CHAPITRE IV
On pardonnerait encore à l'Église le culte d'honneur et le culte d'imitation qu'elle rend à la Très-Sainte Vierge, parce que, après tout, ce double culte peut s'adresser à sa Mémoire, comme à celle de tout pei'sonnage qui a été éminent en vertu et qui se survit dans ses admirateurs et ses imitateurs. Il n'est pas nécessaire de supposer qu'elle y prend elle-même part ; qu'elle voit les hommages que nous lui rendons, et qu'elle y est sensible; qu'elle reçoit nos vœux, et qu elle les exauce; qu'elle est en commerce de vie et de grâce avec nous, et qu'elle nous assiste réellement du haut du ciel : ce qui est en faire, dit-on, une divinité.
C'est sur cela qu'il faut exposer et expliquer la doctrine catholique, et montrer (Qu'elle a pour elle la raison et le cœur.
Nous reconnaissons, selon la foi catholique, à la Très- Sainte Vierge, dans le ciel, deux sortes de pouvoir qui sont l'objet de notre culte d'invocation, et par lesquels nous sommes en commerce de grâce et de vie avec elle : un pouvoir A' intercession pour nous auprès de Dieu, et un pouvoir de coopération avec Dieu auprès de nous.
Nous invoquons en Marie le premier de ces pouvoirs en l'appelant des noms de Protectrice, de Patronne,
d'Avocate; et en lui disant : Priez pour nous! et le second, en l'appelant des noms ^e,Mère de la miséricorde, notre douceur, notre espérance, notre vie, et en lui criant Sauvez-kous!
Il faut justifier par des raisons irréfragables pour tout chrétien, et d'un saisissant enchaînement pour ceux même qui ne le sont pas, l'un et l'autre de ces pouvoirs.
Mais avant tout, il faut poser cette observation importante qui, en généralisant la question, y intéresse tout le Christianisme : que nous n'attribuons pas à la Très- Sainte Vierge auprès de Dieu un autre genre de pouvoir en principe, que celui que nous reconnaissons à tous les autres saints qui sont dans le ciel, à tous ceux même vivant encore sur la terre. En elle s'agite la destinée chrétienne tout entière : la diiïérence ne gît que dans le degré de notre confiance et dans celui de son crédit. C'est pourquoi nous ne dirons rien d'abord qui ne soit tellement général qu'on ne puisse l'appliquer à tout chrétien, soit au ciel, soit sur la terre; de cette généralité, nous dégagerons ensuite ce qui est spécial aux Saints qui sont dans la gloire, puis au-dessus d'eux à la Très-Sainte Yierge.
Et pour faciliter l'attention sur une matière si importante, nous diviserons notre étude en ces quatre paragraphes :
l** De l'intercession des Saints ;
2" De la coopération des Saints;
3** Réponse aux difficultés concernant la communication des Saints dans le ciel et des fidèles sur la terre ;
4" Application de tout ceci à la Très-Sainte Vierge.
CULTE D'nn'OCATION. 107
De l'iotercessioa des Saints.
I. — Invoquer^ qu'est-ce à dire? Ce mot ne peut-il s'appliquer qu'à Dieu, et ne s'applique-t-il pas, dans un autre sens, aux hommes?
Invoquer, cest appeler à son aide. Il suit de cette détinition que le sens de ce mot est relatif à lidée qu'on se fait du pouvoir de celui qu'on invoque : par lui-même, il n'a pas un sens absolu.
Invoquer Dieu, comme Dieu, c'est lui demander comme à l'auteur de la nature, de la grâce et de la gloire, tous les biens dont nous avons besoin et que nous ne pouvons recevoir que de Lui. Mais ce mot n'est pas tellement consacré à Dieu, comme celui d'adorer, qu'il ne puisse s'adresser en des sens inférieurs et divers aux Anges, aux Saints, au\ fidèles vivants, et s'appliquer même à une multitude de circonstances humaines et ordinaires.
On peut donc invoquer les Saints (ici-bas ou dans le ciel). En soi, cela n'a rien que de très licite; cela dépend de ce qu'on entend par là.
Or on entend par là, dans le Catholicisme, obtenir des Saints qu'ils intercèdent pour nous auprès de Dieu. Notre invocation répond à leur intercession. Nous les prions de prier Dieu pour nous; nous les invoquons pour qu'ils l'invoquent en notre faveur. De sorte que c'est Dieu que nous prions par leur prière, c'est Dieu que nous invoquons par leur intercession. Notre prière ne fait que s'appuyer sur la leur pour s'élancer vers
108 J.TVRE I, CHAPITRE lY.
Dieu. En un mot, ce n'est qu'une manière de prier Dieu et de l'invoquer.
Que peut-on trouver à redire à cela?
Dira-t-on que c'est diminuer le culte de Dieu par ce partage d'invocation entre lui et les Saints, et que ce serait l'honorer bien plus de réserver pour lui seul les prières que nous dépensons aux Saints?
Cette objection n'implique rien moins qu'une impiété, car elle suppose que nous pourrions adresser à Dieu l'espèce de prières que nous adressons aux Saints ; elle suppose un être qu'il pût lui-même prier, qui lui serait dès lors supérieur. Pour que Dieu pût être jaloux des prières que nous adressons aux Saints, il faudrait qu'il pût vouloir d'un culte qui passerait seulement par lui, mais qui se rapporterait à un autre que lui comme à sa fin; car tel est le culte que nous rendons aux Saints. Qui ne voit au contraire que cette invocation des Saints rehausse Dieu de leur intercession, et le rehausse d'autant plus qu'ils sont eux-mêmes plus élevés en gloire. L'honneur que la prière fait à celui à qui elle s'adresse est en raison de la dignité de celui qu'elle incline. Aussi, bien plus honoré est Dieu par la prière du juste, bien plus par celle du Saint, bien plus par celle de la Reine de tous les Saints. Loin de diminuer la majesté de Dieu par ces interpositions de prières, nous la relevons, nous la glorifions. Toutes ces prières, en définitive, n'arrêtant pas la nôtre, mais la grossissant, si j'ose ainsi dire, et l'agrandissant , la font monter, se briser et se répandre aux pieds de Dieu ;, comme une vague de supplication qui intéresse d'autant plus sa gloire.
Il est vrai, dira-t-on, mais Dieu est toujours prêt à nous écouter ; il nous aime plus que ne fait aucun Saint ;
CULTE d'invocation. 109
il est jaloux de notre confiance et la provoque dans toutes les Écritures par mille assurances que nous n'avons qu'à demander et qu'il est pressé par son amour de nous accorder ses bienfaits. C'est donc une marque de défiance envers lui que de nous substituer les Saints. Il est aisé de répondre à ce paradoxe que Dieu écoute la prière en raison de sa valeur, des bonnes dispositions qu'on y apporte ; sans quoi autant vaudrait dire qu'il n'est pas même besoin de prier. Or la prière du juste, des Saints, la prière de la Très-Sainte Vierge est bien meilleure, bien plus efficace, dès lors, que notre seule prière. En joignant leur supplication à la nôtre, ce qui n'est pas nous la substituer, nous faisons la nôtre meilleure, plus agréable à Dieu. Nous ne prions pas avec moins de confiance, mais avec une confiance plus légitime. Nous ne nous défions pas de Dieu ; mais, ce qui est bien différent, nous nous défions de nous; et par là nous donnons à notre prière ce qui en est l'essence et le fondement, Vhumilité. et ce qui est aussi le fondement de la vraie confiance.
Dieu, du reste, s'est expliqué plusieurs fois, dans les Saintes Écritures, de manière à ne pas nous laisser dans le doute à ce sujet. Ainsi, au dernier chapitre de Job : Allez à mon serviteur Joh, dit-il aux interlocuteurs de ce saint homme, et Job ^ mon serviteur^ priera pour vous ^ et, en considération de sa face, la folie de vos discours ne vous sera point imputée. Au chap. xx de la Genèse, nous voyous pareillement Abimélech,ne pouvant obtenir de Dieu sa guérison que par les prières d'Abraham; et au chap. xxii d'Ézéchiel, Dieu cherchant lui-môme un homme qui s'opposât à sa colère, voulant pardonner à son peuple, mais voulant aussi que ce fût par la prière
de quelque Saint : exemple louchant et frappant qui prouve à la fois, et combien notre coniiance doit être grande en un Dieu qui est ainsi pressé du besoin de pardonner, et combien, pour être légitime et digne de sa sainteté, elle doit s'envelopper en quelque sorte de la médiation des Saints *.
II. — Mais ce mot médiation réveille tout un nouvel ordre de difficultés plus spécieuses, et dont l'examen et la solution seront le plus intéressant moyen de faire connaître et briller la vérité.
Ces difficultés sont tirées de la médiation de Jésus- Christ, et consistent dans ce raisonnement :
Jésus-Christ est précisément notre Médiateur, en vue de nous rendre Dieu propice ; et comme il est lui-même
* Comme nous écrivions ces lignes, elles recevaient leur justification d'un fait des plus remarquables, qui se passait auprès de nous, el dont nous garantissons l'exacte vérité. Une dame anglaise, d'un grand sens et d'un noble cœur, protestante de naissance, n)ais déiste de préjugé, avait gardé de la parole du R. P. de- Ravignan l'impression de la nécessité de s'éclairer, en appliquant à la question religieuse toutes les forces de la volonté aîdée de la prière. Sa conscience ne lui laissa pas de repos qu'elle n'eût satisfait à ce qui liri apparaissait sous le caractère impérieux d'un devoir. Elle pria donc Dieu de l'éclairer, et elle le fit franchement. Cette prière la laissa dans le même état : elle se trouvait toujours au pied du surnaturel comme d'un mur que sa conviction ne pouvait ni percer, ni franchir. Une âme commune se serait crue quUte envers la vérité. Maisi, soit par l'effet naturel d'une grande sincérité, soit par l'effet surnaturel de cette première prière qui n'avait, ce semble, rien produit, celte âme-ci se dit à elle-même : « Ai-je assez biiH, ai-je suffisamment prié, pour avoir le droit de rien conduire' de' l'état dans lequel je me trouve après cette prière, lorsque je la. mesure suc la grandeur du don que j'ai sollicité? » Mue par ce juste
GCLTE d'invocation. Hl
Dieu, sa médiation est intiiiie, et dès lors, non-seulement suffisante, mais surabondante. Nous n'avons donc besoin d'aucune autre médiation. Recourir à celle de la Vierge et des Saints est donc, non-seulement inntiie, mais sacrilège^ puisque c'est admettre une insuffisance dans les mérites divins. C'est donner non-seulement des égaux, à Jésus-Christ, mais des aides, comme s'il n'était pas le seul médiatew et suffisant médiateur- Telle est la grande objection de l'hérésie. Il n'est pas un esprit judicieux qui ne doive sentir la force victorieuse des réponses que nous allons y faire.
Du commun consentement de tous les chrétiens, Jésus- Christ est unique Médiateur de trois manières qui lui sont absolument et exclusivement propres :
Premièrement, à cause de sa nature, étant Dieu et homme tout ensemble, mitoyen, par conséquent, entre
gentiment de l'objet de toutes ses préoccupations, elle entreprit comme un assaut de prière, s'y prépara par la retraite, et s'y livra avec une émotion qui déborda en abondaatea tannes dont Dieu seul ftil témoin. Larmes précieuses qui ne devaient pas êtres perdues, mais qui cependant ne lui dessillèi-ent pas les yeux. Aucune lumière nouvelle ne se leva sur son esprit. Cependant Dieu îui faisait faire dans l'ombre de l'épreuve un pas de plus, la faisant arriver à Lui par rexpérience m^me de la dixtrim cathoUque avant de lui en donner la conviction. Cette seconde prière, en effet, plus humble que la première, lil oaitre en elle un sentiment plus profond encore de son indignité, et lui inspira cette réflexion: « Faut-il m'étoniier que ma seule prière, si fervente qa'elle soit, n'ait paa été reçae de Dieu? .\i-je épuisé tous les moyens de m'en faire écouter pour autoriser ma sécurité de son silence? Si je le faisais prier par les Saints, qui sont ses amis, et par la Vierge Marie, qu'on dit être sa Mère ? Celte pensée fut comme l'éclair qui précède le coup. Les Saints et la Vierge Marie invoqués par cette âme sincère, la divinité de Jésus-Christ lui apparut avec une victorieuse évidence : elle vit, elle crut ; elle abjura l'erreur au sein profond de la Vérité.
il2 LIVRE I, CUAPITRE IV.
la créature et le Créateur qu'il réunit dans sa personne.
Secondement, à cause de son emploi, étant Rédempteur, c'est-à-dire ayant payé pour nous.
Troisièmement, à cause de son indépendance, n'ayant nul besoin lui-môme de médiateur, ni pour lui, ni pour nous.
Cela posé, qu'on nous dise en quoi nous associons le moins du monde la Vierge et les Saints à aucun de ces trois caractères de Tunique médiation de Jésus- Christ?
Est-ce que nous les faisons médiateurs par la réunion en eux des deux natures divine et humaine ? est-ce que nous disons que la Vierge est une femme-Dieu et les Saints des hommes-Dieu? . . .
Est-ce que nous les faisons médiateurs de rédemption, ayant payé pour nous, pouvant dire à Dieu : Ils ne doivent rien, nous avons satisfait pour eux?...
Est-ce que, enfin, nous avons jamais prétendu que les Saints et la Vierge ont été dispensés et nous dispensent de la médiation de Jésus-Christ, eux que nous n'honorons et que nous n'invoquons que comme les merveilles et les canaux de sa grâce ?. . .
Il sufïit d'énoncer ces imputations pour en faire voir l'absurdité, qui est telle, que jamais on n'a osé les formuler et les produire contre nous. Et cependant il le faudrait pour soutenir l'imputation générale de faire de la Vierge et des Saints des médiateurs semblables à Jésus-Christ.
La médiation des Saints n'a donc aucun des caractères de celle de Jésus-Christ, et laisse celle-ci dans sa souveraine et incomparable excellence.
CULTE d'invocation. 113
Si cette médiation des Saints était prise sur celle de Jésus-Christ, on devrait pouvoir la revendiquer pour Jésus-Christ, et elle lui serait applicable. Or c'est ici qu'éclate l'erreur du reproche ; car, loin qu'on puisse revendiquer une telle médiation pour Jésus-Christ, ce serait un blasphème que de la lui attribuer.
En eflet, les caractères de la médiation des Saints sont :
Premièrement, de n'être qu'une médiation dintercession ;
Deuxièmement, d'être subordonnée à celle de Jésus- Christ ;
Troisièmement, de n'être pas indispensable. Essayons d'appliquer ces caractères à Jésus-Christ. Et d'abord sa médiation n'est-elle qu'une médiation d'intercession?
On peut subvenir à un débiteur insolvable, ou en payant pour lui le créancier, ou en priant celui-ci de remettre la dette. Le premier mode est le mode de Rédemption, le second est le mode d'intercession. Or, le simple mode d'intercession ne pourrait être revendiqué pour Jésus-Christ sans lui enlever la médiation de Rédemption, sans supposer qu'il n'a pas eu de quoi payer notre dette, sans lui donner un rôle de suppliant. Sur ce premier point le reproche se retourne donc contre ses auteurs : il dégrade Jésus-Christ de son caractère de Rédempteur.
Il est vrai, dira-t-on : mais d'un autre côté n'est-ce pas méconnaître retTicacité de ce divin caractère que de demander par les Saints la remise de la dette que Jésus- Clirist a acquittée; car, s'il l'a acquittée, tout est fait.
H4 LIVRE I, CnAPITBE IV.
Ooi : mais à condition de prier nous-mêmes pour qu'il nous soit fait application des mérites de Jésus-Christ^ car on ne prétendra pas que nous n'ayons pas besoin nous-mêmes de prier; —que si nous avons besoin die prier, nous avons besoin de bien prier; — que si nous avons besoin de bien prier, il est bon de le faire en communion avec la Vierge et les Saints.
Sous ce premier rapport, le culte d'invocation des Saints est donc non-seulement quitte de reproche, mais victorieux.
Il en est de même du second caractère de leuridêdiation, savoir, d'être entièrement subordonnée à celle de Jésus-Christ. — Non-seulement en effet la Vierge et les Saints ne sont pour nous que des suppliants, mais ils ne le sont que par Jésus-Christ. Ce n'est que par ce divin Chef que l'Église parle à Dieu en la bouche de la Vierge et des Saints comme en celle des simples fidèles. Et cette commune subordination de tous les membres r-elève et exalte l'unique et souveraine médiation du Chef loin de la diminuer.
Pour la diminuer, il faudrait qu'elle consistât à faire quelque chose qui fût du ressort de Jésus-Christ. Or, peut-on dire qu'if soit du ressort de la médiation de Jésus-Christ, non-seulement de supplier, mais de supplier par tout autre que par soi^ comme font les Saints? Ce serait évidemment lui enlever son caractère de Chef pour le réduire à celui de membre. Revendiquer pour Jésus- Christ ce second caractère de la médiation des Saints, c'est donc encore tomber sous le coup du reproche qu'on nous adresse.
Enfin , le troisième caractère de la médiation des Saints, c'est qu'elle n'est pas nécessaire, qu'elle est fa-
CLtTE B'nîVOCATlOS. 415
cultative. C'est une doctrine publique et invariable de l'Eglise catholique, exprimée notamment dans le Concile de Trente, qu'il est bon et utile d'invoquer les Saints : mais voilà tout. Sans doute il est téméraire de se passer de la médiation des Saints; il est criminel même de la rejeter: mais en déûnitive, peut-on s'adresser valablement à Dieu sans le Christ? Non : peut-on s'adresser à Dieu et au Christ sans les Saints? Oui. Voilà la doctrine.
Est-ce là ce que vous revendiquez encore pour Jésus - Christ? est-ce ce caractère facultatif et non nécessaire que vous nous accusez de lui dérober?
Ainsi, pour résumer cette dissertation, trois caractères distinguent la médiation de Jésus-Christ; 1** elle a lieu par l'miion des deux natures divine et humaine dans sa seule personne; 2" elle agit par rédemption; 3" elle se suffit à elle-même. — Le reproche de détourner aux Saints ces trois caractères de la médiation de Jésus- Christ ne peut nous être fait sans absurdité.
Trois caractères distinguent la médiation des Saints : 1" c'est une médiation d'intercession', 2** elle est subordonnée à celle de Jésus-Christ; 3<* elle n'est pas indispensable. La revendication pour Jésus-Christ de ces trois caractères de la médiation des Saints ne peut être faite sans impiété.
Absurdité et impiété, tel est donc le double vitfe du reproche qu'on fait à te doctîine de l'invocation dès Saints.
in. — Rien n'est plus simple en dernière analyse que cette doctrine. Elle comprend trois personnes dans la prière : la première est la personne du Père céleste à
il6 LIVRE I, CHAPITRE IV.
qui on demande les biens dont on a besoin ; la seconde, celle de Jésus-Christ par qui on demande; et la troisième, celle du fidèle qui demande.
A laquelle de ces trois places mettons-nous la Alerge et les Saints, lorsque nous les prions? Précisément à la nôtre, à celle du fidèle. Nous les prions de faire ce que nous faisons, et rien de plus; parce qu'ils peuvent le mieux faire et plus efficacement que nous, et que leurs prières jointes aux nôtres, sont plus puissantes que cellesci toutes seules.
Leibnilz a écrit là-dessus une page à intention catholique, évidemment, puisqu'elle appartient à son Systema Theologicum, mais dans laquelle se laisse voir, parmi cette vérité que nous venons d'émettre , une réserve et une critique implicite qui suppose, dans ce grand esprit, une étrange méprise sur la doctrine qu'il exposait, tant l'hérésie fausse la notion des vérités qu'elle attaque, jusque dans ceux qui veulent et qui peuvent le plus s'affranchir de son erreur. Qu'est-ce donc dans la généralité •de ceux qui lui appartiennent ?
« Bien que nous employions l'intercession des Saints « comme un faible appendice de notre piété, dit-il, (c nous ne devons pas négliger en même temps de nous <c adresser directement à Dieu. Tous les Saints, quelque c( grands qu'ils soient, sont serviteurs de Dieu comme « nous. Le seul véritable médiateur entre Dieu et les « hommes, c'est le Christ, aussi près, dans son éléva- « tion, de son Père, que les Saints, dans leur abaisse- « ment, sont près de nous. Tous les Saints sont, pour « ainsi dire, de notre côté, parmi nous; priant avec « nous. C'est pourquoi leurs intercessions ne peuvent « être un instant comparées avec la médiation du Christ
CULTE d'invocation. 117
« pas plus que les prières des saints personnages vivants « à qui nous demandons dappuyer les nôtres ; car bien (( que les prières des âmes bienheureuses surpassent « celles d'aucun homme vivant, cependant comparées à H l'intercession du Christ, la différence disparait dans ».( cette distance démesurée, de même que ce n'est pas « se rapprocher du soleil que de s'élever de terre de la « hauteur d'un saut. »
Évidemment Leibnitz est préoccupé de la pensée qu'on peut vouloir comparer l'intercession des Saints à la médiation du Christ; et lui-même ne déprime si fort cette intercession que parce qu'il fait une telle comparaison ; que parce qu'il met entre ces deux médiations une différence de grandeur et non de nature ; que parce qu'il les met en concurrence. Dans cette fausse vue, il n'a qu'un tort : c'est d'accorder la moindre valeur à l'intercession des Saints, c'est d'accorder ce que nous refuserions nettement. Il excède la doctrine catholique en voulant l'amoindrir; et, pour vouloir diminuer l'intercession des Saints, il lui donne une importance sacrilège. C'est trop et trop peu.
Non : entre l'intercession du Christ et celle des Saints, il n'y a nulle proportion. Ce sont deux ordres de médiation, comme nous l'avons vu , qui n'ont aucun rapport, puisque celle du Christ traite de notre salut par voie de justice, de mérite et de rédemption; et celle des Saints par voie de très-humbles prières, de supplication et d'intercession; et que, même avec ce caractère, celle-ci ne s'adresse encore à Dieu que par la médiation du Christ, toujours en jeu dans le Christianisme. Aussi faut-il, autant que possible, réserver l'expression de médiation pour le Christ et celle d'intercession pour les Saints.
118 LIVRE I, CHAPITRE lY.
Cela bien entendu, Fintercession des Saints se relève de Tamoindrissement auquel la réduisait la fâcheuse comparaison que Leibnitz en faisait avec la médiation du Christ, et elle grandit de tout l'avantage qu'elle a dans sa comparaison avec nos seules prières ou celles des saints personnages vivants à qui nous demandons de nous appuyer.
rV. — Au surplus, qu'on le remarque bien, tout ce que nous avons dit jusqu'ici est commun aux Saints vivants sur la terre et à ceux qui sont dans le ciel. Il n'est aucune des difficultOs que nous avons écartées, à savoir que le culte de Dieu est diminué par le partage de l'invocation entre Lui et les Saints ; que c^est nous défier de sa miséricorde que de ne l'approcher que par les Saints ; que c'est méconnaître en Jésus-Christ notre unique et suffisant médiateur que de lui adjoindre les Saints ; il n'est, dis-je, aucune de ces difficultés qui, si elle était fondée, ne dût porter autant contre le recours aux prières des fidèles vivants que contre l'invocation des Saints dans le ciel, et plus, même, à proportion de l'infériorité de leur état.
Or, la communion, le secours de prières entre les fidèles vivants est admise par tout le monde; elle est recommandée par cette assurance de notre divin Médiateur lui-même, que là où plusieurs seront réunis en son nom il sera au milieu d'eux * ; par la parole et l'exemple de saint Paul, lorsqu'il écrivait aux Thessaloniciens : Frères^ priez pour moi, afi7i que la parole de Dieu ait
» Matth., XTiii, 20.
CULTE d'invocation. H9
cours parmi vous^ ; et atlx Romains : /evots cô^jtRE, frère, par Notre-SeignenT Jésus-Christ^ de m' aider par
LES PRIÈRES QCE VOrs ITEREZ A DlEU POtR MOI ^\ pai* la
conduite du peuple de Dieu disant à Samuel : Ne cessez de crier pour nous auprès du Seigneur votre Dim * ; par la conduite de Dieu lui-même, comme nous l'avons vu, disant aux interlocuteurs de Job : Allez vers mon serviteur Job, et Job mon serviteur priera pour vers, et EX CONSIDÉRATION DE SA FACE la foHc de VOS discours ne vous sera point imputée*', disant aussi dans Ézéchiel : J'ai cherché un homme parmi eux qui s'interposât comyne une haie et s'opposât a moi pour le saint de cette terre et je n en ai point trouvé^.
Tous ces appels et ces invocations de secours, d'aide, de protection auprès de Dieu, d'opposition même h sa justice, (pi'on incrimine tant quand nous les adressons à la Très-Sainte Vierge et aux Saints dans le ciel, sont légitimes, comme on le voit, quand ils s'adressent aux justes vivants sur la terre, et, par le fait, l'hérésie professe et pratique cette doctrine ; elle reconnaît dans les justes vivants ici- bas une efficacité d'intercession et de prières qu'il est permis, qu'il est bon d'invoquer ^. J*en conclus, de par son aveu, que les difticultés générales que nous avons précédemment réfutées sont vaines et sans portée (sauf à examiner les difficultés spéciales
1 H ad Thess., m, 1.
« Ad Rom., XV, 30.
3 1 Reg., vu, 3.
^ Job, XLil, S.
5 Ézéch., XX n, 30.
* Voir Cahin et lous les docteurs protestants, notamment DumouliD, contre le cardinal du Perron. Liv. vu, c. 11, p. 45.
qu'elle élève contre l'invocation des Saints qui sont dans le ciel ; et que lorsque, néanmoins, elle oppose encore à cette dernière invocation ces difficultés générales qui ne l'arrêtent pas lorsqu'il s'agit de l'invocation des justes vivant encore sur la terre, elle tombe, selon sa conduite ordinaire, dans la plus flagrante contradiction.
Ainsi se trouve établie et justifiée la doctrine qui reconnaît dans les Saints en général un pouvoir (Tintercession que nous pouvons à bon droit invoquer, et qui, dans la Très-Sainte Vierge, comme nous le verrons, a des degrés exceptionnels à& puissance.
Mais notre culte d'invocation s'adresse à un second ordre de pouvoir en elle, le pouvoir de coopération avec Dieu à notre salut ; pouvoir par lequel elle n'est pas seulement notre avocate, mais notre vie, et que nous n'invoquons pas en lui disant seulement : Priez pour nous! mais en lui disant : Sauvez-nous !
C'est là le point le plus choquant pour les adversaires du culte de la Ïrès-Sainte Vierge : il parait établir entre elle et Dieu une confusion qu'ils ne savent ou ne veulent pas démêler, et qui les scandalise, alors que les humbles fidèles y voient et y goûtent un ordre parfait.
Il faut le leur montrer.
Pour cela, comme nous l'avons fait pour le pouvoir d'intercession, nous généraliserons la question; et, en nous réservant d'en dégager ce qui regarde spécialement la Très-Sainte Vierge, nous dirons que ce pouvoir de coopération qui vous parait si exorbitant en elle appartient non-seulement à tous les Saints dans la gloire, mais à tous les fidèles chrétiens sur la terre ; que c'est le pouvoir chrétien par excellence, jusque dans ceux qui le contestent à la Mère de Dieu.
CULTE d'invocation. \^\
.ui.
De la coopération des Saints.
Jésus-Christ vit au\ siècles des siècles , hier , aitjour-
hfii, à Jamais.
Jésus-Christ, non-seulement vit ainsi, mais il est la \ lE : vie rationnelle des intelligences dans la splendeur 1- son foyer naturel et universel qui nous éclaire en vemt au monde; vie surnaturelle des âmes dans la chair ii'il a prise pour leur redonner cette vie supérieure qu'elles avaient perdue, et la leur redonner plus abondamment.
Mais, ce qu'il faut bien considérer, la vie ne s'oft're pas à nous en Jésus-Christ comme un océan où chacun va puiser séparément , mais comme une source qui s'épanche et qui viviBe son parcours. Pour rappeler toujours la comparaison, ou plutôt le mystique caractère de cette vie surnalurelle, nous sommes, par rapport à son Auteur , comme les membres d'un corps dont il est le chef, comme les pampres d'une vigne dont il est le cep ; c'est-à-dire que sa vie passe en nous, et, en nous vivifiant, circule par nous dans nos frères et dans l'Eglise, à proportion que, par notre vocation et par notre correspondance, nous en sommes les fidèles coopérateurs, les conducteurs.
Par là , non-seulement nous recevons la vie de Jésus- Christ, mais nous la donnons; nous devenons nousmêmes des auteurs de vie au second chef, des causes secondes et instrumentales de Jésus-Christ, et, si j'ose
lis LIVRE I, CHAPITRE IV.
ainsi dire, des Jésus-Christ. Nous le reproduisons en nous et dans nos frères , par l'apostolat de la prière , de l'édification, de l'instruction et de la charité, comme le pouls reproduit dans les artères les hautes impulsions du cœur.
Et non-seulement Dieu veut bien nous faire ainsi les uns envers les autres les instruments et les coopérateurs de sa vie, mais il est jaloux de ne la donner au monde que par notre action , et de l'assujettir en quelque sorte au ministère de sa créature.
C'est ce qu'il fait déjà dans l'ordre de la nature. Ainsi que nous l'avons observé ailleurs, Dieu n'agit généralement que par interposition de personnes. Il veut que nous nous devions réciproquement le bien qu'il nous fait, pour nous unir entre nous de la même charité qui nous unit tous à Lui , et la faire circuler dans nos relations , comme un fleuve dont les détours fertilisent les campagnes qu-e sa haute source laisserait languir. Ainsi il pourrait par Lui-même nous donner l'existence, mais il nous la donne par nos parents. Il pourrait encore par Lui-môme nourrir un pauvre, guérir un malade, instruire un ignorant ; cependant, il se sert pour cela d'un riche, d'un médecin, d'un maître. Par là il exerce en nous mille vertus réciproques : la bonté, la reconnaissance, la confiance, la sociabilité, la mutuelle assistance. Il fait valoir ses dons, qu'une facilité trop immédiate de les obtenir de Lui nous ferait mépriser, et il en partage avec nous la dispensation pour nous honorer de ce bien- fait, en même temps qu'il le rehausse, et le mettre à la portée de notre confiance en le tenant au-dessus de notre présomption.
Cette belle économie se retrouve dans l'ordre surna-
CfLTE d'ihtocâtioii. 123
tnrel , et arec d'autant plus de sagesse , que d'autres vertus du même ordre, k foi, la charité, l'humilité, le zèle y trourent leur salutaire exercice. Jésus-Christ agit beaucoup plus par l'interposition et la coopération de ses apôtres , de ses ministres , de ses (idèles que directement et à découvert , faisant deux comme autant de sacrements de sa vie dans l'Église. C'est ce qui a éclaté au plus haut degré dans la conversion du monde. Dieu a mis dans les Apôtres son pouvoir et son autorité jusqu'à leur faire faire de plus grandes choses qae celles qu'il avait faites lui-même, comme il le leur avait annoncé. Ainsi, c'est une question de savoir si lui-même, dorant sa vie mortelle, a converti «n seul homme, si ce s'est le bon larron ; puisque ses disciples eux-mêmes, sans en excepter le chef, Pieri^, et le bien-aimé, Jean, ont succombé à l'épreuve de sa croix, et ont eu besoin des témoignages multipliés de sa résurrection pour y croire; — et voici que, par ces mêmes disciples, il a refai 11 Univers.
Et avec quelle autorité et quelle assurance ils se sentaient investis et pourvus de son pouvoir : « Je n'ai ni « or ni argent, dit saint Pierre à un pauvre paralytique, « mais ce quefaîie vous le donne : levess-vous et marte chez! » Il n'avait pas ce prodigieux pouvoir de luimême, assurément; mais il l'avait en lui-même, par délégation divine, par grâce et provision d'état, et il l'avait ainsi jusque dans son ombre. Et ce pouvoir qu'il avait sur les corps n'était encore lui-même que l'omi^re de celui qu'il avait sur les âmes qui, par milliers, se convertissaient à sa voix. Il en a été de même , depuis, des martyrs et des confesseurs ; sur quoi saint Augustin disait : Faciunt autem ista, vel potius Detis, vel cran-
TiBus, aut cooPERANTiBUs ' ; d'où Suarez conclut « qu'il « y a dans les Saints deux causalités : V oraison et la c( coopération , et que nous pouvons invoquer en eux « l'une et l'autre^, w
Cette causalité de coopération qui révolte tant dans la Sainte Yierge est, du reste, attribuée dans toutes les Saintes Écritures à chaque serviteur de Dieu, soit envers ses frères, soit envers lui-même : Rachetez vos péchés par vos aumônes, est-il dit dans Daniel^; L'homme qui fera revenir impécheur de son égarement sauvera son AME DE la mort, dit saint Jacques^ ; Tant que je serai r apôtre des Gentils, f honorerai mon ministère, pour donner de l'émidation à mes frères et pour en sauver QUELQUES-UNS, dit saint PauP; Vous, femme, écrit-il encore, savez-vous si vous ne sauverez point votre mari? Et vous; mari, savez-vous si vous ne sauverez point votre femme ^? Je me suis fait tout à totis pour les sauver tous, dit le même Apôtre ^ Toute la langue sacrée et chrétienne est pleine de ces expressions sauver, racheter, édifier, convertir, appliquées aux fidèles les uns envers les autres, pour signifier leur coopération à cette action souveraine de Jésus-Christ, qui n'en est pas moins notre unique Sauveur, Médiateur et Rédempteur, mais qui, comme notre chef, nous élève à la participation de ces divins caractères de sau-
1 De Civil. Dei, lib. XXII, cap. x.
' De Relig. Tract., lib. I, cap. x, n. 7.
^ Dan., IV, 24.
* Jacob., V, 20.
s Ad Rom., XI, 14.
« I Corinlh., vu, 16.
7 Ibid., IX, 22.
CULTE d'inyocation. 425
veur et de rédempteur en les exerçant en nous et par nous.
Nous ne saurions trop le faire remarquer, c'est celte règle générale de la grandeur chrétienne que nous appliquons proportionnellement aux Saints et à la Très-Sainte Vierge, comme aux siuiples fidèles. Nous ne louons, nous n'invoquons dans Marie aucune grandeur et aucune puissance qui ne soit commune, en principe, à tous les chrétiens, et que tous les chrétiens ne soient par conséquent intéressés à célébrer en elle comme à son apogée. C'est le Christianisme tout entier en Marie que nous professons ; le Christianisme dans la créature, comme en Jésus-Christ nous professons le Christianisme dans le Créateur. Et comme le Christianisme n'est que l'union surnaturelle du Créateur avec la créature, ce n'est que dans Jésus et Marie que nous avons le Christianisme intégral.
Pour rompre cette économie, il faut aller jusqu'à refuser à la Très-Sainte Vierge et aux Saints régnant avec Dieu dans le ciel, ce double pouvoir d'intercession et de coopération qu'on ne peut méconnaître dans les justes chancelant encore sur la terre. Mais quoi ! ces mêmes justes perdent-ils ce pouvoir en montant à sa source, en étant à jamais consommés en union avec Jésus-Christ au sein de la gloire? Les Saints sont-ils comme les invalides du royaume de Dieu ? Quelle déraison de le penser !
C'est cependant là ce que nous avons à discuter avec l'hérésie, et tous ceux, plus nombreux, qu'on ne pense, qui, sans lui appartenir, reçoivent à divers degrés ses inspirations.
Réponses aux difficultés concernant la communication des Saints dans le ciel avec les fidèles sur la terre.
I. — Quelles sont les raisons de refuser, contre toute raison, aux Saints, dans le ciel, les pouvoirs d'intercession et de coopération qu'on reconnaît aux Mêles sur la terre?
Elles se résument en ceci : que les Saints vivants sur la terre y sont avec nous en relations sensibles qui leur permettent de nous connaître, de nous entendre, de partager nos nécessités et nos épreuves, et de nous assister en conséquence de leurs prières ou de leur action, tandis que, dans le ciel, les Saints étant privés de ces moyens sensibles et naturels de connaissance et de communication, étant réduits à l'état d'esprits, étant devenus pareillement étrangers à nos misères par la félicité même qui les absorbe, pour admettre qu'ils s'occupent de nous, il faudrait leur attribuer le don de connaître et d'entendre en lisant dans les âmes comme Dieu même, il faudrait leur prêter les sentiments, les vues et l'action de la Providence; c'est-à-dire en faire des dieux, ce qui est proprement l'idolâtrie ^
' Qui invocat animas Sanctorum, dit, avec tous les autres, un docleur protestant, idolâtra est : et ille Spiritus qiiem invocas est libi idolum. Qiias vero est causa car invoces? Quia permasum habes et te, et alios ubiqiie terrarum ab illo Spiritu audiri posse, et exaiidiri : ciim tamen hoc sit Dei proprium omnium preces, ubicumque sinC, audire, et exuudire. — Hieronymus Zanchius, t. IV, lib. I, cap. xvil, p. 459.
CULTE D'unrocATiOî?. iSSr
Sous une forme reli^ease, cette objection n'est autre que celle que linci'éduiité soutBe au fond des âmes, el qui y dessèche la plus consolante et la plus sc^ourable de toutes les croyances, la «"oyance à la communion des âmes saintes qui ont quitté cette vie avec celles qu'elles y ont laissées, et à leur c(MBmunication avec nous à travers la mort.
Il en résulte qae ces âmes sont pour nous comme si elles n'étaient pas; que lexir état eM pour nous comme celui du corps quellesont aL>andonné. C'est la négation pratique de la survivance et de l'immortalité de l'âme. Cette doctrine soulève la répulsion de toute àme, je ne dis pas chrétienne, mais religieuse et spiritualiste, et les instincts les plus universels de l'humanité qui, partout, a identilié la croyance à l'immortalité de l'àme à celle de son rapport supérieur avec les êtres d" ici-bas.
Aussi c'est à l'école de l'humanité, même païenne, que je la renverrai d*al»ord : à l'école de Tacite qui, dans un siècle de défaillance reUgieuse, inspiré par les hautes suggestions de la philosophie et du cweur humaiiL, «écriait : « S'il est un asile pour les mânes de l'homme a vertueux; si, comme le pensent les sages, les grandes a âmes ne meurent pas avec le corps qu'elles animent... a ramène-nous, ù Agricola, de ces regrets stériles à la tt ferme contemplation de les vertus * ; » — à l'école de Virgile qui, honoiant dans des vers immortels la mémoire d'un simple berger que ses bienfaisantes verttis ont rendu cher à ses pareils, après les soins pieux donnés à son corps, nous représente son âme ingénue ravie d'admiration sur le seuil infréquenté de l'Olympe, d'où
* Vie d'Agricola.
elle voit au-dessous de soi les astres et les nues, et lui adresse cette invocation : « Sois favorable et propice à « ceux que tu as laissés, » Sis bonus ô felixque tids^! — à l'école de Cicéron, dans la conception qui fait le plus d'honneur à son génie, le Songe de Scipion, faisant communiquer ce grand homme avec l'âme céleste de son aïeul qui lui dit : « Apprends que tous ceux qui ont « défendu, agrandi la patrie, ont dans le ciel un lieu « marqué où ils jouissent d'un éternel bonheur... c'est « d'ici que partent les génies tutélair es qui gouvernent « les peuples^ c'est ici qu'ils reviennent; » enfin à l'école de Platon, parlant de ceux qui sont de la race d'or, pour avoir bien mérité de leur pays, et disant qu'après leur trépas « ils deviennent des génies purs, bienfai- « sants e\ protecteurs de la race humaine"^ ^ » et qui, ailleurs, s'inspirant des traditions antiques auxquelles il faut, dit-il, ajouter foi, recommande aux gardiens des lois de craindre premièrement les dieux du ciel, qui connaissent l'abandon des orphelins; puis après : «Qu'ils « craignent encore, dit-il, les âmes des parents morts, « lesquelles s'intéressent à ce qui touche leurs enfants, « veulent du bien à ceux qui ont des attentions pour « eux, et du mal à ceux qui les négligente »
Telles ont été les croyances de l'humanité, entièrement pures en cela d'idolâtrie , mais seulement nébuleuses et vacillantes dans le demi-jour de l'esprit humain. Et c'est dans le grand jour de la foi qu'elles seraient répudiées ; c'est au sein du Christianisme, dont le propre
* Églogue cinquième, Daphnis.
* La République, liv. V.
3 Les Lois, liv. XI.
CULTE d'invocation. 129
objet a été de nouer par Jésus-Christ des rapports surnaturels entre le ciel et la terre, de faire de Lui, ne cessons pas de le rappeler, le Chef d'un seul corps dont les membres au ciel, au purgatoire et sur la terre sont animés de sa grâce et de sa vie, et correspondent dans sa vérité et dans son amour ! Et c'est à ceux de ses membres qui sont les plus unis à Lui, c'est aux compagnons de son règne qu'on refuserait ce quon accorde à ceux qui languissent encore et qui défaillent dans la poussière de l'exil!!!
IL — Mais allons aux motifs de cette doctrine, et faisons voir combien ils sont inconséquents et ruineux ; combien au contraire sont solides et rationnels ceux de la doctrine catholique.
C'est le propre de Dieu, dit-on, de connaître et dentendre les pensées et les vœux des cœurs en quelque endroit qu'ils soient et de les exaucer: on ne peut prêter ce pouvoir aux Saints sans les assimiler à Dieu.
Assurément cela est le propre de Dieu ; mais qu'est-ce qui n'est pas le propre de Dieu de tout ce que nous avons, puisque nous n'avons rien que nous n'ayons reçu de Lui ? Indépendamment des choses qu'il nous a données, n'y a-t-il pas des choses qu'il peut nous donner encore, lui qui a été jusqu'à se donner Lui-même? Et ce don ne suppose-t-il pas tous les dons?
Ainsi n'est-ce pas le propre de Dieu de lire dans l'avenir? et cependant il a communiqué ce pouvoir à ses Prophètes : que si les Prophètes voyaient l'avenir, pourquoi les Saints ne verraient-ils pas le présent?...
Ces mêmes Saints ont eu quelquefois sur la terre des Tisions du ciel ; pourquoi, dans le ciel, n'auraient-ils pas des visions de la terre ? d'autant que ces visions du ciel
ont eu lieu dans un état de suspension de leurs sens dont la mort les décharge entièrement. Ces sens, qui étaient des agents de relation pour eux ici-bas, ne limitaient et n'obscurcissaient- ils pas la connaissance même qu'ils leur procuraient, comme les jours de souffrance d'une prison ; et au lieu de dire qu'ils ont été réduits à l'état d'esprits par la démolition de cette prison, ne faut-il pas dire qu'ils ont été élargis à la liberté- des esprits, plus semblables à Dieu qui est Esprit ?
Mais ce n'est pas tant cet état d'esprits que la qualité de leur être en cet état qu'il faut considérer ; je veux dire leur sainteté. Cette sainteté donne à leur vision le plus grand objet possible: l'Infini, Dieu, dont ils contemplent éternellement la Face, et en qui ils plongent à d'incommensurables profondeurs : et maintenant, comment, voyant l'Infini, ne verraient-ils pas le: fini? comment, voyant ce qui est au dedans de Dieu, ne verraientils pas ce qui est au dehors?
Mais que dis-je ? il n'y a rien qui soit hors de Dieu. Dieu comprend tout. In ipso vivimus, movemur et sumus. Il est la vérité des choses dont son Verbe est la connaissance ; et la vie éternelle consistant à le connaître, Lui et leFils qu'ilaenvoijé^ on possède toute connaissance en le connaissant ; on voit tout en Celui qui voit tout; on sait tout en Celui qui sait tout; on a toute lumière dans sa lumière, in lumine tuo videbimus lumen '. Quel observatoire 1 quelle optique 1 quel miroir ! Si nous voyons ici-bas Dieu dans les créatures, combien plus ne voit-on pas au ciel les créatures en Dieu ; en Dieu en qui les Anges et les Prophètes les voyaient soit
1 Ps. XXV, 10.
CULTE D'iIiVOCATION. 131
en exemplaire, soit en prescience, avant qu'elles fassent, et en qui nous-mêmes ici-bas connaissons tout ce que nous connaissons !
« A bien considérer les choses, dit Leibuitz, Dieu est « déjà à présent le seul objet immédiat et intérieur de a notre pensée. C'est par iintermédiaire de Dieu que « nos idées nous représentent ce qui se passe dans ce « monde ; car on ne peut expliquer autrement comment « l'àme affecte le corps, et comment les divei-ses sub- « stances créées peuvent communiquer. Croyons donc « que notre intelligence n'est jamais quun miroir de « Dieu et de l'univers : seulement cette intuition est tt troublée et cette connaissance confuse ici-bas. Mais le « nuage de notre mortalité étant écarté, et Dieu se ren- « dant manifeste alors que nous le verrons face à face, « nous continuerons à voir les choses à travers Lui, mais « avec beaucoup plus de clarté, de distinction et d'éten- « due ; et cela arrivera en partie par la nature d'un es- » prit glorieux, en partie par une grâce spéciale de « Dieu *. »
Nous ne prétendons pas, assurément, en tout ceci, préciser ni expliquer pertinemment l'état de connaissance des Saints dans l'autre vie, par rapport aux choses d'ici-bas ; mais seulement aa Commetit peitvent-ils connaître ce qui se passe ici-bas? de l'hérésie, nous opposons avec une masse de raisons déduites de la foi : Cofnment peuvent-ils ne pas le connaître?
III. — Et maintenant, pour cet autre coté de l'objection, que c'est les rendre semblaldes à Dieu , en
* Systema theologicum, édit. de U. Ail>. de DrogUe, p. k-^l.
i32 LIVRE I, CHAPITRE IV.
faire des dieuK, nous l'acceptons ; et nous y trouvons une raison de plus, et une raison supérieure, de croire à cette céleste clairvoyance.
Déjà par nature nous sommes faits à la ressemblance de Dieu; déjà par grâce nous sommes élevés à la dignité d'enfants de Dieu; quand donc par gloire nous aurons la vision de Dieu, nous ne ferons qu'achever de lui devenir semblables. C'est l'assurance que nous en donne l'Apôtre des visions : « Mes bien-aimés, dit-il, déjà nous sommes a enfants de Dieu; mais ce que nous serons un jour ne « paraît pas encore. Nous savons que, lorsqu'il paraîtra, « 7Î0US serons semblables à fju, parce que nous le ver- « rons tel qu'il est '. m Le voyant tel qu'il est, en effet, les Saints sont pénétrés de ce qu'il est, et, par cette divine pénétration de ce qu'il est, ils deviennent tels euxmêmes, comme le cristal pénétré de la lumière devient lumière, comme le fer incandescent devient feu.
Le Fils de Dieu, d'ailleurs, il faut toujours en revenir là, ne s'est fait bomme que pour que Tbomme soit fait Dieu. Aussi n'est-il pas Fils seulement, mais notre filiation même, dit Thomassin, et par là sa gloire s'accroît de tout ce qu'elle communique. Car ainsi il nest pas Dieu seulement, mais Dieu des dieux; c'est-à-dire qu'il n'est pas maître seulement de sa divinité, mais qu'il en est le dispensateur magnifique; d'autant plus grand, que par soi et au-dessous de soi il constitue des médiateurs dont il est le Médiateur, comme il est le Pontife des pontifes, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, le Saint des saints. Le Fils de Dieu s'est ainsi fait la tête de l'biimanité régénérée pour en faire son corps, et faire
* 1"' Épit. s. Jean, c. m, v. 2.
CULTE d'invocation. 133
resplendir en elle tous les caractères de sa divinité. Tout ce qu'il est, ses Saints le sont, avec cette différence qu'il Test par nature et qu'ils le sont par communication : différence qui non-seulement sauve de tout péril d'idolâtrie, mais qui glorifie et fait resplendir Dieu dans ses Saints, comme le soleil dans ses satellites.
rS*. — Mais dans cette pénétration de la lumière, de la gloire et de la félicité de Dieu qui les ravit et qui les absorbe, comment les Saints peuvent-ils avoir souvenir et souci de nous? Leur félicité même est-elle compatible avec la sollicitude et la compassion que nous leur attribuons pour nos misères? Tel est le reste de l'objection.
A cela je réponds : Gomment les Saints n'auraient-ils pas au contraire souvenir de nous? comment n'auraientils pas le plus ardent désir, le plus pressant besoin même de nous assister, de nous secourir, de nous attirer à leur félicité, et comment cette sollicitude, éclairée par la connaissance et validée par le pouvoir, ne ferait-elle pas d'eux nos intercesseurs et nos sauveurs bien plus qu'ils n'ont pu l'être sur la terre?
Les Saints sur la terre sont d'autant plus occupés de leurs frères qu'ils sont plus saints : leur sainteté, étant une émanation du cœur de Jésus-Christ, est charité. Lors donc qu'elle est consommée, c'est la consommation et le comble de la charité. Aussi c'est cette vertu entre toutes qui est récompensée en eux. Venez^ les bénis de mon Père^ leur dit le souverain Juge ; car fai eu faim et vous m'avez donné à manger : fai été malheureux et vous m'avez consolé^ etc., et cette récompense de la charité étant la Charité même, ne saurait s'éteindre ; elle s'allume et s'enflamme immensément. D'autant que
il. 8
134 LIVRE I, CHAEITRE IV.
toutes les autres vertus, la foi, l'espérance, la patience, étant les vertus de l'épreuve, cessent avec celle-ci, et que la Charité, occupant toute la place qu'elles laissent, survit seule à cette vie, et entre seule dans le ciel comme dans son Océan.
Le ciel est par excellence la patrie et le foyer de la Charité. Le même Dieu qui éclaire et pénètre les Saints comme Vérité, les anime et les enflamme comme Charité; et comme, par cette divine pénétration, ils Lui deviennent semblables, ils sont ainsi que Lui charité. Ainsi que Lui, dès lors, ils nous aiment, ils se souviennent de nous, ils s'occupent de nous, et celte miséricordieuse sollicitude se concilie en eux comme en Lui avec la suprême félicité. Que dis-je? c'est cette félicité môme qui, en les enivrant de ses délices, les enivre aussi, en quelque sorte, du besoin de la communiquer, parce qu'elle est la félicité de la charité, qui ne s'emplit que pour se répandre; de la charité, qui, comme le dit excellemment Bossuet, pousse les Esprits célestes du ciel à la terre, du Créateur à la créature, comme elle élève les hommes mortels de la terre au ciel, de la créature au Créateur.
Non, non, le ciel n'est pas la terre de Toubh ; ce n'est pas du Léthé que boivent les Saints ; et nous ne devons pas craindre qu'ils nous oubhent, dit saint Augustin, lorsque vous, Seigneur, dont ils s'abreuvent, avez souvenir de nous *. Loin de nous, dit pareillement saint Bernard, la pensée que cette charité que nous avons vue si active sur la terre soit diminuée ou tarie dans le ciel, alors que le Saint, appliqué à la propre source de réternelle cha-
^ Née sic eum arbitrer inebriari ex ea, ut obliviscatur met, cum tu, Domine, quem potat ille, nostri sis memor. Coufess., libr. ix, c. 3.
CULTE D'im'OCATTON. 135
rite , aspire à pleine bouche ce toirertt dont quelques gouttes seulement l'altéraient sur la terre. La charité n'a pas été vaincue par la mort, car elle est forte comme la mort et plus forte. La latitude du ciel dilate les cœurs et ne les contracte pas, étend les afTections et ne les resserre pas, ravit les esprits et ne les dissipe pas. Dans la lumière de Dieu la mémoire est rassérénée et non ohs curcie : on y apprend ce qu'on ignore ; on n'y désapprend pas ce qu'on sait. Ce n'est pas enfin la terre, mais le ciel '.
V. - Une autreMie,hautementchrétienne,etpri5eaux plus pures sources de la doctrine des Pères, nous donne de cette consolante vérité un gage plus souverain. Elle est tirée de ce principe évangélique auquel nous revenons toujours dans ce travail, que Jésus-Christ est le Chef d'un corps qui doit comprendre comme membres tous les Élus, et qui croît sans cesse par l'adjonction de ceux-ci jusqu'à ce qu'il ait atteint son complément. De ce principe fondamental sort, comme corollaire, la solidarité de tous les membres de ce divin corps entre eux, et non-seulement de tous les membres confirmés en union avec !e Chef dans le ciel , mais de ceux-ci avec tous ceux qui
' Absit ut imminuta uedum exinmita taa illa tam operosa eharitas reputetur, cum ad ipsum fontem seteraae charitatis procunil>is, pleno hauriens ore, cajaâ et ipsa prias stillicidia sitiebas. Non potalt morii eedere charitas, fortis ut mors, imo et morte forlior ipsa.... Fratres, latitudo eœli dilatât corda, non arctat -. exhîlarat mentes, non aliénât: affectioneà non eontrahit, sed extendit. in lumine Dei serenatur memoria, non obscuratur : discitur quod nescilur ; non quod scilur dediscitur : non denique terra sed cœlum est. Episiola de obitn sancti Malachix, — et Sermo in obitu Humberti.
sont en travail de formation sur la terre et qui le seront jusqu'à la fin des temps. De cette grande solidarité découlent maintenant deux belles conséquences : la première, c'est la participation des fidèles sur la terre aux mérites des Saints dans le ciel ; la seconde, c'est la participation des Saints dans le ciel aux épreuves des fidèles sur la terre.
La participation des fidèles sur la terre aux mérites des Saints dans le ciel n'est que l'application à l'ordre surnaturel et céleste de cette loi de la réversibilité qui régit déjà l'ordre humain et providentiel. Dans le cercle de la famille, qui est une petite société, comme dans celui de la société, qui est une grande famille, nous ne vivons et ne mourons pas tout entiers pour nous-mêmes : il y a un flux et reflux de fautes et de mérites qui les répartit à divers degrés entre les membres du corps social. Dans l'ordre providentiel nous avons un exemple touchant de cette économie, dans l'histoire des dix Justes qui auraient sauvé Sodome : et le monde n'est-il pas une grande Sodome qui n'est sauvée que par celte poignée de Justes qu'elle souffre à peine dans son sein? Il en est de môme et plus hautement encore dans l'ordre surnaturel chrétien, par la solidarité plus profonde et plus active que la grâce établit eutre tous les membres de Jésus-Christ. Sans doute les mérites de ce divin Chef sont surabondants pour innocenter le monde, et il serait absurde autant qu'impie de leur comparer les mérites des Saints; mais aussi sommes-nous si loin de le faire que nous n'admettons dans les Saints nul mérite qui ne soit lui-môme fondé sur les mérites et sur la grâce de Jésus-Christ. De telle sorte que ce sont les mérites de Jésus-Christ que nous honorons dans les mérites des
CULTE d'invocation. 137
Saints. Et ces mérites des Saints ainsi redevables à ceux de Jésus-Christ, nous ne disons pas encore qu'ils peuvent mériter pour nous, mais nous aider à obtenir les grâces et les mérites divins qui les ont eux-mêmes produits, et qui seuls peuvent mériter pour tout le monde. Ainsi entendus, les mérites des Saints ont un grand prix qui, bien qu'il soit inscrit dans le prix infini de ceux de Jésus-Christ, bien qu'il en découle et qu'il y remonte, ne s'y absorbe pas. Jésus-Christ a voulu être le Chef, mais non le corps tout entier. Il a voulu laisser aux membres un jeu, si j'ose ainsi dire, qui les fît agir dans un rapport de liberté et de charité avec Lui. C'est en vertu de ce jeu qu'il est vrai de dire que les mérites des Saints qui sont dans le ciel, tout en se rapportant à Jésus- Christ, profitent aux fidèles qui les présentent à Dieu sur la terre, et aux pécheurs même qui n'y songent pas, par cette réversibilité, conséquence elle-même de la solidarité qui nous fait tous un seul en Jésus-Christ. Solidarité que la mort resserre entre les Saints et son Principe sans l'affaiblir entre eux et nous. Ainsi il est vrai de dire que les fidèles sur la terre participent aux mérites des Saints dans le ciel.
Les Saints dans le ciel, à leur tour, avons-nous dit, participent aux épreuves des fidèles sur la terre. Cette seconde conséquence a cela d'encourageant pour nous qu'elle nous présente les Saints intéressés au secours que nous leur demandons, et à celui même que, par un aveuglement qui nous rendrait plus dignes de leur pitié, nous ne leur demanderions pas, comme si leur sort était encore engagé dans le nôtre. Sans doute ils ont atteint le port et jouissent de la béatitude, mais non entièrement, peut-on dire, par cette solidarité qui les
138 LIVBE I, CHAPITRE IV.
rattache à ceux que battent encore les orages, et qui, si elJe ne peut leur faire rien perdre de leur félicité, peut du moins l'accroître par le salut de leurs frères encore éprouvés. Ils ne pâtissent pas, sans doute, mais ils compatissent. L'Église est un seul corps enfanté à Dieu, et dont la partie supérieure, «ntrée déjà à la suite du Chef dont la vie éternelle, appelle à elle l'autre partie encore en travail, avec toute la conscience et la félicité dont elle jouit€t en raison même de cette félicité. Jésus-Christ, on peut le dire, n'est pas tout entier dans le ciel : il a faim encore, il a soif, il est éprouvé et crucifié dans ceux de ses membres qui ressentent ces maux sur la terre ; et les Saints vivant de sa vie, ont pour nous la môme sympathie et la même compassion. Ils nous suivent, ils nous assistent avec amour, partagés entre notre misère et leur béatitude, dans laquelle il ne seront consommés que par notre réunion. « Il y d. plus de joie dans le ciel, a dit « Notre-Seigneur, pour un seul pécheur qui se conver- « tit, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui persé- « vèrent. » Comme ce plus de joie éclaire et justifie notre doctrine! Sans doute il y a toujours de la joie dans le ciel, et il ne peut y avoir que de la joie, mais une joie toujours avide pour être toujours satisfaite. Et d'où peut venir cet accroissement de joie? de Dieu sans doute, de sa gloire et de sa félicité ; mais de sa gloire et de sa félicité non-seulement en lui, mais dans nos frères, par la môme charité qui nous unit les uns aux autres et tous à Lui : joie de famille qui rend propre à chacun le bien de tous, et à tous le bien de chacun ; qui compose la félicité des élus dans le ciel du salut de ceux qui sont sur la terre, et qui ne sera dès lors à son comble que lorsque le dernier des élus y sera entré. « Oh ! si nous
CULTE D 'invocation. 139
« savions comme ils nous attendent ! s'écrie saint Ber-
« nard, combien ils désirent notre avènement! avec
« quel intérêt ils s'enquèrent de nous, avec quelle joie
« ils apprennent notre bien ! »
VI. — Mais si nous ne pouvons les voir comme il nous voient, nous les sentons; nous éprouvons les effets de leur invisible assistance, nous les voyons dans leur secours. Nous en avons un témoignage bien 'éclatant dans la défaite du paganisme et la conversion du monde par l'action céleste des Martyrs. Ceux-ci aussitôt morts, ou plutôt vivants, réagissaient du haut du ciel par des coups de grâce et des traits de vie contre l'aveugle fureur qui venait de les immoler, et la changeait en clartés et en ardeur de les sui\Te. Ainsi s'est recruté le Christianisme.
Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières.
Son sang, dont ses bonrreaux viennent de me couvrir,
M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.
Je vois, je sais, je crois, je ïuiâ désaLuâée,
Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas,
Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.
Corneille n'a fait que mettre en ces beaux vers, il le dit lui-même, ce qui se passait d'ordinaire à la mort des martyrs. Origéne et TertuUien en citent de nombreux exemples. Et par combien d'expériences moins éclatantes, mais non moins certaines, chaque fidèle n'a t-il pas ressenti soit dans son âme, soit dans les événements de sa situation, et quelquefois dans son corps, les effets surnaturels et même miraculeux de l'assistance des Saints! Et je ne parle pas seulement des Saints procla-
mes tels, mais dans les relations privées qui nous ont unis à quelque âme sainte, à un père, à une mère, à une épouse, à un ami que la mort semblait nous avoir ravis sans retour, ne nous laissant d'eux que le parfum de leurs vertus, n'avons-nous jamais éprouvé une assistance secrète, une influence invisible, une direction salutaire qui trahissait leur céleste intervention, en les rendant souvent plus présents et plus utiles pour notre bien que lorsqu'ils vivaient avec nous sur la terre? Et n'est-ce pas par des signes éclatants , par des gages publics de leur bienfaisant pouvoir que tous les Saints que nous invoquons dans l'Église se sont fait reconnaître, et ont fourni eux-mêmes la preuve canonique et juridique de leurs titres à ce culte que nous leur rendons?
La vie des Saints dans l'Église, leur concours d'intercession et de coopération du haut du ciel dans les intérêts chrétiens de la terre, la sainte fédération des âmes à travers la mort, est un fait dont nous vivons tous à quelque degré, et qu'on ne saurait méconnaître sans fermer les yeux aux plus pures lumières de la foi, de la raison, de la nature et de l'expérience.
Cette grande doctrine ainsi établie, il ne nous reste plus qu'à en faire l'application à la Très-Sainte Vierge.