III. — Mais en quoi une telle dignité peut-elle être
• Tracl. 4, saper Magnificat.
encore commune avec celle des autres Saints dans une si prodigieuse sublimité ?
En deux caractères, qu'il importe de bien observer : le premier, c'est qu'elle est comme la leur une dignité inférieure et relative par rapport à la souveraine ^ grandeur de Dieu ; le second , c'est qu'elle n'est dans Marie, comme dans les Saints, que le privilège de la sainteté.
Le premier de ces caractères est manifeste dans tout le culte de Marie. Loin d'être effacé par les lionneurs exceptionnels que nous lui rendons, il en ressort davantage. Ce que nous avons dit d'une manière générale en parlant du culte des Saints se voit au plus haut degrédans celui de la Sainte Vierge. Son élévation, comme la leur, est fondée sur la grâce de Dieu et sur la fidélité ^^ la créature : deux fondements qui proclament la munificence et la grandeur de Dieu dans ses Saints, l'un par ce qu'ils en reçoivent, l'autre par ce qu'ils lui rapportent. Et ces deux éléments de dépendance, étant en raison de leur élévation, éclatent au plus haut degré dans Marie. D'une part, en effet, Marie est pleine de grâce, elle n'est grande que parce que le Tout-Puissant lui a fait de grandes choses ; et plus ces grandes choses l'élèvent, plus elles la montrent redevable au Tout-Puissant. Ce qui faisait très-bien dire à saint François de Sales que « la « Yierge est plus créature de Dieu et de son Fils que le « reste du monde, pour autant que Dieu a créé en elle « beaucoup plus de perfections qu'en tout le reste des « créatures ; et qu'elle est plus rachetée que le reste des « hommes, parce qu'elle a été rachetée non-seulement du « péché, mais de l'inclination même au péché. » Ainsi l'élévation de Marie glorifie Dieu plus que toutes les
créatures, puisque nulle créature n'a autant reçu. D'antre part, nulle créature ne rapporte plus à Dieu ce qu'elle a reçu de Lui ; nulle n'est plus humble, nulle ne glorifie plus le Seigneur. Tontes les gloires de Marie, remarquez bien ceci, méritent d'autant plus nos hommages, et ces hommages sont d'autant plus pieux, que ces gloires consistent et se résument dans le ministère spécial de Servante de la gloire de Dieu. Marie n'est si fort glorifiée que parce cpi'elle glorifie excellemment Dieu. Elle est le plus merveilleux instrument de doxologie qui se puisse concevoir : c'est là sa prédestination et sa fonction. Marie, c'est le Magnificat .
Et comme tout en Marie, telle que l'Évangile nous en a tracé la physionomie et que nous la personnifions sur nos autels, répond à ce ministère ! Comme elle l'emporte sur les autres Saints, par cette comw??/«e propriété, de renvoyer à Dieu la gloire ! Tous les autres Saints, en effet, se sont plus ou moins distingués par des actions éclatantes de sainteté, par des états surnaturels, par des miracles, par des institutions et des bienfaits qui ont pu leur attirer l'admiration et la reconnaissance des peuples, jusqu'à leur faire dresser des statues sur nos places publiques autant que sur nos autels; leur vie est un ensemble de faits personnels dont la gloire humaine s'empare et que la religion est souvent obligée de lui disputer. Dans la Très-Sainte Yierge, rien de tout cela. Gomme on nous l'objecte, et comme nous le professons à la suprême gloire de cette Vierge sainte, elle n'a rien dit, elle n'a rien fait. Ce qui la distingue éminemment, c'est que rien ne la distingue que Dieu. Il ne faut pas chercher les faits de sa vie dans l'histoire, dans des Actes : cette vie est toute scellée dans les mystères du Christ ; elle en fait
partie et s'y réfère immédiatement, tirant de là toute sa grandeur, mais aussi toute sa dépendance. Marie est purement la Mère de Dieu. Toute à ce religieux ministère, elle n'est rien par elle-même qu'humilité, silence, adoration, consécration virginale et maternelle à l'Homme-Dieu : comme un réflecteur dont la cavité polie et pure de toute aspérité ne reçoit et ne concentre la lumière que pour la renvoyer avec plus d'éclat. Chose admirable ! comme le Fils de Dieu , dans son état d'anéantissement et de victime, reflète la Majesté du Père, la Mère de Dieu, dans son état d'efî"acement et de recueillement, reflète la Majesté du Fils. En se montrant sa première adoratrice et servante, elle imprime en nous ces sentiments de toute la hauteur de sa dignité de Mère et de Vierge. Sans doute, au sens chrétien, c'est ce qui l'élève elle-même au-dessus des Anges qu'un tel effacement et qu'une telle humilité dans une telle grandeur ; mais c'est aussi ce qui, dans une élévation si prodigieuse, sauve son culte de tout accident possible d'idolâtrie, ou plutôt ce qui en fait, par excellence, un culte pieux.
Par ce premier caractère, d'être un culte essentiellement relatifs le culte de Marie rentre donc au plus haut degré dans celui de tous les autres Saints.
Le culte de Marie est encore commun avec celui des autres Saints, avons-nous dit, par un second caractère, c'est qu'en elle, comme en eux, la grandeur n'est que le privilège de la sainteté.
Nous avons déjà développé cette doctrine, dans la seconde partie de cet ouvrage, au sujet de ces paroles du Sauveur en réponse à la femme qui préconisait le sein qui l'avait porté et les mamelles qui l'avaient nourri : Bienheureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu
et qui la gardent; et de cette autre parole : Quiconque fait la volonté de Dieu, écoute et observe sa parole, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. Sans reproduire ici une étude qu'on a présente ou qu'on peut relire, nous en tirerons cette application à notre étude actuelle, que ce que nous honorons en Marie, c'est la même grâce et la même sainteté qui est l'objet de notre culte dans les autres Saints. Ce n'est pas à un autre titre qu'elle est glorifiée. Son incomparable dignité de Mère de Dieu ne laisse pas, assurément, de contribuer, comme nous l'avons vu, à sa béatitude et à sa gloire, et de l'élever à un rang unique : mais comment ? en ce que cette dignité lui a valu des grâces correspondantes, des grâces extraordinaires, dont elle a rempli la mesure par sa fidélité, par sa sainteté ; en ce que sa Maternité a rehaussé le prix, de son humilité. De sorte que ce que nous révérons dans son élévation, c'est la base commune de toute élévation : l'humilité, la sainteté. Élévation prodigieuse en Marie, parce que prodigieuse a été son humilité, l'ayant été en raison de cette élévation. Marie a été comme le fils d'un grand Monarque, prédestiné aux plus hautes splendeurs du trône entre tous les autres sujets de son Père, mais à qui celui-ci a voulu faire gagner tous les grades de son élévation en le jetant au dernier rang, et qui là s'est montré le premier en soumission, en fidélité, en vaillance, en tous les mérites du dévouement et de la subordination; mérites évidemment d'autant plus grands qu'ils étaient plus humbles, et d'autant plus humbles qu'ils étaient associés à un destin plus grand; de sorte que, lorsque ce destin vient à se faire jour, ce soit moins la naissance de ce prince que son mérite qui soit glorifié , ou plutôt ce soit sa
naissance justifiée par son mérite. Voilà ce que nous glorifions en Marie.
On le voit donc : c'est ce que nous glorifions dans les autres Saints, c'est ce qui, par proportion, peut être glorifié en chacun de nous. Chacun de nous est comme le simple soldat qui , selon le mot d'un roi de France , porte un bâton de commandement dans son havre-sac. Dans notre condition de chrétien, nous portons ainsi une couronne. Notre royaume souffre violence ; mais il nous est assuré : à nou& de le ravir. Ainsi Marie l'a ravi par un chemin qui nous est ouvert après elle. Noua courons la même fortune. La loi selon laquelle Dieu lui faisant justice a relevé les abaissements volontaires de son humilité , n'a point été une loi particulière pour elle, mais «ne loi universelle pour tous les hommes : QuicoiNQUE & humilie sera exalté: — Quiconque fait la
volonté de Dieu et observe sa parole, celui-là est
31 A Mèiœ.
Ainsi ce que nous honorons dans Marie c'est le chrétien glorifié, élevé au faîte de sa destinée : c'est une élévation proportionnellement commune à tous les chrétiens, à l'humanité, à la création. Loin d'être jaloux et chagrins de sa gloire , nous devons la préconiser à l'envi comme celle de notre race ; nous devons la célébrer comme la nation juive célébrait Judith, en chantant autour d'elle : « Yous êtes la gloire de Jérusalem, « vous êtes la joie d'Israël, vous êtes l'honneur de notre c( race '. »
La gloire que nous a portée l'Incarnation du Verbe, — que l'on remarque bien cet aperçu, — consiste dans
1 Judith, XV, 10.
j^rélévation de l'homine par rabaissement de Dieu. Or, en Jésus-Christ, nous avons l'abaissement de Dieu, mais nous n'avons pas proprement l'élévation de l'homme,
I en ce sens que le Fils de Dieu n'a pris que la nature et non une personne humaine, et que c'est la personne qui est le sujet de l'élévation. Aussi n'a-t-il pris notre nature que pour communiquer à nos personnes la sainteté
I et la gloire qu'il lui conférait ; et c'est en cette communication personnelle que consiste proprement l'assomption de l'humanité. Or c'est dans Marie et par Marie, au premier chef, que nous est faite cette communication. C'est en elle que s'est opérée au plus haut degré TAssomptioji de l'humanité correspondante à l'Incamation du Yerbe. C'est par elle que Dieu a voulu rattacher le monde inférieur au monde supérieur, comme il a voulu rattacher par Jésus-Christ le monde supérieur au monde inférieur. Par là nous pouvons mesurer la grandeur de Marie, soit du côté de Dieu, soit du côté des créatures. Du côté de celles-ci elle est la Première. Ce n'est pas Dieu qui est le premier, ce serait un blasphème de le dire, puisque ce serait le classer parmi les êtres contingents. Ce n'est pas même Jésus-Christ, car, à moins de tomber dans l'Arianisme, il faut adorer en lui Dieu même, n'étant le premier que par assimilation de notre nature. Mais Marie est réellement la Première des créatures, et à un degré qui exclut tout rapprochement. Dans cette élévation, elle ne saurait être trop honorée, puisqu'elle est la première. Elle ne saurait non pins devenir jamais un objet d'idolâtrie, parce qu'elle n*est que la première, et même la première parce qu'elle s'est mise la dernière.
Pour reprendre la figure, ou plutôt la mystique vérité
de ce corps de l'Église universelle dont les élus sont les membres et dont Jésus-Christ est le Chef^ de qui^ par les ligaments et les jointures^ tout le corps tire sa subsistance et son accroissement^ il faut dire que, dans cette merveilleuse structure, Marie est la partie supérieure, qui joint le Chef immédiatement , et par qui toutes les autres parties lui sont jointes. L'honneur de ce rapport immédiat lui est propre ; mais par elle il devient commun, par elle tous les membres inférieurs sont glorifiés, et le corps entier, l'Eglise, le monde monte s'unir à son Chef pour glorifier par lui son Auteur et en être béatifié.
Et maintenant, comment Celle par qui tout est glorifié et béatifié ne serait-elle pas glorifiée et béatifiée?
Que si elle doit l'être, comment le serait- elle autrement que dans la proportion de sa dignité et de sa fonction ?
Que si elle doit l'être dans cette proportion, comment pourrait-elle l'être trop? comment pourrait-elle l'être assez ?
IV. — Car enfin, vous qui craignez toujours de passer la mesure de l'honneur dû à Marie, vous ne l'honorerez jamais autant que Dieu, dont le jugement doit être la règle de tous les nôtres, l'a honorée, en la faisant , entre toutes les créatures célestes et terrestres, sa Mère, son temple, et l'ouvrière de ses desseins. Vous ne lui rendrez jamais un culte qui approche, je ne dis pas de celui que lui ont rendu de tout temps les Justes , les Docteurs, les Pères, les Apôtres, les Prophètes, les Patriarches, Elisabeth, l'Ange, les plus sublimes esprits du ciel et de la terre ; mais le Fils de Dieu en personne,
CULTE PARTICUUER DU A LA SAINTE YIERGE. 85
lorsque, de concert avec le Père et le Saint-Esprit, il l'a prédestinée de toute éternité à son union avec le monde, lorsqu'il l'a préservée entre tous les enfants d'Adam de la souillure originelle , lorsqu'il a suspendu à son consentement le grand ouvrage de son Incarnation, lorsqu'il a été conçu divinement dans son sein à la vie humaine, qu'il n'a fait avec elle qu'une même chair, et quil est né d'elle sans blesser sa virginité ; lorsqu'il a honoré sa Maternité par la soumission prolongée de son enfance, de sa jeunesse et de sa virilité ; et enfin, lorsque, mourant pour vous, il l'a associée à toutes ses souffrances, pour l'associer à tous ses droits sur nos cœurs, et que, toute consacrée par ce divin partage, il a fait d'elle votre Mère comme elle était la sienne, et vous a légué à remplir envers elle ce même culte filial qu'il lui avait, le premier, rendu.
Comment, après cela, pourriez-vous décliner une obligation que Lui-même, tout Dieu qu'il est, a si fidèlement remplie , et dont il vous a légué le précepte formel avec l'exemple : Voilà votre Mère! Elle est la mienne, et à ce titre elle a droit, de votre part, à tous les honneurs; mais, pour que vous ne puissiez en douter, je la fais Vôtre, comme elle le devient, en effet, en vous enfantant à ma vie par sa compassion à ma mort; je vous constitue son Fils; et je fonde par là le culte que vous lui devez à jamais.
Ce culte d'honneur est par là au plus haut degré un culte de charité, d'amour. Il l'est déjà par ce qu'il a de commun avec celui des autres Saints ; mais en ce qu'il a de propre il l'est bien davantage; car il n'est pas seulement un culte de charité fraternelle , il est un culte d'amour filial.
Un culte d'amour filial pour notre Mère, pour la Mère de Jésus notre Dieu.
Pour notre Mère, titre sacré qui est inscrit dans celui de notre dignité de frères de Jésus-Christ et d'enfants de Dieu; qui est écrit surtout au pied de la croix, et qui nous lie envers elle par tous les sentiments de piété, de tendresse, de reconnaissance, de confiance, de recours et d'abandon filial que Dieu a mis entre l'enfant et la Mère , élevés à la hauteur d'une telle Mère , et du Dieu qui a vDulu, le premier, être son Fils.
Culte d'amour filial envers la Mère de ce Dieu, comme telle : caractère du culte de Marie qui en est le fondement , le résumé , le correctif. Révérer et aimer Marie comme Mère de Dieu , non-seulement ce n'est pas diminuer le culte de Dieu de ce culte de Marie , comme on le prétend avec une étrange méconnaissance du cœur humain, mais c'est évidemment l'en accroître : c'est honorer et aimer Jésus d'un culte plus large, plus profond, plus humble et plus délicat. Car, enfin, honorer une personne à cause d'une autre, c'est d'autant plus honorer celle-ci. Jésus est d'autant plus honoré, que, pour Lui, sa Mère est plus honorée. Tout l'honneur que nous décernons à la Mère reflue ainsi vers le Fils qui le lui vaut*. D'où il faut conclure que l'exagération n'est pas possible, en quelque sorte, dans le culte de Marie, tant qu'on ne l'honore pas à cause d'elle-même, mais à cause de son Fils ; parce que , ce qui ne lui conviendrait pas m. propre, conviendrait à ce Fils pour qui nous le lui adressons^. Et combien cette manière d'honorer le
* Omnis honor impensus Matri redundat in Filium. S, Jérôme.
* Si Mariae non congruit, congruit Filio quem genuit. S. Augustin.
Fils n'est-elle pas plus large et plus élevée , précisément
parce qu'elle est indirecte et prise de plus loin ! Aussi ne
proposant que de louer Jésus-Christ , la femme de
angile ne trouve pas de mode plus expressif et plus
nnel que d'exalter le sein qui l'avait porté et les
irumelles qui l'avaient nourri : Beatus venter qui te
i>')rtavit et ubera quœ suxisti! Manière enfin d'honorer
fi d'aimer Jésus plus tendre et plus délicate , et surtout
jplus humble et plus pénétrée de foi : comme celle de
cette autre pauvre femme de l'Evangile, qui, ayant en-
• tendu parler de Jésus, vint dans la foule qui le pressait,
s'approcha de Lui par deiTière et toucha son vêtement,
disant : « Si je peux seulement toucher le bord de son
« vêtement je serai guérie, » et le fut en effet au même
instant par une vertu sortie de Jésus qui , se retournant
vers cette femme toute saisie d: crainte , lui dit : « Ma
« fille, votre foi vous a sauvée; allez en paix, et soyez
« guérie de votre mal*. » Et cette manière de témoigner
la foi en Jésus et d'en ressentir les grâces était pratiquée
;' généralement par tous les malades, qui , en quelque lieu
î qu'il entrât, dit l'Évangile, se faisaient porter sur son
''\ passage, le priaient qu'il leur permit de toucher seule-
I ment le bord de son vêtement , et soudainement étaient
guéris.
Ainsi , par le culte de Marie , qui est comme le vêtement de Jésus , nous le touchons d'une manière plus délicate, plus humble, et par cela même plus efficace.
Toutes ces raisons d'honorer Marie que nous n'avons pu que présenter, et bien d'autres que nous avons dû laisser à la méditation du lecteur, animent son culte,
i Marc, V, 25-34
attirent les multitudes au pied de ses autels, en mêmi temps qu'elles font de ce culte la prédilection des esprit les plus élevés et des âmes les plus tendres. Les temps si succèdent avec des vicissitudes effroyables; les opinions les mœurs, les institutions, les empires, les sociétés s'écroulent et se renouvellent; les fondements de la tern sont ébranlés, et ses habitants, emportés par un mouve ment de plus en plus rapide, courent à des avenirs inconnus : mais le culte de Marie reste, survit et grandi au-dessus de toutes ces agitations, et chaque génératior en passant la proclame Bienheureuse.
Marie vit au plus haut degré, dans ce culte, dans cett( béatification incessante et universelle qui de la tern monte au ciel où elle en reçoit l'hommage avec celui d( tous les Anges et de tous les Saints. Elle vit d'autam plus ainsi du haut de sa gloire que, même du fond de son humilité, elle avait conscience de cette incomparable destinée et la prophétisait. Elle se voyait acclamée Bienheureuse par toutes les générations qui devaient se succéder : Beatam me dicent omnes generationes . Elk vivait par avance de cette vie de gloire que l'accomplissement ne fait que réaliser. Et comme elle en vivait avani l'accomplissement dans la prophétie, elle en vit après ki prophétie dans l'accomplissement : l'un et l'autre étani TelTet d'un môme esprit, d'un même transport, d'une même vie.
Et quelle n'est pas la puissance et le souffle de cel Esprit de Dieu, qui pousse, qui porte les humains à ce culte filial envers Marie, pour que la bouche la plus ennemie lui ait un jour obéi en ces paroles mémorables que nous tenons à rappeler :
« Que ce ne soit pas seulement de langue et en paro-
« les que l'honneur lui soit rendu, ou par des génu- « flexions et des prostrations, par des érections de sta- « tues et d'images, ou par des édifications de temples, « toutes choses que font même les impies; mais de « toutes les forces de notre être, du fond de l'âme, de « pensée ou de bouche, en vérité et devant Dieu disons- « lui donc : 0 Bienheureuse Vierge ' ! »
Prenons acte de ce transport de Luther pour le culte de Marie, et tirons-en la juste application de cette antique décision de l'Église :
« Que celui qui refuse de proclamer Bienheureuse (c au-dessus de toutes les créatures et de toute la nature « humaine, réserve faite de Celui qui a voulu prendre « cette nature dans son sein; la vénérable et toujours « Vierge , Mère de Notre-Seigneur , qui refuse de tt l'honorer et de la révérer, que celui-là soit ana- « thème ^ ! »
* Martini Lltheri mper Divx Virginis Marix canticum Commen- ,^ tarii, Oper., t. V, p. 85. Witteberge, 1554. — Voir le texte cité à la ^^Hpage 249 du second volume de cet ouvrage. '^* ' Quisquis Beatam super omnem crealuram et naturam humanam,
absque eo qui genilus est ex ea, Tenerabileni superque Virginem, .Ma-
trem scilicet Domini nostri non honorât, atque adorai, anattiema sit.
— In CoUectanei .\nastasii Bibliothecarii de Éxilio S. Martini Papœ,
CULTE d'imitation,
I. — La Très-Sainte Yierge ne vit pas seulement dans l'Église par cette béatification universelle qu'elle recueille de tous les points de la création sur le trône de sa divine Maternité. Elle y vit encore par le culte d'imitation dont elle est l'objet, par la contemplation de ses vertus, par leur rayonnement et leur reproduction dans les âmes, par la purifiante influence de sa virginale figure dans le Christianisme et dans l'humanité.
Ce culte d'imitation, la religion l'a pris dans les sentiments les plus purs et les plus élevés de l'âme humaine, et elle l'a surnaturalisé et universalisé en des types que l'antiquité païenne ne connaissait pas, les Saints, formés sur l'archétype divin, l'Homme-Dieu.
Dans l'admirable péroraison de la Vie d'Agricola^ burinée en airain dans la mémoire de tous ceux qui l'ont lue, Tacite élevé par le souffle religieux de sa piété filiale envers ce grand homme, s'écrie : « Jouis, ô Agri- « cola, du grand repos, et nous, ta maison, ramène- « nous de nos regrets stériles à la ferme contemplation « de tes vertus... Voilà les vrais hommages par lesquels c( la tendresse des proches doit consacrer la mémoire « d'un père, s'attachant à la gloire et aux traits de son « âme bien plus qu'à ceux de son corps; non que je « veuille interdire ces images que nous retracent le « marbre et l'airain, mais les représentations de la figure
CULTE d'imitation. 91
« sont frêles et périssables comme la Ggiire elle-même, « au lieu que les traits de Tàme sont ineffaçables ; et « cette âme, ce n'est point avec un art et une matière « étrangère à nous, c'est dans nous, par notre propre caractère qu'on peut en retenir et en garder l'empreinte. »
Ce que Tacite disait si éloquemment de son beau-père à sa maison, ce que chaque maison, dans le sanctuaire I de ses foyers, garde et s'exerce à reproduire des mémorables vertus, des traits de l'àme de queliju'un des siens, d'un père vénéré, d'une sainte mère, le Christianisme, avec une céleste grandeur, le propose et le dit de Dieu même au genre humain : à nous tous, hommes rachetés, qui, par Jésus-Christ, sommes les proches et les enfants de Dieu, ses commensaux et sa maison '. Il nous adresse ces étonnantes paroles : Soyez parfaits coMaiE votre Père céleste est parfait.
n. — Mais cette vocation à la perfection même de Dieu, adressée à l'homme misérable, eût été une cruelle ironie ou une folle provocation, si le Christianisme ne l'eût facilitée par un moyen et par un secours dont la sagesse et l'efficacité ne révèlent pas moins la Divinité que la hauteur de l'entreprise.
Ce moyen c'est l'humanité du Verbe ; ce secours, c'est sa Grâce.
L'homme chétif ne pouvant évidemment saisir celte invisible et infinie perfection de Dieu et s'y élever, cette perfection même s'est inclinée vers lui, elle s'est coulée dans un moule humain pour lui devenir un moule divin
* Quae Domas sumosnos, Ad Eebr., m, 6.
dans lequel il n'aurait ensuite qu'à se transformer luimême. Dieu s'est fait homme afin que nous n'eussions qu'à imiter un homme pour imiter Dieu. Qui me voit, disait ce divin modèle, voit mon Père ', el par là n'a qu'à faire ce que je fais pour l'imiter; l'imiter dans toute sa perfection assortie à la condition humaine. Car, remarquez bien cette belle économie : la perfection de Dieu, outre son invisible sublimité, n'était pas assortie à notre condition, ne revêtait pas la forme des vertus qui sont de notre ressort : l'humilité, la patience, l'obéissance, la chasteté, l'abnégation, etc. , parce que ces vertus supposent des épreuves qui ne peuvent se concev^oir en Dieu. Il fallait donc que ce Dieu même vînt pratiquer ces vertus devant nous, et pour cela se fît homme, en restant Dieu, pour que nous eussions la sainteté même de Dieu exprimée en vertus humaines.
C'est ce merveilleux modèle que nous voyons en Jésus-Christ. Sans doute, pour le réaliser en nous il y faut de plus l'opération de sa grâce ; mais comme il y faut aussi notre coopération, il convenait qu'il nous devînt saisissable, et pour cela semblable.
Le Fils de Dieu s'est donc fait homme, non-seulement pour nous racheter par son sacrifice, mais pour nous édifier par son exemple.
Ainsi s'est posée en exemple à l'humanité la perfection même de Dieu en homme; et sur cet archétype divin, l'humanité, si dégénérée, s'est rectifiée en un seul type, le type chrétien. Tous y ont passé, et le mol Asiatique, et le Grec raffiné, et le Romain altier, et le Germain indompté, etl'Indien timide, et le sauvage même le plus
' Joan., XIV, 9.
CULTE d'jmitation. 93
déprimé : Ihomme a été refait chrétien; si bien que là où il n'est pas encore chrétien, on peut dire qu'il n'est pas homme.
m. — Mais pour s'humaniser et se vulgariser ainsi, la divine perfection a employé des moyens encore plus appropriés à la faiblesse et à la diversité humaines.
En Jésus-Christ le sujet est Dieu : et bien qu'il se soit fait homme, les vertus qu'il a déployées, s'appuyant sur un fonds divin, paraissaient de difficile accès à limitation proprement humaine. Entre Lui et nous, il convenait donc qu'il réalisât des exemplaires d'imitation dont le fonds fût entièrement le nôtre, et qui, formés d'après Lui, nous offrissent des reproductions de sa sainteté appropriées à la diversité de nos caractères et de nos conditions, et dont nous ne pussions pas décliner la complète similitude.
C'est ce que, par des opérations supérieures de sa grâce, il a fait dans les Saints. Les Saints sont, par rapport à Jésus-Christ, comme des prismes par rapport à la lumière; ils décomposent l'éclat de sa sainteté en diverses couleurs amies des yeux, en diverses perfections accommodées à notre nature. Jésus-Christ se réfracte dans les Saints comme dans autant d'étoiles du firmament de la sainteté, comme dans autant de fleurs du jardin de l'Eglise, afin que, selon nos inclinations et nos caractères, nous puissions trouver en eux des exemples à cueillir, à contempler et à imiter, et par cette imitation secondaire et partielle, nous élever au céleste original de toute perfection. C'est ce que saint Paul enseignait, en se proposant lui-même en exemple aux premiers Chrétiens : Soyez mes imitateurs^ leur disait-il, comme je le
suis du Chinst. C'est ce que saint Augustin se disait l lui-même pour s'encourager par l'exemple des Saints : Ne pourras-tu pas, se disait-il, ce qu ont pu ceux-ci e\ ceux-là ?
C'est toujours Jésus-Christ et ce n'est que Jésus-Chris que nous imitons, puisque nous n'imitons dans les Sainti que ce qu'ils ont imité de Lui, ce que Lui-même a mis ei eux de sa sainteté : mais c'est cette sainteté tempérée e assortie à tel ou tel élat, à telle ou telle condition particu lière de l'humanité, comme, en Lui, la perfection mêmi de Dieu est assortie à la condition générale de l'humanité.
De là le culte d'imitation dont les Saints sont l'objet culte où ils sont pris pour patrons ou modèles d'imita tion du divin Modèle.
IV. — Or, dans ce culte d'imitation, la Très-Saint Yierge a une importance égale à son élévation dan le culte d'honneur, puisque ce culte d'honneur n'es fondé, comme nous l'avons vu, que sur l'élévation de s, sainteté.
Reine des Saints, elle nous offre, entre eux et Jésus Christ, la plénitude de sainteté dont ils n'ont que de portions et des parcelles.
Ce n'est pas que cette plénitude de sainteté aille s confondre avec celle de Jésus-Christ : ce sont deux sain tetés et deux plénitudes bien différentes; car en Jésus Christ c'est la sainteté incréée et la plénitude infinie et en Marie c'est une sainteté créée et une plénilud finie ; mais qui cependant est une plénitude, et comme uj Océan, en ce qu'elle réunit tout ce qui a été départi d sainteté à toutes les créatures humaines et angéliques
et en ce qu'elle a pour étendue et pour mesure Tincommensurable dignité de Mère de Dieu.
La même économie qui a porté la divine perfection à se fractionner dans les Saints en traits divers dont l'essai nous élevât à Jésus-Christ, lui a fait créer dans Marie la réunion de tous ces traits, le portrait achevé de Jésus-Christ.
Et assurément une telle création est tellement justifiée par la gloire qui en revient à Jésus-Christ et à l'humanité, qu'elle se ferait deviner si elle était inconnue et désirer si elle n'existait pas. Jésus-Christ, Notre-Seigneur, étant venu nous communiquer la divine perfection, il était de sa gloire et de la nôtre que ce grand dessein trouvât dans l'un de nous sa complète et suprême réalisation. Supprimez par la pensée la Très-Sainte Vierge, et Dieu sera admirable encore, sans doute, dans ces myriades de Saints et de créatures angéiiquesen qui vient se refléter à divers degrés la céleste perfection. Mais il restera à désirer pour sa gloire un sommaire, un chef-d'œuvre, un microcosme en qui il ait réussi à concentrer toutes les merveilles de sainteté éparses dans le monde des âmes, et à reproduire intégralement sa perfection. C'est ce que nous voyons dans l'ordre de la nature. Tout ce que Dieu a réparti de vie et de perfection naturelle dans l'univers vient se ramasser et se concentrer dans l'homme, qui est le monde en abrégé ou plutôt en grand. Pareillement, dans l'ordre de la grâce, la gloire de Jésus-Clirist réclamait une cré<ition qui vînt couronner toutes les autres en rassemblant toutes leurs perfections, et qui fût faite dans cet ordre à l'image et la ressemblance de Jésus-Christ, comme dans l'ordre de la nature l'homme a été fait à l'image de Dieu et à sa ressemblance. Or,
supprimez encore une fois la Très- Sainte Vierge, etfailesmoi voir ensuite une telle création. Sera-ce saint Jean, saint Paul, saint Augustin, saint Bernard ou tout autre? Évidemment, malgré la gloire de ces grands Saints, l'esprit souffre à leur attribuer une telle portée. Nommez et faites paraître maintenant la Très-Sainte Vierge, et vous avez aussitôt la satisfaction que votre âme appelait : vous avez en elle la Heine de la grâce , comme l'homme est le roi de la nature ; et la grâce impliquant la nature, vous avez, dans une pure créature, la Reine de la création.
Vous avez, surtout, ce que nous cherchons, un modèle d'imitation de Jésus-Christ achevé, qui était réclamé par les mêmes raisons qui nous font voir dans tous les autres Saints des modèles partiels de cette imitation.
V. — Et remarquez, maintenant, comme tout, à ce point de vue, désigne la Très-Sainte Vierge à notre contemplation, et avec quelle intention manifeste Dieu s'est complu à mettre la main à ce chef-d'œuvre qui devait être sa Mère. On a maintes fois remarqué combien la création de l'homme diffère de celle des autres êtres, et ce Faciamus hoininem qui nous fait voir Dieu se recueillant pour ce grand ouvrage. Il en est de même de Marie dans l'ordre de la sainteté. Pour cette création. Dieu aussi se recueille dans \mFaciamus; il se recueille ainsi, on peut le dire, quatre mille ans, durant lesquels il ne cesse de faire annoncer ce prodige de sa grâce et d'y préluder par des figures et des ébauches qui sont comme des études de ce grand dessein. Non qu'il n'ait pu le faire d'un seul coup, mais parce qu'il a voulu par ces
CULTE d'imitation. 97
préludes et par ce relard nous en signaler toute l'importance. Quel autre Saint a été l'objet de tels préparatifs, et nous est représenté occupant la pensée de Dieu depuis l'origine du monde?
Et quand le moment de son apparition est venu, quel autre Saint nous est aussi représenté recevant la salutation de la Cour céleste dans le plus élevé des Esprits et proclamé par lui plem de grâce. Il n'y a que de Jésus-Christ et de Marie que cela ait été dit ; avec la dilîérence que nous avons signalée plus haut : de Jésus-Christ, plemim rjratiœ et veritatis\ et de Marie, (/ratia plena ; et de même qu'il est dit encore du Fils qu'à son entrée dans le monde il reçoit V adoration des Anges"^, il est dit de la Mère qu'elle en a reçu la salutation.
Et ceci n'est encore que le prélude ; car voici que le héraut céleste, tout éminent et tout pur qu'il est, s'efface et se retire devant une déjà si merveilleuse perfection, et que Dieu même s'en approche pour la porter à un plus haut point, et Dieu dans sa Trinité, comme pour l'homme. Le Très-Haut la couvre de sa vertu, c'està-dire s'y applique de toute la puissance de sa perfection ; l'Esprit damour et de complaisance ne vient pas seulement, mais survient en elle avec tous ses dons ; et enfin le Saint, le Fils de Dieu, Dieu même prend notre vie dans son sein et lui communique la sienne dans la même proportion.
Ce n'est pas tout : ce Fils de Dieu, devenu le propre Fils de Marie, consacre à l'instruction du monde trois
1 Joan., I, 14. * Ad. Hebr., i, 6.
années de sa vie; et de tout le reste, des trente années qui précèdent, que fait-il? Pourquoi ne parcourt-il pas l'univers pour le convertir par ses miracles, le sanctifier par ses vertus, l'illuminer par les clartés de sa parole? Pourquoi, faisant onze parts de cette vie qui importe tant au'salut du monde, en enfouit-il dix entre les parois d'une pauvre demeure? Vous croyez, sans doute, qu'il a été oisif pendant tout ce temps Celui qui a dit : Mon père agit sans cesse; pareille est mon action^? Vous croyez qu'elle ne se proposait et qu'elle ne produisait aucun fruit cette longue conversation avec Marie de Celui qui est la Parole, qui a dit et tout a été fait; avec Marie qui gardait et repassait si fidèlement tout ce quelle entendait de Lui dans son cœur? Quelle erreur est la vôtre ! Sachez-le bien, il s'appliquait à consommer la suprême opération de sa grâce, qui a été de former la sainteté de sa Mère en l'élevant à un degré supérieur à celui de tous les élus, et aussi rapproché de sa propre sainteté qu'il est possible à une pure créature; il s'est proposé de la modeler sur lui et de la signaler à notre imitation comme l'exemplaire de toutes les vertus qu'il voulait nous appeler à pratiquer. Déjà elle avait reçu, dans cette plénitude de grâces qui était comme la provision de sa Maternité, les traits de la physionomie qu'elle devait communiquer à l'humanité sainte de Jésus-Christ : elle était comme un Jésus- Christ commencé^ selon l'expression de Bossuet; mais combien cette ébauche, déjà si supérieure, a-t-elle été achevée par Jésus- Christ même, s'appliquant à consommer la perfection
1 Joaa., V, 1 7.
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de sa Mère avec tout Fart d'un Dieu et tout l'amour d'uu Fils!
Et que n'avons-nous pas eu à admirer de cette perl'ection de Marie dans létude que nous en avons laite d'après l'Evangile, c'est-à-dire d'après ce qui fait Loi entre les adversaires de son culte et nous ! L'Evangile ne parle pas de Marie, ose-t-on dire : sourds et aveugles que vous êtes, comment ne comprenez-vous pas que l'Évangile est tout plein de Marie, de son silence, de son obscurité; silence et obscurité entrecoupés par de tels accents et de telles clartés, quils en prennent une valeur prodigieuse d'humilité, de douceui*, de foi, d'amour, de résignation, de simplicité, de courage, de patience, de calme et d'union à Jésus-Christ. Si le divin Modèle, résumant tout son enseignement et son exemple, a dit de Lui-même : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; s'il a dit encore ; Que celui qui veut être mon disciple se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et quil me suive, qui s'est approché de plus près de lui, qui en a reproduit une eltigie plus fidèle et plus complète que Marie : elle, dont l'humilité a été jusqu'à éclipser aux yeux du monde sa dignité de Mère de Dieu autant qu'elle la fait briller aux yeux des âmes saintes ; elle, dont la charité, l'esprit de sacrifice, d'union et de foi à Jésus-Christ l'a toujours fait marcher sur ses traces depuis la crèche jusqu'à la croix, dont seule, entre tous les humains, elle a partagé le divin supplice.
Comme nous l'avons remarqué dans ces études de Marie d'après l' Evangile , il n'y a pas un seul des mystères de Jésus-Christ, sa conception, la sanctification de son précurseur, sa nativité, l'adoration des bergers et des mages, sa présentation au temple, sa circonci-
dOO LIVRE 1, CHAPITRE III.
sion, sa fuite en Egypte, sa manifestation parmi les docteurs, sa vie cachée à Nazareth, l'ouverture de ses miracles à Gana, ses courses apostoliques, sa mort, où Marie ne figure à côté de Jésus et en union avec Lui, tellement que nous ne pouvons y voir Jésus sans y voir Marie. Chaque trait de ces mystères et de ces caractères de Jésus vient se reproduire et se décalquer en quelque sorte en Marie, adouci et tempéré par la privation de la divinité qui, en Jésus, et malgré son humanité, éblouit encore nos yeux débiles.
Et tout cela, encore une fois, pourquoi? si ce n'est, comme l'affirme le Docteur Angélique, parce que Dieu a voulu que la Bienheureuse Vierge fût exposée en universel exemplaire de toutes les vertus chrétiennes : Posita est Beata Virgo ut universale exemplar omnium virtutum * ; pour que nous eussions de quoi nous élever graduellement de l'exemple des Saints, qui nous offrent des études partielles de sainteté, à l'exemple de Marie, qui nous présente toute sainteté créée dans sa virginale plénitude, comme transition elle-même à la sainteté incréée de Jésus-Christ qui, sous le voile de son humanité, nous porte à la perfection môme de Dieu, soleil de toute sainteté,
YI. — Dans le divin Cantique de l'Amour, la beauté de l'épouse est comparée à celle de la lune : Pulchra ut luna '^. Cette comparaison résume tout ce bel enseignement. Les Saints, avec leurs caractères si multiples, si
1 Div. Thom., Opuzc. 1er, - Canl., VI, 9.
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tivers et si épars dans l'Église, sont comme les diverses constellations semées dans le firmament chrétien ; et Marie, Reine des Saints, est comme la lune, dont le pudique éclat reflète en plein Jésus-Christ, rayon de Dieu, soleil de gloire.
Le commun des hommes s'agite et se meut dans la lumière du jour sans lever le regard sur elle. Plont:és qu'ils sont dans leurs passions et dans leurs intérêts, ils lui tournent le dos et ne voient que les ombres que projettent les vanités quils lui opposent. Ils ne connaissent donc pas le jour , ou s'ils viennent à rencontrer son foyer, ils en sont aveuglés el le maudissent. Ils ne connaissent aussi de la nuit que le repos quelle amène , que le sommeil qui les enveloppe et les confond avec les animaux. Cette humble sœur du jour n'existe pas pour eus. , parce qu'ils n'existent pas pour elle, et ils s'offenseraient avec mépris des appels qui leur seraient faits de venir la contempler. Mais il est des esprits délicats, des âmes tendres et méditatives pour lesquels le spectacle de la nuit a des charmes ravissants, des harmonies secrètes, et s'illumine de mystérieux reflets. Dans la contemplation silencieuse de cette beauté voilée qui répond si bien à la nature humble et à la fois élevée de leurs sentiments, ils puisent une disposition méditative qui se prolonge pendant le jour, et qui, les soutenant au-dessus des impressions de la terre, les porte à lever des regards exercés vers le ciel.
Ainsi le culte, la contemplation des beautés mystiques de Marie , reflet de Jésus-Christ, nous exerce à la contemplation de la Divinité transparente dans ce divin Fils , qui nous prépare et nous élève lui-
même à la vision de la Divinité apparente dans son Père.
Regarde à la face qui ressemble le plus à celle du Christ, Elle seule par sa clarté peut te disposer ù voir le Christ^ .
« Telle est, en effet, rinfirmité de notre raison, » dit excellemment Bossuet « qu'elle ne peut soutenir l'éclat « de la lumière qui éblouit nos faibles yeux: il faut une « moindre lumière pour nous faire découvrir la grande, « un petit flambeau pour nous montrer le grand flam- « beau ^. ))
Ainsi s'explique et se justifie le culte d'imitation dont la Très-Sainte Vierge est l'objet dans le monde.
YII. — Ce culte , on le comprend , est un des plus puissants moyens de vie et d'action de Marie dans l'Église et dans l'humanité. Nous en verrons les effets ; mais déjà nous pouvons reconnaître quelle immense part a la Très-Sainte Vierge dans cette formation du type chrétien qui a changé la face du monde par l'impression de Jésus-Christ, et dans cette action incessante du Christianisme pour entretenir et renouveler ce grand ouvrage.
Quelle n'est pas déjà la part des Saints, et sous combien de formes ne sont-ils pas déjà dans la main de Jésus-Christ comme des outils , comme des burins par
* Dante, Paradis. C'est saint Bernard qui parle ainsi au Dante, lequel ajoute : « Je vis pleuvoir sur Elle tant d'allégresse de tous les Es- « prits célestes créés pour voler vers cette sublimité, que tout ce que « j'avais vu auparavant ne m'avait pas saisi d'une telle admiration, « et ne m'avait montré de Dieu une telle ressemblance. »
' Discours aux religieuses de Sainte-Marie.
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lesquels il se reproduit lui-même dans les âmes, et qu'il anime, à cet effet, de sa vie dans l'Église! Voyez saint Vincent de Paul : il y a deux cent quatre-vingt-deux ans qu'il est né, et il vit encore ; que dis-je? il s'accroît et se multiplie dans ces légions de célestes filles de sa paternité spirituelle, d'œuvres et de sociétés innombrables qui portent l'action de sa charité à toutes les misères de l'univers, et qu'il anime de cette vie qu'ail a reçue luimême de Jésus-Christ. Quelle preuve de la divinité de Celui qui, après dix-huit cents ans, et à travers tant de résistances, vit ainsi dans ses ser>iteurs, et fait vivre par eux jusqu'à ses ennemis ! Où trouver rien de comparable à ce phénomène de divinité, à cette verdeur féconde de Jésus-Christ dans ses Saints? Et ce que nous disons de saint Vincent de Paul, nous pouvons le dire de saint Ignace, de saint Dominique, de saint François, de sainte Thérèse, de saint Benoit : les siècles ny fout rien ; les Saints n'ont pas d'âge ; associés à la vie de Jésus ressuscité, comme lui ils ne meurent plus, même sur la terre. Ils se survivent et se reproduisent à perpétuité dans ces familles, dans ces ordres, dans ces œuvres, si distinctes qu'on reconnaît toujours en chacune délies la physionomie propre de leurs saints fondateurs, et si unanimes qu'on ne reconnaît pas moins en toutes le divin caractère de Jésus-Christ.
Faciès non omnibus una,
Nec diversa tamen, qualem decet esse sorornm.
Or, comme toutes ces sœurs, dans la diversité qu'elles ont reçue de leurs saints fondateurs, ont Jésus-Christ pour commun Père, elles ont Marie pour Mère. Marie règne et vit en elles et dans tout ce qui est chrétien, dune
juridiction et d'une vie universelle comme Jésus-Christ, par l'union immédiate que sa Maternité lui donne avec ce divin Fils. On ne peut trouver Jésus sans trouver Marie, puisque c'est par Marie même qu'on trouve Jésus, par son imitation, au-dessus de celle de tous les autres Saints. Comme ceux-ci donc vivent en particulier, Marie vit en général dans l'Église. Il y a une impression de Marie dans tout ce qui est chrétien.
Qui mavra trouvée^ lui fait dire le Saint-Esprit dans le livre de la Sagesse, trouvera la vie; c'est-à-dire Jésus qui est la Vie. — Comment cela? — Parce que avec Jésus est toujours la Mère de Jésus. Il faut chercher Jésus pour trouver Marie; mais il faut trouver Marie pour trouver Jésus, parce que quand on cherche Jésus on voit venir au devant de soi Marie, qui vous introduit auprès de Jésus.
De là vient que par une belle ellipse, Marie elle-même est appelée la Vie; ce qui veut dire tout à la fois qu'elle a la Yie de source, de Jésus, et que c'est par elle que nous l'avons tous.
Mais nous touchons ici à la prunelle de l'œil de l'hérésie, il faut aborder avec précaution ce point délicat.
C'est ce que nous allons faire en traitant du culte cl Invocation de la Très-Sainte Vierge.
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