CHAPITRE YI
LA VISITATION. LA PRÉSENTATION. l/lNMACCLÉE CONCEPTION.
La fête de la Visitation est, relativement aux quatre fêtes précédentes, d'institution moderne. Elle l'ut établie en 1263 par saint Bonaventure et pour son Ordre, étendue à toute la Chrétienté en 1329 par Urbain VI, et définitivement instituée par le concile de Bâle en 1441. La Réforme Ta supprimée, sous prétexte qu'elle était d'institution moderne : comme si c'était la fondation et non le fondement d'une fête qui en justifiait l'existence ! comme si l'ancienneté des autres fêtes de la Vierge leur avait fait trouver grâce devant la Réforme !
Si la date d'une institution avait besoin d'être rachetée, quelle fête avait plus de droit que celle de la Visitation au respect de ceux qui ont prétendu nous ramener à l'Évangile, elle qui est toute prise de l'Évangile où remonte réellement sa fondation? Qui a jamais, qui pourra jamais louer Marie dans sa Visitation plus qu'elle ne l'a été par l'hommage profond d'Elisabeth, par le tressaillement de Jean-Baptiste, par le souffle du Saint-Esprit la remplissant elle-même dans le Cantique de son humilité
(le la conscience prophétique de sa propre g'oire? Au surplus, il appartenait à la Reforme de se déjuger sur ce point, comme sur tant d'autres, en proclamant par un de ses docteurs, George Major, que les « témoignages et la (( confirmation de grâce qui éclatent dans la Visitation <c sont si grands, et contiennent de si grands biens, que tt durant toute Téternité la méditation et la contempla- « tion de toutes les créatures ensemble ne sauraient « assez les célébrer et les épuiser. » Illa tanta sunt et tantorum honorum testificatio ac confirmation lit i?i tota œternitate celebrari satis et exhmiriri cogitatione et sapientia omnium creatiirarum nequeant *,
Ce grand mystère se trouvait du reste célébré, dès la plus haute antiquité, dans la fôte de la Nativité de saint Jean-Baptiste, Natali sancti Joannis Baptistœ. Là, en effet, dans le plus ancien des Sacramentaires, celui de saint Léon, nous lisons : « Qu'il est vraiment digne et « juste, équitable et salutaire, de louer Dieu, en ce jour <( de fête où est né le bienheureux Jean, lequel, non « encore enfanté, s'émut à la voix de la Mère du Sei- « gneur, et, dans le sein maternel, tressaillit d une pro- « phétique exultation à l'approche du Salut humain^. »
Marie était donc louée implicitem.ent dans la fête de saint Jean-Baptiste. Mais l'Eglise a estimé devoir détacher une fête propre de la Sainte Vierge de ce grand mystère où la sanctification de saint Jean-Baptiste est le fait capital, mais où brillent tant d'autres riches témoignages de la grandeur de Marie. L'Église célèbre déjà la Visitation , nous l'avons vu , dans une autre partie
1 Homélie sur l'Épîtrc de la Vigile de la Visilalion, VI« partie.
2 MURATORI, Liliirrjia Homaiia vctiis. Sacrament. Z.eo«. p. 327.
de sa Liturgie consacrée à Jésus-Chrisl, le vendredi de la troisième semaine de TAvent ; mais elle a voulu célébrer de nouveau ce mystère à la gloire personnelle de Marie, montrant par là ce que nous avons déjà observé ailleurs, qu'il n'y a aucune gloire de Marie qui ne soit v*onne\e à une gloire de Jésus-Christ, sans toutefois s'y absorber, pour la plus grande gloire de Jésus-Christ luimême.
On peut s'étonner, qu'à la différence de toutes les autres fêtes de la Vierge, si judicieusement placées dans l'Année liturgique , la fête de la Visitation vienne comme hors de saison. Elle aurait dû, ce semble, venir après celle de Y Annonciation, à la fin de mars. Il est vrai ; mais la fête de X Annonciation tombant le plus souvent dans le Carême, est déjà, comme nous l'avons vu, une grave dérogation à la loi liturgique qui n'admet pas de fêtes dans ce temps réservé aux tristesses de la pénitence. Cette exception, motivée par la grandeur du myslèrc de l'Annonciation, n'aurait pu être étendue à une autre fête sans altérer le caractère du temps qua- (Iragésimal *.
La fête de la Visitation, ainsi déplacée, ne pouvait mieux venir que dans l'octave de celle de saint Jean- Baptiste, de laquelle elle a été détachée, et dont elle est comme le complément.
L'Office de ce jour étant en grande partie la reproduction de celui du vendredi de la troisième semaine de l'Avent , nous renverrons à ce que nous avons dit de celui-ci. Des deux parts, c'est l'empressement de Marie à aller porter la grâce à saint Jean qui est célébré ; c'est
» Benoit XIV, de Festis, lib. 1!, cap. v, n. 9.
la prévenance de sa Visitation à Elisabeth ; c'est l'hommage si profond qui lui est rendu par celle-ci ; la sanctification de Jean-Baptiste ; et le transport de Marie ellemême.
Ces dernières parties du mystère sont cependant plus directement célébrées dans la fête de la Visitation. Rien n'est gracieux à ce sujet comme le rapport qui unit l'Épître à l'Évangile de ce jour. L'Épître est ce bel extrait du Cantique des Cantiques faisant allusion à l'empressement de Notre-Seigneur dans la Sainte Vierge à aller susciter l'âme de saint Jean, à travers la clôture maternelle, pour l'avertir, d'une voix de colombe, que le printemps de la grâce se fait partout sentir, et qu'il est temps que lui-même vienne l'annoncer de sa voix angélique :
Le voici qui vient passant les montagnes, franchissant les collines, mon hien-aimé, semblable au chevreau et au faon de biche. C'est lui-même, il est là debout derrière nos parois, regardant par les fenêtres, cherchant à voir par les treillis. Voici mon bien-aimé. 11 me parle : Lève-toi, dit-il, hâte-toi, mon aimée, ma colombe, ma belle, et viens. Car déjà l'hiver est passé, la pluie s'en est allée et retirée, les fleurs sont apparues en notre terre, le temps de la taille est venu. La voix de la tourterelle s'est fait entendre en notre terre; le figuier a poussé ses premières tiges; les vignes en fleurs ont donné leur senteur. Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens ; ma colombe qui es dans l'embrasure de la pierre, dans le creux de la muraille, montre-moi ta face ; que ta voix sonne à mes oreilles ; car ta voix est douce et ta face est belle.
Le Précurseur s'est appliqué à lui-même cette allégorie lorsqu'il a dit : « L'ami de l'Époux qui entend sa voix,
« s'éjouit d'une grande joie, à cause de cette voix de « rÉpoux, et je suis maintenant dans raccomplissement « de cette joie '. »
Et saint Jean-Chrysostome, dans une Leçon de l'Oflice de ce jour, dit admirablement de saint Jean :
Il ne se peut contenir à l'approche du Seigneur, il ne peut endurer les délais de la rature, mais il fait effort pour rompre la prison du sein maternel; il s'étudie à annoncer déjà la venue du Sauveur; il approcbe, dit-il, celui qui rompt les liens; et pourquoi faut-il que je sois moi-même retenu par des liens dans cette demeure? J'en sortirai, je courrai au-devant de Lui, et je publierai à tous : Voici l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde.
Puis l'Évsngiîe, qui vient aussitôt après traduire la charmante allusion de l'Epitre, dans son langage simple, historique et véridique :
En ce temps-là, Marie, se levant, s'en fut en toute hâte par les montagnes, en une ville de Juda ; et e:le entra dans la demeure de Zacharie et salua Elisabeth. Et il arriva que, dès que la salutation de Marie eut frappé Elisabeth, l'enfant tressaillit dans le sein de celle-ci, et elle-même fut toute remplie de l'Espril-Saint; et s'écriant d'une grande voix elle dit : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et béni est le Fruit de votre ventre. Et d'où me vient cet honneur que la Mère de mon Seigneur daigne venir à moi? Voici, en effet, que, dès que le son de votre salutation a frappé mes oreilles, un tressaillement de joie a fait bondir l'enfant dans mon sein. Et Bienheureuse vous qui avez cm, parce
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que s'accoRiplirorit les choses qui vous oui été dites par le Seigneur. Et Marie dit : Mon ame glorifie le Seigneur; et rr.on esprit tressaille en Dieu mon Sauveur.
Voilà la fêle de la Visitation. Elle est toute dans l'Évangile et dans le sacré Cantique qui s'y rapporte. L'Église n'a eu qu'à citer rÉcrilure Sainte pour honorer Marie dans une de ses plus grandes gloires et de ses plus contestées : celle de messagère et dispensatrice de la Grâce, après en avoir conçu l'Auteur; prévenant l'âme lidèle de son empressement à lui porter Jésus-Christ : proclamée Mère de Dieu, honorée de Thommage le plus profond, comme étant devenue telle, non-seulement par une divine opération où elle n'aurait été que passive, mais parle mérite éminemment actif ào, sa coopération, de sa foi et de sa charité ; de sa foi à qui nous devons l'accomplissement de toutes les célestes promesses : Bienheureuse vous qui avez cru, parce que s'accompliront les choses qui vous ont été dites par le Seigneur ; de sa charité à qui nous devons la dispcnsation des grâces de son divin Fils : Voici que, dès que votre voix a frappé mon oreille^ V enfant a tressailli de joie dans mon sein. Témoignage éclatant, non d'Elisabeth seulement et de saint Jean, mais du Saint-Esprit dans l'exclamation de celle-là, du Verbe incarné dans le tressaillement de celui-ci, et du Tout-Puissant dans le transport de Marie elle-même publiant ses grandeurs et le culte dont elles seront l'objet d'âge en âge.
Voilà, dis-je, ce qui est passé dans la Liturgie, et ce que l'Eglise croit, enseigne et publie dans la belle fête de la Visitatioîi, étendant ce mystère à tous les chrétiens encore enfermés dans le sein de la nature comme Jean
dans celui d'Elisabeth, et que la grâce de Jésus-Christ vient visiter et sanctifier par Marie.
Cette fête a pour objet, non la Présentation de Notre- Seigneur par la Sainte Vierge, déjà fêtée avec la Purification de celle-ci, mais la Présentation de la Sainte Vierge elle-même au temple , par ses parents, à l'âge de trois ans. Elle n'a été instituée obligatoirement qu'à la fin du seizième siècle, par Si>ite V; elle avait cours antérieurement à titre de fête de dévotion, et venait de l'Église d'Orient où on la retrouve dès le douzième ou même le neuvième siècle.
Elle se recommande par l'intention de l'Église de consacrer à nos yeux cette partie de l'existence de la Sainte Vierge qui s'est écoulée entre son enfance et l'Annonciation. Après nous avoir fait honorer Marie dans sa nativité et dans sa prédestination, l'Église ne pouvait plus la perdre de vue, et nous laisser croire que celle qui devait recevoir le message de l'Ange et concevoir le Fils de Dieu n'y avait été préparée par aucun mystère. Il y avait là une lacune à combler; après quoi la vie entière de la Sainte Vierge était consacrée à nos yeux par l'Église. Cette convenance et cette induction venaient d'ailleurs s'appuyer sur un fait dont nous admirerons les circonstances dans notre Exposition historique : le fait de la Présentation de la Sainte Vierge et de sa retraite dans le temple, si profondément imprimé dans les traditions de l'Orient, trouvant son analogie dans les mœurs des vierges et des veuves juives, comme on le
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voit par maint exemple, et, en ce qui louche la Sainte Vierge, ayant sa raison d'être supérieure dans la conduite de Dieu qui prédispose toujours ses instruments à l'opération à laquelle il les destine. Si Dieu a pris soin de préparer son Précurseur dans le désert, combien plus sa propre Mère ! Sapientia œdificavit sibi domum.
Enfin la fête de la Présentation s'appuie sur un fait Évangélique : le fait du Vœu de virginité, par lequel Marie s'était donnée au Seigneur; vœu si étroit et si solennel que le mariage n'avait fait que le couvrir sans l'altérer, et que l'annonce de la Maternité divine ellemême n'avait pu le faire fléchir : Quomodo fiet istud^ quoniam virum non cognosco ?
Telle est, dans ses fondements, la fête de la Présentation de la Sainte Vierge : c'est la commémoration du triple mystère de la présentation de Marie au temple, de son éducation angélique dans la retraite où elle y vécut, et enfin du vœu de virginité qu'elle y contracta.
Cette fête est venue naturellement s'intercaler après celle de la Nativité de la Sainte Vierge, le 21 novembre.
L'Église en ce jour dit à Dieu :
0 Dieu ! qui avez voulu que la Bienheureuse Marie, toujours Vierge, demeure du Saint-Esprit, fût, en ce jour, présentée au temple, nous vous demandons que, par son intercession, nous méritions d'être présentés dans le temple de votre gloire, par Noire-Seigneur Jésus- Christ.
Cette prière résume tout l'esprit de celte fête : elle nous fait voir 1" la pérennité des mystères de la Religion, qui permet de dire de chacun d'eux, chaque fois
qu'on les célèbre : en ce jour; — 2" la foi en la constante intercession de Marie pour nos intérêts éternels, — 3" et le rapport de cette intercession dans le ciel avec les hommages que nous lui rendons sur la terre.
Autour de ce grand acte liturgique viennent ensuite se déployer, sous diverses formes, les lumières et les instructions du triple mystère de la présentation , de l'éducation et du vœu de virginité de la Sainte Vierge. Elles sont tirées principalement du beau livre où saint Ambroise propose aux vierges l'exemple de Marie, comme ayant été telle que sa seule vie soit la gouverne de toutes les autres : Talis fuit Maria, utejus unius vitas omnium sit disciplina.
L'Office Parisien de ce jour est très-bien composé ; on y voit briller partout, en des Antiennes tirées des Livres Saints, les allusions les plus gracieuses à l'objet du mystère. Nous nous bornerons à une réflexion sur l'Évangile.
Cet Evangile, le même dans le Romain et le Parisien, non-seulement pour ce jour, mais pour toutes les Messes votives de la Sainte Vierge, entre la Pentecôte et l'Avent, est remarquable. C'est celui où Jésus-Christ parlant à la foule, une femme, élevant la voix, lui dit : Bienheureux le ventre qui t'a porté et les mamelles que tu as sucées ; et Jésus répond : Bien plctôt heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent
Je n'ai jamais entendu lire et surtout chanter cet Évangile, choisi de préférence pour les fêtes de la Vierge, sans admirer le haut instinct et la magnanime confiance de l'Église, composant la gloire de Marie de ce qui semble le plus rabattre cette gloire dans l'Évangile, la louant de ce que lui opposent le plus ses enne-
mis, et redressant, par l'intention et par Tesprit, ce qui est si pernicieusement faussé par les judaïques sectateurs de la lettre. Au milieu de toutes les pompes du culte déployées pour honorer Marie, lorsque, en face de la multitude attentive, le Diacre finit le chant de cet Évangile, et que ce Qiiin imo beati retentit dans le silence qui lui succède, ce silence me paraît suhlime.
L'Oflîce Parisien ne s'est pas borné comme le Romain à cette simple lecture. Il a cru devoir la faire précéder, dans les Matines^ de cette explication tirée de saint Augustin :
« Marie est plus heureuse pour avoir reçu la foi du « Christ que pour avoir conçu la chair du Christ. Car « à celte voix qui s'écria : Bienheureux le ventre qui t'a <( porté, lui-même répondit : Bien plus sont heureux « ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. <c Quant à ceux de ses frères, en effet (c'est-à-dire ceux « qui selon le sang lui étaient parents), qui ne crurent (( pas en lui, que leur valut cette parenté ? De même la « parenté de Mère n'eût été d'aucun avantage pour Ma- « rie, si elle n'eût eu plus de joie de porter le Christ (( dans son cœur que dans sa chair. Et sa virginité ellec( même n'a été si agréable et si favorable que parce que, « avant môme qu'elle conçût le Christ, elle dédiait à « Dieu cette virginité de laquelle il devait naître. C'est « ce qu'indiquent ces paroles que Marie répondit à « l'Angélique annonce de sa Maternité : Comment cela se « fera-t-il puisque je ne connais point d'homme? Ce (( qu'assurément elle n'aurait pas dit si précédemment <( elle n'eût voué à Dieu sa virginité. »
Cette explication et tout ce qu'on pourrait y ajouter change la restriction apparente apportée par Jésus-Christ
FÊTE DE l'immaculée CONCEPTION. 377
à la louange du sein qui l'avait conçu, en un surcroît de louange ; et quelle louange ! puisqu'elle a été publiée par la Vérité même ! De sorte que Marie est louée doublement dans l'Évangile, premièrement pour avoir porté et nourri le Fils de Dieu, ce que ce divin Fils ne désavoue pas, mais confirme, en le subordonnant; secondement pour avoir cru et observé, la première, et plus excellemment qu'aucune autre, la parole de Dieu; puisqu'elle l'a crue jusqu'à l'enfanter au monde, comme l'esprit de Dieu l'a publié parla voix d'Elisabeth : Beata quœ credidistij quia per ficientur quœ dicta sunt tibia Domino.
Ce bel Évangile, qu'on dit une grande partie de l'année à toutes les Messes de la Sainte Vierge, s'applique plus particulièrement au mystère de sa Présentation; car, où Marie a-t-elle d'abord écouté Dieu? où y a-t-elle répondu jusqu'à lui faire ce vceu inouï alors et si inviolable de sa Virginité? où est-elle enfin devenue Servante du Seigneur jusqu'à mériter de devenir plus tard sa Mère, si ce n'est dans le temple où elle fut présentée et consacrée à Dieu dès son jeune âge? Le mystère de la Présentation de la Sainte Vierge trouve donc dans l'Évangile de cette fête, sa plus glorieuse commémoration.
Telles sont les hannonies évangéliques, liturgiques et doctrinales que fait entendre, à la gloire de Marie, la belle fête de sa Présentation.