacés en face de la même rigueur dont la fausse notion a fait abolir le culte des Saints.
Si cette conséquence qu'on en a tirée était vraie. Dieu n'étant pas moins jaloux de tout notre amour que de tous nos hommages , il devrait nous être interdit d'aimer rien autre chose que lui, de nous aimer, par conséquent, les uns les autres.
Cependant, après le commandement de l'aimer de toute notre âme , vient aussitôt le second commandement : Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes.
Comment concilier cette apparente opposition? Par cette très-belle liaison que le divin Maître établit entre les deux commandements, lorsque, après avoir promulgué le premier et le plus grand, il ajoute : « Et voici le c( second qui lui est semblable. »
Çxommo.wX semblable? — En ce que l'amour que nous devons avoir pour notre prochain n'est qu'une extension de l'amour supérieur que nous devons avoir pour Dieu ; parce que c'est Dieu dans nos frères que nous devons
CULTE COMMrH DD A LA VIERGE ET AUX SAINTS. 61
aimer, selon les assurances si multipliées qu'il nous donne qu'il tiendra pour fait à lui-même tout le bien que nous aurons fait à nos frères, jusqu'à se personnifier en eux et ne nous juger que sur cette règle : fai eu faim et vous m avez donné ou vous ne m" avez pas donné à tnanger, etc., etc.
De sorte que le culte de charité, qui est le vrai culte de Dieu, loin d'exclure tout culte de charité envers nos frères, comprend ce second culte ; loin den être appau- \Ti, s'en enrichit; et que, même, cest à l'amour que nous aurons les uns pour les autres que nous ferons connaître l'amour que nous avons pour Dieu.
Or , l'amour consiste à nous faire ressentir tous les intérêts de l'objet aimé comme s'ils étaient les nôtres, à nous réjouir de sa gloire comme à nous affliger de ses >ouifrances ; à honorer, par conséquent, les membres ,'lorifiés de Jésus-Christ dans le ciel, autant qu'à secourir ses membres affligés sur la terre.
Le culte de la Vierge et dos Saints est ainsi une branche de la charité. Cette même charité qui nous porte à secourir ceux de nos frères qui souffrent, doit nous porter à glorifier ceux qui triomphent , d'autant que leur triomphe est le triomphe et la consommation de la charité.
Aussi, remarquons-le bien, tout le culte que nous rendons aux Saints n'est pas autre chose, comme nous l'avons défini au commencement, qu'w/i honneur de charité et de société fraternelle. Il prend son caractère dans le culte de Dieu, qui est bien un culte d'adoration dans son droit incommunicable et exclusif, mais qui revêt en Jésus-Christ la foime de la charité, et par là sollicite l'honneur de charité que nous rendons à ceux de ses
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membres qui régnent avec lui dans le ciel, autant que le soulagement de ceux qu'il a laissés souffrants sur la terre. Sans doute, dans cette forme môme de charité, le culte de Dieu est bien toujours absolu; mais ce caractère absolu consiste précisément à aimer et à honorer Dieu dans nos frères ; car, si nous ne faisions que Va'imer pardessus tout, nous aimerions quelque chose en dehors de Lui, tandis qu'en l'aimant en tout nous ne l'aimons pas seulement d'un amour souverain, mais nous l'aimons d'un amour universel et d'un amour unique.
YIII. — Pour nous résumer, il y a deux manières d'honorer et d'aimer Dieu : l'une que j'appellerai négative, l'autre positive.
Celle-là consiste à le croire jaloux de ses ouvrages, à considérer comme une idolâtrie tout culte d'honneur et de charité qui s'adresse aux créatures naturelles ou régénérées en vue de Dieu et de Jésus-Christ ; à professer l'horreur ou le mépris de cette religieuse expansion du culte de Dieu dans les merveilles de sa puissance et de sa grâce ; à rétrécir, à resserrer par conséquent toute religion, tout culte dans le seul culte de Dieu considéré en lui-môme, abstraction faite de tout ce qui l'honore et nous porte à l'honorer. Et comme par cette scission, par ce schisme entre le Créateur et son ouvrage, entre Jésus- Christ et ses membres, on va directement contre les fins de la création et de l'incarnation, on tombe ou l'on s'expose à tomber dans les deux excès, dans les deux abîmes dont ces deux manifestations de Dieu ont eu pour fin de nous retirer : l'impiété et l'idolâtrie. L'impiété, parce que notre esprit étant trop pesant et trop vil pour cette orgueilleuse prétention d'atteindre à Dieu considéré en
lui-même, et de nous soutenir à h hauteur de cette sublimité inaccessible , toute religion sérieuse tinit par s'évanouir en religiosité, qui est l'impiété dans sa forme la plus spécieuse; l'idolâtrie, parce que les créatures douées de tous les attraits que Dieu a mis en elles pour nous élever à Lui n'en sont pas moins aimables pour ne pas senir à cette fin ; seulement, au lieu d'être aimées et honorées pour Dieu, elles le sont pour elles-mêmes, et leur empire sur l'âme, se fortifiant de tout l'affaiblissement de celui de Dieu , finit par le détrôner et par nous asservir à une idolâtrie d'autant plus fatale, qu'elle se dérobe sous une haute et fastueuse spiritualité.
Telle est la manière négative d'honorer Dieu : c'est, à divers degrés, la manière a nti catholique.
La manière positive ou catholique d'honorer Dieu consiste au contraire à l'honorer et à l'aimer, non-seulement par-dessus tout, mais eti tout : d'abord en Jésus-Christ qui n'est pas seulement Dieu, mais qui est homme, et qui, comme tel, est adorable, parce qu'il n'est pas moins Dieu, et d'autant plus aimable que c'est comme homme qu'il nous a aimés jusqu'à donner sa vie pour nous ; puis dans la Vierge et les Saints qui sont les membres les plus glorieux de ce corps mystique dont il est le Chef, avec cette différence que la personne des membres, n'étant pas Dieu comme celle du Chef, mais seulement unie à Dieu, n'est l'objet que d'un culte dhomieur et de charité pour la gloire que leur communique cette union, culte toutefois que nous devons leur rendre aviae amour dès lors que nous aimons Jésus-Christ et que nosi lui appartenons, puisque ce sont ses bien-aimés et bm frères, ses tabernacles en qui il se complaît et vit de sa vie heureuse et glorieuse. Par suite de la même charité
nous aimons Dieu, nous aimons Jésus-Chrisl dans ses autres membres souffrants ou éprouvés dans le purgatoire et sur la terre. Nous l'aimons même et nous l'honorons dans ceux qui le haïssent et le blasphèment ici-bas, parce qu'ils peuvent encore l'aimer et le glorifier, qu'ils sont les appelés de sa bonté, les poursuivis de son amour, les objets de sa patience et peut-être les conquêtes réservées de sa miséricorde et de sa grâce. Nous aimons Dieu et Jésus-Christ jusque dans les choses insensibles et naturelles, dans toutes les créatures qui peuplent l'univers, parce qu'elles sont les ouvrages et les images de toutes ses perfections invisibles, le temple de sa manifestation, le fonds ou les dépendances de sa grâce, le marchepied de sa gloire. Il n'est rien, enfin, de tout ce qui existe sur quoi ne déborde ce culte proportionnel de charité, d'amour et de sympathie dont Dieu est le principe, le motif et l'objet souverain, et qui, par Notre- Seigneur Jésus-Christ, Médiateur Pontife, anime tout, vivifie tout, consacre et sanctifie tout de ce merveilleux sentiment, j'allais dire de ce fluide de charité, qui coule et circule incessamment de Dieu à l'homme, de l'homme à Dieu, de l'hommeà l'homme et à toutes les créatures, comme la sève, comme le sang deTunion, de la fraternité, de la catholicité universelle.
Cette charité, étant divine dans sa source et dans sa fin, est imprégnée d'un religieux respect dans son cours, et tourne en honneur et en culte pour ceux quelle consacre et qu'elle pénètre. Chose admirable ! la forme du respect dans le Catholicisme est un baiser, soit à la joue entre fidèles, soit à la main pour un évoque, soit au pied pour le Souverain Pontife : c'est toujours, plus ou moins profond, un culte de charité. Le Catholicisme a gardé
cela, comme tout le reste, de la primitive Eglise : « La « prière finie, dit saint Justin, les chrétiens se saluent a par un baiser ' . » Cet usage se retrouve encore dans les cérémonies de la Messe, sous le nom de la Paix, et dernièrement il nous a élé donné d'en voir un exemple à la fois sublime et touchant.
C'était au monastère de la Grande-Trappe, où nous avions élé passer quelques heures d "édification , durant les fêles de la Pentecôte. Nous étions à la tribune de la chapelle d'où nous dominions tout ce qui s'y faisait. Le Père Abbé officiait, tout le chœur était occupé par les religieux dans leurs stalles , en grande robe de laine blanche comme les toges des anciens, la tète couronnée d'un nimbe de cheveux, et immobiles dans un religieux silence. Dans l'avant-chœur, au dessous de nous, étaient les frères convers et les familiers, ceux-là en cape brune, ceux-ci en casaque de même couleur, usées et brûlées par le travail, la tète entièrement rasée et le visage mortifié. Au moment de la Communion, après avoir fait mémoire de la Yierge et des Saints dans le ciel, des morts dans le purgatoire, et des vivants sur la terre, après s'être uni avec eux en Jésus-Christ dans la communion , et s'être incorporé le gage de l'étemel amour, le Père Abbé se tourne de côté et donne le baiser de Dieu au diacre, qui s'est avancé avec un profond salut pour le recevoir. Celui-ci le transmet de la même façon au sous-diacre qui va se placer au pied de l'autel ; puis, là, chaque religieux, sortant de sa stalle lentement, s'avance : le premier salue profondément le sous- diacre qui attend et reçoit son salut, lui donne le baiser et le
' Dialogue avec Tryphon, c. ivxiu.
salue à son tour d'un salut réciproque, après l'en avoir rendu digne par cette consécration de la charité. Le premier religieux prend la place du sous-diacre et accomplit le même cérémonial à l'égard du second, puis celui-ci à l'égard du troisième et ainsi des autres, tous venant s'agenouiller ensuite successivement deux à deux sur le pavé du chœur. Quand je dis cérémonial, je me trompe ; car si cela en avait la majesté et l'ordre, rien n'était plus exempt de la froideur et de la banalité qui s'attache à ce mot : chaque embrassement donné par ces saints religieux, croisant leurs têtes vénérables et posant leurs bras sur les épaules l'un de l'autre , respirait l'amour le plus vrai, le plus profond et le plus suave; chaque salut donné et rendu était inspiré par le respect le plus pénétré, et faisait éprouver chaque fois, malgré la répétition, une émotion particulière et nouvelle «t comme un tressaillement de dignité et de charité. Quand le dernier religieux eut ainsi reçu ce gage de fraternité et de respect, il traversa tout l'espace du chœur et fut le porter dans l'avant-chœur à l'un des frères convers qui se le transmirent successivement de la même manière, jusqu'au dernier familier, et montèrent, à mesure, dans le chœur, à la suite des religieux, pour prendre part à la communion, tourner l'autel et revenir insensiblement à leur place. Cette effusion de la divine charité, pai'tant du cœur même de Jésus-Christ et descendant de son Prêtre à ses frères, ne s'arrêta pas au plus humble de ceux-ci; car tous, au sortir des saints offices, se répandant aux ateliers ou dans les champs, furent porter en quelque sorte la Paix de Dieu à tous les êtres de la nature, et en embaumèrent la création.
Et n'est-ce pas ce que chantait le Prophète royal dans
ce beau cantique de la charité ; « Qu'il est donc bon et « délicieux de ne faire tous qu'un comme des frères! « C'est comme le parfum répandu sur la tète qui descend a sur toute la barbe, la barbe d'Aai'on, qui descend jus- (( qu'aux extrémités de ses vêtements, comme la rosée « du mont Hermon qui descend sur la montagne de « Sion. Cest là la bénédiction que le Seigneur a répandue 1 « sur nous et sa vie à jamais*. » j Ainsi descend du Christ Jésus, vrai pontife Aaron, I vraie tète de l'Église et de la création, vrai Oint du I Seigneur, sur qui la Divinité même répand l'onction de ' vie, tout cet honneur de société et de communion fraternelle que nous rendons à la Vierge et aux Saints, que nous nous rendons les uns aux autres, jusqu'aux degrés inférieurs de l'Église, jusqu'aux extrémités de la création qui est comme le vêtement sacerdotal sous lequel le Dieu Pontife rend à son Père l'adoration, et reçoit celle des créatures.
Tel est donc l'honneur, tel est le culte que nous rendons à la Très-Sainte Vierge en ce qu'il a de commun 1 avec l'honneur que nous rendons aux Anges et aux Saints I dans le ciel, aux enfants de Dieu sur la terre, et uni j FW'sellement à toutes les créatures. Il n'est pas autre pour elle que pour la plus humble de celles-ci ; en ce aens que c'est un honneur exempt de tout principe d'adoration, en ce sens aussi que c'est un homieur essen- Itellemenl relatif, et qui n'est religieux que parce qu'il (fist relatif, relatif à Jésus-Christ, à Dieu, que nous n'adoîrens que pour Lui-même, et pour qui nous honorons tout
et que nous honorons. D"où suit que, pour s'inscrire