LIT
Tandis que Saûl fut fidèle, il n'eut pas besoin d'aDet consulter la Pythonisse sur ce qu il devait faire... La loi do Dieu le lui apprenait assez. Ce ne fut qu'après son cnme que, pour calmer les inquiétudes d'une conscience troublée, et allier ses faiblesses passées avec la loi de Dieu, il s'avisa d'aller chercher dans les réponses d'un oracle trompeur quelque autorité favorable à ses passions.
Aimei la vérité, et vous l'aurez bientôt connue. Une conscience droite et simple est le meilleur de tou» les docteurs. Beati pauperet spiritu.
Massillon, Sermon pour le mardi de laPcutkm, tur le Salut.
l'empns meum nondiim adrenit; tempus antem ve». trum «emper est paratum.
JojM., VU, a.
VANITÉ SOÉMIS BIALOftDÉBB
PBBBOMNAOBe L'dMixCiUT. I Craeb, rai«a«sin
m™^"^'"** I "onsieur le comte et madame h eea.
HOTI7M0S, fOB. I tesse DE Vahdrey, dans leur ca7.
Le iieotaaant Jean Thomas. ' rosse.
te b«d de la mer i l'Ile de France : à droite, la grille d'un parc; i gaache, Tcntréi d on iMis épais. — Le soleil se couche. — 'Solitude profonde.
L*ABBÉ DE CILLT (il marche peni.f, la tête baissée, pnU s'arrête parfolj «ec de braises treagaliîeœeBt»). — Rien... rien... tOUJOUTS Tobscu-
rite .. le néant... je ne perçois pas... je vois bien la nature, les astres, les éléments... tout cela me prouve un mo leur un aeent,un créateur mvstérieux; mais où est-il?... quel est-iir... nous voit-U?... Nous voir... lui!... Orgueil incurable de l'homme!... te révéleras-tu donc jusqu'au sein des croyances dont l'humanité doit être la base! Dieu, te isoiri Dieu s occuper d'atomes perdus sur la terre, comme la terre est eUemême perdue dans l'immensité! Dieu nous vmrl... Infirmité de notre inteUigencel... ne pouvoir prêter à Dieu que les relations matérielles de nos sens grossiers!... Dieu ro»r cor>:me nous, entendre comme nous, parler comme nous; cela est en vérité un insolent blasphème, car cela est faire Dieu a notre image... et pourquoi non?... Ne croyons-nous pas aussi, dans notre misérable et fol orgueil, que les autres merveilles de a création ne sont que les accessoires de notre imperceptib e planète ! Oui, n'est-ce pas, homme privilégié! le soleil n a e e tiré du chaos que pour mûrir les fruits de ton jardm ... la lune pour argenter tes nuits amoureuses! et les étodes ne scintillent sur le bisu du ciel que pour récréer tes yeux ou inspirer tes poètes l Dérision! ! ! Toujours le même orgueil, qui rapporte tout à l'homme. Oui, c'est pour toi que les mondes sont sorUs du néant; c'est pour toi... crois-le, demi-dteu, crois-le • et poui-quoi non? Alors le mendiant, qui secoue ses haiUons aux clartés éblouissantes d'une joueuse fête, pourra croire aussi que c'est pour lui que flamboient les mille bougies des lustres d'or; alors Ihyène errante, qui ronge les os du cheval mort qu'on a jeté à la voirie, pourra croire aussi que c'est pour elle que le noble animal a été égorge.
(Après nn long sUence, Arthur reprend avec abattement : ) En vérite, C eSt
un abime... un abîme... Je m'épuise en hypothèses, je me concentre tout au fond de ma pensée, je ferme pour ainsi d^e les veux de l'esprit... comme on ferme les yeux du corps ahn de le profondément recueillir... et rien... rien que ténèbres... (uae pause.) Étant laïque, j'ai cru que le rideau sacré du tabernacle me cachait, à moi profane, la lumière divme; je me suis fait prêtre, et je m'aperçois que je n'ai fait que passer de l'autre côté du rideau, sans voir pour cela plus de lumière. Eh quoi' .. toujoursl'obscurité... toujours!... C'est horrible!... Et cela est horrible parce que j'ai souvent fait moi-même goûter aux autres les douceurs ineflables de cette foi, a laquelle ) aspire de toutes les forces de m«n être et de mon intelligence... de
cette foi que j'ai voulu acheter par tous les sacrifices possible» à l'homme... de cette foi que je veux et que je ne puis iraposeï à mon esprit désolé j de cette foi dont je ne puis percevoir let mystérieuses relations; de cette foi qui, je le sens, et par instinct et par la puissance du raisonnement, saurait seule satisfaire ces désirs ardents qui me torturent. Oh! oui... cela est bien cruel à se dire : Moi, sans croyances décidées, j'ai souvent insph'é, sans pouvoir, hélas! les partager... de ravissantes extases, de sublimes et saintes espérances, de splendides visions de l'éternité... qui faisaient oublier aux malheureux les terreurs de la mort ou les angoisses de la vie! !!... Oui, cela est cruel de se dire : On bénit la douce et religieuse influence de mes paroles, qui éveillent de si consolantes et de si profondes convictions; tandis que moi, qui donne tant , je n'ai rien... rien que néant et désespoir!... tandis que moi je payerais par une vie de souffrances une heure, une seconde de cette félicité radieuse que je prodigue sans la ressentir. Malédiction sur moi!... car cette pensée que les autres me doivent le bonheurne me console pas dans mes regrets déchirants. . . .
Et pourtant une telle abnégation serait et noble et généreuse, et grande et chrétienne! ! ! Mais cela n'est pas, non, en vérité, cela n'est pas... et ceci est odieux à avouer... Mais, dévoré par une incurable envie... j'ai même été quelquefois tenté... de flétrir les germes de cette foi que Tinfluence vivifiante de ma parole venait de faire épanouir chez mes frères... (Une pause.) Après tout, cela est peut-être aussi une juste punition de Dieu; parce que j'aurai cherché la foi avec un odieux égoïsme... non d'abord pour faire triompher la vérité sainte, mais pour remphr le vide qu'avaient laissé dans mon âme les tristes et les honteuses passions de la terre, mais parce que j^aurai voulu croire par désœuvrement et par ennui... et que j'ai demandé à Dieu ma part de grâce et de foi, comme on demande au monde une frivole distraction... Et pourtant n'en suis-je pas digne? Enfin, depuis trois ans, n'ai-je pas vécu de privations, de sacrifices et d'humilité? n'ai-je pas rempli avec une exactitude scrupuleuse mes devoirs de prêtre? En quoi ai-je failU, Dieu clément... Dieu juste... Dieu souverainement bon?.,. Mon immense fortune... on la distribue aux pauvres! moi, grand seigneur, habitué aux recherches du luxe... j'ai ▼écu misérable en aspirant la fièvre des mourants, et priait
gur des cadavres. Je n'ai pas eu une seule pensée impure; car mes sens blasés sont depuis longtemps éleints. Que pouvezyou. donc me roprocluT, Dieu rémunérateur? Ma vocation est de réeoïsme, et ma vertu de la satiété. Cela est vrai, vous le Bavez, puisque vo.is lisez dans les âmes... Eh bien! est-ce donc nn mal, cela? csl-ce un mal de sentir enfin... que vous, que vous seul, vous pouvez contenter l'insatiabilite de lame... Lu un mot,mérité-je votre colère ou votre indifférence, parce qua ie vous dis, avec une profonde et douloureuse conviction (l abi.é
l J.tlc à g.^noux, les yeux humides. ) : MoU DiCU ! je Suis biCU malhCU-
reux i 11 les biens de la terre ne m'ont pas suffi, cl je suis venu à vous, repentant et résigné... j'ai prodigué l'or aux pauvres, j'ai consolé les mourants, j'ai pieusement clos les paupières des morts, j'ai oublié les vanités de la science et de la jeunes-^e, j'ai vécu de larmes bien amères, je me suis couvert de cendres, j'ai étouffé l'orgueil du rang et de la naissance... tou cela n'est rien, je le sais, mon Dieu!... tout cela n'est rien ai prix de ce que vous avez souffert pour les hommes... mais vous qui êtes si grand, vous qui êtes Dieu... enfin, vous savez aussi que moi je suis homme!... seulement un homme qui n'ose croire que d'aussi haut vous jetiez un regard sur Im... sur une aveugle créature qui a pourtant besoin d'être guidée à travers robscurilé où est encore ensevefie son âmel Tirezmoi de ce gouffre sans fond, d'où je vous invoque, mon Dieul... illuminez-moi d'un seul rayon de votre grâce! que je voie une lueur, un signe qui me dise seulement : Espère... Dieu t'entend; cela, mon Dieu, ohl cela, dussé-je l'acheter par les tourments du martyre! cela, mon Dieu, pour votre indigne créature, cela seulement! Qu'elle sache qu'elle ne marche pas au hasard et abandonnée, et sans but et sans appui : cela... et alors cette intelligence dont vous m avez doué cessera de vaciller dans l'ombre, comme la flamme d une lampe qui s'éteint; alors, fort de votre secours, j'imposerai ma croyance au monde. (Avec enii.onsiasn.e.) Celle société corrompue, égarée, cède à ma voix, que vous rendez toute-puissante, je la ramène à vos pieds; je... Mais non, non, mon Dieu, cela est encore un misérable orgueil... faites seulement que je croie ou que je sente que je croirai un jour; que j'espère, mon Dieu, que j'espère; éveillez l'espoir en mon âme désolée... l'e-^poir, ohl l'espoir, seulement l'espoir... ne me désespérez pas... un signe, mon Dieu... un signe! ne soyez pas inexore-
ble... je ne suis pas un criminel, après tout, moi!... j'ai tant
aimé mon père! Pitié... oh! pitié, pitié, mon Dieu... (Ap.é.
être resté quelque temps à genoux, l'abbc se relève, et dit. aTec une froide
amertume:) Et rien, rien, rien, sourd ou implacable... tout ceci n est-il donc que chimère, mensonge et stupide imposture? .
One VOIX joyeuse dans le lointain.
Qaand j'ai bu , croyez-moi ,
Je suis roi ; Je bois encore un peu,
Je suis Dieu.
Entre le Losopbe, ivre, en cbantaat.
Qaand j'ai bu, croyez-moi, Je suis...
Apercevant l'abbé, il s'trrête et saiae.
— Pardon, mon abbé! c'est la surabondance de l'arach, ou eau-de-vie de l'endroit, dont je me soupçonne d'avoir extrêmement abusé, dans l'intention fortement bachique de me soutenir, pour arriver chez notre commandant, M. le comte de Vaudrey, dont l'habitation est dans la chose des alentours... d'ici, à ce que l'on m'a dit; le sauriez-vous, mon abbé? C'est une lettre que j'apporte à M. le comte... et que même j'ai laissé Saint-Médard à terre, chez mon hôtesse, et que la pauvre bête... (pas mon hôtesse, Tautre) en geint à fendre l'âme.
l'abbé. Vous êtes ivre, misérable; passez votre chemin.
LE LosoPHE. Je suis ivre ! oui, vertubleu ! je suis ivre, mon abbé! et je m'en vante. Mais, révérence parier, mon abbé, c'est justement parce que je suis ivre que je ne suis pas un misérable; non, non, si vous saviez ce que c'est,, allez !! ! Tenez, mon abbé, je suppose, on est marié, n'est-ce pas? on a femme, enfants, et pas\de pain pour tout ça; bon ! ça crie famine... que ça vous désole; bon! parce que, quoique marié, on est très tendre père tout de même; eh bien ! comme vous êtes très tendre père, et que vous ne voulez pas voir votre famille malheureuse, au contraire, qu'est-ce que vous faites? vous Duvez bouteille, bon... et du coup, voilà que vous vous croyez millionnaire; vous ne voyez plus que des chandelles romaines, et vous vous figurez que votre famille fait de délicieux festins, et roule carrosse, vous vous figurez tout ça, jusqu'à ce que vous soyez dégrisé, s'entend... bon ! Et, pour lors, comme vou?
voulez continuer plus que jamais à être très tendre père... vous vous regrisez tout de suite, pour la chose de rendre ie bonheur à une (aniille adorée, et lui fau-e rerouler carrosse... et ainsi de suite, mon prêtre, de sorte que, tant plus vous vous grisez, tant plus vous voyez votre famille heureuse... Et par conséquent, tant plus voiàs êtes très tendre père ; ce qui me fait l'effet d'être crânement le but du conjungo, mon abbé. Aussi, allez, mon prêtre, ceux qui disent du mal du vin, c'est dos sans goût, des vTais monstres, voyez-vous, des monstres affreux, des monstres... enûn, des monstres aquatiques; car l'ivrerse, voyez-vous, mon piètre, c'est la richesse du pauvre, c'est la consolation du malheureux! Mais, pardon, excuse, mon prêtre, je suis là à vous l'aire causer, tandis que j'ai une commission à remplir, et que... (ReconDaUsant la griiie du parc.) Mais, vertubleu! voilà bien la grille que l'on m'a enseignée; pardon, excuse, mon abbé...
U Losoiihe laloe l'abbé, eutre par la grille dn parc,et«'éloisae ea chaDtaati
Quand j'ai bu, croyez-uiol,
Je suis roi ; Jo bois encore un peu,
Je suis Dieu.
l'abbé, après un long silence. Apiè: tout, ccttc misérable brute a raison ! dans son ignoble ivresse, il e?t roi, il est dieu, tant qu'il le croit du moins; et c'est au moins une foi, cela, une conviction... et celle-là se trouve, à coup sûr, au fond d'une coupe; tandis que l'autre... l'autre... (one pause.) Mais «^'est, en vérité, quelque chose d'étrange à penser que la croyance des martyrs a résisté aux tortures les plus épouvantables, aux séductions le» plus voluptueuses, et qu'une coupe de vin, prise de gré ou de force, peu importe, oui, qu'une coupe de vin... aurait anéanti, pendant quelques heures, l'inspiration divine de ces héros de la loi, qui souriaient sur des charbons ardents, en chantant gloire au Seigneur... (avcc ironie.) Allons, demidieu!... allons, créature qui ne pourris pas tout entière dans la tombe, parle donc d'éternité!... et voilà cette partie éthéréc de toi-même, cette émanation si immortelle, qui se peut noyer dans une brutale ivresse, et voilà que, par la seule influence physique d'un produit inerte et matériel... un saint pourrait blasphémei Dieu ! Voilà la foi vaincue par l'ivresse. Et tu n'as pas d'autels, toi!!I ivresse! ivresse sainte... ivresse bénie...
qui peux' si sûrement effacer, sous tes flots riants et vermeils, leo sombres et funestes pensées. (Avec amennme.) Allons, courage, abbél... courage, saint homme! envie l'ivresse stupide d'un matelot...
Q. . , ,, n On enlentl Jd braiîi
ui Vient la?...
L'abbé se retire à l'écart.
ta nuit est presque coraplèle. - Rumphius entre en courant, en faisant des contor- ^ons r.dicules. — Il est FOU de chagrin d'avoir perdu son manuscrit: IL CROIT £TRE LUI-MÊME CE MANUSCRIT, et -fient de s'échapper de l'hospice de Hie de France, où le comte de Vaudrey l'avait fait enfermer. Rumphius est grotesquement couvert de feuilles de papier cousues sur ses habits; son œil est éteint; mais sa lisure, aulreiois bave et maigre, est grasse et colorée : de décharné qu'il était, il est deveau presque obèse '. — L'abbé, toujours à l'écart, regarde Rumphius en sii.ace et avec tristesse,
RUMPHIUS, faisant une cabFioie. Bst... Enfin j'ai pu descendre de ce maudit rayon de bibliothèque... où ils me tenaient pressé entre deux gi-ands soquins de traités in-folio sur la... sur le... bst... j'ai oublié de grossiers livres, sur ma foi ! deux gros butors de livres imprimés, (avcc fureur.) Des livres imprimés!... (il rit aux éclats.) Ah!... ah!... ah!., m'accoler à des livres imprimés!... quelle société vulgaire pour moi manuscrit, et surtout manuscrit du célèbre... du fameux... du renommé... bst, j'ai oublié, j'ai oublié... (ii tâche de regarder derrière son dos.) Et malheureusement je ne puis pas lire mon titre que j'ai là sur le dos de ma couverture... Oh! oh! mais voici la rosée du soir qui lombe; diable ! je me sens le papier tout humide. Eh mais ! si j'allais m'eflàcer... si j'allais devenir illisible! Diable! m'effacer, et n'être pas à l'abri des injures de l'air, dans une bonne et chaude reliure! moi, moi, le manuscrit du fameux... du grand... du célèbre... bst... j'ai oublié... oublié...
LABBÉ, joignant les mains avec horreur. Son nom... SOU ncm... jug-
qu'à son nom ! ! !
RUMPHIUS. J'ai froid, j'ai froid... j'ai faim aussi... Faim! et de quoi? Un manuscrit comme moi doit-il avoir faim? Ne suis-je pas bourré de science? gorgé de savoir? n'ai-je pas été nourri, élevé, choyé, dorloté, comme un enfant chéri de sa mère, par le célèbre... le fameux... j'ai oublié... oublié...
LABBÉ, regardant Rumphius; Tête puissaiita, qui devinais la
Ce phénomène physiologique se retrouve dans presque tou« le« cas d'aliéoatiM
Heaiale
marche des astres... savant illustre qui évoquais le passé devant toi, comraft un magicien évoque une ombre, ou est ta science? où est le fruit de tes longues années d'étude opiniâtre et abstraite ? où est ce génie ardent qui, suspendu au-dessus de l'abîme sans fond de l'immensité, suivait les planètes dans leurs courbes etTrayantcs?... Où es-tu maintenant, toi qui vivais dans le ciel; toi qui, élevé dans les régions les plus etheréesdel'intelligencc. n'entendais plusle cri du sang?... toi qui
croyais assez en la science pour lui sacrifier le bonheur de la famille, toi qm rêvais un nom immortel, un nom s^ue avec respect dans le monde du savoir, où es-tu? ou es-tu? L exaltation de la science t'avait déjà presque rendu fratricide, par l'épouvantable égoïsme dont elle t'avait bronze le cœur, et voilà que maintenant elle te fait idiot. C'est beau, la science!..-, n'est-ce pas, Ruraphius?... Et puis maintenant ton ame... ou est ton âme, Rumphius?
RCMVniUS, croyant cacher son titre en mettant ses deux maint tut «^ dos.
Il y a quelqu'un là... prenons garde... cachons mon titre... On me lirait ou on m'imprimerait, ce qui serait affreux... affreux... Car, au lieu d'être unique, je serais multiplie a l'infini ' je "serais peut-être dix mille fois moi-même... et je ne veux pas être dix mille fois moi-même. Est-ce que je pourrais y suffire, moi, le manuscrit unique du célèbre... Ahl... ah! bst... j'ai oublié... oublié.
l'abbé, d'une voix forte à Humphios. Et Sulplce... SulpiCe... aUSSl
oublié, Sulpice?
RUMPHIUS, à rabbé, avec terisur. Ne me lis pas... ne m irapnme pas.. .jen' ai quedes pages blanches!. ..Etd'aiîleurs... je suisun
manuscrit précieux du célèbre... oublié... oublié...
l'abbé, avec épouvante. Plus ricu !... plus rien!... Il ne reste pas une corde dans cette âme... tout est brisé à jamais... tout!...
(H prend le bras de Bumpbins, et lui dt encore avec force :) Et Sulpice... qUÏ
t'a laissé voler ton manuscrit?... Entends-tu?... Ton frère Sulpice, qui est mort! où est-il, Sulpice?...
BUMPHIUS, riant du rire sardouique ei bébctd des fous. Sulpice!... ah.
ahl... Saint-Sulpice... oui, oui... je sais, une belle église... une délie église : mais que diable veux-tu que je fasse sur un lutrin... que je fasse à l'église? je ne suis pas un livre de messe... moi! Je suis un manuscrit qui augmente chaque jour. Car, vois-tu (d'uo air de my,t^re.), quaud on m'a renfermé dans la bibliothèque j'étais tout mince, et maintenant je ne
LA VISIE DE KOAT-VBN
tiens plus dans ma pauvre vieille couverture tout use'e. Vois, vois comme je suis devenu volumineux; mais U me faudrait une bonne reliure bien chaude, car le manuscrit a bien froid, a bien froid.
LABBÉ, examinant Eumphius. Ce fou dit vrai... jamais sa santé n'avait été aussi vigoureuse, aussi florissante... non... car rame usait le corps... Lame est morte, et le corps est devenu frais et dispos... Après tout, ce fou est bien heureux... il est stupide, il engraisse; pour lui plus de ces désirs insatiables que la science allume, mais qu'elle ne satisfait jamais... plus de doutes cruels sur Favenir... Oui, en vérité, ce fou est bien heureux. Eternité... Dieu... pour lui que sont ces mots? un bruit creux et sonore qui n'éveille en son âme aucune de ces questions que l'on sait insolubles, insaisissables, et que la pensée poursuit pourtant jusqu'au vertige. Pour toi, ces paroles sont vides, n'est-ce pas, fou?... (Avec force, à Rumpi.ius.) Pour toi, qu est-ce que ce mot : éternité... éternité?...
RCMPHIUS, regardant l'ab'oé d'un âir «lopide. J'ai faim, i'ai bien
faim...
l'abbé, avec nn rire amer. Par le cicl ! ce fou n'cst-il pas heureux!!! lui qui peut répondre par l'expression d'un appétit physique à une de ces paroles fatales qui soulèvent en moi tout un orage de pensées accablantes?... Mais, dis-moi, fou, et cet autre mot t'épouvante-t-il : Dieo... Dieu?...
RUMPHius, toujours stupide. J'ai fi'oid, j'ai bien froid.
l'abbé. Allons, allons, tu es bien béni du ciel, heureux fou, toi qui peux oublier, toi qui n'es plus soumis qu'à des désirs matériels, faciles à satisfaire. Maintenant, avec un toit, de l'eau et du pain, tu vivras heureux et longtemps... et plus heureux et plus longtemps que tu n'aurais vécu sans ta folie car ton manuscrit t'eût-il été rendu... le monde eût-il été rempli de ta gloire et de ton nom, tu n'en aurais pas moins senti un jour le néant de la science, et le gouffie de ton âme B'agrandir. Oui... car on dirait que, suivant les lois de la nai; ire physique, plus vous creusez cette âme, plus vous jetez en dehors ses facultés les plus brillantes, plus vous la sentez au dedans vide, sombre et desséchée.
On ente.nd des bommes et des enfants qui cliercfteut le fou à grand» crU; ib paraissent. L'abbé se met à l'écart,
LES ENFANTS. Le fou! le fou! où est le fou?
LE GARDIEN DES FOUS, •'emparant de Rumphiiu. Ah! ^^J- ^^ ^^}?}*
gredin, te voici... vieille brute! à riaôpital!... Ah! tu téchappes... eh bien! on rivera tes chaînes, vieux chien.
RUMPHIUS, joyeux, reconnaissant son gardien, fait des geste» qui "P"n>««
.on conieniement. Ah! ah! gai! le manuscrit va avoir chaud 1 gai! le manuscrit va n'avoir plus faim, plus faim m soi ! gai. le manuscrit va avoir à boire et à manger... gai! gai! le manuscrit, le vieux manuscrit veut bien rentrer à la biblioUieque, mais qu'on ne le batte pas... qu'on ne lui fasse pas de maS... Gai ! gai ! il va boire et manger. Gai 1...
LE GARDIEN, encUaioanl Rumphius. Oui, OUi, gai! SOUS COmpter 165
coups de fouet et la camisole, vieil âne l
llen.inèuebruUlemeDiHumphias,etle*enfaDU le tuiveotea Je eOBvrent de buéas et déchirani ses habit» de papier.
LES ENFANTS. Au fou! au fou ! oh! le vilain foui le vieux fou!
Bumphius sort, grave et content, au niilien des injure, et de. cri. des moquenw.
l'abbé, toujours à l'écart. Et que t'importent ces huées et c^ injures, heureux fou? te ne les comprends pas. Les coups, ta les oublieras! Tu es tout joyeux, car tu vas retrouver un tort et du pain... Alors que désireras-tu? rien... l'avenir sera clos pour toi... car l'avenir pour toi, c'est l'heure où lu dors, l'iieure où tu manges; et tandis que pour moi, pour moi... (Long silence.) Aussi envier le fou! envier le fou! comme j'ai envié l'homme ivre... Dieu sans merci, tu te raiUes bien crueUement de ta créature »...
La nuit est tout à fait venne. - Pen de temps après le départ de Rumphiu.. enuwrt le lieutenant Jean Thomas et Craèb le Malais. - Tous deux sont enyelopP^*» manteaux et marchent avec précaution. - L'abbé reste cache lar un epai. ma«i| d'aloès.
CRAEB, à voix basse, au lieutenant. Holà! par ici ! par ici !
THOMAS. N'arriverons-nous donc jamais dans ce bois maudit? CRAEB. Ne le maudis pas; nous y sommes. Tiens, tu envois d'ici lo lisière. Mais arrêtons-nous un moment avant de continuer notre route. Ah çà ! dis-moi donc un peu qui tu es. Je l'ai prorais de te conduire hors de l'ile, et de te mettre sur la ■ côte de Coromandel, au moyen d'un Mahypraw qui n'attend à la pointe iiord. Mais, encore une fois, qui es-tu? ^
THOMAS. Que t'importe?... je veux quitter celte îie. Je tal
promis pour salaire cinquante louis d'or, et tu les auras. Tiens, d'ailleurs, les voici d'avance.
ïl lui donne une bourse.
CRAEB, la prenant. Oui, oui, mais qui es-tu? de qui recois-ie cet argent? -i v j
THOMAS. Mais, toi-mêrae... qui es-tu?
CRAEB. Allons, je vois qu'il faut te donner Texemple d'une noble confiance... Eh bien! moi, je suis çà et là, Craëb le contrebandier, Craëb le pirate, ou même Craëb l'assassin... Car je t'avouerai franchement qu'aujourd'hui tu es en compagnie de Craëb l'assassin, et que, comme toi, je fuis la ville • oui, un coup de poignard, une affaire de jalousie, un rival préféré, un coup de tête, que sais-je? une misère. Ainsi, décide-toi à me suivre ou à rester, maintenant que tu me connais... comme si tu m'avais pendu.
THOMAS. Ainsi toi, tu es Craëb l'assassin?
CRAEB,3ffirmatiTement. Craëb l'assassin !... mais toi? mais toi?...
THOMAS ». Oh! moi... je suis Jean Thomas... Jean Thomas!!! l'honnête homme.
CRAEB. L'honnête homme ! ! ! Par la sang-Dieu, voilà qui est étrange!... moi l'assassin, toi l'honnête homme... et nous sommes réunis, et nous fuyons ensemble!...
THOMAS. Étrange, en vérité, fort étrange; mais dis-moi, frère Craëb, les hommes t'abhorrent?
CRAEB. Je crois bien qu'ils m'exècrent.
THOMAS. Ils m'exècrent aussi, frère... mais toi, pourquoi t'abhorrent-ils?
CRAEB. Moi!... eh! mais,pardieu! à cause de mes crimes, je pense...
THOMAS. Et moi à cause de mes vertus... CRAEB. Toujours étrange !
THOMAS. Dis-moi encore, frère, crois-tu en Dieu, toi?
CRAEB, avec un éclat de rire sauvage. En DicU?
THOMAS. Oui... en Dieu?..,
CRAEB. Frère... je crois en la divine Trinité, de la, Potence, de la Roue et du Fer chaud! et en tous ses Saints, Nosseigneurs les cavaliers de la Maréchaussée. Et toi, l'homme aux vertus... y crois-tu, en Dieu?...
' Pendant toute cette scène, Thomas conserye une expres»ion de poignante ironie ; Craëb, lui, est insouciant et railleur.
THOMAS, riant comn.c Craëb. Fvère, JG crois aux vCTS qui fcronl chère lie de mon cadavre.
cuAEB. En vérité, tu ne crois en rien de plus?
TeoM.\s. Non, à rien de plus.
cr^EB. Ah çà! mais alors pourquoi diable es-tu donc vertueux, imbécile?...
THOMAS. Franchement... pourquoi je suis vertueuxY
CRAEB. Oui, oui, franchement... . .
THOsus. Ma ibi... s'il faut parler franchement... je crois assez que c'est par haine des hommes, car la vertu les blesse et les irrite... tandis que le vice les flatte et les caresse.
CRAEB. Mais moi, je ne les flatte ni ne les caresse...
THOMAS. Mais toi, frère, tu es le crime... et le crime, comme l'extrême vertu, sont toujours maudits; mais le vice... oh. le vice est en honneur et crédit. , .
CRAEB. Ainsi nous sommes tous deux athées; amsi nous arrivons tous deux au même but, mais par divers chemins... toi par la vertu, moi par le crime... Toujours étrange .
THOMAS. Sans doute, frère; et, avoue-le, n'est-ce pas bouffon?... Nous voilà tous deux abhorrés, craints et maudits des hommes... toi pour tes crimes, moi poui- mes vertus... om, par l'enfer, cela est bouffon. (Tendait la main à craëb.) Toucue donc In irprp A
'cBAEB,";e reculant. Tu raiUcs tristement, frère l'honnête homme... et je ne sais... mais ta vertu m'épouvante plus que
mes crimes. , a t •„ ^ct «
THOMAS. Et pourquoi ne pas raiUer, frère?... La vie est si follement moqueuse... ma vie surtout à moil ma vie païa- . doxe en action, bouffonnerie lugubre, à faire éclater un damne. Tiens, U faut que je t'en amuse, mais n'aie pas peur... uguretoi, frère Craëb, qu'entre autres résultats de ma vertu pousseb à l'excès, i'ai été maudit par ma mère, parce que j ai au la vérité en homme d'honneur et de loyauté! Oui, et non-seulement à cause de cela, ma mère, une sainte et religieuse femme, a été obligée de commettre un horrible sacrilège pour protéger le vice, mais encore ma mère est morte... morte, en détoiunant ses yeux de son (ils... Et ce n'est pas tout, irere. Aussi, à cause de cette vérité dite, j'ai passe, aux yeux du aeul homme qui m'ait jamais tendu une main amie... pour le plus infâme des calomniateurs; et pourtant je n étais m infâme ni ralnmniateur... j'étais rigoureusement honnête
homme... j'avais fait mon devoir d'honnête homme... Que dis-tu de cela, frère Craëb?...
CRAEB, rassanl de la crainte au mépris. Je dis, Sang-DIeU, que tU U'Oi
que ce que tu mérites, pour être resté si sot jusqu'à ton âge.
THOMAS. Et tu dis bien vrai, honnête Craëb, lu dis bien vrai
CRAEB. Mais voyons, frère l'honnête homme, dis un peu, aûjourd'nui, a quel beau dévouement dois-tu l'avantage de te sauver avec un meurtrier ?..
THOMAS. Aujourd'hui... frère?...
CRAEB. Oui, oui, aujourd'hui, puisque tu es obligé de fuir» cette foi'S. ° *
THOMAS. Oh oui! forcé, irrésistiblement forcé de fuir car jusqu;à présent, vois-tu, frère Craëb, j'avais bien été haï) honni, moqué, mais pas ouvertement méprisé... non, pas ouvertement... tandis qu'à cette heure, c'est bien au grand jour quon m'a craché à la face... C'est en plein soleil, cette fois qu on a écrit en lettres sanglantes sur mon front, déshonoré : lâche et mfâme... car, vois-tu; j'étais officier de la marine du roi de France.
CRAEB. Eh bien, on t'a sans doute condamné à mort, ou dégradé, pour avoir sauvé la vie de ton amiral, ou gagné une bataille?.,.
THOMAS. On a fait pis que cela, Craëb, pis que me condamner a mort : on m'a chassé, ignominieusement chassé, chassé comme un voleur, chassé comme un espion... parce que je n'ai pas voulu assassiner un enfant de dix-huit ans, mon pauvre Craëb...
CRAEB. Toujours étrange ! Nous sommes tous deux infâmes, nous fuyons tous deia la colère et le mépris des hommes, toi,' parce que tu n'as pas voulu tuer, et moi, parce que j'ai tué... C'est étrange, frère l'honnête homme, c'est étrange!
THOMAS. Sans compter, frère l'assassin, qu'il est moins honteux encore d'inspirer la haine que le mépris, et que tu as cet avantage sur moi, car, toi, tu es un meurtrier, et l'on te haitj tandis que moi, je ne suis qu'un lâche, et on me méprise; et pourtant, frère... se dire que si j'avais accepté le cartel qui m'était offert, que si j'avais tué cet enfant, et cela m'était aussi facile, vois-tu, que de briser cette branche; et se dire, frère, que si j'avais assassiné cet enfant... à l'heure qu'il est, je passerais pommant poui' un galant homme, pour un homme d'honneur !
CRAEB, «> reculant. Comment?... tu fuis parce que tu as refusé de te battre en duel! toi, toi, un officier du roi... comment, cela est vrai? tu as refusé de te battre en duel!...
THOMAS. Oui, mai? écoute-moi avant de me juger, frère Craëb... je ne suis pas non plus tout à fait un lâche, vois-tu... car j'ai cinq blessures reçues au feu de l'ennemi, là, bien en leine poitrine.
CRAEB. Mais ce duel... ce duel...
THOM\s, avec ironie. M'y voici, frère, m'y voici... seulement c'est que je tiens à te prouver, à toi, que vraiment je ne suis pas tout à fait un lâche, car j'ai vu aussi, sans pâlir, bien des tempêtes, frère... bien d'eflrayantes tempêtes, qui mugissaient si haut, que l'immense cri d'angoisse de tout un équipage à l'agonie ne s'entendait pas plus que le faible murmure de l'alcyon!
CRAEB, avec impatience. Mais ce duel!.-. ce duel!... ce duel!^
TH0MA3. M'y voici, frère, m'y voici : figure-toi donc qu'un jeune Créole, un enfant de dix-huit ans, te dis-jc, battait crivelleraent un vieux nègre sur la place; je lui fis honte de sa cruauté... il me répondit aver. insolence, je me modérai; mon calme l'exaspéra, et enfin cet enfant me frappa, oui, il me frappa, il me donna un soufflet sur la joue.
CRAEB, stupéfait. A toi? il t'a douné un soufflet sur la joue, et tu ne t'es pas battu contre ce bourgeois, loi... un officier du
roi?...
THOMAS. J'ai juré à ma mère mourante de ne jamais tirer l'épée pour une vengeance personnelle... et je n'ai jamais de ma vie manqué à une parole jurée...
CRAEB. Répète-moi encore une fois que tu as tenu la parole jui'ée à ta mère, et que tu ne t'es pas battu, malgré ce soufflet... malgré ce soufflet sur ta joue...
THOMAS. Non, je ne me suis pas battu...
CR.<EB, avec mépris. Va-t'cn , lâche... va-t'cn... cherche un autre guide... Voilà ton or...
11 Jette la bonrse aux pieds de Thomas et disparaît dans le boU. THOMAS, avec m. horrible éclat de rire. Ah! ah! !... méprisé aUSS
par lui... méprisé par Craëb l'assassin!...
A ce moment, le ciel s-illumine au loin des lueurs Je plusieurs lorcl.ci; on entend résonner le pas des chevaux et le retentissement d'une voilure. - Le bruit approche. - Thomas se jette à l'écart, du côté opposé à celui où l'abbé, s'est tenu pendaiA cette scèD«.
^'ohl? '"'^r"'. ^ î'''^'^' " *"°' "" "'""'''="'• <^« '«l»^'» porte «n conteau de chasse, veste et culottes rouges, bottes fortes, chapeau bordé, large habUrerL
la gnlle, en annonçant a haute voix : M. le comte! M. le comte! Peu après, on voit arriver avec rapidité une magnifique voiture dorée, à quatre chevaux à quatre lanternes et à grandes glaces. Un énorme cocher à moustache, s^r le s.ege un enfant en postillon, et trois valets de pied derrière teZ de fL«! beaux; tous ce» gens a la livrée d'Henri.
^la7niM,rr/''M •' !! ' '"-'"T '"' ''°'"'°" *"" '■'^P='"'^^°t "■"« "»e clarté daas la voiture doublée de satin blanc, on voit Henri, toujours beau, calme énanori.
cernent a sa femme, dont il serre les mains avec tendresse. lua est resplenl^^ de diamants, d'amour et de bonheur. La voi.ure entre par la grille et disparaU Cette voiture dorée, ces laquais couverts d'argent et d'écarlate, ees jeunes gens am^». reui sonnants, brodés, tout cela a passé comme une vision lumineuse et fanta»tique, an milieu des ténèbres noires et silencieuses qui entourent la porte de « parc an fond duquel est Thabitation que le comte a louée pendant son séjour à forêt. " '"* ^'^ "°""''' ^'"'""" *'**' *"^°°'^ précipiumment dani b
i'aBBÉ, après avoir regardé longtemps du côté où la voilure a disparu; «emble se recueillir. Sa voix est brève et stridente, son ton glacial et résigné.
j ai rencontré sur mon passage un être abruti, encore dégradé par 1 ivresse... et j'ai envié l'ivresse et l'abrutissement de cet , ™'^^,- ~E^ j'a> rencontré sur mon passage un homme, autretois 1 admiration des savants, aujourd'hui la risée et la victime de ses stupides gardiens, et j'ai envié le sort de ce fou — Et j ai rencontré sur mon passage deux athées... les deux extrémités opposées de la chaîne du bien et du mal, fuyant tous deux la société irritée, parce que l'un faisait le mal, et que 1 autre voulait empêcher le mal. — Et j'ai envié le sort de ces deux athées, qui ont au moins une foi matérielle : l'un au bien, l'autre au mal, mais au bien et au mal en action et dégages des nuages obscurs d'une vaine métaphysique... oui, j^ai envié le positif des pensées de ces deux hommes. — Et î*ai rencontré sur mon passage un homme dont le caractère corrompu, vain et personnel, ne valait pas même la franche brutalité du matelot, — le passé studieux et odieusement égoïste du fou, — l'efTrayante énergie du meurtrier, — ou la vertu farouche de l'athée; — en un mot, un orgueilleux seigneur, véritable type de la médiocrité d'esprit, qui s'arrête aux surfaces mobiles et brillantes; véritable type du vice insolent et lâche, qui, cachant à fond son code social, calcule jusqu'à quel point il pourra se montrer impunément infâme, et qu'on appe le héros de courage et d'honneur, parce que, dix fois par an, U conservera, en face d'un canon ou d'une épée, l'insou-
LA VIGIE DE KOAT-VEN dance facile et passive d'un soldat. -- ^[^f ^^'^.^'ZZ type de honte, de sottise et d^l^^.^^i^-r.^î^'igP'es germes de ffu'il est égoïste et médiocre, réunit en lui tous J^s germe ^ que la masse des hommes appelle le bonheur ^ur Jb lerr«. ""Z, cela est vra, pomtantl 1 ! cela est vra. ! cet homm^ heureîix... le seul véritablement heureux -car ap e «on ivresse, le matelot se rêve. lier a - Ij ^^^ J^°;^^\^„„i d^ - le meurtrier craindra la potence, - ' ^^1^^^. '^'';. ^„i„e monde, parce qu'il n'aura voulu être m ^^^^^^^^^^^^ Tandis que ce seigneur sera heureux, heu e^^^
oui... il est k sage... ff^^ j^ .,,y, ^t vulgaire don
S5SS£=ig|ÉS
viennent de s'étaler âmes yeux, et don^Mv^ ce n'est point ici vanité. 0 toi! Dieu qui m'entends P^;^:^^\^;- ''^"disais, ô mon un blasphème, une impiété... ^^r, amsi que^J^J^^J^^^^^^^^ o Dère' lafoiest,jeleTois,unsens réservé aux seuls élus... lu ne
Teux donc être irrité,mon Dieu... si ce -- -^X^eSs vquec'esttoiseulqui peux le donner et ^^^ ^^;^«j:/^7f/,^^ \ Oui en vérité, si j'avais en moi le moindre germe de ce sens il se serait révélé pendant ces trois années d'une vie r - Ceùse humble, sainte, dévouée et irréprochable... Tu le Us ô mon Dieu !.. mais je n'ai senti.. . mais je ne sens rien .. Ca ; riTn, rfen... même en ce moment suprême ou je prends la résolution cahne et raisonnée de mettre fin à ma vie.
U s'agenouille. — Long silence. — li se
Tu le vois bien, mon Dieu, lu le vois bien; si tu t'intéressais a ta créature, par un signe, pai" une impression que tu eveUIerais en elle, tu l'empêcherais de commettre ce crime peut-être grand à tes yeux. Mais non, rien, rien... Allon=^' décidément, l'homme est ici-bas dans le monde... ce que le monde est lui-même dans le monde des mondes... tout et rien... Tout, si l'on regarde au-dessous de lui... rien, si l'on regarde au-dessus... Oui, l'homme est un anneau collectivement nécessaire de cette grande chaîne qui commence aux êtres animés et finit aux matières inertes, aussi nécessaire pour l'harmonie générale de notre globe qu'un polype ou qu'un moucheron... et aussi imperceptible, aussi indilférent aux yeux du moteur mystérieux, qu'un ciron ou qu'une planète... Allons, allons, tout est fini .. tout est bien fini... oui, bien fini... J'ai essayé de tout, j'ai vu et retourné la vie sous toutes ses faces : depuis la spéculation de la science jusqu'aux plaisirs grossiers, depuis la poésie jusqu'à l'algèbre, depuis l'espoir jusqu'au désespoir, depuis le doute jusqu'à la volonté de crou-e... Je ne trouve rien... rien... encore une fois, rien... Dieu se retire de moi... Eh bien donc! c'est à moi d'aller à îui ou au néant. 0 mon père!...
U sort i pa$ {«aO.
LIVEE VIII
■••ENTREWB
La scène que nous allons décrire se passait dans les derniers jours du mois d'octobre 1793, à Seringapatnam, capitale du royaume de Mysore, un des plus vastes empires des Indes Orientales, alors sous la domination du sultan Tippoo-Saëb, qui succédait à son père Hyder-Aly, mort en 1782.
Dans la partie basse de la ville, et située sur les bords riants i'un des bras de la rivière qui l'entoure, on voyait s'élever, au
bout d'une nie déserte, une assez jolie maison, peinte de couleurs jaune et rouge, avec de grandes fenêtres de bois d'arak, et leurs stores de joncs verts qui remplaçaient les vitres. Au dehors d'une de ces croisées flottait un énorme drapeau tricolore, dont la hampe était surmontée d'un bonnet rouge.
L'intérieur de cette habitation offrait un coup d'œil fort animé; quatre esclaves occupés sous les yeux de leur patron à mettre en ordre la plus commode, la plus fraîche et la plus spacieuse pièce de celte demeure, allaient et venaient d'un air très aiïairé. Ces esclaves au teint cuivré , coiffés d'un petit turban bleu, étaient vêtus d'une tunique de coton blanc très courte, serrée aux hanches par une ceinture, de sorte qu'on voyait nus leurs bras, leurs jambes et leurs pieds bruns, qu'ils avaient couverts d'anneaux d'argent ou de corail, selon la mode indoue. Le maître stimulait la paresse tout indienne de ses domestiques, et se donnait lui-même beaucoup de peine pour faire apporter ici son meilleur divan, là son lit le plus moelleux avec sa légère moustiquière, ou serrait lui-même les stores des croisées , afin que le moindre rayon de soleil ne pénétrât pas dans cet appartement.
Cet homme (je voulais dire ce citoyen) portait une simple atrmagnole ou veste bleue, un large pantalon blanc et un immense bonnet rouge, orné d'une non moins immense cocarde tricolore- Ce citoyen n'était pas poudré; ses cheveux gris, assez longs par derrière, flottaient sur ses épaules et laissaient à découvert un crâne lisse, blanc, mais fort étroit; somme toute, l'exlérieur de ce citoyen offrait un singuher mélange de sottise, de suffisance et de bonhomie ; ce citoyen était en un mot notre ancien compagnon, le docteur Gédéon, alors président du club des Jacobins et Amis de la liberté, qui florissait à Serii^patnam », au centre et au cœur d'un empire régi par le cteepotisme le plus brutal et le plus iniquement absolu.
Après la paix de 1782, le docteur avait quitté la marine royale et s'était établi chirurgien, d'abord à l'île de France, puis, plus tard, à Seringapatnam. Lors des années 90, 91 St 92, son influence politique sur les Français qui habitaient cette ville avait été assez puissante pour le porter à la présidence de ce club, qui, heureusement, ne rivalisait que de ri-
* Vtrir» A la fin (ta ToiaocM, Iw pièce* ja«ti&c«U7â« n* I«
cUcule et d'absurdité avec les assemblées les plus démocratiques de France.
L'hôte que le docteur attendait avec tant d'impatience, et pour lequel il déployait ce luxe de prévenantes attentions, n'était autre que son ami, l'ex-lieutenant Jean Thomas, alors représentant du peuple de l'île de France, et envoyé près du sultan par le gouverneur de cette possession.
Quoique l'attention de l'excellent docteur fût partagée entre les soins qu'il donnait à la confortabiliié de l'appartement de son ami et la rédaction d'un discours qu'il devait prononcer le lendemain en offrant au sultan Tippoo-Saëb le titre de citoyen et de membre honoraire de la Société des Jacobins et Amis de la liberté *; malgré ces graves préoccupations, dis-je, le docteur trouvait encore le moyen, en allant et venant, de donner à son esclave favori Mah'é les détails les plus circonstanciés sur l'hôte qu'il attendait ; et Mah'é, avec son calme et son impassibilité indienne, se contentait de baisser la tête en manière d'assentiment à tout ce que disait son maître, de façon que ce dialogue pouvait passer pour un monologue.
— Tu vas voir, Mah'é, — disait donc le docteur, — tu vas voir ce qu'on appelle un fier homme dans mon ami Thomas... Diable de Thomas!... Je vais le trouver vieilli, changé, cassé, car voilà bientôt onze ans que nous ne nous sommes vus... et le temps ne nous rajeunit pas... Eh! eh!... ça lui fait quelque part ses quarante à quarante-cinq ans... mais il ne sera pas changé quant au moral... toujours le même, j'en suis sûr... Figure-toi, Mah'é, que tu vas voir aussi dans mon ami Thomas un lion déchaîné contre les rois, un furieux contre les aristocrates et contre le luxe... c'est, en un mot, ce que nous appelons, nous autres Européens civilisés, un véritable sanseulûttey un pur sans-culotte; d'autant plus, Mah'é, qu'on ne pouvait pas lui refuser, à ce cher ami, d'être déjà extrêmement malpropre avant que la malpropreté ne fût devenue civique et politique... C'est la vérité, Mah'é, il y a quinze ou seize ans que cet homme-là sentait déjà furieusement la révolution... aussi, au jour d'aujourd'hui... sarpéjeu! Mah'é, ça doit faire un fameux patriote... mais je ne sais pourquoi il m'impose toujours, et c'est une bêtise, car enfin maintenant nous voilà tous égaux, c'est-à-dire... tous égaux,
* Voir, à la fia du volame, lei pièces jatifîcatires n* Q.
bien entendu que je ne parle pas de vous autres esclaves, mais de nous autres hommes; enfln, voilà les hommes tous égaux, à cette heure. Eh bien! c'est égal, Thomas me trouble; c'est qu'aussi il est si rigoriste, si brutal, si attaché à ses promesses : témoin ce duel qu'il a refusé dans le temps, et pour lequel il a été obligé de quitter son corps... Diable de Thomas! voilà un fameux Brutus!... Vois-tu, Mah'é, nous autres Européens civilisés, nous appelons un Brutus... un enragé qui i<ranglerait père, mère, enfants, famille, pays, tout enfin, fout, pour la gloire de faire triompher la liberté, l'égalité ou h mort (l'excellent et iuoffensif docteur ne séparait jamais ces trois mots les uns des autres). Oui, oui, va, c'est un sanspeur que Thomas; aussi, entre nous, Mah'é, je serais bien aise qu'il m'accompagnât demain chez le sultan, et que nous pussions faire notre présentation du même coup. Ce n'est pas que j'aie peur du sultan ; non, Mah'é, je n'ai pas peur.
— Il faut avoir peur du tigre, maître, — dit cette fois Mah'é à voix basse et craintive, — le tigre a griffes et dents.
— A la bonne heure ! mais tu sais bien que tous les hommes étant maintenant égaux, ce n'est pardieu pas le président du club des Jacobins qui aura peur des griffes de ce que tu appelles le tigre; d'autant plus qu'au contraire, dans ces sortes de réceptions, le roi ou le sultan donne quelquefois une superbe tabatière à l'orateur; et tu conçois, Mah'é, qui...
Ici le monologue du docteur fut interrompu par l'arrivée d'un riche palanquin porté par des péons (ou porteurs) en livrée, qui s'arrêtèrent devant la porte.
Gédéon descendit à la hâte et arriva comme Jean Thomas sautait fort lestement de cette douce et moelleuse litière.
Les deux amis s'embrassèrent d'abord avec effusion; mais lorsque, après ces premiers épanchements de tendresse, le docteur eut le loisir d'examiner son hôte, il ne put revenir de la surprise presque stupéfiante qu'il éprouvait, lui qui s'attendait à trouver dans Thomas un vrai type de ces démocrates 'cyniques qui étalaient vaniteusement leur saleté.
C'était un fait purement physique, et rien pourtant n'était plus moralement significatif que l'incroyable changement survenu dans l'extérieur de Jean Thomas.
En effet, je ne sais quel air de recherche et de fête brillait maintenant dans la toilette autrefois si sordide et si négligée de l'ex-lieutenant de la Sylphide.
Jean Thomas ne paraissait pas avoir vieilli, seulement ses traits semblaient beaucoup plus bruns; car ses cheveux, que jadis il couvrait à peine d'une légère et indispensable couche de poudre, étaient surchargés de cette pariïre aristocratique, quoique alors on la proscrivît en France. Jean Thomas portait un élégant habit bleu richement galonné, avec un chapeau brodé, surmonté d'un ondoyant panaehe tricolore; puis, une large écharpe, tricolore aussi, supportait un sabre magnifique dont le fourreau d'or ciselé ressortait sur un pantalon de tricot de soie blanche à demi caché par les revers jaunes de ses bottes noires et luisantes, qui lui venaient à peine au mollet, selon la mode du temps.
Ses mains rudes et calleuses, jadis toujours nues, étaient couvertes de gants de peau de daim très-étroits, et un col de batiste de la plus éblouissante blancheur faisait ressortir les tons bruns de la figure orgueilleuse et satisfaite du nouveau représentant du peuple.
Mais, pendant que le docteur et son ami s'accoudent à une table fort convenablement servie, nous allons tâcher d'expliquer cette nouvelle phase de la vie de l'ex-lieutenant des vaisseaux du roi.
On se souvient qu'après avoir refusé de se battre en duel avec un garde-marine, Jean Thomas fut abandonné de Craëb l'assassin, qui, par une singulière religion de point d'honneur, ne voulut pas même, à prix d'argent, conduire l'ex-lieutenant hors de l'île de France.
Mais Jean Thomas, trouvant facilement un guide moins scrupuleux que Craëb, quitta Ule, et, une fois arrivé sur la côte de Coromandel, il acheta une case, deux esclaves, et se mH à vivre en solitaire.
Dès qu'il fut seul et séparé du monde, du monde qu'il continuait à exécrer de toutes les forces de son envie haineuse et concentrée; dès qu'il fut seul, Thomas se prit à profondémeni réfléchir sur les derniers temps de sa vie.
Car le souvenir de sa bizarre aventure avec Craëb l'impressionnait d'autant plus que, dans ce jour fatal, l'étrange arrivée d'Henri avait, par un contraste éclatant, résumé, pour ainsi dire, les résultats vivement tranchés de l'existence du comte et de la sienne.
En effet, d'un côté, lui, Jean Thomas, pur, loyal, rigoureusement irréprochable, et pourtant chassé de son corps avec
LA VIGIE DE KOAT-VEN IW
Ignominie, et pourtant méprisé, même par un assassin, parce que lui, Thomas, est resté fidèle à une promesse jurée à sa mère, et n'a pas voulu commettre lâchement un homicide...
Et, de l'autre, le comt'j de Vaudrey, égoïste, corrompu, menteur, vicieux, et pourtant toujours heureux, et pourtant toujours entouré de respect, d'honneurs et d'éclat; le comte de "Vaudrey, enfin, devant au vice tout le bonheur que la vertu semblait promettre à Jean Thomas :
N'est-ce pas une de ces leçons frappantes que le sort donne si souvent aux hommes, comme pour leur montrer, par les amères et décevantes pensées qu'elles soulèvent, tout ce qu'on peut attendre de consolation d'une croyance à un monde meilleur?
Mais, au lieu de penser à un autre monde, auquel il ne croyait pas, Jean Thomas en vint, lui, à se demander à quoi lui avait servi ici-bas, et pour son propre bonheur, cette affection d'une implacable vertu poussée à l'excès, et se répondit : A rien. — Mais il se demanda aussi vainement ce qu'il avait perdu à ce rigorisme outré, lui, plébéien, que sa naissance refoulait de toute façon dans ime classe obscure; lui qui, d'ailleurs, à cause de son extérieur et de ses habitudes, et des exigences sociales de cette époque si élégante et si polie, n'aurait pas même pu placer et utiliser ses vices, s'il était parvenu à en avoir; car ils eussent certainement été aussi insociables que ses vertus.
Au résumé, si Jean Thomas, dans la solitude, ne résolut pas ici ces questions d'une manière fort concluante pour sa position actuelle, il les avait soulevées, et c'était déjà beaucoup; car ces pensées préparaient, pour ainsi dire, le sol où devaient germer les principes d'une vie toute nouvelle pour lui.
Par le plus grand des hasards, en 90, il apprit la révolution de 89 et ses suites, les prétentions réalisées du tiers-état, l'anéantissement des privilèges de la noblesse, et la proclamation des droits du peuple souverain.
Or, du moment où Jean Thomas s'aperçut que la société s'était rapetissée à sa taille, et que, vicieux ou vertueux, il pourrait y jouer un rôle avantageux, son rigorisme s'affaiblit ringulièrement; il se sentit tout disposé à faire des concessions, et sa misanthropie cessa tout à coup.
Et en cela, Jean Thomas ressemblait fort à ces femmes acariâtres qui, n'ayant pas d'autre vertu que leur laideur, sont
très disposées à faire bon marché de leurs principes, si elles rencontrent un malheureux assez dévoué à Satan pour lui gagner de pareilles âmes.
Aussi, du moment où Jean Thomas se vit membre de cette souveraineté populaire qui, à son tour, se faisait la tête de la nation, qui s'attribuait les prérogatives de la noblesse et de la royauté, il se sentit doucement chatouillé par des idées toutes patriciennes, et prit rang dans cette aristocratie en haillons avec autant d'orgueil et de vanité qu'un nouveau pair revêt son premier manteau d'hermine.
De ce moment donc, Jean Thomas vit clair dans son âme... de ce moment, il s'aperçut enfin que sa haine violente des privilèges n'était autre que son envie démesurée des privilèges. Aussi, une fois que son ambition trouva jour à percer parmi les débris de cette grande société, cette ambition florit, vivace et drue... comme ces plantes parasites et grimpantes qui poussent sur les ruines des vieux monuments.
Il s'aperçut aussi que ce rigorisme implacable et farouche, que cette intolérance cruelle, qui est à la vertu ce que la superstition fanatique est à la religion ; que ce rigorisme outré, dis-je, avait encore sa source dans l'âcreté de sa haine envieuse contre tout ce qui lui était supérieur, de sa haine qui avait aigri et vicié ce qu'il y avait même de pur dans son caractère droit, quoique brutal; et qu'enfin, il défendait les bonnes mœurs, peut-être plus par dépit, par orgueil, par colère et par nécessité, que dans le but touchant de rendre les hommes meilleurs et plus heureux.
Lorsque Jean Thomas fut positivement instruit de la marche des affaires poUtiques en Europe, il vendit sa case, ses deux esclaves, et revint à l'ile de France, qui, ayant suivi le mouvement de la métropole, était alors soumise aux lois révolu* tionnaires.
Il fut facile à Jean Thomas de s'offrir comme une victime de l'ancien régime, et de réclamer son grade... mais comme il craignait qu'on ne lui rappelât son refus de duel avec le jeune créole, — afin de se réhabiliter dans l'opinion, il chercha de majuvaises querelles à de pauvres diables qui n'en pouvaient mais, tua ou blessa quelques-uns de ces malheureux en combat singulier, et effaça ainsi la fâcheuse impression de on ancienne aventure.
11 est vrai qu'ainsi Jean Thomas parjurait un peu la pro-
messe solennelle faite à sa mère; mais, nous l'avons dit, une nouvelle existence commençait pour le petit-fils du vendeur de poisson sur le port; il avait bien pu sacriûei* à une foi jurée à sa mère le point d'honneur, son grade, son repos; mais c'est folie ou ignorance du cœur de l'homme de penser qu'il y sacrifierait son ambition^ et l'espoir presque certain de jouir de œs privilèges qu'il avait autrefois enviés avec tant d'amertume... et d'être grand seigneur à son tour... courtisan à son toiu".
Oui, grand seigneur! oui, courtisan... puisque le peuple se faisait patricien, et que, pour compter les degrés de cette noblesse, il fallait descendre au lieu de monter, puisqu'il y avait alors autant de profitable orgueil à se dire petit-fils d'un marchand de poisson qu'il y en avait eu devant à se dire petit-fils d'un duc et pair. — Thomas n'était-il donc pas très haut et très puissant seigneur dans celte aristocratie de roture, puisque, suivant la parole du maître, les derniers étaient les premiers? Thomas n'était-il pas aussi représentant du peuple, ambassadeur, courtisan du peuple, enfin, puisqu'il disait : — Le peuple, mon maître! avec autant de fierté qu'un Montmorency aurait dit : — Le roi, mon maître.
Encore une fois, c'était tout un; aussi Jean Thomas, qui ne manquait ni de sens, ni d'adresse, ni de ruse, s'étaut fait nommer représentant du peuple à l'ile de France, fut en outre envoyé près du sultan Tippoo-Saëb, pour porter des dépêches du gouverneur de la colonie au sujet d'une alliance offensive et défensive contre les Anglais.
Outre ces avantages qui satisfaisaient son orgueil, Thomas, s^étant fait adjuger à vil prix quelques propriétés confisquées, avait jeté les premiers fondements d'une fort jolie fortune.
Or, dès que Thomas se vit représentant, envoyé du peuple^ cette soif d'honneurs, cette ambition sourde, qui l'avait si longtemps consumé, se développa en lui avec une violence incroyable. 11 voulut alors tenir son rang, son état, non pour lui, le digne homme, mais pour ses mandataires. — Jl s'obligea de convenir lui-même que Jean Thomas, obscur lieutenant de vaisseau, pouvait bien être d'un cynisme sordide; mais que le citoyen Jean Thomas, envoyé du peuple-roi, devait donner une haute et noble idée du souverain qu'il représentait : aussi se fit-il largement payer de ses fonctions, et commença-t~il par afficher une espèce de luxe qui contras-
tait singulièrement avec son ancien mépris pour toutes les vanités de l'orgueil.
Après tout, la conduite de Jean Thomas était logique d conséquente avec l'organisation morale de l'homme, qui, surtout en fait de privilèges, de titres et d'honneurs, ne déprise presque jamais que ce qu'il meurt d'envie de posséder. C'est d'ailleurs, en raccourci, l'histoire passée, présente et future de tous ceux qui font ou profitent des révolutions. A une aristocratie effacée succédera toujours une aristocratie. Les plus iaiplacables niveleurs de tous les temps n'ont jamais pensé au peuple que comme levier pour détruire, car ces honnêtes gens n'ont voulu abattre et faire table rase des privilèges et des sommités existantes, que pour bâtir à leur tour et à leur profit, sur ce plan libre et nivelé, leur petit édifice aristocratique, qui, à son tour, subit le sort commun, que l'édifice s'appelle empire, république, directou-e, royaume ou consulat. Tout ce que la masse payante et sensée de la nation gagne à ces belles et grandes réédifications sur de larges bases (comme ils disent sans rire), c'est de penser avec effroi que chacun, à son tour, a le droit de vouloir jouer à l'architecte, — c'est de payer la main-d'œmTe, — c'est de redorer chaque couronne, — d'habiller à neuf quelques gredins en guenilles , — et de soûler la canaille pour pendre la crémaillère du nouvel édifice social à larges bases, comme disent les bonnes gens.
Jean Thomas avait donc en lui ce que Finnombrable majorité des hommes ont en eux, un proiond sentiment d'orgueil et de platitude, joint à un instinct tout aussi profond d'insolence et de servilité. A ces espèces, il faut un souverain à flatter lâchement, pedple ou boi, peu importe, mais il faut aussi des inférieurs à crosser. 11 faut pouvou- dire, mon maître, mais aussi, mes créatures; recevoir une gourmade d'en hauA, mais en rendre dix en bas. Alors on vit joyeux, gonflé, content, et l'on fait fièrement sonner ses sonnettes.
Noui avons parlé de l'étonnement du bon docteur à l'aspect de Jean Thomas, presque transformé en muscadin. Ce fat bien autre chose après deux heures d'entretien, car la conversation n'avait pas un instant langui entre les deux compagnons.
Leur repas terminé, ils en étaient alors au houka, et chacun d'eux, renversé sur un divan moelleux, fumait avec déhces ce tabac doux et parfumé...
Quelques bouteilles d'un très-excellent et très-vieux vin de
LA VIGIE DK KOAT-VEN 178
Bordeaux soigneusement conservé par le docteur, avaient de plus monté rentretien sur le ton de franchise et de naïveté qui devait d'ailleurs exister entre d'aussi anciens amis.
— Parfait... 11 est parfait, ton bordeaux, — dit Thomas en savourant avec une sensualité peut-être politicjue le bouquet de ce vin couleur de rubis, — il est parfait, et je ne me rappelle en avoir bu d'aussi bon que chez notre ancien commandant le...
— Ah ! chez le monstre, — interrompit le docteur qui, (m le voit, se souvenait du temps jadis.
— Chez M. le comle de Faudrey, — répondit Thomas ea prononçant presque avec complaisance ce titre aristocratique qui autrefois l'exaspérait si fort.
A ces mois de M. le comte, le citoyen Gédéon, craignant de se voir compromis dans sa réputation de patriote, dit à vois basse :
— Allons donc , farceur de Thomas ! c'est du citoyen Vaudrey que tu veux parler? de cet infâme aristocrate... de...
Mais Thomas, haussant les épaules d'un air de dédain :
— Gédéon, mon ami, vous ne serez jamais qu'une bétel Vous prononcez ce mot aristocrate comme si vous disiet goujat, et c'est tout le contraire-.. Clabauder contre les aristocrates, c'est bon au club ou sur la borne; mais, après tout, un titre est un titre, et ma foi, puisque je tiens bien à ce qu'on m'appelle citoyen envoyé ou ambassadeur, on peut bien appeler M. de Vaudrey M. le comte... Il faut l'égalité pour tous, Gédéon, c'est la loi, l'égalité pour les titres comme pour le reste.
Gédéon était confondu; aussi, pour tâcher de se fixer toute fait sur le nouvel être de son ami, il lui dit : ) — Ah çù ! tiens, je t'avouerai encore une chose, Thomas, c'est que j'ai été furieusement étonrié de te voir arriver dans un beau palanquin, toi qui autrefois te moquais tant de la voiture du comte de Vaudrey, puisque tu crois qu'on peut dire le comte.
' Jean Thomas, prenant alors un air d'importance mystérieuse et de componction, répondit au docteur :
— Entre nous, je t'avouerai que ce luxe me pèse, que ce luxe m'est odieux... Aussi, crois-moi, Gédéon, il faut que je sois soumis à de bien hautes con.^idérations politiques, toutes dans l'intéi C-l du pays, ptm>: (jnc j,» consente a me laisser ainsi
nonchalamment porter, honteusement portery^x des hommes comme par des bêtes de somme... Car enfin les peons qm me portent sont des hommes, Gédéon, ce sont des hommes comme
"°!î!'c'est-à-dire ce sont des esclaves, puisqu'on les achète,
^-knsTute, physiquement parlant, Gédéon ce sont dea esclaves, puisqu'on les achète pour servir et qu'ils servent, je le sais bien, puisque j'en ai cinq; mais moralement, mais politiquement, Gédéon, ce sont toujours des hommes il ne faut pas s'écarter de \ù. c'est un caractère indélébile, politique et sacré, qu'il est impossible de leur ôter. H est vrai que ça ne les empêche pas de porteries palanquins et de recevoir le fouet,; mais c'est égal, politiquement ce sont toujours des homme..
Oh! alors, Thomas, je suis de ton avis; si ça ne les empêche pas d'être tout de même esclaves, à la bonne heure parce qu'un esclave vous revient encore a qmnze cents livres. Mais, dis-moi donc, Thomas, ta place d'envoyé auprès du sultan ne te rapporte rien? tes fonctions sont gratuites comme les mîennes, je suppose? car, comme tu disais autrefois, tout ' vour le pays, rien pour moi.
-Mon ambassade, Gédéon, mon ambassade me rapporte dix mille livres (ancienne monnaie). Sans compter les frais de
^""-^ïh çà! mais autrefms tu criais tant contre ce que nous appelonsles salariés qui défraient la substance du peuple. ^-. Mais est-ce que tu crois, Gédéon, que comme citoyen je ne gémis pas aujourd'hui bien plus que toi de me voir dans la TJe nécessité politique de recevoir une somme aussi énorme? Mais dans les circonstances où nous sommes mais dans la posUion toute spéciale, toute particuUère où se trouve le pays Tpinnemut-être-au-tre-ment, - dit Thomas en scandant.
e;rt.S,Fe?antunai^^ TTTXenc<^rl:-Ce4a-ne-pou-vail-êtTe-au-tre-m^^^^
^ De sor e que le docteur, supposant que le salut de la Franco se trouvait étroitement lié aux appointements de son ami,
n'insista pas, et lui dit : . '+^„„o annnv(^ ir
-Tiens, entre nous, Thomas, ce qm m'étonne encore îe Plus dans tout ça, par exemple, c'est de te voir si bien mis, si tZ att'é, toi'qui'te moquais tant de notre ancien commaudant, que tu appelais une demoiselle.
— Quant à cette vaine painre, Gédéon, tu m'en vois honteux, et j'en rougis, ma parole d'honneur, j'en rougis; mais cette même nécessité politique qui m'impose déjà tant de sacriflces, m'impose encore celui-ci, et je le subis, Gédéon, je 'e subis : plains-moi, mon pauvre 3édéon.
— Eh bien ! Thomas, que je sois pendu si je me doutais qu'ife y eût de la politique jusque dans les revers de tes bottes.
— Et c'est comme cela, Gédéon, et il n'y a rien à néglige^ en politique, rien à négliger; c'est comme à l'île de France^ j'ai une assez bonne maison, et même, situ veux, j'ai ce qu'or appelle les douceurs de la vie; car, étant fonctionnaire public, tt pour donner l'exemple, j'ai dû acheter presque pour rien IBS terres de quelques colons émigrés... Eh bien ! crois-tu donc que tout ça soit pour moi... que j'aie cela pour ma satisfaction k moi, à moi Jean Thomas... l'officier bleu?... mais pas du tout... je suis toujours le même, moi, haïssant le luxe et la vanité du rang; mais je suis forcé de m'a vouer une chose, c'est qu'aujourd'hui c'est le tour du peuple, n'est-ce pas, à avoir la prééminence partout?... Eh bien! si ceux qui représentent ce peuple ont l'air de gueux et de misérables, quelle diable d'idée veux-tu qu'on ait du peuple?... Encore une fois, Gédéon, crois-moi, je suis plus à plaindre qu'à envier, mais je sais me sacrifier aux exigences politiques du moment.
On voit que ce mot politique était, comme d'habitude, un mot magique, un talisman, qui changeait en dévouement au pays tout ce qu'il y avait de lâche et de misérable dans l'apostasie morale de Jean Thomas. Ce mot politique masquait, pour ainsi dire, la transition d'un caractère jadis haineux, farouche et brutal, mais au moins d'une pureté et d'une franchise rares, à un caractère anobitieux, plat, vulgaire et vaniteux.
Le naïf docteur tomba aussi sous le charme du mot magique, et considéra son ami comme une victime des exigences polttiques du moment.
— Ah çà, — reprit Thomas, — c'est demain que je dois remettre au sultan mes lettres du gouverneur de l'île de France; et je voudrais bien m'arranger une petite suite un peu convenable. Voyons, j'ai d'abord mes péons, auxquels j'ai fait faire une espèce de livrée de fantaisie.
— Une livrée! Thomas, une livrée! — s'écria le docteur stupéfait en joignant les mains.
' — Oui, une livrée, — dit Thomas en souriant d'un sir mystérieux, — cela t'étonne?... mais tu n'es pas dans le secret de mes instructions, et je ne puis t'en dire davantage; j'ai donc mes péons, puis mon secrétaire que j'ai laissé en bas.
— Ah! mon Dieu! et moi qui ' pensais pas, Thomas, à ton secrétaire, moi qui ai oublié de le faire monter ici pour dîner avec nous!
— Mon secrétaire... diner avec nous! — dit Thomas avec suffisance, — allons donc, tu n'y songes pas, mon cher«. mais, pour en revenir à ma suite, ce secrétaire passera pour mon aide de camp... et puis après...
— Eh bien! après, — reprit Gédéon saisissant avec empressement l'occasion qui s'offrait à lui, - je dois présenter demain au sultan les membres de notre club, et lui offrir le titre de citoyen, avec un bonnet rouge, comme emblème de .iberté, d'égalité ou la mort.
— Au sultan, le titre de citoyen et un bonnet rouge! — s'écria Thomas qui croyait avoir mal entendu.
— Sans doute, sans doute; vois-tu, Thomas, c'est une idée que nous avons eue au club, ou plutôt que j'ai eue; ça donne du relief et ça ne fait pas mal, quand on lit sur le procèsverbal de nos séances : Société des Jacobins et amis de la liberté; mort aux tyrans, etc. Le citoyen sultan Tippoo- Saëb a été élu membre à l'unanimité, etc.. Tu sens bien que c'est toujours flatteur d'avoir un prince qui a le rang d'empereur dans une société d'égalité et de fraternité comme la nôtre. Et puis, comme c'est moi qui, en qualité de président, porterai la parole , le sultan me donnera peut-être une tabatière enrichie de diamants... et...
—Mais qu'est-ce que ça peut avoir de commun avec ma Présentation? — demanda Thomas, qui sentait toute l'absurdité de la démarche du docteur, mais qui ne voulait pas Tea détourner avant de savoir si elle ne lui serait pas profitable.
— Cela peut avoir de commun, — reprit Gédéon, — que si tu voulais, nous ferions d'une pierre deux coups; que notre club et moi nous te servh-ions comme qui dirait de cortège, et que ça te donnerait un certain air.
— Mais j'approuve assez ton idée. Ah çà! mais commeBJ t'habilleras-tu?
—En carmagnole, comme me voilà.
i- Mais tu auras l'air d'un pleutre^
— Thomas, la carmagnole est le costume de tout bon citoyen, de tout bon patriote, et même, à la rigueur, le pantalon est de hrop, car les sans-culottes...
— \llons, tais-toi donc, Gédéon, ne parle pas ^insi; fais plutôt comme moi un sacrifice tout politique. N'as-tu pas ton ancien uniforme de la marine?
— Ah ! pardieu, il est là dans un coin, oublié, ma foi, depuis bien longtemps...
— Ce sera parfait. Vous serez tous deux en unifornie, toi et mon secrétaire, car il a aussi un uniforme de fantaisie. Voua vous tiendrez derrière moi, et derrière vous se tiendront les membres de ton club. C'est convenu.
— Mais, Thomas, moi qui suis le président, si je me noets derrière toi, — dit Gédéon, — le sultan ne fera pas attention à moi, et je n'aurai peut-être pas de tabatière, et, alors...
— Tu te tiendras derrière moi, ou tu te présenteras de ton côté et moi du mien, — dit durement Thomas, qui, avec son nouvel extérieur mielleux et hypocrite, avait conservé un fond de despotisme brutal et militaire.
Le pauvre docteur, qui aimait encore mieux aller en second chez le sultan que de s'y présenter seul, ou de n'y pas aller du tout, se soumit à la volonté de Thomas, et les deux amis enfiployèrent la journée à faire leurs préparatifs pour l'entrevue du lendemain.
Ce ^ur-là, le docteur Gédéon et Jean Thomas devaient être présentés au sultan.
Le soleil était dans toute sa force, et pourtant la plus délicieuse fraîcheur régnait dans une assez longue galerie dont les fenêtres ouvraient sur les bords du Cauvery, rivière limpide qui entoure d'une ceinture argentée l'île délicieuse et yerte où
s'élève la ville de Seringapatnam, splendide comme un diadème oriental.
Cette galerie résumait, pour ainsi dire, la magnificence et la bizarrerie de cette profusion d'ornements de toutes formes et de toutes nuances qui caractérisent l'architecture hindoue. L'œil était ébloui de cette incroyable quantité d'arabesques bleues, de figures symboliques rouges et de colonnettes grêles à arêtes d'or et à campanile d'or qui servaient de cadre à ce réseau de mille couleurs éclatantes.
Le parquet, de bois d'Aléry rose, était incrusté de précieux petits carreaux de porcelaine du Japon, couverts de fleurs peintes, dont les couleurs variées ressortaient richement sur une noire marqueterie d'ébène à fiJets de cuivre et de nacre.
Au fond de cette galerie, deux soldats indiens se tenaient droits et immobiles auprès d'une portière d'étoffe perse, brochée d'argent et de soie verte. Ces Indiens, vêtus d'un manteau de cachemire blanc, étaient coiffés d'un turban écarlate, à large mentonnière aussi écarlate, qui leur serrait étroitement ies joues et le menton. Pour armes, ils portaient à la main un léger sabre dont la lame aiguë et effilée était d'un gris mat, 8t au bras ils avaient un petit bouclier de peau de caïman, recouvert de velours écarlate, sur lequel on voyait une tête de tigi'e richement brodée en or.
Ces deux soldats, avec leurs yeux baissés, leur respiration presque automatique, et leur visage sombre qui se découpait si brun sur leurs vêtements blancs, avaient un air singulièrement grave et impassible.
Un troisième personnage, vêtu de même, mais ne portant pas de bouclier, et ayant, au lieu de sabre, un large poignard et une longue dague' pendus à sa ceinture, se tenait noîicha- Àamment accoudé sur une des fenêtres à demi ouvertes, et semblait contempler avec ravissement le magnifique paysage qui se déroulait au-dessous du palais des sultans de Mysore.
La figure de cet homme respirait un calme imperturbable. Ses traits étaient assez réguliers, ses yeux noirs et vifs; et, quoiqu'il fût de taille moyenne, ses membres secs et nerveux annonçaient une vigueur peu commune dans ce climat accablant.
Cet homme, c'est notre ancien compagnon, Craeb le Malais, qui, depuis neuf ans, s'est mis au service du sultan, comme
eipaye d'intérieur, et occupe, ainsi qu'on va le voir, un poste '. tout de conliiuice.
Rassasie sans doute du spectacle que lui offrait le site merveilleux qu'il semblait admirer, Craëb se retourna donc, et, après avoir jeté un coup d'oeil perçant sur la galerie et sur les deux soldats, il se mit à murmurer, à voix basse, un chant doux et mélancolique, comme tous les chants de ce pays, mais surtout en harmonie avec le profond silence qui régnait dans cette galerie tranquille et solitaire. Ce chant, le voici:
Le soleil s'abaisse derrière la pagode de Bia-asy, Les oiseaus sortent des touffes de palmiers verts, L'onde du Mah'hy est fraîche et pure, La gazelle y vient faire boire ses petits. Le calme est grand, le calme est grand, Voici la nuit étoilée.
Voici...
Mais à un certain mouvement que fit la portière de soie près de laquelle étaient les deux soldats, le chanteur se tut, se leva droit, et resta immobile comme une statue.
Puis, au bout de quelques minutes , la draperie s'écarta, et un homme d'environ soixante ans, à barbe blanche, et à figure souriante et courtisanesque , sortit à reculons , en réitérant jusqu'à terre de nombreux et respectueux salems.
Ce vieillard, vêtu d'une splendide robe de soie nacarat, brodée d'argent, venait à peine de répondre à son tour aux révérencieuses salutations de Craëb, lorsque tout à coup un siifle ment bref, rauque et guttural retentit derrière la portière d8 soie, à trois reprises différentes et bien distinctes.
C'était un sifflement particulier au fils d'Hyder-Aly, en un mot, à Tippoo-Saëb, sultan de Mysore.
11 fallait que ce sifflement eût une signification bien positive et bien terrible, car il produisit un effet épouvantable sur le vieillard à barbe blanche, qui se redressa comme s il avait été mordu par un serpent. , „ , ,
Sa fi'^ure olivâtre, d'orgueilleusement épanouie quelle était en sort'ant de chez le sultan, devint couleur de cendre, et sa pupille se dilata d'une si effrayante façon, qu'on vit sa prunelle noire s'entourer d'un cercle blanc, tant la terreui- contractait et relevait ses paupières.
Puis il porta, comme par un instinct de défense, M» deux «oains à son cou.
iU LA VIGIE DE KOAT-VEN
Mais à peme le vieillard avait-il eu le temps de faire ca geste, que les deux Indiens de la porte s'étaient gravement emparés de ses bras, qu'ils croisèrent derrière son dos, pendant qu'ils enlaçaient et fixaient ses jambes tremblantes entre les leurs,..
Mais tout cela avec un calme mécanique mille fois plus effrayant que les transports de la colère... On eût dit deux de ces sanglantes idoles des druides, qui, au moyen de certains rouages, égorgeaient des victimes humaines.
L'horrible étonnement du vieillard était si grand , qu'il ne pouvait ni parler ni jeter un crij ses dents claquaient l'une contre l'autre, et il n'articulait que des sons inintelligibles.
Alors Craëb s'approcha du vieillard (qu'on me pardonne ces détails tout historiques) ; et, introduisant sa main gauche dans la bouche de ce malheureux, il lui tordit la langue pour étouffer ses cris, pendant que de la main droite il tirait tranquillement sa longue dague , mince et ronde comme un tuyau de plume, et effilée comme une aiguille...
A un signe qu'il fit , les deux soldats écartèrent les vêtements du patient, mirent sa poitrine bien à nu, et le cambrèrent fortement sur ses reins... Alors Craëb choisit sa place, puis il enfonça et retira sa dague avec tant de justesse et de précision, que le vieillard mourut sans convulsion, et que pas une goutte de sang ne coula au dehors.
Après quoi les habits du mort furent soigneusement rajustés sur sa poitrine.
En vérité , le plus adroit matador n'eât pas mieux tué un taureau d'Aragon.
Cela fait , CraSb laissa le cadavre entre les bras des deux solda 'j, et alla s'agenouiller près du rideau qui masquait la porte ; puis il frappa trois légers coups sur le seuil avec le pommeau de sa dague, pour annoncer que l'exécution était terminée d'une façon satisfaisante.
— Jux chiens le traître î — dit alors une voix assez grêle, qui sortit de cette chambre mystérieuse...
A ces mots, Craëb se releva et fit un signe aux deux soldats, qui le suivirent en emportant le corps dans leurs bras.
Anivés à la porte qui formait l'autre extrémité de la galerie, Craëb leva le rideau qui la voilait, et l'on vit une innorairable quantité de sircars, de courtisans, d'officiers, de chefe de tribus, qui formaient la cour de Tippoo-Saëb, mais qui.
LA VIPtIE de KOAT yen 181
pour leur audience, n'arrivaient jamais près de lui que un un, en traversant cette galerie solitaire qui séparait la retraite du sultan de ces vastes pièces où se tenait cette cour d'ifîie magnificence tout asiatique.
Nous l'avons dit, Craëb leva le rideau; puis, d'une voix naute et sonore, il jeta au milieu de cette foule brillante et attentive les mots de son maitre : Jux chiens le traître! afin que, de galerie en galerie, le cadavre et l'ordi-e fussent transmis à l'entrée extérieure du palais par les cipayes.
Là, les parias devaient être chargés de porter le corps à la Toirie.
Les deux soldats, ayant donc déposé le mort à la porte de la première galerie, baissèrent le rideau, en laissant les familiers du palais plus curieux de connaître la cause de cette disgrâce que surpris d'un événement aussi ordinaire.
Puis les cipayes, ayant repris leurs sabres et lem-s boucliers, se remirent à leur poste avec la plus pai'faite insensibilité. Craëb se remit aussi à sa chère fenêtre , et recommença -^a chanson de la même voix nonchalante et mélancolique.
Le soleil s'abaisse derrière la pagode de Bia-asy, Les oiseaux sortent des touffes de palmiers verts, L'onde du Mah'hy est fraîche et pure, Le calme est grand, le calme est grand, etc.
Et tout retomba dans le silence et la solitude que ce tragique événement n'avait pas un instant troublés
Maintenant disons que ce malheureux vieillard qu'on venait d'assassiner si froidement, avait été longtemps favori du sultan Tippoo-Saëb. C'était, en un mot, Mohamed Osman- Kan, un ancien ambassadeur du sultan près la cour de France, celui qui fut reçu à Versailles, le 3 août 1788, avec tant de splendeur, par Louis XVI. Le but de la mission de Mohamed avait été de solliciter, auprès du roi, quelques secours contre l'oppression des Anglais, mais l'inopportunité du moment fit que cette demande ne put être accueillie, et qu'on ne répondit à la supplique du sultan que par des protestations d'une amitié toute diplomatique.
Or, la cause de la mort de Mûuaraea est, à mon avis, extrfr memen'i curieuse, en ce sens qu'elle peint à merveille un des traits les plus saillants du caractère des Orientaux, je veux dire leur susceptibilité orgueilleuse, farouche, et leur jalousie
m LA VIGIE DE KOAT-VEN
stupide et brutale de nation à nation. — Cette cause, tout historique d'ailleurs, la voici :
Voyant l'issue négative de son ambassade, Mohamed avait quitté la France en 89; mais, depuis cette époque jusqu'en 93, il avait parcouru l'Egypte, puis la Perse, par ordre de son maître; de sorte qu'il arriva dans l'Inde riche de souvenirs et de comparaisons; mais à ses yeux rien ne valait la France; aussi le malheureux Mohamed , toujours sous le charme du passé (en 93 ! ! !), encore ébloui de l'éclat de la cour de France., encore enthousiasmé de l'afiabiUté du roi, encore ravi de Paris, de notre civilisation, de nos arts, de notre industrie, de nos théâtres, ne sut pas dissimuler cette admiration qui blessa profondément Tippoo-Saëb, qui le blessa au vif dans son intraitable amour-propre de chef absolu, qui met toute sa fierté, tout son orgueil dans son empire, et qui ne souffre pas qu'on exalte devant lui xm autre empire que le sien, un autre trône que le sien. Aussi, en entendant son favori vanter continuelfement la France, cette merveille des merveilles, et le roi de France, le m&iUeur d'entre les rois, le sultan fut aussi irrité que si Mohamed eût insulté à chaque minute à la magnificence de l'incomparable royaume de Mysore, et à la tyrannie du souverain qui gouvernait cette contrée.
Or, un jour que Mohamed, entouré d'un auditoire transporté, faisait, avec toute la pompe et toute l'exagération du langage oriental , une emphatique description de la cour de France et de Versailles, ce palais enchanté... Tippoo-Saëb l'interrompit, et le prévint doucement, avec cette naïveté despotique, à la fois si bouffonne et si terrible, le prévint, dis-je, — que s'il lui arrivait encore de faire d'aussi impudents mensonges sur ce coin de terre pourrie, appelé la France, ou seulement d'en parler, il le priverait du rayon de ses
bonnes GRACES...
Ce langage hyperbolique éta^ clair pour quiconque connaissait les habitudes du sultan; aussi Mohamed se le tint pour dit, et se tut pendant quelque temps... sm'tout en présence de Tippoo-Saëb; mais il ne put empêcher un de ses bons amis de cour de rapporter au sultan certaine conversation entre intimes, dans laquelle l'enthousiasme immodéré de l'ex-ambassadeur avait de nouveau pris carrière.
Aussi, comme on l'a vu, le lendemain de cette conversation, le sultan fit venir Mohamed, lui i>arla avec autant de
confiance et de tendre amitié qu'aux beaux jours de sa faveur, vanta la France , se moqua lui-même fort spirituellement des ridicules préventions qu'il avait si longtemps nourries contre elle, et dont il revenait enfin, disait-il. L'infortuné courtisan fut dupe de cette férocité sournoise... ne vit piis le piège, s'abandonna à ses chers souvenirs, ne contint plus son admiration ; le sultan, ayant l'air de la partager, l'exalta encore; Mohamed se livra tout entier; sob maître le laissa dire, l'écouta en souriant, puis il le congédia avec les plus doucereuses paroles... que la dague de Craëb devait si cruellement démentir. ...;...
Mais nous avons laissé nos deux soldats indiens et le mélancolique Craëb dans la galerie qui précédait le retrait du sultan.
Un nouveau personnage entra bientôt dans cette galerie, avec l'air d'assurance et de dédain que donne la conviction d'être bien en cour.
C'était un homme de quaWnte ans environ, grand, robuste, très corpulent, haut en couleur, vêtu avec plus de magnificence que de goût, et portant un turban vert d'une grandeur ridicule. Somme toute, il avait l'air commun et grossier; mai» îe sultan était si capricieux dans le choix de ses créatures et de ses favoris, qu'on ne s'étonnait plus, à Seringapatnam, de l'élévation subite de certaines gens.
Aussi Craëb, avec son flegme accoutumé, fit-il à ce personnage les mêmes salutations qu'il avait faites au défunt Mohamed. Après quoi, il alla s'agenouiller près du rideau vert et argent, en disant ce seul mot : — Shaikl.
— Qu'il entre; l'orna peut entrer, le tigre le permet. Allons, fais entrer l'ours, — cria une petite voix d'enfant, fraîche et argentine, avec de grands éclats de rire.
Le gros homme involontairement fronça le sourcil; mais il réprima bien vite cette expression de mécontentement, et fit signe à Craëb de l'annoncer de nouveau, en souriant d'un air stupide.
Craëb, toujours agenouillé, répéta donc : — Shaikl.
— N'as-tu pas entendu l'ordre de mon fils, chien maudit? — cria cette fois une voix rauque et colère. Craëb pâUt affreusement, car il craignait d'entendre bientôt siffler Iq maître^ mais le sultan ne siffla pas.
184 LA TIGIE DE KOAT-YEN
La vois d'enfant appela encore l'ours Shaikl avec de grands éclats de rire.
Et Stiaikl Tours, soulevant la portière, entra chez Tippo- Saëb.
Alors le tigre se couche sur le dos et supporte avec patience les morsures que lui fait son petit en se jouant.
BuFFON, Eiiioirê naturelle.