‹ La Vierge Marie et le plan divinChapitre 21 sur 43 · S III · texte numérisé non relu

S III

Petit Office de la Sainte Vierge.

L'institution de ce petit Office remonte aux croisades. Il existait plus anciennement à l'état de pieuse pratique oiî il est retombé de nos jours; mais il fut établi canoniquement par Urbain II , dans le Concile de Clermont, en mémoire de la prise de Jérusalem sur les infidèles, par le secours de la Mère de Dieu. Tous les clercs furent assujettis à le dire en outre du grand Office, et l'usage

s'en étendit bientôt aux laïques*. Depuis, cette obligation a été modérée et finalement remise aux ecclésiastique séculiers : mais elle est restée chère à un grand nombre de chrétiens, même dans le monde, qui puisent dans cette pieuse pratique la force de répondre plus dignement à toutes les obligations de leur état. Dans le grand siècle, l'Office de la Sainte Yierge entrait dans les dévotions ordinaires des fidèles comme un des actes de religion les plus agréables à Dieu et les plus profitables à l'homme. Nous pouvons en juger par les nombreuses éditions des Offices de la Vierge en latin et en français à r usage des fidèles qui sont de cette époque , et dans les dédicaces desquels on professe que « la connaissance « et la pratique de ces choses qui entretiennent un comc( merce tout divin entre le ciel et la terre, par un c< échange et une réfusion continuelle de vœux et de « prières d'une part, et de grâces et de bénédictions de « l'autre , est absolument nécessaire au moindre des « chrétiens '^. »

Nous avons un glorieux témoignage de la généralité de cette dévotion dans Y Office de la Saiîite Vierge traduit en français, tant en vers quen prose^ avec les sept psaumes pénitentiaux , les vêpres et les complies du dimanche et tous les hymnes du Bréviaire romain, parV. Corneille, 1670.

Celui qui crayonna

L'âme du grand Pompée et celle de Cinna,

ne crut pas déroger en s'élevant du sublime au surna-

1 Benoît XIV, de Festis institiitio, LXXIX, 5.

* Épîlre au Roi, en tête de la 22« édition de l'Office de la Vierge,^ publiée par Dûment, 1671.

turel , et des fictions humaines aux divines réalités. Il se trouva naturellement porté, par la simplicité même de son génie, à cette dévotion envers Marie qui est plus particulièrement le partage des simples et des grands , de ces âmes assez élevées au-dessus de toutes choses pour n'avoir plus qu'à s'élever au-dessus d'elles-mêmes, par l'humilité qui les en détache et la grâce de Dieu qui ravit.

C'est avec cette traduction en regard que nous allons parcourir le petit Office.

Réduction combinée de Vhî Sabbato et de Vin Festis, il s'ouvre par l'hymne Quem terra, poîitits, œthera, que nous avons déjà fait connaître dans le premier de ces Offices, et que Corneille a traduit ainsi ; on y reconnaît sa touche :

Celui que ia machine runde

Adore et loue à pleine voix, Qui gouverne et remplit le ciel, la terre et l'onde, Marie en soi l'enferme et l'y porte neuf mois.

Ce grand Roi que de la nature Servent l'un et l'autre flambeau, D'un flanc que de sa grâce un doux torrent épure Devient l'enflure sainte et le sacré fardeau.

0 Mère en bonheur sans égale.

De qui l'Artisan souverain Daigna soufi'rir neuf mois la prison virginale, Lui qui tient tout entier l'nnivers dans sa main !

Qu'heureuse te rend ce message Que suivent tes soumissions,

Par qui le Saint-Esprit forme en toi ce cher gage, Ce Fils, ce Désiré de tant de Nations !

Gloire à toi. Merveille suprême, Dieu par une Vierge enfanté, Même gloire à ton Fils, au Saint-Esprit la même, Et devant tous les temps et dans réternité.

Les trois Nocturnes qui viennent ensuite, avec leurs psaumes et leurs leçons répartis entre tous les jours de la semaine, sont entremêlés de petites Antiennes rendues ainsi par Corneille :

Ainsi que la myrrhe choisie, ô sainte Mère de Dieu, vous avez rendu une odeur de suavité. — Devant la couche de cette Vierge chantez-nous souvent de doux cantiques. — Avec votre grâce et votre beauté, formez des desseins, avancez en prospérité et régnez; — Tels que des gens tout comblés de joie, tels sont ceux qui demeurent en vous, sainte Mère de Dieu.

Puis des versets et des répons qui rattachent ces louanges à Marie par des traits plus vifs, comme ceux-ci :

Sainte et Immaculée Virginité, je ne sais point de louanges assez hautes pour vous honorer, vous qui avez porté dans votre sein Celui que les cieux ne pouvaient contenir.

Réjouissez-vous, ô Vierge Marie, vous avez terrassé vous seule les hérésies dans tout le monde.

Ayez agréable. Vierge sacrée, que je publie vos louanges: donnez-moi vigueur contre vos ennemis.

Nous ne pouvons omettre enfin parmi les leçons des Nocturnes celle-ci, dont la grâce orientale sied davantage, ce semble, sous l'ample prose du grand poëte.

J'ai crû aussi haut qu'un cèdre du Liban, et qu'un cyprès en la montagne de Sion : j'ai crû comme un palmier en Cadès et comme un plant de roses en Hiéricho ; j'ai crû comme les plus beaus oliviers en la campagne, et comme im platane sur le bord des eaux. Dans les places publiques j'ai rendu une odeur pareille à celle de la cannelle et du baume aromatique, et répandu une senteur aussi agréable que celle de la myrrhe de choix.

Les Laudes viennent ensuite relever les Matines par des Antiennes où la louange le dispute en fraîcheur et en éclat :

La Vierge Marie est élevée au céleste appartement où le Roi des rois est assis en un trône étoile; — C'est après l'odeur de vos parfums que nous courons ; les jeunes filles vous ont extrêmement aimée ; — Vous êtes belle et bien parée, fille de Jérusalem, et terrible comme une armée rangée en bataille ; — Les filles de Sion l'ont vue et ont publié à haute voix qu'elle était Bienheureuse : les Reines lui ont donné des louanges.

Et ces autres gracieuses Antiennes tirées aussi du Cantique des Cantiques, mais élevées à un charme inlini par la pureté qu'elles reçoivent de leur allusion à Marie :

Pendant que le Roi était sur sa couche, le nard que j'exhale répandait une odeur de suavité; — Sa gauche est sous ma tète, et sa droite me tient embrassée. — Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, c'est pourquoi le Roi m'a aimée et m'a introduite dans son appartement. — Déjà l'hiver est passé, la pluie s'en est allée et retirée, lève-toi, mon Aimée et viens. — Vous avez été créée belle et suave en vos délices, sainte Mère de Dieu!

Puis, comme l'encens sur le brasier, cette prose déjà

si poétique s'enflamme et s'exhale en Ihymne O gloriosa Domina, qu'on attribue à saint Fortunat.

Reine glorieuse et sacrée

Qui te sieds au-dessus des cieux, Et pour nourrir sur terre un Dieu qui t'a créée, Lui donnes de ton sein le nectar précieux.

Ce qu'Eve fit perdre à sa race

Par ta race tu nous le rends; Par toi notre faiblesse au ciel trouve enfin place, Par toi sa porte s'ouvre aux fidèles mourants.

Porte du monarque céleste,

Porte des immenses clartés, C'est par toi que la Vie éteint la mort funeste : Applaudissez en foule, ô peuples rachetés.

Gloire à toi, merveille suprême,

Dieu par une Vierge enfanté.

Même gloire à ton Père, au Saint-Esprit la même, Et devant tous les temps et dans l'éternité *.

* 0 gloriosa Domina,

Excelsa super sidéra, Qui te creavit provide, Lactasli sacro ubere,

Quod Eva tristis abstulit, Tu reddis Almo germine :

Intrenl ut aslra Qebiles Cœli fenestra facta es.

Tu Régis alti janua.

Et porta lucis fulgida :

Vitam datam per Vlrginem, Gentes redemplœ, plaudite.

Gloria tibi. Domine, Qui natus es de Virgine, Cum Pâtre et Sancto Spiritu In sempiterna sœcula.

Prime, après Laudes, s'ouvre par rh\Tnne touchante Mémento, saiutis Auctor, que l'Église universelle doit à saint Ambroise et qu'elle redit depuis quinze = 'ècles:

Divin Sauveur de la nature.

Souviens-toi que d'un criminel Tu pris la forme au sein d'une Vierge très-pure. Et daignas, comme nons, naitie enfant et mortel.

0 Mère de grâce I ô Marie !

Qui n'es que douceur et qu'amour.

Contre nos ennemis protège notre vie.

Et rends-toi notre asile au grand et dernier jour !

Gloire à toi, merreille snprême, etc*.

Puis le Capitule :

Qui est Celle qui s'avance comme une aurore , qui se lève comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille?

Et encore celui-ci (jui résume si bien tous les effets du culte de Marie dans les âmes :

Je suis la Mère du bel amour, de la crainte salutaire, de la vraie grandeur et de la sainte espérance.

1 Mémento, saluUâ Auctor,

Nostri quod quondam corporis.

Ex illibata Virgine Nascendo, formam sumpseris.

Maria, Mater gratiae.

Mater miserieordiae, Tu nos ab hoste protège.

Et hora mortis suscipe.

Gloria tibî, Domine, etc.

Qu'on n'oublie pas que toutes ces louanges et toutes ces invocations sous forme d'antiennes, de versets, de répons, sont intercalées dans tout TOfTice entre les prophétiques psaumes du royal ancêtre de Marie , et sont comme les points d'attache auxquels viennent se rapporter et s'accorder en quelque sorte les cordes de cette harpe inspirée qui redit à travers les âges la gloire et la miséricorde de Dieu.

Enfin , comme dénoùment de TOffice , chacune de ses parties se termine, après toutes ces louanges, par des Absolutions et des Bénédictions touchantes comme celle-ci :

— Donnez-moi votre bénédiction.

— Que la Vierge des vierges intercède elle-même pour nous! Que la Vierge Marie, avec son Fils tout débonnaire, nous bénisse!

Que par les prières et les mérites de la bienheureuse Marie toujours Vierge, et de tous les Saints, le Seigneur nous fasse parvenir au royaume des cieux!

Puis la belle prière Sub tuum prœsidiwn , où toute la famille humaine vient se réfugier sous la protection de la Mère de son Sauveur contre tous les maux qui l'assiègent et qui la menacent, prière d'une si pénétrante simplicité :

Sous voire protection, nous nous réfugions, sainte Mère de Dieu, ne dédaignez pas les prières que nous vous adressons dans tous nos besoins, mais de tous nos périls délivrez-nous toujours, Vierge glorieuse et bénie.

Enfin les grandes Oraisons qui rapportent toutes ces

invocations et toutes ces louanges à Dieu par Jésus- Clirist , et qui font valoir auprès de Lui le crédit , la gloire la puissance , dont lui-même a voulu gratifier pour nous la Vierge Marie, et le ministère de grâce qu'il lui a conféré dans l'humanité :

0 Dieu, qui avez voulu que TOtre Verbe prît chair dans les eutrailles de la Bienheureuse Vierge Marie, selon le message de l'AugCj accordez à nos humbles supplications, que nous qui la croyoES véritablement Mère de Dieu, nous soyons aidés auprès de Vous par son intercession. Par le même Jésus-Christ Notre- Seigneur.

0 Dieu, qui par la féconde virginité de la Bienheureuse Marie avez accordé au genre humain les biens du salut éternel, nous vous supplions de nous faire ressentir les effets de l'intercession de Celle par laquelle nous avons mérité de recevoir l'Auteur de la vie, Jésus-Christ votre Fils.

0 Dieu miséricordieui, donnez un appui à notre fragilité, afin que nous, qui célébrons la mémoire de la sainte Mère de Dieu, nous nous relevions de nos iniquités par son intercession. Par le même Jésus-Chrisl, etc.

Nous vous supplions, Seigneur, de faire grâce aux péchés de vos serviteurs, afin que nous, qui n'avons pas de quoi vous plaire par nos actions, nous puissions être sauvés par l'intercession de Marie. Par le même Jésus-Christ, etc.

Et rOraison qui termine l'Office :

Dieu tout-puissant et étemel qui, par la coopération du Saint- Esprit, avez si bien préparé le corps et l'âme de la Bienheureuse Vierge Marie, qu'elle a mérité • que vous en fissiez une de-

1 On ne saurait trop remarquer dans toutes ces Oraisons, dont nous recommandons la sérieuse élude à cens qui seraient prévenus contre

meure digne de votre Fils : accordez à nos prières que, par la miséricordieuse intercession de cette pieuse Vierge dont nous célébrons la mémoire avec joie, nous puissions nous voir préservés des malheurs prêts à fondre sur nous et de la mort éternelle. Par le même Jésus-Christ Notre Seigneur, etc.

Toutes ces Oraisons si gravement suppliantes et touchantes, toutes ces invocations sur lesquelles elles s'appuient, toutes ces louanges de Marie si gracieuses et si pures qui les entourent, se reproduisent ainsi tout le long des Offices de la Sainte Vierge, et en font comme des poëmes liturgiques, dont les éléments tirés de l'Ecriture et des Pères, coordonnés par TÉglise, animés par la piété séculaire des peuples chrétiens, composent une action, un drame, comme nous le disions, entre le ciel et la terre, entre Marie et Thumanité, où Marie reçoit nos hommages et répond à nos vœux; où son divin Fils, honoré dans sa Mère, reconnaît d'autant plus en nous ses frères ; où le Père céleste, honoré dans sa Fille bienaimée, reconnaît d'autant plus en nous ses enfants; où le Saint-Esprit, honoré dans sa Coopératrice et son Épouse, reconnaît d'autant plus en nous ses créatures ; où la Trinité, honorée dans son Arche sainte au milieu de nous, reconnaît d'autant plus en nous son image ; où toute la Cour céleste, glorifiée dans sa Reine, reconnaît

le déploiement du culte de la Très-Sainte Vierge dans l'Église, tous les solides appuis de ce grand culte et la réponse implicite à toutes les objections de l'ignorance ou de l'indévotion. Ici, par exemple, remarquez comment il faut entendre que la Très-Sainte Vierge a mérité et nous a mérité de recevoir l'Auteur de la vie : esl-ce par elle-même comme Noire-Seigneur Jésus- Christ? Non, mais parce que Dieu, par l'action du Saint-Esprit qui l'a comblée de ses dons, a si bien préparé son corps et son âme, qu'elle a mérité...

d'autant plus en nous ses prédestinés; où toute la gloire, enfin, toute la béatitude et toute la puissance dont Marie jouit dans le ciel sont intéressées à son culte sur la terre, et concourent, par les bénédictions et les grâces qu'elle nous obtient, à la grande œuvre du salut humain.

Tel est le Petit Office^ tels sont les Offices spéciaux consacrés à la Sainte Vierge, et la part qu'elle a dans cet ensemble de prières qui revient toutes les semaines ou tous les jours.

Il faut maintenant porter notre attention sur ses honneurs annuels, sur la part qu'elle a dans les diverses fêtes qui composent l'Année liturgique.

252 LIVRE II, CHAPITRE lY.

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