‹ La Vierge Marie et le plan divinChapitre 16 sur 43 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Application de celte doctrine à la Très-Sainte Vierge,

[. — La Très-Sainte Vierge a le bénéfice de cette doctrine avec tous les autres Saints. Comme nous invoquons la prière de ceux que nous estimons en grâce auprès de Dieu, nous invoquons la sienne pour qu'elle supplée à

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ce qui manque à la nôtre. Seulement nous l'invoquons de préférence à tous les fidèles vivant sur la terre, parce qu'elle est dans le ciel ; et nous l'invoquons de préférence à tous les Saints qui sont dans le ciel, parce qu'elle est au plus haut du ciel.

Ne pas l'invoquer avec cette supériorité de préférence, c'est retirer la raison que nous avons d'invoquer les autres Saints; c'est retirer la raison que nous avons de réclamer la prière des fidèles vivant sur la terre ; c'est letirer la raison que nous avons nous-mêmes de prier ; c'est nier la prière dans son plus haut exercice et dans son plus souverain pouvoir ; c'est nier le Christianisme et toute religion qui est prière. Tout cela se tient.

Le Christianisme se distingue de toutes les autres reli- -rions en ce que, par les mérites infinis de Nôtre-Seigneur Jésu.s-Christ, la prière humaine a un accès auprès de Dieu qu'elle n'aurait pas par elle-même : mais encore faut-il prier. Tout ceque vous demanderez à mon Père en mon nom, a dit ce Dieu Sauveur, il vous le donnera : mais encore faut-il demander. Lui-même, tout Dieu qu'il est, demande les grâces qu'il nous ohtient, quelque infaillihle droit qu'il y ait par ses mérites; il intercède à la droite de son Père pour nous. Comment, après lui et par lui, serions-nous dispensés de demander, de prier nous-mêmes? La prière, en un mot, trouve sa valeur générale, mais non sa dispense^ dans les mérites de Jésus- Christ ; et elle y trouve dès lors sa valeur générale en raison de sa valeur particulière, sans quoi elle y trouverait sa dispense.

Il suit de là que celui qui prie bien, obtient; que celui qui prie mieux, obtient davantage; que celui qui prie parfaitement, obtient abondamment.

Or, toutes choses d'ailleurs étant égales, celui qui prie par soi prie bien, celui qui prie par les Saints prie mieux, celui qui prie par la Reine de tous les Saints prie excellemment. Et cela par toutes les raisons que nous avons développées dans les précédents paragraphes de ce chapitre, dégagées de toutes les objections qu'on y faisait.

Nos prières, si bien faites qu'elles soient, n'ont de valeur particulière auprès de Jésus-Christ que celle qu'elles trouvent en nous ; tandis que, par l'entremise de la Très- Sainte Vierge, elles deviennent les prières de la Très- Sain le "Vierge. Non que cette communion de prières nous dispense de prier et de bien prier, puisqu'elle est ellemême en raison de nos prières, mais parce qu'elle supplée à l'insuflisance de nos meilleures prières par l'adjonction de celles de la Mère de Dieu.

II. — Et quelle n'esl pas la richesse, la puissance, la munificence et l'efficacité souveraine de ce secours comparé à tous les autres !

Nous avons un moyen cerlain de connaître proportionnellement le crédit des Saints auprès de Dieu dans le ciel et leur charité envers les hommes ; de calculer par conséquent le crédit et la charité de la Très-Sainte Vierge : c'est d'observer ce qu'ils ont été pour Jésus-Christ sur la terre, et la part qu'ils ont eue à l'œuvre de grâce dont il est l'Auteur. Car le royaume de Dieu n'étant que le couronnement de cette œurre, et la gloire n'étant que la floraison de la grâce, les Saints sont en gloire ce qu'ils ont été en grâce ; ils sont à Jésus-Christ régnant ce qu'ils ont été à Jésus-Christ souffrant. Leurs rapports avec Lui sont maintenus, et même plus que jamais resserrés ^

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confirmés ; seulement Us sont transposés^ en eux comme en Lui, de la terre au ciel, du temps à l'éternité, avec tout le déploiement de gloire, de grandeur, d'universalité et de puissance qui s'est manifesté en Lui. En un mot, Jésus-Christ est monté au ciel et il continue à y monter tout entier , avec ses membres , tels qu'ils lui ont été ociés ici-bas, avec sa Mère telle qu'il a voulu qu'elle ât pour lui parmi nous.

Sur ce principe, applicable à tous les justes et qui n'a rien de particulier à la Très-Sainte Vierge, si ce n'est que, par une anticipation de leur conunune destinée, elle est ainsi au ciel jusque dans son corps, nous pouvons baser la connaissance certaine de ce qu'elle est pour nous auprès de Jésus-Christ.

Elle y est sa Mère et la nôtre telle que nous l'ar vons vue ici-bas, plus la clairvoyance, la puissance, la chanté, la gloire, qui sont du ciel, et qui, en elle, sont dans ia proportion de ce rapport et de ce ministère de Mère.

Je dis de ce ministère de Mère, car la Maternité divine en Marie a été un ministère comme tous les autres ministères des Saints, conune le ministère de Précurseur en saint Jean, d'Apôtre des Gentils en saint Paul, de chef de l'Église en saint Pierre, de fondateurs d'Églises particulières ou d'ordres religieux dans les Saints qui en ont rempli la mission. Et comme ces Saints continuent, du haut du ciel, à protéger d'une manière spéciale ce qui a été lobjet de leur apostolat sur la terre,, Mari^ continue à gérer le ministère de sa Maternité.

Or, de combien ce ministère n' est-il pas plus élevé que tous les autres! Quelle antériorité, quelle universalité, quelle souveraineté le distinguent 1 Tous les autres Saint*

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ont été comme des ruisseaux, qui ont distribué dans le monde, avec plus ou moins d'abondance, le cours déjà existant, la source déjà ouverte de la vie surnaturelle en Jésus-Christ, Marie en a été V Aqueduc total, universel et primitif; seule, elle a contenu ce que tous les autres ont partagé; que dis-je? seule elle nous l'a obtenu; seule, elle a attiré du haut du ciel, elle a ouvert et fait jaillir sur la terre cette source qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle^ et qui vivifie et régénère toute la création ; et c'est de la plénitude de f^râce dont la première elle a été comblée, que nous sommes tous abreuvés.

Voilà ce que Marie a été sur la terre, voilà par conséquent ce qu elle continue à être dans le ciel. Car. encore une fois, ce que les Saints ont été et ont fait sur la terre se continue dans le ciel; et comme chacun d'eux, sous Jésus-Christ, est le patron de la part de son œuvre qui lui est échue en ministère, Marie est la patronne de toute l'œuvre de Jésus-Christ : sa spécialité, c'est l'universalité.

Elle est avec Lui dans la gloire, avons-nous dit, dans le même rapport où elle a été avec Lui dans l'épreuve, dans le rapport dès lors de Mé^'e à Fils ; dans ce rapport qui nous apparaît à la CrèctiP, en Egypte, à Nazareth, à Cana, au Calvaire, et que Jésus-Christ a voulu manifester et consacrer par tant et de si prolongés témoignages; seulement, ce qui était revêtu de faiblesse est devenu puissant ; ce qui était local est deveilu universel ; ce qui était humble est devenu glorieux, A Cana, Marie était assise à côté de Jésus-Christ, et pour obtenir de Lui le premier de ses miracles, pour le Lui faire môme produire avant son heure, elle n'eut qu'à Lui dire : Ils manquent de vin. Pareillement dans le royaume de Dieu, qui

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est semblable à un festin *, mais à un festin de béatitude qui repait tous les élus et auquel nous sommes tous conviés. Marie est à la même place auprès de Jésus, elle est émue pour nos défaillances de la même charité qui la fît s'intéresser aux convives de Cana, et elle dit à son divin Fils avec le même crédit et la même confiance : Us manquent de grâces, ils manquent de forces, de consolation, de paix, de vertu, de vie. Et combien ses demandes doivent-elles être exaucées de la part de Celui qui n'est notre Sauveur que parce qu'il est son Fils, et dont le titre de règne est ce titre de Fils de l'Homme ou Fils de Marie! Car, sachons-le bien, c'est en cette qualité et non en celle de Fils de Dieu, quoique inséparablement, que le Verbe incarné règne et nous apparaîtra dans la gloire. Cette grande et consolante vérité est une de celles qui sont le plus souvent sorties de sa bouche divine. Si luimême, parlant des élus, dit qu'il les fera asseoir à sa table et siéger sur son propre trône, qu'il leur donnera pouvoir absolu sur les nations, ainsi qu'il a reçu ce pouvoir de son Père ; s'il va jusqu'à dire qu'il les servira lui-même et que, tout Dieu qu'il est, il fera leur volonté, combien toutes ces grandes prérogatives de puissance sur le monde et de crédit sur Jésus-Christ doivent être portées à leur comble dans Marie, qui réunit à elle seule la sainteté de tous les élus, qui en est la Mère et la Reine, et qui seule, entre tous, peut dire à son Roi : Vous êtes mon Fils, ici, dans le ciel, comme vous l'avez été sur la terre; et vous n'êtes mon Roi que parce que vous êtes mon Fils î

Et quelle autre parole peut lui répondre ce Fils que

I MaUh., xxii. 2.

celle qu'il lui a dite figurativement et prophétiquement par la bouche de Salomon, parlant à sa mère : « Deman- « dez, ma Mère, car il ne m'est pas possible de vous « rien refuser. » Pete, Mater ^ neqiœ enim fas est ut avertam faciem tuam^. Demandez, je vais moi-même au-devant de vos vœux, loin de les faire attendre; demandez, car je suis pressé du besoin de donner, pressé comme Dieu, pressé comme Sauveur, et ce besoin c'est moi-môme ; demandez^ car, si pressée que soit ma miséricorde de se répandre et de se décharger, ma sainteté et ma justice ne le permettent qu'à la voix de la prière, et nulle prière n'a la vertu delà vôtre; de la vôIre qui, la plus humble comme la plus haute, est la prière souveraine instituée auprès de ma charité pour lui frayer le chemin par la satisfaction de ma sainteté et le désarmement de ma justice. Ce que vous avez obtenu une fois de moi en m'attirant du ciel en terre dans votre sein virginal pour le salut du monde , continuez et ne cessez de l'obtenir pour le cours et la dispensalion des grâces qui en sont le fruit; et comme j'en suis resté la source et mes Saints les ruisseaux, restez-en le canal, et que par vous continuent à passer tous les biens que j'ai résolu de donner aux hommes.

III. — Ces quelques vues, dont le déploiement serait d'une richesse infinie, suffisent pour juslifiei- la profonde vérité de ce titre donné à Marie de Toute-Puissance supplia?îte, oMNiPOTENTiA suppLEX ; toute-puissance qui est telle, sans doute, parce qu'elle s'appuie sur les mérites

i m Reg., II, 20.

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infinis de Jésus-Christ, sans lesquels nulle prière n'aurait de puissance, et sur son infinie charité qui conspire avec la prière; mais qui, par la plus parfaite correspondance à ces mérites divins et à cette inflnie charité, est la prière à sa plus haute puissance.

Combien donc jaillissent des entrailles de la foi catholique ces accents du Dante à Marie :

« Vierge Mère, fille de ton Fils, humble et haute plus « qu'aucune autre créature... Tu es si grande et tu as « tant de puissance, que celui qui veut une grâce et « ne recourt pas à toi, veut que son désir vole sans « ailes. »

Et qu'il n'est pas moins bien inspiré lorsqu'il ajoute:

a Dans le ciel, tu es pour nous un soleil de charité ce dans son midi ; et là-bas, parmi les mortels, tu es « une source de vive espérance.... car ta bonté ne sert court pas seulement celui qui demande, mais elle va a libéralement au-devant de la demande '. »

Que Marie, en effet, eût toute puissance sur le cœur de Jésus-Glirist pour en obtenir ses grâces, ce serait en vain pour nous si elle n'était portée dans la même mesure à faire usage de ce pouvoir en notre faveur. Mais, admirable économie! comme elle est Mère de Dieu pour tout obtenir, elle est Mère des hommes pour tout accorder; sa grandeur est la main qui puise, sa bonté est la main qui répand. Tout ce que nous avons dit précédemment sur l'intérêt de charité que les Saints dans le ciel prennent à nos épreuves et à nos misères, s'apphque à Marie au degré le plus souverain. Marie est Mère, et Mère de qui? Mère de la Miséricorde, de la Charité,

• Dante, 'Paradis, chant xixiii.

sanctuaire et foyer de l'Amour divin, en qui s'est rallumé cet amour dont la chaleur a fait germer le fruit de vie; et l'objet de cet amour étant notre salut, Marie n'est sa Mère que pour être la nôtre. Gomme Jésus-Ghrit est le Fils de V homme, Marie est la Mère de l'homme. Nous avons sur son coeur les droits qu'elle a sur celui de son Fils ; elle nous doit sa maternité, comme ce Fils lui doit son humanité; et c'est avec une double confiance que nous lui adressons cette invocation : Monstra te esse Matrem : ]\Iontrez-vous Mère et Mère des deux parts : Mère du Ghrist pour obtenir, notre Mère pour accorder; que par vous reçoive nos prières Gelui qui, pour nous, a voulu être votre Fils : le vôtre; mais pour nous.

Et que le cœur de Marie est bien fait pour ressentir ce double amour de Dieu et des hommes, pour exercer cette double Maternité, elle qui a été prédestinée à ce Ministère en union avec Jésus-Ghrist de toute éternité ; qui n'a pas été appelée d'entre les pécheurs comme les autres saints, mais qui a été créée exprès, avec toute la perfection que Dieu donne à ses œuvres en vue de leur fin; qui a été prévenue à cet effet, dès avant sa conception, de la grâce dont elle devait être la Mère; qui a été appelée ensuite à donner son consentement à cette divine Maternité pour qu'elle lui devînt propre ; qui en a chanté le mystère avec des accents qui en dévoilent la plus lumineuse intelligence dans la plus profonde obscurité; qui en a si admirablement soutenu les épreuves et géré la charge durant la vie mortelle de son divin Fils; qui en a surtout si héroïquement payé le tribut au Galvaire, en concourant avec Lui à nous donner la vie par le déchirant partage de ses souffrances et de sa mort; et qui, enfin, portée après Lui par les Anges au faîte de la gloire,

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a reçtt4oute la consommation, tout l'élargissement, tout le déploiement et la dilatation de sa maternelle charité en celui qui en est l'Océan !

Plongée plus avant, unie plus intimement qu'aucune autre céleste existence au sein de celui qui a voulu naître ici-bas de son sein, et qui est la Vérité et l'Amour appliqués au salut du monde, nul autre comme elle ne doit voir en cette vérité, ne doit ressentir en cet amour nos misères ; nos misères qu'elle a traversées dans toute leur amertume, et dont le souvenir, mêlé à sa béatitude, doit composer dans son cœur maternel la plus miséricordieuse pitié. Penchée sur notre terre comme une mère sur le lit de souffrance de son enfant, elle recueille, elle prévient nos gémissements, nos vœux, nos maux, nos larmes, et, les présentant à son Fils qui les reçoit, elle nous apporte le baume de ses grâces, le dictame de ses consolations, le soulagement ou le support de nos misères, la satisfaction ou la résignation, et dans tous les cas, la vertu, la paix, la vie et l'éternel salut.

Avec quelle vérité, avec quelle confiance ne devonsnous donc pas élever vers elle ce chant invocateur que l'Eglise met sur nos lèvres, et qui monte si souvent en nuée de tristesse pour retomber en rosée de consolation. « Salut, Reine, Mère de la miséricorde ; notre vie, notre «douceur, notre espérance. Salut! vers vous nous « crions, enfants exilés d'Eve; vers vous nous soupic<rons, gémissants et pleurants dans cette vallée de « larmes. De grâce, ô notre Avocate! tournez vers nous « vos miséricordieux regards, et à la sortie de notre « exil faites-nous trouver Jésus, le fruit béni de vos en- « trailles ! »

Que l'hérésie est donc malheureuse et que le rigo-

risme chagrin des censeurs de notre dévotion envers Marie est dur, faux et dénaturé, pour ne pas comprendre, sentir et goûter tout ce qu'il y a de philosophiquement vrai autant que de dogmatiquement justifié dans cotte doctrine ! Qu'est-ce qui les choque donc tant en nous? Est-ce ce titre à' Avocate que nous donnons à Marie? titre, dit-on, qui la confond. d'autant plus avec Jésus-Christ que nous y joignons souvent celui de Médiatrice. Mais n'avons-nous pas déjà dissipé celte objection en ce qu'elle a de commun entre Marie et tous les autres Saints, ou bien peut-on refuser à celte Vierge sainte ce qu'on accorde à ceux-ci, aux simples fidèles vivant sur la terre ? Avons-nous besoin encore de redire après saint François de Sales ; « Son Fils est « notre avocat, elle notre avocate, mais bien diverse- « ment; je l'ai dit cent fois. Le Sauveur est avocat de a justice ., car il plaide notre droit, fondé sur sa réc( demption. Mais la Vierge, comme les Saints, est avo- (c cale de grâce^i car elle plaide ou plutôt implore notre « pardon, et notre pardon par la passion du Sauveur, « joignant à cet effet ses prières, now <zwa; siennes, m«!w

« aux NÔTRES. »

C'est assez, c'est surabondant, pour qui veut comprendre.

IV. — Mais comment faire passer ces autres expressions appliquées à une créature, notre Douceur, notre Espérance, notre Vie; surtout lorsque leur sens absolu se trouve confirmé par celles-ci, adressées souvent à Marie, Secourez-nous, Sauvez-nous I

Nous avons encore répondu à ces difficultés, affectées dans la persistance de ceux qui les reproduisent.

Nous avons dit que c'était par ellipse que nous parlions ainsi à Marie : ï ellipse est le langage du cœur, et le culte de Marie relève du cœur. En elle plus qu'en tout autre, ce langage se comprend et au besoin se corrige par le rapport aussi étroit que manifeste qui l'unit à son divin Fils, et qui nous fait trouver en Lui le sens explicatif et justifié de ce qui serait excessif en ne s'arrêtant qu'à Marie, conformément à cette judicieuse parole déjà citée de saint-Augustin : Si Mariœ non congruit, congruit Filio quem genuit, si cela ne convient pas à Marie, cela convient au Fils qu'elle a engendré.

Mais il y a plus, cela convient à Marie, nous l'avons démontré par la doctrine essentiellement chrétienne de la coopération des Saints, des simples fidèles à l'œuvre de Jésus -Christ. Cette doctrine, éminemment philosophique, a été suffisamment exposée dans la généralité de son application à tous les élus, depuis l'Ange, dont le ministère de secours, de sa/ut et de délivrance intervient si souvent dans l'histoire de la Religion, jusqu'à l'Apôtre écrivant aux fidèles qu'il se fait tout à tous pour les sauver tous, jusqu'à ces fidèles euxmêmes qui peuvent, qui doivent s édifier, se sauvei' les uns les autres et racheter leure propres pé<;hés, sauver leur âme de la mort. Ainsi tous les membres de Jésus- Christ, avons-nous dit, sont, à divers degrés, les uns envers les autres, selon l'élévation de leur ministère et de leur sainteté, des causes secondes de la vie de Jésus -Christ, des coopérateurs, des conducteurs et comme des sacrements de cette vie surnaturelle au sein de l'humanité.

L'application de cette doctrine à la Très-Sainte Vierge se fait toute seule. Marie doit être la coopératrice, la conductrice de la vie de Jésus-Christ au corps de l'Église, en raison de l'élévation de son ministère et de sa sainteté. Or, quel est ce ministère, quelle est cette sainteté? C'est le ministère et la sainteté de Mère de Dieu, c'està-dire tels que notre auteur Jésus-Christ ait voulu, nonseulement donner par elle sa vie à l'universalité des créatures, mais prendre lui-même la nôtre dans son sein. Si le simple fidèle est une cause seconde de la vie de Dieu dans l'Église, qu'est-ce donc de la Mère même de Dieu, de celle dont le Fiat Fa attiré du ciel en terre, lui a donné la première naissance et l'a introduit dans l'Univers? de celle, dit saint Irénée, dont le consentement a été requis pour ce grand ouvrage, parce que. Dieu a voulu qu'elle fût le principe de tous les biens : Quia nempe vult illam Deus omnium bonorum esse principium?

Et ce que Marie a été une fois sur la terre, elle l'est toujours, comme nous l'avons établi , elle l'est bien plus encore du haut du ciel. De sorte que, par ce haut et incomparable rapport avec la source, Marie vit la première de la vie divine, et elle influe sur son écoulement dans l'Église avec cette même supériorité et cette même plénitude qui lui en ont fait produire une première fois l'Auteur. « Cette abondance de grâces est telle, dit l'Ange de « l'École, que non-seulement elle en est remplie, mais « qu'elle a de quoi en répandre sur tous les hommes, « non solum in se, sed etiam quantum ad refusionem « in omnes homines. C'est beaucoup, poursuit saint Tho- « mas, que chaque Saint ait eu autant de grâces qu'il en « faut pour sauver plusieurs personnes; mais s'il en

« avait autant qu'il en est nécessaire pour le salut de « tous les hommes, ce serait la plus grande de toutes les a plénitudes, et c'est cette plénitude qui se rencontre « dans Jésus-Christ et dans la bienheureuse Vierge, et <( hoc est in Christo et in beata Virgine (proportion- « nellement, non également : dans le Christ comme « source, dans Marie comme résenoir); car, dans tout « danger, vous pouvez trouver en elle le salut ; dans « tout combat, l'assistance; c'est pourquoi cette glo- « rieuse Vierge a dit d'elle-même : « En moi est toute « l'espérance de la vie et de la vertu\ »

Chaque Saint, même sur la terre, produit autour de lui comme un rayonnement de sainteté, comme une émanation de la grâce dont il est porteur, et qui suffit quelquefois pour opérer des miracles de conversion dans les âmes et de guérison dans les corps. Non qu'il ait cette grâce en source et en principe, mais en communication et réverbération, pour son salut et celui de ses frères. Ce même Saint, élevé dans la gloire, a une action de grâce et de vie bien plus puissante, parce qu'il est dans un rapport plus parfait avec l'Auteur de la grâce et de la vie. Mais, si grande que soit cette puissance, elle n'est que partielle et que médiate auprès de celle de la Très-Sainte Vierge, en qui elle est plénière et immédiate, comme dans celle qui la première a reçu et la première a donné au monde Jésus -Christ tout entier, et qui, toujours Mère comme il est toujours Fils, continue à le recevoir et à le donner avec la même universalité et la même plénitude, de toute la hauteur de la béatitude et de la gloire.

» s. Thom., Opusc, 8.

154 LIVRE I, CUAriTRE IV.

En un mol, s'il est vrai que l'action des Sainis sur le monde esl en raison de leur sainteté et du rapport qu'elle leur donne avec Jésus-Christ, Marie a une action qui, soit par l'étendue, soit par le caractère de sa sainteté, réunit et domine à elle seule toute celle qui est répartie entre les anges et les hommes. Par l'étendue, cette sainteté est telle qu'elle a dû être pour soutenir le plus prodigieux de tous les rapports de la créature avec le Créateur, le rapport de Mère de Dieu; et par le caractère, cette sainteté reçoit de cette divine maternité une impression et une forme qui la rend la plus agréable à son Auteur. De sorte que Marie n'est pas Mère de Dieu seulement, mais Sainte dans la proportion de cette dignité, et qu'elle n'est pas Sainte seulement dans cette prodigieuse mesure, mais Mère par le caractère et la forme de cette sainteté : sainteté maternelle, maternité sainte qui se pénètrent et se consacrent réciproquement pour faire de Marie un ciel à part dans les cieux où tendent toutes les supplications des hommes, comme à leur accès le plus propice auprès de Dieu, et d'où la vie, la grâce et la vertu rayonnent dans l'Église et sur le monde par la réverbération immédiate de leur soleil et de leur foyer.

Adressons-lui donc, avec André de Crète, cette belle invocation qui résume en peu de mots tout ce discours : c( Montez dans la paix, et apaisez le Seigneur pour le « commun ouvrage de ses mains. Car, pendant que « vous étiez sur la terre, une portion seule de cette « terre vous possédait; mais du moment que vous « avez été transférée dans le ciel, l'univers entier ce contient en Vous son commun propitiatoire. 0 mar- « chepied de la vie, et vie des vivants, et cause de

CULTE d'invocation. fSS'

« la vie! » Abi in pace, plaça hominnm pro contmuni figmento. Nam quamdiu versabaris in terra^ te habuitparva terrœ portio ; ex quo aulem translata es € terra, te tiniversus mundits continet commune propitiatorium : O vitœ stippeditatrix et vita viventium et causa vitœl

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