VIVANT DANS L'ÉGLISE
EXPOSITION GÉNÉRALE DE CETTE TROISIÈME PARTIE, DANS SOS RAPPORT AVEC LES DEL'X PRÉCÉDENTES.
Nous avons reculé quelque temps devant la richesse et les difficultés de cette troisième partie de la grande tâche que notre faiblesse a assumée. Gomme un seul moissonneur qui n'aurait que son bras pour couper et lier une immense moisson, nous avons senti fléchir notre courage ; puis, nous prenant d'une résolution proportionnée à l'œuvre , nous avons conçu un plan de recherches et d'études préparatoires qui aurait retardé indéfiniment l'exécution, et l'aurait peut-être fait échouer par trop de zèle.
On concevra ces hésitations et ces perplexités si l'on mesure par la pensée toute l'étendue, toute la plénitude de matière que comporte ce seul titre : La Vierge Marie vivant dans l'Église. Demander à dix-neuf siècles, demander à l'univers chrétien tout ce qu'ils ont fait pour la gloire de Marie et tout ce que Marie a fait pour leur destin ; — déterminer les lois constitutives du culte
d'honneur, d'imitation et d'invocation dont elle est l'objet dans le monde; — dérouler le cycle liturgicpie de ce culte, dans son rapport avec celui de Jésus-Christ, ses rites, ses fêles, ses hymnes, ses prières, ses pratiques, et toutes les formes sacrées qu'il revêt; — tracer son histoire, évoquer son antiquité méconnue, décrire ses phases, raconter ses triomphes sur les hérésies et ses développements dans les âges de foi ; — revendiquer enfin tout ce qui revient à l'influence de Marie dans la formation des mœurs modernes, dans l'état et l'action de la femme, dans l'esprit de la famille, dans les relations de la sociabilité, dans le caractère des institutions, dans la fécondité des œuvres, dans les inspirations de l'art, dans les saints amendements ou les angéliques préservations de Tàme humaine, dans le souffle et la vie du monde et l'élévation du niveau moral de l'humanité ; — faire, en un mot, la Somme de Marie, — quelle entreprise ! et n'est-elle pas tout simplement impossible comme serait celle de compter les feuilles que chaque printemps fait naître au front des forêts, ou les vagues que chaque souffle de l'air fait arriA^er aux grèves de l'Océan?
Assurément , s'il ne s'agissait que de prouver notre thèse, elle le serait surabondamment par cette impossibilité même de suffire à la richesse de sa démonstration.
Que nous sommes-nous proposé, en effet, dans ce grand travail? Trois choses qui vont en s'éprom-ant el se justifiant l'une l'autre de plus en plus :
Premièrement, nous avons exposé l'importance dogmatique de Marie dans le plan divin, et comment elle a droit à tous nos hommages et à toute notre confiance comme la créature en qui Dieu a couronné toutes ses
œuvres en se les unissant; comme la coopératrice de ce merveilleux dessein de grâce et de gloire, visiblement prédeslinée pour faire naître Jésus-Christ à notre x\e et pour nous faire renaître à la vie de Jésus-Christ; pour être notre Mère selon l'esprit, en étant sa Mère selon la chair ; pour être la nouvelle Eve, comme il est le nouvel Adam : glorieux ministère qui Ta ofTerte à nos regards toute revêtue de la divinité de ce Fils de Dieu qu'elle a revêtu de notre humanité, et présentant à son apogée et dans son éclat souverain la destinée de tous le^ élus , de us les Saints dont elle est la Reine- Mais quelcfue justiûé que fût ce plan par sa propre beauté et par le concert des Pères et des Docteurs à le célébrer de leurs voix les plus éloquentes, ce n'était qu'un plan, qu'un idéal, divin sans doute, supposant nécessairement son existence en Dieu et sa révélation au monde, mais dont le sujet, la Vierge Marie, était encore à paraître dans la réalité , dans la personnalité terrestre et historique de son existence. Quelle épreuve pour une conception aussi sublime que de trouver un sujet qui pût en soutenir la majesté , une femme entre toutes les femmes qui fût à la hauteur de cette destinée accablante de Mère de Dieu, de Mère de l'humanité régénérée; et quel écueil semblait devoir confondre plus dérisoirement notre doctrine que la disproportion énonne de tant de grandeur, de tant de gloire, avec la bassesse et le néant de cette pauvre fille de Nazareth , nommée Marie^ de laquelle est né Jésus, avec son obscurité et son effacement , je ne dis pas seulement dans le monde et pai-mi les hommes, mais dans l'Évangile même et par son Fils!
C'est alors que nous avons entrepris de montrer le
triomphe de notre doctrine dans cet écueil : je veux dire dans cette bassesse et ce néant, dans cette obscurité et dans cet effacement de Marie. Et qu'avons-noiis eu à faire pour cela, qu'à rappeler au lecteur, doublement étonné de l'apprendre et de l'avoir oublié , l'esprit de l'Evangile, l'esprit de la régénération chrétienne ; qu'à lui dire, ce qui est par soi évident, que le Christianisme étant fondé sur l'anéantissement d'un Dieu, c'était d'un sein obscur que ce Dieu devait naître , et que l'assomption de la nature humaine devant s'opérer dans les membres comme dans le chef par ce même procédé d'anéantissement, c'était déjà pour Marie un titre exceptionnel à la gloire de Mère de Dieu cpie d'être la plus humble des créatures, et j'entends par là non-seulement humble par condition et par nécessité, mais par inclination et par volonté, jusqu'à s'attirer cette gloire à force de s'y soustraire? Puis, cette gloire reçue, quelle admirable conformité de Marie avec sa destinée que l'humilité plus profonde dans laquelle elle s'est maintenue sur les pas de son Fils ! Qu'elle est la digne Mère d'un Dieu humilié en ce silence et cette obscuiilé où elle nous apparaît dans l'Évangile! Qu'elle est à la hauteur de sa gloire par la profondeur môme de son abaissement! Mère de Dieu, elle ne dit rien, elle ne fait rien qui la fasse sortir de la foule : elle y reste, elle s'y laisse oublier et abîmer, et par qui? par son Fils! alors que ce même Fils appelle à lui et comble de ses distinctions et de ses faveurs les étrangères et les pécheresses , et se répand en témoignages de tendresse et d'amour sur les multitudes empressées autour de lui , sur le genre humain, sur le monde, sans en rien excepter, ce semble, que sa Mère! Exception désolante, puisqu'elle humilie
et anéantit Marie dans ce qui fait sa gloire ; mais exception glorieuse au sens chrétien, et doublement glorieuse, parce que la manière admirable dont Marie reçoit cette épreuve la consomme dans cette humilité qui est le fondement de sa grandeur; et aussi parce que son Fils étant venu pour les pécheurs , comme il ne cesse de le publier, c'est non-seulement un caractère de l'universalité de sa mission que de ne pas faire acception de sa Mère, mais c'est un témoignage incomparable de la sainteté de cette Mère que d'en faire exception.
Du reste, nous n'en avons pas été réduit à la conjecture sur ce sens de l'obscurité évangélique de Marie. Cette obscurité devient transparente , en même temps que plus méritoire, par les témoignages formels de gloire qui viennent l'entrecouper : la salutation de l'Ange et la consommation du grand mystère par le Fiat de la Vierge ; l'exclamation inspirée d'Elisabeth et la sanctification du Précurseur à sa Visitation; l'exultation prophétique de Marie elle-même à la vue de ses grandeurs célébrées d'âge en âge; iadoration par les bergers et les mages de TEnfant-Dieu dans ses bras; la prophétie de Siméon qui l'associe à toute la destinée du Rédempteur ; la communauté d'exil en Egypte, le retour et la vie cachée à Nazareth ; la soumission à sa maternité bienheureuse de cette divine Sagesse qui avait ébloui les docteurs dans le temple; la possession exclusive, durant trente années, de ce trésor de grâce et de gloire qui devait racheter et enrichir l'univers; la manifestation du Fils de Dieu par l'ouverture anticipée du cours de ses miracles à sa voix; le partage de la vie apostolique du Sauveur, le partage héroïque de sa croix et le don filial du genre humain à sa douloureuse maternité qui l'enfante; son absence des
scènes de la Résurrection, sa présence au cénacle après l'Ascension , également glorieuses pour cette foi qui l'avait soutenue au Gahaire, et qui coopère avec la descente du Saint-Esprit à l'enfantement de l'Église comme elle avait coopéré avec le môme Esprit à l'enfantement de Jésus ; enfin , comme résultante obligée en quelque sorte de toutes ces gloires, la gloire finale de l'Assomption. Témoignages incomparables qui rendent l'obscurité de Marie, si j'ose ainsi dire, lumineuse, et qui ne tentent son humilité que pour nous la montrer à toutes les épreuves, à celles de la gloire comme à celles de l'humiliation. Toute la vie évangélique de Marie nous est ainsi apparue dans ce clair-obscur qui lui convient si bien , et au milieu duquel elle ne se départ pas un instant de ce calme harmonieux de la foi, de la fidélité, de la résignation, de la constance et de l'amour qui forme le caractère suave et supérieur de sa virginale physionomie.
C'est ainsi que la personnalité évangélique de Marie est venue remplir le cadre immense du ministère que nous lui avions reconnu au plan divin, et que le sujet de notre thèse en a soutenu dignement le poids.
Mais une dernière épreuve, une épreuve finale et décisive, attend encore notre doctrine et nous demande un suprême effort. Pour bien apprécier cette épreuve, ainsi que la puissance de son résultat, il faudrait pouvoir faire abstraction par la pensée de toute l'histoire du monde depuis l'Evangile; il faudrait, nous reportant à cette époque, pouvoir tirer un rideau sur les dix-huit siècles qui en forment comme la perspective , et s'imaginer que
nous ne savons rien encore de la part effectÏTe et historique de Marie dans la vie nouvelle de l'humanité. Supposons donc que nous écrivons et que vous nous lisez à la sortie du cénacle, aux premiers jours de la prédication postolique , et que , vous montrant la Mère de Jésus , je vous expose, comme je l'ai fait, les deux premières parties de ma thèse : le plan divin et la personnalité évangélique de Marie. Gela est fort beau, me direz -vous; le grand ministère de celte femme se noue admirablement à toute l'économie doctrinale de la religion , et v répand une divine harmonie; d'autre part ^ cette figure évangélique de Marie nous apparaît comme préordonnée pour ce ministère et justement faite pour le remplir. Mais reste à savoir si elle le remplira ; si le fait viendra justifier la théorie; c'est-à-dire, en définitive, si Marie aura dans l'événement la part qu'elle a dans le dessein, si elle vivra, si elle opérera dans l'Église et dans le monde, par une influence décisive de grâce et de bénédiction, par une action vivifiante de sainteté et de vertu , pai- des effets d'intercession et de puissance qui forceront les plus impies à reconnaître en elle la Mère de Dieu, la coopératrice de Jésus-Christ , et qui dégageront grandement votre doctrine.
A cette exigence légitime, mais finale, je ferais une seule réserve , celle de toutes les merveilles de salut et de gloire imputables à Marie, que le secret des âmes doit nécessairement nous dérober ; puis je tirerais le rideau qui , à l'époque où je me place , cacherait encore toute l'histoire de l'Eglise et du Christianisme telle qu'elle s'est déroulée depuis dix-huit cents ans.
Et maintenant je vous le demande, à vous qui êtes placé à l'extrémité de ces dix-huit siècles, dernier venu
de cette race chrétienne qui de génération en génération n'a cessé, dans tout l'univers, par tant d'hommages, par tant de vœux, par tant de temples, par tant de fêtes, par tant d'écrits, par tant de pieuses pratiques, par tant de souveraines décisions, par tant de consécrations, d'honorer, de célébrer, d'invoquer le nom de Marie; et qui n'a cessé aussi par tant de grâces, par tant de bénédictions, par tant de secours, par tant de miracles, par tant de victoires, et surtout par tant d'œuvres et de vertus, d'éprouver la haute puissance et la miséricordieuse intercession de cette Mère de Dieu et des hommes : quelle serait l'impression de celui qui à l'origine du Christianisme aurait eu la vision de ce règne universel de Marie ; ai La Vierge Marie vivant dans l Eglise, eiit-cc été une thèse à lui démontrer?
Quant à nous, nous avons été tenté de ne pas l'entreprendre, autant par l'inutilité de cette démonstration, que par sa difficulté, puisque celle difficulté vient de sa trop grande richesse. Et ainsi l'histoire entière de l'Église, le témoignage de l'univers chrétien achèvent notre travail, et nous n'aurions qu'à vous y renvoyer.
Toutefois, pour l'acquit de notre promesse, par égard pour les rappels multipliés qui nous en ont été faits, et pour la bénédiction que Dieu peut réserver à nos efforts, nous allons nous essayer à cette grande thèse.
Quatre expositions différentes de la vie de Marie dans l'Église nous paraissent devoir en faciliter la vue et l'intelligence et partageront notre dessein :
1° Exposition théorique du culte d'honneur, d'imita-
PROLOGCE. 25
tion et d'invocation dont la Très-Sainte Vierge est l'objet dans rÉglise ;
2'' Exposition liturgique de ce culte, prières, offices, fêtes, dévotions qui en composent l'exercice ;
3° Exposition historique de ses origines, de ses développements, de ses triomphes, de ses institutions et de ses œuvres dans le monde ;
4° Exposition pratique et sociale de son influence et de ses effets.
En un mot, organisme, fonction, cours et effets de la vie de Marie dans l'Église : tel est donc le plan de cette Iroisième partie.
La théorie du culte de la Sainte Vierge, dont nous allons traiter d'abord, est une des matières les plus délicates et les plus importantes : importante, on le comprend, puisque tant vaut la théorie, tant valent les applications; délicate, parce qu'elle se complique des rapports de ce culte de la Vierge avec celui de Dieu et des Saints, que c'est là le champ de bien des méprises, de bien des ignorances, de bien des préventions, et un des côtés les plus attaqués quoique des plus beaux et des plus secourables du Christianisme. Un traité spécial approprié aux dispositions actuelles des esprits serait à désirer sur ce sujet : consacrons-y du moins une place capitale, et donnons-lui notre première attention.
Et moi qui crois, moi qui ressens ce que je vais ex- -^ I. 2
poser, que j'obtienne de vous, Mère du Yerbe et Reine des Docteurs, de le faire passer dans l'intelligence et dans l'âme de ceux qui doivent me lire, et de ne pas l'écrire en vain :
Ne scribam vanum., duc, pia Virgo, manum.