SCENE DE FAJHDUUB
La pièce dans laquelle entra ce nouveau venu était vaste et circulaire; une étoffe chinoise verte, à large feuillage d'argent Kl relief, couvrait ses murailles, et plusieurs trophées d'armures d'or ornées de pierreries brillaient suspendus çà et là à des cordons tressés d'argent que des têtes de tigre, de même métal, paraissaient serrer entre leurs dents formées de magnifiques saphirs.
Au fond de cette salle, se dressait un large et profond sofa de soie verte fort élevé. Deux tigres, aussi d'argent, et de grandeur naturelle *, en formaient les supports ; les yeux dfe ces animaux étaient figurés par d'énormes topazes, au milien desquelles on avait enchâssé un rubis.
Six marches, aussi d'argent, et dont les plinthes étaient couvertes de bas-reliefs en ronde bosse, représentant le couronnement d'Hyder-Aly, entouraient la base de cette espèce de trône.
Tippoo-Saëb avait adopté le tigre pour emblème de son empire, et comme une espèce d'armoiries parlantes. Le nom arabe Assno, qai a été traduit dans nos livres européens par le mot 2ton, signifie, dans rinâostan,scBEBii ou tigre, car les habitants de l'Indostan ne font pas de distinction entre le tigre et le ûon, ce dernier quadrupède n'existant pas aux Indes-Orientales. Le mot BTDEB, qui signifie aussi lion, n'est interprété par les Indiens que par le mot t'gre. C'était le surnom du père de Tippoo-Sa'ib, Htdbe-Alt, fondateur de t'empire de Mysore, et mort le 9 décembre 1782. Après la paix conclue avec l'Angleterre, la devise de Tippoo était: âssd» oolla ohanlib, Le lien 4t Dieu e$t le conquérant.
Au-dessus, un humai (oiseau du paradis), de grandeur colossale et d'or massif, étendait ses ailes; mais ces ailes, couvertes d'opales., de rubis et d'émeraudes, étaient si admirablement travaillées, qu'on retrouvait dans cette imitation jusqu'aux nuances les plus délicates de ce plumage éblouissant. Enfin, des serres d'or de ce magnifique oiseau s'échappait une espèce de rideau d'étoffe verte et argent, frangé de perles, qui retombait en plis longs et pesants sur les marches du sofa.
Dans un des angles de ce meuble, et presque caché par ses énormes coussins, on voyait blotti un enfant d'environ cinq ans, habillé de mousseline blanche, tout rose et tout frais, avec de longs cheveux noirs et de grands yeux bleus, pleins de malice et de gaieté. Cet enfant était Abdul, le plus jeune des trois fils de Tippoo-Saëb, l'objet de sa plus folle adoration.
A ce moment, Abdul riait aux éclats en voyant son père agenouillé, se donner une peine infinie pour atteindre un beau krik à fourreau de velours rouge, que l'enfant avait jeté par espièglerie sous un grand coflVe d'argent marqueté.
Or, le sultan, étendu sur les peaux de tigre qui couvraient le plancher, se prêtait aux caprices de son fils avec une incroyable bonhomie; il se courbait, s'allongeait, faisait de vains efforts pour atteindre le krik; et dès qu'il semblait vouloir interrompre ce pénible exercice, un — je le veiixl—crié de la voix impatiente et mutine d' Abdul, suffisait pour ranimer l'ardeur expirante du sultan.
Tippoo-Saëb avait alors quarante-cinq ans; sa taille était fort élevée, son cou gros et musculeux, ses épaules larges, ses yeux noirs et pénétrants, son teint cuivré, son nez fin et recourbé en bec d'aigle, et ses lèvres minces étaient toujours pâles et blafardes.
Ce jour- là il portait simplement une longue robe de soie orange, rayée de bleu, qui, lui serrant assez étroitement le buste et les bras, allait en s'élargissant jusqu'à ses pieds. Un cachemire de couleur variée retenait ce vêtement sur ses reins, et un petit turban de mousseline blanche, sans autre ornement qu'un énorme saphir, couvrait la tête du sultan, qui paraissait beaucoup trop grosse, même pour sa taille athlétique.
L'iurivée de Shaikl le favori n'iaterroniuit pas l'occupation
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de Tippoo-Saêb, qui, après d'incroyables efforts, finit, à la grande joie d'Abdul, par retirer le krik de dessous le coffre, à Faide d'un djérik qu'il prit à un des trophées d'armes.
Si le favori eût été un observateur, il aurait pu méditer sur ce contraste de cruauté froide et d'affection paternelle; un de ces contrastes si frappants, et pourtant si communs chez les hommes.... et chez les bêtes féroces; il aurait pu méditer en pensant que ce despote, si soumis aux caprices d'un enfant, venait de faire égorger un ancien et fidèle serviteur, parce qu'il lui avait trop vanté la France.
Mais le favori Shaikl observait fort peu, si ce n'est le visage de son maître, pour tâcher d'y lire l'impression du moment, afin de se monter, pour ainsi dire, à son diapason, et de combiner alors les effets de sa flatterie grossière et brutale.
Abdul, content d'avoir son krik, sauta du divan, embrassa son père, fit une grimace à Shaikl, en l'appelant vilain ours, et disparut en courant par une des portes latérales de cette pièce.
Tippoo-Saëb, qui s'était étendu sur le sofa, suivit son fils des yeux avec un ravissement d'amour et d'orgueil, et regarda longtemps encore la porte, après que l'enfant eut disparu.
Shaikl regardait nécessairement du même côté, en tâchant . de modeler l'expression de son visage sur celui de son maître.
— Heureux âge!... — dit enfin le sultan, après un assez long silence, avec un accent tout plein de tendresse et de douceur.
— Heureux âge ! — ■ répéta Shaikl, — mais plus heureux encore est l'âge où l'homme peut faire sentir son pouvoir et sa force aux autres hommes. Plus heureux est donc l'âge de Votre Hautesse.
— Mon âge est peut-être aussi heureux, Shaikl, aussi heureux, mais pas plus heureux, car, après tout, Abdul a voulu ce krik, comme j'ai voulu le silence de cet ennuyeux bavard de Mohamed. Eh bien! nos deux désirs ont été accomplis; mais, pour cela, je ne suis pas plus heureux qu'Abdul, mon pauvre Shaikl.
— Puis-je demander à Votre Hautesse pourquoi elle a daigné toucher du glaive de sa justice cet infâme Mohamed?
Toujours les mêmes louanges sur cette misérable France, Shaikl... toujours... Et puis, Kibleeh du monde»! Mohamed
'Exclamation favorite d« sultan.
orofessait une ridicule et dangereuse admiration pour oe que îà Us appellent le roi «. Figure-toi, Shaikl, que le moindre sircar de mon empire a plus de pouvoir sur la provmce que je lui confie que ce roi n'en a sur son royaume. Ses sujets lui font des remontrances, ses sujets veulent ou ne veulent pas, ses sujets possèdent ceci, donnent cela, ou le refusent. Le roi est soumis aux lois comme le dernier des parias. Enfin, Shaikl, je serais roi de France que je ne pourrais pas te faire étrangler demain, si tel était mon désir. Kibleeh du monde I c'est un misérable pays, un pays de boue que cette France,
n'est-ce pas, Shaikl? ^ . .. ,
— Mais si Votre Hautesse ne pouvait pas me faire étrangler dans cet infâme pays, sur un signe de Votre Hautesse je m'étranglerais moi-même à ses pieds, — dit le grossier courtisan. . .
— Nous penserons à cela, Shaikl, — reprit gaiement Tippoo, — nous penserons à cela, mon brave cipaye, car je t'aime depuis que je t'ai vu si vaillamment combattre un de mes tigres de chasse. Mais, dis-moi, si nous aUions voir mes
Sgles?
— Votre Hautesse daigne peut-être oublier que voici bientôt i''heure à laquelle elle veut bien voir se prosterner à ses genoux ces deux Francs, dont l'un est envoyé du sircar de l'ile Maurilius; et l'autre, député vers vous par ce qu'ils appelle^: les Jacobins, cette réunion de Francs que vous avez laisse établir à Seringapatnam.
— Cela est vrai, Shaikl, je l'oubliais; et pourtant j'attends avec une grande impatience la réponse du sircar de cette île, car je lui ai demandé quelques bons officiers européens. Mais est-ce que ces deux Français viennent ensemble et avec une nombreuse suite *?
— La volonté de Votçe Hautesse daignera décider ce qu elle voudra à ce sujet. .
— Eh bien! — dit le sultan après un moment de réflexion, — je recevrai ces deux Francs comme je reçois toujours, je veux dire séparément, et tu ne laisseras pas même entrer
• Quoique ce fût en 93, Tippoo-Saëb ignorait encore l'attentat du 21 jan- Tier et l'abolition radicale de la royauté en France.
• Nous éviterons au lecteur l'emphase et la couleur orientale dans le» discours da sultan , qui rappelaient peut-être an peu la prudence du lion et U force du serpent dA tignor Giordan^
188 LA VIGIE DE tOAT-VEN
leur suite dans le palais; je crains les traîtres, Shaikl. Ainsi tu me comprends, qu'on les sépare dès qu'ils auront passé le seuil...
Puis le tyran soupçonneux ajouta : — On fouillera leurj vêtements avant que de les laisser approcher de moi, Shaikl... d'ailleurs, tu resteras là, et tu préviendras Craëb d'être prêt au moindre signal avec ses deux compagnons à turban rouge. Maintenant fais-moi apporter mon houka, Shaikl, va donner des ordres relatifs à ces deux hommes, et surtout n'oublie :^^n, — ajouta le sultan avec une singulière expression. \
Quand le favori fut sorti, Tippoo-Saëb se leva et alla prendre à un des trophées d'armes un riche pistolet turc, à crosse d'or couverte de pierreries; il visita l'amorce et le plaça sous un des coussins; il mit encore à côté un long et large krik, bien pointu et bien empoisonné, puis il s'étendit négligemment sur le sofa.
Deux nègres apportèrent le houka et son fourneau d'or. Tippoo-Saëb prit le bout d'ambre et se mit à fumer.
Les nègres se retirèrent, et Shaikl rentra bientôt suivi du malheureux docteur tout seul.
JPai du bon tabac dans ma tabatièra.
Chanson populaire,
11 ne s'agit qae de s'entendra.
Proverbe populaire.
BÈCEPnON
En séparant ainsi les deux amis, la défiance de Tippoo-Sael^ dérangeait cruellement les plans du pauvre Gédéon, qui comptait puiser dans la présence de Jean Thomas un calme et une fermeté plus que jamais nécessaires à son entrevue avec le sultan.
Et cela, parce qu'au moment oii le citoyen Gédéon venait de quitter son ami dans une dés cours extérieures du palaî»
il avait parfaitement distingué la forme d'un cadavre, plac<* 6ur une espèce de civière que doux parias emportaient en se balançant avec \iur nonchalance habituelle (c'était le corps du malheureux Mohamed) ; et ce fait était d'autant plus présent à la pensée du docteur, qu'un des parias lui avait montré le cadavre d'un coup d'œirsigniOcatif, sans lui dire autre chose que ces mots : Un traître!
Or, quoique l'honorable président du club n'eût d'autre félonie à se reprocher que l'espérance enracinée de se voir peut-être doué d'une royale tabatière par Tippoo-Saëb, il savait le sultan si ombrageux et si habitué à calmer ses doute par la mort de celui qu'il soupçonnait, que le souvenir de la damnée civière lui pesait fort, et luttait avec avantage contre Vespoir de la tabatière, qu'il effaçait même parfois. Aussi, iorsqu'à ce lugubre incident vint se joindre la nécessité de se 'présenter seul à Tippoo-Saëb, le docteur maudit cent fois la sotte vanité qui l'avait engagé dans un si cruel embarras.
Ainsi que nous l'avons dit, lorsqu'il reçut Gédéon, lebultan, couché sur un divan, fumait son houko > a^ant Shaikl accroupi à ses pieds.
La physionomie du souverain de Mysoie était empreinte de celte inquiétude sournoise qui le caractérisait, et depuis sa présentation il attachait sur le président du club un regard clair et jfixe d'une ténacité extraordinaiî'iv. •car lea pJAocwms s'accordent à dire qu'à sou âge, Tippoo-Saëb avait conservé cette faculté, seulement particulière anx enfants, de regarder sans clore par instants les paupières.
Quant au favori, il paraissait s'occuper exclusivement du houka de son maître, sans lever les yeux sur le Franc, et pourtant il les tenait incessamment attachés sur le malheureux docteui" avec l'attention sourde et continue du chat qui épie sa victime.
En voyant la figure de Tippoo-Saëb, cette grande figure bronzée, calme et froide, qui attachait opiniàtiément sur lui ses deux gros yeux ronds et immobiles, le docteur sentit sa langue se coller à son palais, et il fit, pour se donner le temps de se remettre, cinq ou six salems des plus humbles et des plus prolongés, sans arrière-pensée de tabatière, nous osons l'affirmer.
Le sultan, impatienté de ces révérences, et fatigué de n& voir que le crâne chauve du citoyen, gui serahlait s'élever «k
s'abaisser par un mécanisme de bascule, lui demanda brusquement . — Que nous veux-tu?
En entendant cette question, faite avec dureté, d'une voix grêle et gutturale, le docteur eut, pour ainsi dire, le courage de la peur; et, voyant, après tout, que son silence irritait le sultan, il fit un dernier et profond salem, puis, toujours humblement incliné, il prononça, en assez bon hindou, le discours suivant, dont l'expression hautaine et farouche contrastait assez plaisamment avec la contenance, plus que soumise, du citoyen-président.
— Liberté, égalité ou la mort ! haine éternelle et mortelle aux rois, aux tyrans, aux despotes, aux prêtres et aux aristocrates, qui sont révoltés contre le souverain de la terre, qu. est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui
est la nature ! , ,^ •
— Que veux-tu? — répéta de nouveau le sultap, qui, malgré quelques lettres, ne comprenait rien du to\ît à ces
belles choses. . v.v •
Mais le citoyen-président, entraîné par l'audace républicaine qui éclatait dans ce discours, ravi par l'espoir de sa tabatière, ne s'intimida pas, et tirade sa pocheun papier gris où étaitfort proprement enveloppé un bonnet rouge tout neuf avec sa cocarde. Alors, faisant deux pas en avant et présentant l'emblème républicain à Tippoo-Saëb, Gédéon continua fièrement : ^ Sultan Tippoo, le Victorieux, la réunion des Français patriotes, réunis dans la capitale de ton empire, dans le but républicain d'anéantir les tyrans et les despotes, m'envoie vers toi au nom de la liberté, de l'égalité et de la mort, pour te prier d'accepter ce bonnet rouge, cet emblème sacré, cet insigne national, et te supplie de le porter en recevant, avec, le titre de citoyen, comme gage de la fraternité et de l'égalité profondément respectueuse avec laquelle nous avons l'honneur d'être, de ta Hautesse, les très dévoués, très fidèles, très obéissants et très humbles serviteurs, les amis de la liberté, de l'égalité ou de la
mort. , w.r X u X-
Après quoi le citoyen-président, flairant deja sa tabatière, s'approcha des degrés du sofa et offrit respectueusement le bonnet rouge à Sa Hautesse. , ^ v v
Mais Sa Hautesse, d'un coup de sa royale babouche,^r8poussa l'emblème républicain, en disant à Gédéon : — Qu entends-tu par despote, chien?
Alors, insensible aux injures, stoïque comme un Romain, et emporté par son érudition patriote, Gédéon se mit à faire, presque machinalement et malgré lui, la définition qu'on lui demandait.
— J'entends par despote, — répondit Géde'on d'une vofeede tête aiguë et perçante, — j'entends par despote un tigre altéré de sang, qui se désaltère avec les larmes de ses sujets, mange leur chair et boit leur sueur avec délices; en un mot, un monstre déchaîné qui ose flétrir du nom de ses sujets des hommes nés libres, des hommes indépendants qui ne doivent compte de leurs actions qu'au genre humain dont ils sont frères, et à la nature dont ils sont fils.
— Mais, — dit le sultan, qui, après tout, était bonhomme et aimait à rire tout comme un autre, — mais que veux-tu donc faire aux despotes, toi et ceux de ta société?
— Au nom de l'égalité et de la liberté, mort aux despotes!
— s'écria frénétiquement Gédéon, entraîné par la puissance de sa logique républicaine.
— Mais alors tu viens donc me demander ma mort, à moi? car, Kibleeh du monde, je suis un vrai despote; despote comme l'a été mon père, le glorieux Hyder-Aly; despote comme le sera (le veuille le Prophète !), comme le sera mon fils, le gracieux Abdul.
Le docteur était atterré de sa bévue, la tabatière s'eflaçait de nouveau de sa pensée, et c'est à la civière qu'il songeait derechef. 11 fit pourtant un ed'ort désespéré, et dit résolument ;
— La preuve que Votre Hautesse n'est pas un despote, c'est que ses sujets lui ont donné le glorieux surnom de Khoodabaud », et que je viens, au nom des amis de la liberté, metti'e à ses pieds le titre de citoyen.
Et Gédéon, respirant à peine, jjuant à grosses gouttes, pensait toujours à la civière.
— Et qu'est-ce que veut dire c€ mot-là, citoyen? — dit Tippoo.
— Citoyen veut dire patriote, magnanime sultan, — reprit Gédéon un peu rassuré.
— Et patriote... qu'est-ce qu'un patriote?
— • Un patriote, sublime sultan, — dit Gédéon cette fois, avouons-le, avec arrière-pensée de tabatière, — un patriote
• Khoodabaud, littéralement Dieudonné. Tippoo-Saèb prit co litre en 1792.
2st l'ami de la nature; il est plus que les rois; il porte un bonnet rouge, pas de culottes; il veut le bonheur et la liberté de tout le monde, et il détruit enfin le tyran, le prèlre et l'aristocrate, partout où il le peut trouver.
— Et qu'est-ce qu'un tyran ? — demanda Tippoo, qui était dans un jour de singulière mansuétude.
— Un tyran, magnanime sultan, — reprit Gédéon se lais* gant cette fois tout à fait aller à l'espoir... de la tabatière, — un tyran est toujours un roi, de même qu'un roi est toujours un tyran. On reconnaît facilement le tyran au tic qu'il a de tyranniser ses sujets, pour ce que le monstre appelle son bon plaisir. Oui, magnanime sultan, le bon plaisir est le mot coîjsacré par les tyrans, pour opprimer et cacher, sous une apparence de bonhomie, l'épouvantable machiavélisme de leur gouvernement. Aussi, nous autres Européens civilisés, avons-nous flétri à jamais le règne des tyrans, en l'attachant au pilori de la honte de l'histoire, sous le nom de régime do BOM PLAISIR I — s'écria enfin le citoyen-président avec autant de mâle éloquence que de vertueuse conviction.
— Mais alore, Kibleeh du monde ! je suis donc un tyran?...
— dit entin le sultan en éclatant de rire; — car, demande à Shaikl si à l'instant... d'un signe, d'un mot, je ne puis pas faire ce qui me passe par la tête, tout ce qui me fait plaisir, selon mon bon plaisir!...
En voyant le sultan si joyeux, le citoyen se dit à part lui :
— Certainement, dans un pareil instant il doit lui passer par la tête ridée de me donner une tabatière; — aussi Gédéon, souriant, épanouissant sa grosse figure bête, attachant sur Tippoo-Saëb des yeux écarquillés par l'espoir et la stupidité, lui répondit : — Sans aucun doute. Votre Hautcsse peut faire non-seulement ce qui lui fait plaish-, mais encore ce qui ferait plaisir aux autres ; car, d'après le précepte sacré de la sainte religion du Prophète : Faites-vous des présents les uns aux autres... on a vu quelquefois la munificence des souverains se manifester envers l'orateur indigne par une tabatière... et votre...
Mais le sultan interrompit le docteui" par un Kibleeh du monde des plus énergiques, après quoi il ajouta : — Et si mon plaisir était de te faire étrangler net... cela te ievait-il aussi plaisir à toi?
«- Sulslixijy Khoc'dabaud. magna ûsme sultan, — mumauH:»
Géd^nn anéanti, et se prosternant aux pieds de Tippoo, — je vous déclare incapable d'une telle monstruosité. Et le citoyen se voyait déjà dans la civière, — Comment 1 tu viendras impunément, misérable fou! ■— reprit le sultan avec dignité, — m'offrir le titre de citoyen, de tueur de tyrans et de despotes !.,. à moi qui suis tyran et despote! Tu viendras abuser du nom de la France, que je révère, pour nous faire perdre un temps précieux que nous devons aux soins de notre empire î — Puis, se tournant vers Shaikl, Tippoo-Saëb ajouta : — Qu'on fasse fouetter ce chien, qui est venu se jouer de nous, après quoi on lui rasera un côté de la tête et on lui fera ftiire cinq fois le tour de la ville, vêtu de jaune et assis à reculons sui' le dos d'un pourceau; après quoi il payera une amende de cinq cents roupies au profit des brahmes. J'ai dit.
Et Gédéon, étourdi, se croyant sous l'influence d'un horlible cauchemar, passa des mains de Shaikl dans celles de Craëb, de celles de Craëb, dans celles des autres cipayes, de sorte que de main en main il arriva jusqu'à la porte extérieure du palais, où il fut livré aux parias, qui exécutèrent à la lettre la sentence prononcée par le sultan.
— Ce fou n'est pas très divertissant, Shaikl,— dit le sultan; — ranime un peu le houka, et introduis cet envoyé du gouverneur de l'ile de France.
Et Jean Thomas fut introduit par une autre porte. Jean Thomas, toujours intrépide, le front élevé, la tête haute, salua militairement Tippoo-Saëb, lui remit les dépèches du gouverneur de l'ile de France ; et, pendant que Tippoo- Saëb les lisait en examinant l'envoyé du coin de l'œil, Jean Thomas regarda autour de lui avec une respectueuse assurance : son aspect plut tout d'abord au sultan; mais la physionomie de Tippoo resta impénétrable, et, après avoir lu les lettres, il dit seulement à Thomas : — Le sircar de l'ile Mauritius » t'euvoie auprès de moi, sans doute au nom du roi de France... J'aime le roi de France, il a bien accueilli mes ambassadeurs. Fan Hérazut 1234 de la naissance de Mohamed! et, tant que le soleil, la lune et la sainte religion dureront, le roi de France peut compter sur l'amitfé du fils d'Hyder-Aly '.
* L« KouTerneur de l'île do Franco, (yn $0 rappelle qu'on est en 93, ot q«« lo snltac igQor« l'atUntat im SI janvier.
- Le roi de France est mort, - dit gravement Thomas.
-Mais, par la grâce du Tout-Miséricordieux, le roi de
France ne meurt jamais... il y a toujours un roi en France répondit le sultan. "" lu^ en trance,—
- Aujourd'lmi il n'y a plus de roi en France,- dit Thomas
- P us de roi... en France! - s'écria le sultan: et au nom de quel souverain viens-tu donc vers moi ?
- Au nom du sou-vcrain qui remplace le roi en Francp au nom., au nom... du peuple, - dit Thomas en frSs" après avoir hésité. Car, quoiqu'il parlât fort b en la E^ hindoue U ne connaissait pas, dans ce dialecte, de termeTm
sant, d ailleurs d'éléments et de classes si distinctes et si hé terogenes, qu'il n'existait peut-être pas d'expresion caiablâ de rendre l'idée de ce pouvoir politique, coUecTif que t ' ^^ peuple repiésentait alors en France. ^
De sorte que Tippoo prit ce mot, le peuple, pour un nom »: roTde l?rar ^"^^^^'^^^^ '^ so.^<^Zt
TnoMA!,. Le peuple a ordonné au roi de France dP vpn.v rendre compte de sa conduite devant un tr bunaï compo é d^ juges choisis par lui, le peuple ; puis le peuple ad ta Sges de condamner le roi de France à mort. Les juges ont éSé la grande voix du peuple, et le roi de PYance a été m?s à mort, et maintenant le peuple est seul souverain. *
LE SULTAN. Et la reine de France, qui avait daic^né lor^nta^ de moi un coffret brodé de pierreries par ma mè e Sf cette jeune et belle et douce créature? '
nuîtTp'EUPL?'''' '" ''"^'^"^ ''' ^^^"^1^' ^^ fr^PP« <I«i
LE SULTAN, efirayé. Aussï la reine... tué la reine une fpmmp »
la reine! Kibleeh du monde... A Mysore, fInc ' "e gl^e du
bourreau s'émousse sur le cou d'une femme... Et de qud ^oS
etZTl'/^'''^ ^""'^ ^ P^ ^^ ''^"^^^ q^e les crimes du roi
LA VIGIE DE KOAT-VEN Ifl»
LB STJLTAN. Et ce peuple est-il d'obscure origine?...
THOMAS. Aux yeux du roi, le peui-le était né pour être esclave; aux yeux de la natun;, le peuple était l'égal du roi. Aujourd'hui le PEUPLE est au-dessus du roi, puisqu'il a mis le roi à mort.
LE SULTAN, h shaiki. Après tout, j'aime assez ce peuple, ShaikJ... et quoique assez féroce, il me rappelle mon glorieux père, Hyder-Aly, qui n'était que simple oflicier du rajali de Mysore, lorsqu'il le déposséda de son royaume de Mysore, comme le peuple dépossède aujourd'hui le roi de France de son royaume de France, (a Thomas.) Allons, allons, ton nouveau souverain est un usurpateur comme mon glorieux père... je me sens disposé à aimer ton peuple... parce qu'il a usurpé comme mon père.
THOMAS. Le PEUPLE n'a pas usurpé le trône, il a repris ce qui lui appartenait d'après le voeu de la nature, qui l'a fait libre, grand sultan.
LE SULTAN, ionrisoi. Oul, oul, c'est aussi CB que mon glorieux père disait au rajah de Mysore : La preuve que je suis libre de prendre ton trône, c'est que je le prends. Mais enfin, Kibleeh du monde ! ton nouveau souverain a bien agi. L'ancien roi de France était d'un dangereux exemple pour les autres rois ou empereurs, car, disait Mohamed, ce faible roi écoulait ses sujets, qui, par les saints versets du Coran ! lui faisaient des remontrances; et puis aussi ses grands l'innuençaient trop, disait encore Mohamed. Et ton nouveau souverain est-ii aussi influencé par les grands de son royaume?...
THOMAS. Où le PEUPLE règne, il n'y a plus de grands, il n'y a plus de classes; hormis le peuple, néant, parce que le peuple est tout.
LE SULTAN. Un de tes anciens rois a dit cela avant ton peuple; il a dit : L'Etat, c'est moi... C'est un homme d'Occident qui m'a ^-aduit celte sage maxime, que j'aime d'ailleurs... Car c'est dire qu'on ne peut faire mal à son empire sans se blesser soi-môme. Mais c'est dire aussi qu'on est seul juge de 1& marche qu'il convient de donner à son empire.
THOMAS. Et cela est juste, car le peuple doit à lui seul compte ae son gouvernement, tout pouvoir est à lui, vient de lui, el; retourne à lui.
ut sultan. Par le divin paradis promis aux croyants ! allons, '-^ VOIS avec joie el orgueil que ton peuple gouverne la France
comme moi, le sultan Tippoo-Saëb, je gouverne mon empire de Mysore. Tu appelleras donc le PeMple souverain, mon frère de France, car il est digne de ce titre. Mais, dis-moi, la volonté de ton PEUPLE est-elle aussi toute-puissante, absolue, irrévocable, sans appel, sans censure, ni recours, ainsi que la mienne... à moi... sultan de Mysore?
THOMAS. La volonté du peuple est tout, la volonté du peuple est une et indivisible; quand le peuple a parlé, la nation se tait; quand le peuple veut, la nation exécute. Il y avait en France une ville appelée Marseille, qui refusa d'obéir aux délégués du peuple. Le peuple envoya ses représentants pouifan-e raser cette ville impie, décimer ses habitants, et donna l'ordre que, désormais, ses raines s'appelleraient la Fille sans nom, voulant effacer jusqu'au nom de cette cité rebelle! LE SULTAN. Le PEUPLE a fait cela! Et la nation? TPOMAà. Lft nation tremble sous un regard du peuple. LE SULTAN, entbousiawf*. Par le Tout-Miséricordieux I Et moi qui pensais quelquefois, dans mes humeurs noires, au sac de Negapatnam, qui s'appelle encore Négapatnam!... Voici que mes remords s'en vont. Kibleeh du monde ! je vois que ton souverain sait user du fer et de la flamme, et qu'il n'a pas peur de se couper au tranchant du glaive! Je veux donc écrire à mon frère le souverain de France... un firman de ma main impériale, et scellé du sceau de mon glorieux père, pour le féliciter, au nom de la tyrannie, d'avoir renversé le roi faible et timide que cet insolent Mohamed osait vanter à ma cour... Kibleeh du monde! oser comparer l'élan craintif au tigré royal ! J'aime ton peuple, Franc, parce que le chacal rugit comme le tigre... Mais, dis-moi, et les grands, les seigneurs qui formaient la suite, la coui' de l'ancien roi... ont-ils fléchi les genoux devant le nouveau souverain?
THOMAS. Non, les grands n'ont pas voulu fléchir les genoux devant le peuple souverain... Alors le peuple a parlé, et les têtes des grands sont tombées à sa voix, et les richesses des grands sont devenues son domaine...
LE SULTAN, «tnpefait d'admiration. Par la miraculcuse naissaucc de Mahomet ! mon frère le peuple sait mieux régner que moi, sultan d'Asie! Car, pour moi, le sang reste sang; et pour fui, le sang devient or. Kibleed du monde! mon frère a raison» et moi... qui pensais, Shaikl, qu'il valait mieux ôter la vie ome tes trésors, parce qu'ainsi les héritiers du mort se dévoaa»e?nt
ft rpu» par reconnaissance... d'héritage! Je vois qu'il van mieux être soi-même l'hôritior du mort, comme mon frère lu Muverain de France... Tu ordonneras donc au sircar Effy'hs (le faire entrer dans la chambre à clef d'or les richesses de Mohamed... Mais, dis-moi, Franc, les eWants des grands... qu'est-ce que le pruple en a fait?...
THOMAS. Je te l'ai dit, quand le peuple nriet son large pied sur un nid de vipères... il écrase toute la couvée, rien n'échappe.
LE SDLTAN, peDsif. Aussi les femmes! aussi les vieillards! aussi les enfants!... les enfants!... 0 mon gracieux Abdul!... mon
pauvre enfant ! (a Thoma», ayec nne certaine horreur.) MaiS SaiS-tU qUB
ton maître a fait couler bien du sang, sans compter le sang royal; et que pendant les nombreuses années du règne de mon père et du mien, le sabre ou le poignard du bourreau ne s'est pas rougi deux cents fois? Et, Kibleeh du monde ! ce sont des familles entières, des villes entières que ton souverain immole à son empire d'un jour, sans compter le sang royal; encore une fois, c'est bien du sang !
THOMAS. Le sang royal est la pourpre du bandeau souverain qui ceint le front du peuple ; le sang des seigneurs est la pourpre de son long manteau.
LE SULTAN, à part. Mou frèfc, le PEUPLE souveraiu de France est Eblis* lui-même, et je ne trouverais peut-être pas dans mon empire un esclave aussi dévoué et aussi sanguinaire que son envoyé. (Haut, à Thomas.) Mais les derviches de ta religion, les prêtres de ton culte, ont-Us invoqué leur dieu pour le nouveau souverain ?
THOMAS. Le peuple ne reconnaît pas l'existence de Dieu.
LE SULTAN. Tu ne me comprends pas. Ici les prêtres revêtent aies lois d'une sanction divine; car je ne suis, moi, tjue leserviteur du Prophète. Tes prêtres ont-ils sanctionné la souveraineté, l'usurpation de ce peuple?
THOMAS. Je te le répète, victorieux sultan, le peuple ne reconnaît aucun pouvoir, ni humain, ni divin, au-dessus du sien.
LE SDLTAN, avec terrenr, Aucuu?... pas même celuî de Dieu? ik pan.) il faut que ce peuple soit bien fort ou bien stupide. U tkomas.) Et toi, Fnnc, tu es dévoué à ce peuple, tu aimes V.A souverain?
* Kblis, 1« diftUa, on esprit fatal.
i THOMAS. Je suis dévoué au peuple à la vie, à la mort, corps et âme, cœur et sang.
j LB SULTAN. Mals dévoué dans toute ciscoastance? [ THOMAS. Dans toute circonstance.
LE SULTAN. Quoi qu'il t'ordonne ?
THOMAS, affirmativement. Quoi qu'il m'ordenne.
LE SULTAN, stupéfait. Pour conserver sa faveur, tu ferais tout ce qu'il est possible à un homme de faire?
THOMAS, affîmativement. Tout.
LE SULTAN. Le PEUPLE te dirait : Tue...
THOMAS, affirmativement, je tuerais.
LE SULTAN. Le PEUPLE te dirait de lui sacrifier ton ami... de le tuer...
THOMAS. L'ennemi du peuple ne pourrait pas être mon ami... je tuerais.
LE SULTAN, de plus en plus étonné. Et ta mère ; lui sacrifierais-tu ta mère à ce peuple?
THOMAS, gravement. Je n'ai plus ma mère... ne parlez pas de ma mère.
LK SULTAN. Et si tu avaig un fils, lui sacrifierais-tu ton fite, à ce peuple !
THOMAS. Brutus l'a fait, je le ferais.
le SULTAN ne peut vaincra un mouvement d'effroi et dit à part : Il tuerait son fils ! ! 1 Allons, c'est une hyène aveugle qu'on peut lâcher sur une proie et qui ne pense qu'au sang qui l'enivre; c'est bien là l'homme qu'il me faudrait!... Kibleeh du monde ! quels serviteurs a mon frère le souverain de France I ce n'est pas l'autre roi qui en eût trouvé de tels I Qu'elle soif d'or et de sang! Et l'on me reproche à moi... Allons, les hommes d'Occident commencent à nous comprendre, puisque pareil souverain trouve un pareil serviteur à celui-ci. Le sircar de l'île Mauritiusme fait beaucoup d'éloges de lui dans ses lettres. Si je pouvais m'attacher ce Franc... Kibleeh du monde! à un pftreil homme qu'importe le souverain! (A Thomas.) Ecoute-moi, Franc, je vais bientôt me remettre en guerre contre l'Anglais ; mais, en paix ou en guerre, j'ai besoin d'un homme aussi inflexible que le fer, aussi pur que le fer. pour exécuter mes ordres, quels qu'ils soient. J'ai besoin d'un homme à moi, tout à moi, qui connaisse aussi les usages, les armes et la manière d^ combattre les Européens. C'est pour lui demander un p«-
rsH homme que j'avais écrit au sircar de File de Maucitiu», mon allié. Veux-tu être cet homme, toi?
THOMAS, étourdi de cette propositiou. Magnanime sultan...
LE suLTAts. Pourquoi hésiter? maître pour maître, qu'il s'appelle Peuple ou Tippoo-Saëb, que t'importe? volonté pour volonté, que t'importe? Et d'ailleurs, moi, je serai peut-être encore plus magnifique que ton souverain.
THOMAS, ëbran'.é. Hautesse...
LE SULTAN. J'ai lu les dépêches du gouverneur; il me dit que tu as été capitaine de mer. Eh bien! déc?de-toi... je te fais mon premier sircar de mer, ce que vous autres Européens vous appelez, je crois, amiral.
THOJus, séduit. Victorieux sultan, la faveur est grande; mais j'ai des biens à l'île Mauritius, et je ne puis...
LE SULTAN. J'cnverraî un homme d'Occident veiller à tes biens de l'île Mauritius; je te donne trois mille roupies par mois, et je l'élève à la dignité de bell'awh, qui te fait marcher de pair avec les premiers seigneurs de mon empire et du monde!
THOMAS, rayi. Ce titre dc bell'awh anoblit?
LE SULTAN. Il aBoblit le présent, l'avenir et le passé, toi, la tambe de ton père et le berceau de ton enfant.
THOÇj^^s. Ce titre- anoblit aussi... en Europe?
LE suLT«,', Aussi en Europe; Mohamed marchait l'égal des
emiers seigneurs de la corn- du roi de France. Acceptes-tu?
THOMAS. Magnanime sultan, il faut que le gouverneur pour
peuple m'autorise...
LE SULTAN, i/ec aniiété. Et si ton gouvemeuT te le permet, tu entres à mon ser\ice, tu es à moi?
THOMAS. Si le peuple a parlé par la voix de son représentant, j'obéirai à la voix du peuple.
LE SULTAN passe au cou de Thomas un magnifique collier de pierrenei en
M disant : Je te salue donc, ô toi mon premier sircar de mer I ô toi, noble bell'awh, un des premiers de mon empire, car le gouverneur m'autorise à te garder près de moi si tu y consens. (Donnai-t les dépêches it Jean Thomas.) LiS d'aillCUrS toi-même.
-^OMAS, ayan. la. Je suis à VOUS, vîctorîeux sultan ! à vous dévoué comme j'éta*<: dévoué au peuple, puisque vous êtes l'ami et l'allié du p'euple.
LE SULTAN, lui donnant le saphir de WD turban. Kîbleeh dU monde l
prends encore ceci^ et tu verras oue tu n'as pas fait un mar-
ché de (*rétien à juif en prenant pour maître le fils de lam glorieux père.
A ce moment, Shaikl, témoio impassible de cette scène, fai» nn rnooTement de colè» qai révèle sa jalousie. Le sultan s'en aperçoit et lui dit :
— Oh là! tu regrettes nos bonnes grâces, mon pauvre Shaikl!...
SHAIKL, se prosternant aux pieds dn gnlun. Magnanime elvlctorieUX
sultan, il me serait impossible de vivre sans cela.
LE SULTAN, sifnant craëb. Quc ta volouté soit doDC faite, car elles te son^, retirées >.
Craêb ettre, se saisit de Shaikl et remmené san» TOir Thomas, qui m le neonnalt pas; Thomas reste impassible, car il ne comprend pas la signification dM trois sifflements. Le sultan se lève et lui dit :
— Tu es à moi. Franc; mais souviens-toi, mon noble bell'awh, que tu es aussi sous la sauvegarde de ma foi jurée a la France et à son souverain : que le Tout-Miséricordieux te conduise, noble bell'awh, nous t'enverrons tout à l'heure nos ordres dans cette galerie.
THOMAS salue profondément et sort en disant avec orgueil : Premier Sir-
car de mer! premier seigneur de la cour de Mysore... Et cela anoblit le passél!! Courage, courage, petit-fils de Thomas le vendeur de poisson, tu laves ta souillure originelle. Adieu, peuple brutal... Tippoo-Saëb est magnifique, et qui sait où je puis atteindre?
Bn entrant dans la galerie, Thomas se trouve face à face avec Craëb, qui, en chan. tonnant, essuie sa dague Il vient d'en Oniravec Shaikl.
CRAEB, reconnaissant Thomas, laisse tomber sa dagiie. Par la Sang-DiCU!
c'est mon frère Thomas l'honnête homme !
THOMAS, reconnais3ant Craëb, est confus. Qul êteS-VOUS ? JB ne VOUS
connais pas.
CRAEB. Tu ne reconnais pas Craëb ! par la sang-Dieu, c'est mal I tu ne reconnais pas Craëb l'assassin? tu ne me reconnais pas sous ce turban de cipaye? mais c'est moi, frère, c'est moi, Craëb, toujours assassin comme à l'île de France, et mieux ou pis qu'à l'ile de France; car ici on me paye. Mais, par le turban que je porte! en vérité, depuis six ans Jamais je n'avais eu autant de besogne en un jour. Mais toi, voyons, frère! toi, es-tu toujours Thomas l'honnête homme?
Thomas éprouve une inexprimable angoi&se, et ne répond nen; Craëb contwoe i * Historique.
— ATiT J'entends, tu te souviens du mot lâche. Bah ! bah ! ne crains rien, j'ai oublié ton refus de duel; et puis, vois-tu, frère, maintenant que je ne tue plus par jalousie, mais pour de l'argent, je ne vaux guère mieux que toi : car entln toi... tu es toujours Jean Thomas l'honnête homme, n'est-ce pas? l'homme qui tient la foi jurée à sa mère, au risque de son honneur?
THOMAS, arec rage. Noo, noD, Don, va-t'eu, laissc-moi, maudit meurtrier !
CRAEB, riaut. Comment, vrai, tu ne serais plus mon frère l'honnête homme!
Eotre un officier du sultan qui remet nn sabre magnifique k Thomas en s'inclinant e« le saluant du titre de premier sircar, et sort; Cracb, fort sérieux, regarde Thoma» avec éloDDeoiCDt.
— Comment! maintenant, tu es le favori du sultan; tu remplaces Shaikl, ce pauvre Shaikl, que je viens de...
Il fait le geste de poignarder quelqu'oa.
THOMAS, pâlissant. Quoi? qucl hommc? que veyx-tu dire?
CRAEB. Par la sang-Dieu ! je veux dire que, d'après l'ordre de notre maître, à toi et à moi, je viens d'occire ce gros homme au tui ban vert, et que défunt ce gros homme était ce que tu vas être, l'âme damnée du sultan. 11 paraît que c'est à ta nouvelle faveur qu'il doit d'avoh' été recommandé si prompteracnt à ma dague.
THOMAS, reculant d'horreur. Commcnt ! tu ds tué cct hommc.» à l'instant... tout à l'heure... là... ici?...
CRAEB. Oui... à l'instant... là... ici... à cette place... c'est le Second de la journée. Eh bien, après?
THOMAS, frémissant. Cela cst horrible 1 et je suis au service de cet homme!
CRAEB, avec un <ciat d6 rire. Étrange I toujours étrange, frère l'honnête homme! Autrefois tu ne voulais pas tuer; tu fuyais les hommes courroucés contre toi. Mais aujourd'hui que tu fais tuer les hommes et que tu vends ton âme au diable ou à Tippoo-Saëb, car c'est tout un, tu es accueilh avec faveur, comme ton frère Craëb l'assassin; c'est singulier! toujours le même sort nous réunit tous les deux : proscrits ou favori?, toujours; fiers ou dégradés, toujours; et je dis comme toi jadis : Le sort est bouffon aussi. Maintenant, frère, ;e t'estime,^ Mais ceci est ie dernier mot du cipaye au seigneur.
H «ai.u« îl>o«!«f frïM i«ï^e«*« .
LA VIGIE DE KOAT-VEN THOSL^s, avec amertume. Maintenant estimé par Craëb l'aiwa*. jusUce...(L.»B .,!„„) Bah! après tout, je suis, en vérité bien
Ol..t I. d,»... d. „b«, «mbl. d. pi„™i„, Il u IMM tèrm.M i Q«t „ h,
disant :
- Tiens cipaye, vive l'arack, et gai les bayadères' voilk de quoi boire au noble sircar de l'empire de Mysore!
«RAEB prenant la dragonne. Par ]a sang-Dieu, moH Hoble seU gneur I je vais donc boire ma part du prii de votre âmr Toujours étrange ! "<= *""e ame..,
ïboma» «on nu lui répondm