‹ La vigie de Koat-VénChapitre 12 sur 22 · B FÉVRIER 1S · texte numérisé non relu

B FÉVRIER 1S

tA COMXESS. mA »> TAUDEET A LA MARQUISE DK BELLOW {««8 BKTTr HAMONLBY), A LONDRES.

€ Château de Horn-Praët, près Amsterdam.

» Partagez ma joie, mon bonheur, mon ravissement, je ne serai plus triste, mon amie, je ne vous écrirai plus de ces lettres qui vous font pleurer; car j'ai une fille; mon Dieu, oui, une fille, un joh petit ange que j'appelle Marie, et que je dévore de baisers, un peu aux regrets de son frère Alfred, qui. maigre ses dix ans, est jaloux au possible de toutes mes tendresses ei me boude quand j'embrasse Marie, ce qui fait que, lui, je 1 eiftûrasse bien dava^itage encore; car je crois, moa amie, que chez moi la coquetterie féminine s est tournée ea coquoiterie maternelle, tant je suis heureuse de la jalousie de mon fils., et tant je me plais délicieusement à l'exciter.

» Ma jolie Marie a bientôt six grandes semaines, et je ne saurais vous dire toutes mes folies, mes extases, mes adora- Uons, combien ses cheveux blonds sont fins et dorés, combien

•es ycui sont doux et bleus, combien sa bouche est vermeille et ronde, combien son cou est blanc, ses joues roses... et ses petits pieds, et ses petites mains! En vérité, ce serait à devenir folle, si ce n'était pas si bon de se sentir mère et d'admirer on emani.

» J'ai une fille I... j'ai une fille!.., vous ririez avec des larmes, mon amie, si vous m'entendiez me répéter à moi-même ces mots charmants à chaque minute du jour; c'est qu'aussi il y a tant de choses, tant d'avenir, tant d'espérances dans ces mots!

» J'ai une fille ! c'est dire : Je ne serai plus seule, je serai comprise, je serai aimée comme j'aimerai, nous penserons à deux; elle ne me sera ôtée que bien tard, et jusque-là, moi, moi seule, je la dirigerai, moi seule j'aurai sa confiance, moi seule je formerai son goût et son cœur, moi seule je la con- Eolerai, moi seule, toujours moi seule...

» Mais si je vous parle tant de Marie, n'allez pas crofre que pour cela j'aime moins Alfred; non, mon Dieu! mais vous concevez qu'une fille... enfin qu'une fille c'est bien plus à nous, à nous autres mères, voilà tout; car j'aime autant Alfred : il est si vif, si beau, si intrépide... Si vous le voyiez monter son poney ! il me i^avit, tout en me faisant mourir de frayeur cent fois pai- jour; et puis je crois qu'il se corrige un peu de cette sécheresse d'âme, de cette tendance à la personnalité qui m'effrayait tant; maintenant, le seul défaut que je combatte en vain chez hii de toute la force de mon amour de mère, c'est un orgueil intraitable et enraciné qui me confond dans un enfant aussi jeune; mais cela, entre nous, est ausst un peu de la faute de M. de Vaudrey, qui lui parle sans cesse de l'éclat de son nom, de son origine et de Timmeuse fortune qu'il possédera un jour ; mais peut-être que, voyant les futures prétentions de son fils diminuées de moitié par la naissance de Marie, M. de Vaudrey sera-t-il un peu plus réservé à ce sujet. Et en vérité je le désire de toute mon âme; car ce serait bien cruel de fausser, par un orgueil démesuré, l'aimable naturel ai cet enfant.

» J'habite toujours Horn-Praët... Mais, hélas! mon amie, je ne puis écrire ce mot-là sans plemer... sans penser à mon pauvre père... qui, pour moi, a quitté l'Inde, ses habitudes, et qui a payé de sa vie ce dévouement à mes désirs. N'aurais-je pas dû penser que ce pays froid, nébuleux, humide, le tue-

raitj lui si tait à notre soleil, à notre climat chaud et vivifiant !... Enfin, enfin. Dieu est miséricordieux, car il m'a donné une fille...

» M. de Vaudrey est à Vienne depuis cinq mois... Je tremble toujours qu'il ne prenne part à quelque conspiration d'émigrés. J'ai fait tout au monde pour le dissuader de ce voyage, qu'il a entrepris, comme vous le savez, mon amie, six mois après son long séjour en Russie. Mais il a tant de foi dans l'avenir de son parti, qu'il est impossible de le convaincre du peu de probabilité de ses espérances. M. de Vaudrey me fait d'ailleurs le tableau le plus séduisant de la cour d'Autriche, où s'est réfugiée toute la fleur de la noblesse française, et m'engage beaucoup à venir l'y joindre ; vous concevez, mon amie, l'état que je fais de cette demande... Tout ce dont je supplie M. de Vaudrey, c'est de ne pas se risquer imprudemment dans quelque complot contre ceux qui gouvernent la France. Mon Dieu! le sort est pourtant assez favorable à M. de Vaudrey; car, quoique ses biens aient été confisqués à la Révolution, l'immense fortune que nous possédons ici lui donne partout une existence presque royale : je ne sais pourquoi il rêve encore quelque chose au delà...

» Je n'ai plus revu votre protégé, le jeune duc de R... Je l'ai regretté, oui, sincèrement regi-etté, car c'était un homme de grand et noble cœur, d'infiniment de sens, de profondeur et d'esprit j mais, à mon égard, il s'est mépris et a manqué de tact, en me jugeant sans doute d'après d'autres personnes, et en ne sentant pas qu'une temme bien née, d'une âme loyale et délicate, qui souflie véritablement et avec amertume, ne doit compte de ses peines qu'à Dieu, ne s'en console qu'avec ses enfants, et ne se venge que par Taccamplissement rigoureux des devoirs qu'elle s'est librement imposés, et qu'il serait lâche et misérable à elle d'oublier, quand elle se voit pour ainsi dire provoquée à cet oubh...

» Hélas ! oui, mon amie, oui, provoquée ! cela est bien odieux, mais cela est : car je ne puis m'abuser à cette heure, il y a peut-être mamtenant chez M. de Vaudrey plus que de l'indifférence pour moi; et à voir la froideur insultante qu'il me témoigne, à voir le scandale avec lequel il affiche ses baisons dans les com's étrangères, tout me fait, en vérité, croire qu'il éprouverait une joie honteuse en me voyant faillir, afin as ne garder plus aucun ménagement... afin d'avoir une i^-

cprochcr, pour pouvoir convenablement se débarrasser de ce respect et de cette déférence que !a pureté inattaquable de mon caractère lui imposera toujours malgré lui. » Pardon, mon amie, pardon de vous entretenir encore de mes chagrins; depuis bientôt quinze ans que je souffre, j'aurais dû acquérir, sinon l'habitude , au moins la discrétion de la souffrance; mais avec vous seule je puis pleurer, à vous seule je puis raconter chaque peine, chaque douleur... Mon Dieu, mon Dieu! que ma vie aura donc passé triste et indolente! et à part quelques mois d'illusion... à part mes joies et mes angoisses de mère, qu'ai-je donc senti, mon Dieu, qui me prouvât que j'existais ! sur quel souvenir puis-je donc me reposer avec quelque douceur? Ai-je seulement un jour parmi tous mes jours... un jour qui rayonne de quelque bonheur... un jour parmi ce nombre effrayant d'heures sombres, vides et décolorées?. . . Oh ! que cela est affreux ! affreux, mon amie... Est-ce donclà l'avenir que j'avais rêvé!... Hélas! àvousjepuis tout dire, mon amie; mais combien de fois, en essuyant mes larmes, j'ai maudit cette précipitation funeste qui a enchaîné ma vie, qui sans cela peut-être se fût passée, sinon heureuse, au moins exempte de chagrins violents! Et puis, ce qu'il y a d'affreux pour moi, c'est que les seuls bons souvenirs de mon existence, ceux de ma jeunesse dans l'Inde, soient encore glacés par l'idée de la perfidie de Georges. Non que je veuille parler de sa dette de jeu. Maintenant que je vois plus froidement, l'importance de ce parjure est de beaucoup diminuée à mes yeux, et je conçois et j'excuse l'influence de l'occasion, de l'ennui... que sais-je? Mais ce qui m'est véritablement odieux, ce qui me donne tous les jours des forces pour maudire sir Georges, c'est d'avoir été calomniée aussi cruellement!... Non, non, mon amie, quoi que vous disiez, le souvenir de cette seule infamie vient aussitôt étouffer les regrets que je pourrais quelquefois ressentir; car c'est peut-être cette calomnie qui est la source de tous mes chagrins... Oh! qu'ainsi la vie est sombre ! Rien dans le passé... rien dans le présent... rien dans \'3i\enk... {Ici quelques traces de larmes). . . .

Mais, allons, je suis folle, ingrate et impie j n'ai-je pas ma fille, ma fille 1 Et tenez, que cette pensée est magique 1 voilà qu'elle vient tout à coup éclairer mon âme d'un jour nouveau... Mon Dieu, oui, moi, si tristement découragée tout à l'heure, a»

voici presque heuieuse et souriante... Heureuse, oui, heureuse par l'espérance; après tout, eh bien! la jeunesse et l'âge mûr de mon mari se seront passés loin de moi, dans la dissipation et dans les plaisirs, mais au moins plus tard... plus tard, lorsqu'il sera las de ces frivoles et fausses joies du monde, lorsqu'il sera vieux, chagrin, blasé, il faudra bien enfin qu'il vienne nous demander repos, calme et tendresse, à nous au» très! à moi et à ses enfants ! Oh! c'est alors que je serai ven«i gée! c'est alors que je jouirai du prix de ma résignation, ec lui présentant un fils et une fille appris à l'aimer, à le vénérer, deux enfants pleins de charmes et de jeunesse, dont la touchante affection viendra animer et égayer ses vieux jours... C'est alors que je serai fière et vaine de lui devenir peut-être indispensable, et de lui compter chaque année de mes larmes amères par une année d'un bonheur paisible qui le consolera du regret de n'être plus jeune, et d'avoir sacrifié cette douce et pure affection de la famille aux vains plaisirs dont alors il reconnaîtra le néant. Car, après tout, mon amie, j'ai été aussi par trop sévère au commencement de cette lettre. Henri a pu se laisser entraîner par le tourbillon du monde et des plaisirs, mais son cœur est resté bon; oui... je le crois, et je suis sûre que maintenant, comme disent nos chants indiens, il vide sa dernière coupe, et que tôt ou tard il reviendra vers nous. Alors, mon amie, vous savez comment on pardonne des années de chagrins passés... pour une minute de bonheur présent ou à venir.

» Vous le voyez, mon amie, comme toujours je commence par un regret et je finis par une espérance. Mais cette espérance ne sera pas vaine, j'en suis sûre, car elle me vient cette fois sous la figure d'un ange, de ma fille, de ma petite Marie.

» Adieu, adieu, je vous embrasse, vous et vos jolis enfants, dans cette douce persuasion; car il me semble qu'ainsi mes vœux pour vous seront encore plus fervents, plus exaucés. A tous, à vous^ toujours à vous...

9 I. comtesse de Vaudrey. »

mvK coiwERsion

Le comte Henri de Vaudrey avait alors cinquante-six ans, et malgré cet âge avancé ses goûts de plaisirs et de dissipation étaient restés aussi vifs et aussi ardents qu'autrefois. Enfin, malgré ses vingt-huit années de mariage, sa prétention à continuer son rôle d'homme à bonnes fortunes en était venue à ce point de rendre le comte extrêmement ridicule aux yeux de ses amis, et fort précieux pour la récréation de ses ennemis.

Ce n'est pas que M. de Vaudrey ne fût parfaitement conservé; sa maigi-cur lui donnait une taille encore svelte, mince et assez élégante, quoique un peu roidie par la vieillesse; le peu de rides qui sillonnaient son front chauve et découvert se perdaient sous ses cheveux gris, artistement arrondis sur ses tempes ; ses dents étaient toujours fort belles, son sourire gracieux , et ses yeux conservaient encore quelque éclat , quoiqu'ils parussent rapetisses par un réseau de plis formés.à leur angle. Somme toute, les recherches minutieuses que le comte mettait à sa toilette en faisaient un vieillard fort soigné, mais voilà tout.

C'étaient d'ailleurs ses mêmes goûts de jeune homme : excellent cavalier, chasseur intrépide, gourmet et sensuel, amateur de musique, de tableaux et d'antiquités (cette dernière passion lui était venue en Hollande, la terre classique de cette frénésie), ayant toujours pour maîtresse en titre la prima donna du Théàtre-Royal. Cité pour son écurie, qui renfermait le» plus beaux chevaux de l'Angleterre et du Mecklembourg ; ayant enfin, grâce à sa forturae , la plus exccUentissime ïf.Atson d'Amsterdam , M. de Vaudrey pouvait garder plus longtemps qu'un autre certaines illusions qui sont bien chères aux gens de son âge, et surtout de son esprit.

Surtout de son esprit... parce que le moral du comte, usé par les excès, avait, comme on dit, considérablement baissé,..

et puis enfin, M. de Vaudrey n'avait jamais été autre chose qu'un homme spirituel, et encore seulement doué de cet esprit de rouerie impertinente, de ce jargon moqueur et scintillant, à qui les grâces et le feu de la jeunesse donnent seuls de l'éclat et du charme. Mais, à mesure que ce feu s'éteint, que ces grâces s'effacent, cet esprit qui n'en est pour ainsi dire que le reflet, que l'expression, que le langage, disparaît aussi peu à peu... ou, s'il survit, il contraste alors avec la vieillesse de la manière la plus tristement bouffonne.

Or, les hommes de l'âge et de la nullité du comte qui persistent à vivre dans le monde et de la vie du monde, doivent, ou bien masquer cet affaiblissement sensible des facultés par le caractère imposant de quelque haute fonction politique, et se noblement retrancher derrière leur importance, ce qui leur devient très facile, avec de la dignité, du silence, et ce tact exquis que leur a donné l'habitude de la meilleure compagnie; ou bien ils doivent se résigner avec bonhomie à devenir les confidents des jeunes femmes, les guides des jeunes gens, parler bien haut de leur grand âge, se faire encore bien plus vieillards qu'ils ne le sont pour se rendre tout à fait sans conséquence, et ainsi profiter quelquefois d'une occasion, d'un dépit, ou se faire payer le prix d'un bon conseil.

Maie M. de Vaudrey, lui, ne voulut descendre à aucun de ces humiliants mezzo termine, et continua intrépidement son rôle d'homme à bonnes fortunes.

De trente à trente- six ans, le comte avait encore été aimé pour lui, pour ses grâces présentes; mais quand il avait eu de trente-six à quarante ans, les femmes avaient commencé à lui teviir un peu compte de ses succès passés, et à s'excuser vis-àvis d'elles-mêmes d'avoir vm amant aussi mûr, en se disant : Jl a eu tant de vogue à la cour de Versailles !!I De quarante à quarante-cinq ans, quelques jeunes femmes inconnues à la cour, mais pleines de tact, de prévoyance, et sachant se dévouer pour l'avenir, avaient pris le comte pour amant à leur entrée dans le monde, comme on prend un de ces vêtements bizarres qui vous font remarquer, mais que l'on quitte bien vite, une fois qu'on a réussi à attirer l'attention et qu'on est à la mode. De quarante-cinq à cinquante ans, le comte avait encore réussi auprès de quelques toutes jeunes filles qui sortaient du couvent, en abusant de leur ignorance et de leur ingénuité ; puis aussi auprès de quelques femmes, par obses-

«ion, uniquité, ou abus de secrets surpris, qu'il menaçait de dévoiler.

Mais, hélas ! de cinquante à cinquante-six ans, âge fatal auquel nous le voyons parvenu, le pauvre comte qui, par vanité, s'adressait toujours aux plus jeunes et aux plus jolies femmes de la cour, n'avait plus guère été pris que comme manteau, ou sigisbée complaisant, charges tout aussi honorifiques que celle qu'il remplissait à la cour *. Car, horreur!... il commençait à s'apercevoir que les maris et les amants n'étaient phis jaloux, et lui confiaient très volontiers leurs femmes et leurs maîtresses.

Pourtant, une ravissante jeune femme, la baronne Van- Daal, pleine d'esprit, de charmes et de beauté, en était venue (environ deux mois avant l'époque que nous mettons sous les yeux du lecteur), en était venue, dis-je, à accueillir M. de Vaudrey avec tant de distinction, de prévenance et d'agaçante coquetterie, que le baron Van-Daal, une espèce de rustre frénétique de tulipes, ayant pris ombrage des attentions de sa femme pour le comte, s'était montré outrageusement jaloux de ce dernier. Or, ce dernier, au comble du bonheur d'inspirer un pareil sentiment, avait redoublé de soins auprès de la Jolie Hollandaise, et tellement exaspéré le baron par ses impertinences, qu'il s'en était suivi une explication, une scène, et enfin un duel, dans lequel le comte avait reçu d'abord un léger coup d'épée, qu'il avait ensuite rendu avec usure à l'homme aux tulipes, qui en fut, lui, pour deux mois au lit.

A cinquante-six ans avoir une affaire d'honneur, suscitée par la jalousie du mari de la plus jolie femme de la cour, être blessé pour elle, et pouvoir venir, le bras en écharpe, se mettre à ses genoux et demander une douce récompense, cela était certainement bien fait pour tourner la tête d'un homme plus sage que le comte. 11 est vrai qu'il n'avait encore obtenu aucune faveur de la baronne de Van-Daal, mais on l'accueillait si bien, on lui laissait si tendrement espérer, que M. de Vaudrey, par ces raisons et peut-être par d'autres, était fort satisfait de sa position honorifique , que le scandale de son duel avait encore assurée en lui donnant tout l'éclat possible.

* La comte avait accepté une charge de chambellan du roi Louis, et l'emperenr, enchanté de voir le représentant d'une des plms anciennes familles de Francfi se rallier, avait fait rendra à M. de Vaudrey tous ses biens, coafiaqués Ion de U EéT&>atioa.

Mais, hélas! un coup affreux vint bientôt abattre le comte j il apprit, par le plus grand des hasards, qu'il était le jouet de toute la cour, car on venait de découvrir que la baronne de Van-Daal n'avait eu l'air de s'occuper de M. de Vaudrey que pour détourner l'attention de son mari et du monde, afin de pouvoir se livrer avec plus de sécurité à une liaison qu'elle entretenait avec un page du roi, un enfant de dix-sept ans de la plus jolie figure du monde.

C'est au moment où il vient d'apprendre cette fatale nouvelle que nous montrons M. de Vaudrey au lecteur.

11 arrivait du cercle du roi, où un ami intime lui avait appris toute l'intrigue avec des détails tellement circonstanciés qu'il était impossible au malheureux comte de conserver le moindre doute sur le rôle ridicule qu'il venait de jouei

Et, qui pis est... il s'était aperçu, à certains ricanements, à quelques rires étouffés par sa présence, que l'aventure circulait déjà.

N'y tenant plus , il alla saluer le roi, prétexta une affaire importante, et rentra à son hôtel dans un état complet d'exaspération.

Le comte était vêtu d'un habit de cour ponceau , magnifiquement brodé d'argent et rehaussé d'une plaque en diamants; il portait une culotte blanche, des bas de soie blancs et des boucles d'or.

En entrant dans son salon, il jeta brusquement sur un sofa son épée et son chapeau à plumes, et se mit à marcher avec agitation.

« Allons, je serai la risée de la cour, — s'écriait le comte en fureur, — la risée de la cour; mais aussi j'ai ce que je mérite ! Que moi, moi, avec mon expérience du monde et des femmes, je ne m'aperçoive pas que je sers de manteau à ce jsetit impertinent, et que pendant que le mari, jaloux de moi; s'occupe de mes démarches, de mes projets, de mes attaques, il laisse beau jeu à sa femme pour voir mon rival tout à son aise, et quel rival! un enfant de dix-sept ans; et moi qui vais bêtement me battre, et moi qui suis blessé, qui blesse le mari pendant que... Allons, c'en est fait! encore une fois je serai la risée de la cour! et, pardieul je n'ai pas besoin de dire je serai... je puis bien dire je suis la risée de la cour. J'ai bien vu les chuchotements de tout le cercle du prince. Sans doute, cela m'est fort égal. Ce qui ra'arrive, après tout, arrive à bien

d'autres; le tour est bien joué, et je suis de trop bonne compagnie pour ne pas le trouver tel. C'est fort plaisant, fort plaisant; ce petit page promet beaucoup... et la baronne aussi, — ajouta le comte avec un rire amer. Puis il reprit : — Après tout , parce qu'un homme de ma sorte n'aura pas réussi une fois, qu'est-ce que cela prouve? Pardicul moi aussi j'ai joué un mari et un amant : mon tour à ce pauvre M. de Cernan et à Saint-Cyr valait bien celui-là. Ainsi, cela ne prouve rien contre mon adresse... Non, sans doute, cela ne prouve rien... Mais, d'autre côté, le monde est si bête, si imbécile, que parce que cette petite niaise de baronne Van-Daal se sera moquée de moi, je ne pourrai plus maintenant ra'occuper d'une femme sans avoir à vaincre ce détestable antécédent... sans compter que mes ennemis ne manqueront pas d'enjoliver l'histoire. Mon Dieu! mon Dieu ! que tout cela est donc pitoyable ! Quel égout que le monde! quelle fange! quelle piscine que le monde, que cette cour! En vérité, ça n'a pas de nom; il n'y a plus la moindre retenue, plus la moindre pudeur chez les femmes, pas l'ombre d'idée de ce que c'est que le goût, de ce que sont les convenances. Car, enfin, je ne suis certainement pas plus Caton qu'un autre... moi... je conçois parfaitement qu'une femme ait quelques bontés pour un homme fait, qui, par sa position sociale et par l'état qu'on tient de lui dans le monde, puisse faire excuser cette faiblesse; encore une fois, cela se conçoit, c'est même assea naturel; mais qu'une femme pousse l'oubli de ses devoirs et des plus simples bienséances jusqu'à aller impudemment, grossièrement se prostituer, car c'est le mot, se prostituer à un page, à un enfant, sans consistance, à un petit bonhomme qui ne signifie rien du tout , voilà ce qui est odieux, ignoble, honteux, désespérant, parce que c'est sans excuse , sans aucune excuse I — s'écria le comte en arpentant son salon; puis, après une pause, il reprit en frapoant avec rage sur le marbre de sa cheminée :

» Et pourtant le monde trouvera cela magnifique ! Il en rira, il en glosera comme un idiot, comme un crétin qu'il est; au lieu de flétrir par nés mépris une infamie aussi révoltante, un goût aussi bassement corrompu 1 Mais, bah I attendez donc cela du monde 1 le monde ! brute grossière et matérielle ! le monde ! mais, en vérité, qu'est-ce que c'est que ça, le monde ! Pourquoi y va-t-on? car enfin, qu'y trouve-t-on ? de l'égoïsme, une rage de plaisirs faciles, pas la moindre délicatesse danf

le choix des femmes. Mon Dieu! mon Dieu! encore une fois, quel égout que le monde ! Et qu'est-ce donc qu'on peut trouver d'amusant dans cet échange continuel de faussetés et de mensonges qui ne trompent personne, dans ces amours menteur" qui n'en veulent qu'aux sens, dans ce bavardage insipide , aussi vain qu'ennuyeux , dans ces flagorneries misérables; en un mot, dans ce tourbillon vide et éblouissant! Mon Dieu! que tout cela est donc sot, aux yeux d'un homme raisonnable ; et bien fou est celui qui compte sur le monde pour satisfaire son cœur; et maintenant je suis bien de l'avis, c'està-dire j'ai toujours été de l'avis de cet abbé que j'avais dans fes temps pour aumônier à mon bord, cet abbé de Milly... Silly... Rilly... non, Cilly... Cilly, c'est cela, de Cilly. Où est-il? qu'est-il devenu? car, après une longue maladie, il a quitté l'île de France. On a même dit qu'il avait tenté de s'empoisonner et que c'est ça qui avait causé sa maladie. Enfin, je n'en sais rien; mais tout ce que je sais, c'est que c^était un homme de sens, celui-là ! et qu'il avait raison, car, en vérité, rien n'est plus odieux que la vie qu'on mène dans le monde ; cela n'a aucun but, ça ne signifie rien, et, en définitive, c'est fort triste.

» Et puis enfin, — dit le comte en secouant la tête d'un air grave, et s'arrêtant tout à coup devant un magnifique Christ de Rubens, placé, il est vrai, tout vis-à-vis d'une nymphe de l'Albaricj, — et puis enfin, — ajouta donc le comte, — ce Christ m'y tait penser... Mais, comme le disait l'autre jour le vieux chevalier de Volski, il vient un âge où l'on doit songer un peu à l'avenir; car, enfin, qui sait si tout est fini ici-bas? Que diable ! il y a peut-être quelque chose là-haut; et quand même il n'y aurait rien du tout, ce que je suis fort loin de penser, qu'est-ce que ça coûte d'agir comme s'il y avait quelque chose? D'abord, moi, j'ai toujours eu des sentiments religieux; le temps , les circonstances , mes voyages , m'ont un peu empêché de les développer et de les mettre en pratique; mais ce qu'il y a de sûr, £'est que je les ai; et, après tout, quand je finirai ma vie en me sacrifiant au monde, en ne vivant que pour le monde, en ne faisant des frais que pour le monda , ce ne sera, pardieu! pas le monde qui viendra plus tard m'irracher aux peines éternelles, s'il y en a... et si les fautes de ma jeunesse me les ont méritées. Car, enfin, encore dernièrement, je voyais dans son oratoire ce vieux chevalier

de Volski ; il est impossible d'être plus heureux que cet hommelà; et pourtant, Dieu sait quelle épouvantable vie il a menée dans sa jeunesse et même plus tard. Eh bien! il me racontait les entretiens qu'il a avec son confesseur; c'est parfait : son confesseur lui prouve, clair comme le jour, qu'on peut très bien racheter les fautes de sa jeunesse par une vie de repentir, de résignation et d'humilité ; et puis avec ça, son oratoire est tout tendu en velours cerise, frangé d'or; c'est merveil leux 1 il y a là dedans pom- plus de cent mille écus de tableaux^ et moi qui ai des saintetés et des meubles gothiques à n'en plus finir, j'aurai un oratoire encore bien plus beau que le ^ien. C'est cela, je le ferai construire dans le parloir de madame de Vaudrey, qui est fait en dôme; mon oratoire serait ainsi éclairé par le haut, ce qui serait d'un effet délicieux pour les statues et les tableaux; car, enfin, on a beau dire, encore ane fois, tout ne finit pas avec nous. Les philosophes les plus enracinés. Voltaire, La Harpe, et tant d'autres, ont bien été forcés d'en venir là. Et quand des hommes de cet esprit-là croient, parbleu ! on peut bien croire sans se compromettre. Je sais bien, après ça, que les esprits forts feront de mauvaises plaisanteries; mais, pardieu! qu'est-ce que ça me fait, à moi, les esprits forts?... Les esprits forts !... ça leur est bien facile à dire ; d'ailleurs, ils ont fait la Révolution, et on n'a qu'à voir où ça les a menés. Tandis que Bonaparte lui-même a rendu beaucoup d'influence au clergé; car il y a encore celui-là, Bonapai-te. Ainsi, quand un Voltaire, un La Harpe, un Bonaparte, croient qu'il y a quelque chose là-haut, que diable! je serais bien bête de craindre les moqueries du monde : et puis, après tout, il y a une chose positive dans la religion , c'est que, pour ceux qui en ont, il s'agit d'une vie éternelle de félicité; et quand une fois cela vous est bien prouvé, comme cela ft été prouvé à ce vieiix renégat de chevalier de Volski, on wrait bien sot de ne pas devenir pieux, d'autant plus que la •eligion n'empêche pas de se livrer à d'honnêtes délassements, i la chasse, je suppose, que j'aime à la folie. Cela n'empêche pas non plus d'avoir un train de maison convenable, de recevoir, de tenir son rang; et puis, de plus, il y a ime foule de pratiques qui vous occupent beaucoup.

» J'avoue cela, pendant toute ma vie, à terre comme autrefois à mon bord, je me suis ennuyé quand je n'avais pas une occujpation quelconque, et la reliaion m'occuœra beaucoup...

Et puis, j'exigerai que toute ma maison aille à la messe; ceux de mes gens qui ne sont pas de livrée iront aussi, mais plus près de mon banc que les autres. C'est ça... Ensuite, je ferai réparer cette chapelle gothique de Horn-Praët; j'en ferai un bijou... J'aurai un chapelain et un organiste à moi, ça sera royal. Oui , oui, plus j'y pense, plus je vois que le bonheur est peut-être dans la religion... Et puis encore, il vaut mieux quitter le monde que le monde ne nous quitte, et en le quittant maintenant... maintenant que je suis encore dans ce qui s'appelle la force de l'âge, je laisserai, au contraire, des regrets, et j'en serai ravi... Ma foi, tant pis pour les femmes! Quant à moi, je commence à me lasser furieusement de toutes ces niaiseries-là; depuis que je me suis retiré du service, et en Russie, et en Allemagne, et ici, j'ai eu, pardieu ! assez de succès; eh bien! il faut en convenir, c'est toujours la même chose; ça se réduit toujours à faire sa cour à une femme, à l'obtenir, et à recommencer pour en avoir une autre. Non, mais c'est qu'en vérité, plus on y réfléchit, plus on voit que c'est pitoyable; ça devient ennuyeux à périr; et comme disait fort bien mon ancien aumônier, cet abbé de Cilly, il faut laisser ce métier-là à ceux qui n'ont pas autre chose à faire. Ah ! parbleu ! voilà cette petite sotte de baronne de Van-Daal bien avancée ! Son petit bonhomme la plantera là au premier jour, tandis que moi je devrai peut-être à son impertinence l'avantage d'avoir eu des pensées qui pourraient bien fixer mon avenir et me mettre dans la bonne voie pour le restant de mes jours. »

On s'est aperçu que dans ce long monologue, qui calma, du reste, l'irritation du comte et lui procura une nuit beaucoup meilleure que celle qu'il attendait, on s'est aperçu que ni la comtesse, ni ses enfants, n'étaient entrés pour rien dans les regrets, les espérances ou les déterminations de M. de Vaudrey. C'est qu'aussi rien au monde ne lui était plus indiflFérent , et ne comptait pour moins dans les arrangements de sa vie.

On a vu aussi, par la lettre que madame de Vaudrey écrivait, il y a dix ans, à son amie, en lui annonçant la naissance de sa fille Marie, qu'elle était loin d'être heureuse, et que, depuis longtemps, elle avait jugé le comte à sa juste valeur.

Or, h comtesse de Vaudrey était tout aussi malheureuse

LA VIGIE DE KOAT-VEN ïl»

fv(*îl y a dix ans , seulement son malheur avait changé de cause.

Tant que le comte avait été jeune et recherché, elle avait cruellement souffert en le voyant prodiguer à d'autres femmes tout ce qu'il avait en lui d'amabilité, de grâce, de charmei et de séductions, tandis qu'il ne réservait pour elle qu'une politesse révérencieuse et froide, commandée par la noblesse et la pureté angélique de son caractère d'épouse et de mère.

Plus tard, quand le comte devint vieux, elle souffrit encore cruellement de le voir couvert de ridicule, et justement moqué à cause de ses prétentions à des succès auxquels il ne devait plus songer. Elle souffrit aussi cruellement de l'indifférence profonde qu'il témoignait à ses deux enfants ; car on ne pouvait appeler amour paternel l'espèce d'arriere-pensée d'orgueil qui lui faisait voir avec une satisfaction toute personnelle, avec une vanité sèche et égoïste, le fils qui portait et perpétuerait le nom des comtes de Vaudrey. Et la preuve que l'amour paternel était nul chez M. de Vaudrey, c'est qu'il n'avait même pas pour sa fille les dehors de l'insignifiante affection qu'il témoignait à son fils, et cela parce que sa fille ne portait pas son nom.

Ainsi cette malheureuse comtesse, cette femme si dévouée, si loyale, d'un si grand et si noble cœur, d'un esprit si délicat et si élevé, devait avoir un chagrin nouveau pour chaque nouvelle phase de sa vie ; devait, pour ainsi dire, goûter l'amertume de toutes les larmes ! ! !

Et pourtant, le coup le plus cruel lui était encore réservé; car, en pensant (comme elle le pensait) qu'un jour le comte, dégoûté d'un monde qui le repoussait, reviendrait au moins à elle, et chercherait, dans une vie douce et calme, dans les caresses de ses enfants, une compensation h son chagrin d'être vieux et presque moqué par cette société qu'il avait vue à ses genoux; en pensant cela, la comtesse était dupe de sa dei'nière illusion, qui avait ùté pourtant assez puissante pour lui donner la force de supporter ses chagrins, dans l'espoir d'up meilleur avenir.

Oui, c'était folie et douloureux besoin d'espérance que dfi :roire que l'àcreté des regrets pourrait un jour amollir cette rieille âme, desséchée, racornie par l'égoïsme le plus atroce; le croire que le comte, souffrant avec rage de ne se voir plus iompter dans le monde, ne ferait pas impitoyablement sup-

ÎÎ8 LA VIGIE DE KOAT-VEN

porter aux siens la réaction de cette rage. Or, en admettaiu même que le comte se fût résigné à vivre de cette vie intérieure, le supplice le plus infernal eût alors commencé pour sa femme et pour ses enfants, parce qu'il n'y a rien sur la terre de plus hargneux, de plus sournoisement méchant, de plus haineux, je dirai presque de plus féroce qu'un vieux libertin blasé! Tout l'irrite, parce qu'il ne peut plus jouir de rien. La jeunesse fraîche et souriante lui est insupportable à voir, parce qu'elle lui rappelle des avantages qu'il n'a plus; la triste vieillesse lui est odieuse, parce qu'elle est le miroir vivant de ce qu'il est lui-même; enfin, il tâche de flétrir toutes les joies et tous les plaisirs , parce qu'il est mort à toutes les joies et à tous les plaisirs; et puis, après avoir torturé les siens pendant de longues années, il meurt en blasphémant de désespoir de quitter une vie qu'il a pourtant maudite chaque jour de sa détestable vieillesse.

Voilà sans doute quelles eussent été l'existence et la fin de M. de Vaudrey, si une nouvelle nuance de son égoïsme n'avait pas dû se révéler, pour impoeer à la comtesse une autre espèce de tourments, et lui ouvrir à lui une source féconde de béatitude et de félicité.

En se rappelant la vie du comte, on voit que le mot a toujours et partout dominé. Tant qu'il s'est agi de plaisirs et de gloire, tout a été sacrifié à ce moi; rien de plus simple, c'était la logique de cette lâcheté. Plus tard, l'amoui' le plus naïf et le plus profond d'une femme adorable qui apportait encore au comte une fortune immense, cet amour est encore sacrifié à de frivoles succès d'amour-propre. C'est logique, toujours logique. Eh bien donc ! si le comte a tant sacrifié à des désirs de jouissances éphémères et périssables, pense-t-on que, du moment où il croira qu'il existe une félicité éternelle, et qu'il pourra, lui, jouir un jour de cette féUcité, il songera davantage au bonheur et à l'affection de sa famille? Non, il les sacrifiera encore, et comme toujours; il les sacrifiera, sans hésiter, aux exigences de son salut, qui, faussées par son aveugle instinct d'égoïsme, lui paraîtront devoir absorber, comme autrefois le monde, tout son temps, toutes ses pensées, toutes ses affections.

Et cela, parce qu'un esprit aussi personnel et aussi étrdt ^e celui du comte est incapable de comprendre ni de s'assimiler la magnifique pensée de dévouement et d'amour d^une

LA VIGIE DE KOAT-VEN îî"'

religion qui se résume, pour ainsi dire, par la communwn. Non, M. de Vaudrey, déjà presque hébété par l'abus des jouissances, M. de Vaudrey, qui ne possède aucune de ces qualités morales et fortes qui ne vieillissent pas; M. de Vaudrey, incapable de la comprendre, doit dénaturer la pensée première du christianisme, qui a pour symbole l'expiation sanglante d'un seul au profit de tous ; admirable idée, qui, appliquée à l'humanité, unit les hommes entre eux par la plus louchante solidarité, en rendant communs à tous les fruits de la piété de chacun.

Oui, M. de Vaudrey doit dénaturer cette idée d'une moralité si consolante, pour la plier à son abject intérêt personnel; et cela surtout s'il a pour confesseur un homme assez influent sur son esprit affaibli pour lui faire peur de Venter, et assez stupide ou assez loui be pour donner une dangereuse direction aux suites de cette crainte.

Nous disons l'enfer, parce que c'est seulement avec la peur de l'enfer, du diable et de ses cornes, ou que^iue cliuse d'approchant, qu'on pourrait un jour fortement frapper l'intelligence éteinte de M. de Vaudrey, en lui exagérant la punition que méritaient les fautes de sa jeunesse.

Car si les esprits véritablement chrétiens et élevés restent froids devant ces figures grossières et palpables; si pour eux ces grandes et terribles idées de rémunération et d'immortalité de l'âme sont bien plus effrayantes quand elles leur apparaissent dans toute leur immensité sans bornes... sans forme... et sans nom; pour les esprits étroits ou affaiblis comme l'était celui du comte, il faut au contraire des images fortement accusées, quelque chose de net et de tranché; il faut un paradis avec de la musique, et un enfer avec des lémons qui mordent, des fourches qui piquent et des flammes qui rôtissent; alors l'espoir d'une autre vie se réduit à une question positive de musique ou de brûlure pour l'éternité.

Encon? une fois, le comte pouvait bien un jour avoii- une peur égoïste et puérile de la mort, seulement parce que la mort le priverait d'une vie de jouissances matérielles; mais il devait toujours être incapable et indigne d'éprouver cette terreur sainte, profonde et mystérieuse, qui soulève les plus hautes et l(;s plus nobles pensées, lorsque après avoir jeté un long et triste coup d'oeil sur sa vie passée, on voit approcher la .nort en se demandant: — ■ Oùvais-]e aller?.. . qui m'attend?».

Le comte pouvait bien un jour tâcher de raAeter ses fautei par les pratiques extérieures du culte et par un insignifiant et stérile repentir; mais le comte devait toujours être incapable et indigne d'éprouver à la fin de ses jours cette commisération indéfinissable et pourtant instinctive chez les êtres vraimenl pieux et grands, qui leur dit d'épuiser avant de sortir de la vie tout ce qu'il leur reste d'amoiu- et de tendresse dans l'âme; de prodiguer à tous dévouement, secours et consolation, peutêtre pour mériter de tous un souvenir, un regret ou une prière, afin de voir le trépas avec sérénité, d'avoir leur» mains mourantes baignées de larmes amies, et de sentir leur âme légère et pure étendre paisiblement ses ailes à ce moment terrible.

Car, encore une fois, ces idées si effrayantes pour bien des hommes, parce qu'elles sont vagues, mystérieuses, et que Dieu en a pourtant jeté le germe au fond du cœur de chacun; on l'a dit, ces idées devaient se résumer clairement pour le comte par un enfer où on est brûlé quand on n'a pas cru, et par un paradis où on entend de la musique quand on a cru.

Or, comme le comte comprenait fort bien les corrélations positives de ces supplices, une fois qu'il croirait fermement à leur existence (chose horrible ou consolante!), il pouvait un jour croire, et avoir la foi pleine et entière, croire avec conviction, croire sans invoquer l'analyse, qui serait au-dessus de ses facultés et de son insuffisance ; croire, pour ainsi dire, parce que son instinct d'égoïsme lui disait : Crois, et tu ne seras pas brûlé: croire sans avoir acheté ni n^^ité cette croyance, cette foi, ce don divin et ineffable, par .m repentir touchant et utile à ceux qu'il avait offensés ou sacrifiés; croira tout en restant froid et cruellement impassible aux larmes de sa femme et de sa fille ; croire sans raisonner ni expliquer autrement sa croyance que parce qu'elle était dans son intérêt; croire sans pour cela devenir ni meilleur, ni moins égoïste, ni moins vain, ni moins dur; croire, enfin, et jouir par anticipation d'une félicité éternelle, parce qu'il aurait accompli chaque jour, et scrupuleusement, les pratiques d un culte ainsi profané, parce qu'il aurait écouté une messe sans Fentendre, et qu'un sacristain à ses gages lui aurait donne une absolution impie.

Mais aussi, cette croyance stérUe, égoïste et machinale Im

serait-elle comptée un jour?... vaudrait-cUc même, aux yeux du Souverain Juge, les doutes accablants du sceptique qui détomne en tremblant sa vue du tabernacle?

B JANVIER «8 te

LA COMTKSSB DE TAUDRET A LA MARQUISE DE BELLOW, A NAFLE8.

< Ch&teau de Sercoët, près Utrecbt.

» Grand Dieu! mon amie, ayez pitié de moi... En vérité, j*ai la tête perdue. Je viens d'avoir avec M. de Vaudrey l'explication la plus désespérante, car elle m'effraye, au delà de toute idée, sur le sort qui est l'éservé à ma pauvre Marie,

» Depuis longtemps, mon amie, je vous ai entretenue du changement incroyable survenu dans les habitudes de M. de Vaudrey. Vous le savez, après cette ridicule et malheureuse aventiu-e qui faillit lui coûter la vie et le rendit la fable et la risée de la cour, il quitta la Haye et vint s'établir ici, accompagné d'un chapelain que lui avait donné le chevalier de Volsky.

» Une fois dans notre terre, M. de Vaudrey me fit part de ses nouvelles intentions. Voulant travailler à son salut, il m'engagea formellement à ne recevoir personne, afin de n'être pas distrait, disait-il, dans ses exercices de piété. Notre fils Alfred était alors en Angleterre avec son gouverneur et un autre gentilhomme que M. de Vaudrey lui avait donné. Je restai donc absolument seule avec ma chère Marie, ce qui me fit tout le plaisir que vous devez concevoir.

» Quoiqu'elle fût bien subite, et qu'elle eût été plutôt décidée par le dépit que par la conviction, je vous l'avoue, mon amie, cette conversion me ravit d'abord, car je savais mieux que personne combien on peut attendre de consolations du ciel, quand la vie d'ici-bas est trop pénible ou trop décevante, et puis je croyais aussi que les nouvelles idées religieuses du comte l'amèneraient naturellement à se rapprocher de nous,

,jO LA VIGIE DE KOAT-VEN

et qu'il mettrait en pratique dans son intérieur cette morale chrétienne si bienveillante et si pleine d'amour; je voyais enfin mon rêve sur le point de se réaliser, je pensais que M. de Vaudrey, loin de la cour, dégoûté du monde et abandonné à notre seule affection, allait enfin revenir à nous, qui l'aimions tant et toujours malgré son indifiérence.

» Eh bien 1 mon amie, tout ceci n'était qu'une illusion, qu'une amère et misérable illusion. Le chapelain (car ce serait blasphémer que de dire Dieu), le chapelah», du moment où il eut pris de l'influence sur M. de Vaudrey, devint pour lui ce que le monde et ses plaisirs avaient autrefois été, c'està-dire l'unique moteur, l'unique but de sa vie et de ses actions; en un mot, il ne voit, n'entend, ne juge, ne pense que par son chapelain. Moi et ma fille, nous lui sommes restées aussi étrangères, plus étrangères même, plus indifférentes encore, qu'avant'sa conversion ; jugez-en, mon amie.

» M. de Vaudrey se lève à neuf heures et va entendre la messe' dans la chapelle qu'il a fait reconstruire et orner avec une folle magnificence. Puis il déjeune dans son appartement, et part pour la chasse si le temps est beau; sinon il monte à cheval trois ou quatre heures dans son manège; puis il rentre, paraît à table, me salue, donne mi baiser à sa tille, et se relire pour se confesser (il se confesse chaque soir), et entendre ensuite une lecture que lui fait son chapelain, et enfin il se couche à huit heures; voilà sa vie de tous les jours, mon amie, voilà sa vie et la nôtre depuis deux ans.

r> Pour moi, habituée que je suis à l'existence la plus triste et la plus monotone, je supporterais parfaitement cet isolement complet, en songeant, après tout, que M. de Vaudrey se trouve heureux... Mais ma fille, à son âge, aurait besoin d'un peu de gaieté, de mouvement, et ici la pauvre enlant mène la vie d'une recluse; car son père ne veut absolument recevoir personne, soit qu'il craigne les sarcasmes de ses anciens amis, soit que son chapelain le lui défende; car ce n'est pas tout, mon amie, ou l'esprit de M. de Vaudrey se sera usé dans la dissipation, et par les excès, ou les peintures terribles que lui fait sans doute son chapelam, en lui parlant des peines éternelles, l'auront ébranlé. Mais je me suis aperçue avec effroi que les facultés de M. de Vaudrey se sont affai- ])lies. Seulement il a conservé intacte son inflexible volonté. C'est un marbre froid, muet et sourd. Il ne discute plus, e»

LA VIGIE DE KOAT-VEN Sil

quand il dit je venx, concentré en lui-même, il reste alors insensible à toutes les objections. Mais ne croyez pas qu'il achète cette conviction qu'il a maintenant d'être presque saint pa: des privations ou des austérités. Point du tout; les seuleî. choses qu'il ait offertes au ciel en sacrifice, c'est le mond<! qui le repoussait, c'est l'affection de sa famille, qui lui a tou jours été indifférente. Excepté cela, son luxe est aussi complet, son faste aussi éblouissant, sa table aussi reclierchée, ses goûts de chasse, de chevaux, d'antiquités et de tableaux sont aussi dispendieux. Seulement, il ne \eut recevoir personne, ainsi que je vous l'ai dit, et paraît s'arranger fort de cette solitude et de cette existence, car sa santé est plus florisantc que jamais. Ah ! je vous jure, mon amie, que son chapelain le mène au ciel par une voie douce et commode; car il échappe parfois à M. de Vaudrey des exclamations de béatitude qui révèlent combien il est heureux de la nouvelle vie qu'il a embrassée.

» Il est vrai qu'aujourd'hui comme autrefois, comme toujours, son bonheui- coûte des larmes bien amères à ceux qui l'entourent; mais que lui importe, à lui! Aujourd'hui, il jouit placidement, et pai' anticipation, de la félicité éternelle qu'il acquiert à si peu de frais, sans penser à l'avenir de ses enfants... Car voici, mon amie, ce qui cause ma pehie la plus amère. Apprenez tout, et pardonnez-moi les détails tout à fait d'intérieur et de famille dans lesquels je suis obligée d'entrer; mais en vérité tout cela devient si grave, que je n'hésite pas.

» Depuis deux ans, et malgré la guerre, mon fils Alfred est en Angleterre. Son père avait fixé d'abord sa pension annuelle à cent mille livres, ce qui me parut à moi-même fort convenable; mais bientôt cette somme fut loin de suffire. Alfred prit une maison à Londres, et ses dépenses devinrent tellement exorbitantes, que je dus en causer avec M. de Vaudrey, et que je lui fis demander un moment d'entretien. Après quelque hésitaiion, il me l'accorda. J'entrai chez lui comme son chapelain en sortait. Je trouvai le comte occupé à considérer avec attention une gravure allemande représentant It supplice des damnés... et le bonheur des élus.

» M. de Vaudrey se plaisait tellement dans cette contemplation, qu'il ne m'entendit pas venir et tressaillit quand je d'approchai de lui.

c Je commençai par lui reprocher doucement et avec tea dresse l'isolement où il nous laissait, moi et ma fille. A cela Il me répondit d'un air impassible : «-Croyez-vous donc. « madame, que j'aie le temps de penser aux intérêts pensc sables de ce monde, quand il me reste a peme assez de « loisir pour faire mon salut, acheter la rémission de mes pe- « chés, et mériter une place dans le paradis?... Non, ma- € dame. Plus les sacrifices que nous faisons au ciel sont hors c de notre cœur et nous doivent coûter, plus ils sont agréables » au Seigneur, qui veut que nous soyons à lui. »

» Je tâchai de lui faire comprendre que ramour des siens, loin d'être contraire à ses vœux, était considéré par toutes les lois morales, divines et humaines, comme la plus pure et la plus précieuse des vertus religieuses.

» A cela, il me répondit textuellement : « — Madame... j ai » mis ma confiance dans un pieux et vénérable serviteur de » Dieu: lui seul me guide dans la vie éternelle... je ne dois »' compte qu'à lui de mes actions, et lui seul m'enseigne ce ,. qui est bien et ce qui est mal. Veuillez donc considérer cet » entretien comme le dernier que vous aurez de moi sur ce » sujet. Mon salut n'importe qu'à moi, est tout pour moi, et » moi seul je sais comment je dois faire mon salut. »

» Ce que j'essayai de lui faire entendre fut inutile, et iltinit par me demander si j'avais autre chose à lui dire, parce que ses chevaux l'attendaient.

» — Oui, monsieur, lui répondis-je enfin; j'ai à vous dire que vous perdrez votre fils en accédant avec autant de faiblesse à ses moindres désirs et en encourageant chez ce malheureux enfant les goûts d'une folle prodigalité. Depms deux ans à peine qu'il est en Angleterre, monsieur, en outre de sa pension, voilà plus de cent miUe écus qu'il dépense, et je viens d'apprendre par votre intendant que vous veniez de donner ordre d'envoyer à Alfred trois mille loms qu il demande encore... Permettez-mji donc, monsieur, d entrer dans des observations un peu vulgaires; mais vous avez une fille aussi, et... .^ ^ ...

» A ces mots, M. de Vaudrey m'interrompit, et me dit avec son même calme, son même sang-froid glacial : « — Ma- » dame, mon fils, M. le vicomte de Vaudrey, porte mon nom; » il doit donc tenir un état convenable, surtout en pays û étranger, et en Angleterre, où la noblesse est fort riche; U

» doit soutenir dignement le rang qu'il a reçu de moi, e* » qu'il transmettra, je l'espère, à mes descendants. 11 es* » d'ailleurs à Londres, auprès de ses princes légitimes, et du » train dont les choses ^'^ passent en France, ce voyage » pourra bien un jour être pour mon fils la source des plus » grandes fa vem-s. Veuillez donc, madame, m'épargner dé- » sonnais de pareilles observations. Mon fils porte mon nom, » c'est donc à moi seul à diriger mon fils; ses dépenses ne » sont que raisonnables; et ce que j'approuve doit être ap- » prouvé de tous. »

» Mes observations, mes supplications, mes menaces, mes larmes, tout fut inutile; il ne me dit pas autre chose, et me reconduisit à la porte de son oratoire.

» Maintenant, mon amie, je vais vous expliquer combien mes craintes sont graves, et combien le sort à venir de ma pauvre, de mon adorée Marie, se trouve odieusement compromis.

» Comme vous l'avez vu, les seuls traits du caractère de M. de Vaudrey qui soient restés aussi entiers et aussi saillanlw que par le passé, sont une inflexible volonté et l'orgueil de son nom. Le chapelain, qui est, je crois, un homme d'un esprit rusé et bassement adulateur, a su faire parfaitement cadi'er la vanité toute mondaine du comte avec ses pensées de salut, en lui disant que la religion ne s'opposait pas à ce qu° îon fils soutînt dignement le nom qu'il portait; de sorte que, pour voir son fils tenir son rang, M. de Vaudrey autorise ses prodigalités avec une faiblesse qui, en vérité, touche à la démence; et, quoique notre fortune soit considérable, je suis épouvantée de ces goûts de faste auxquels une fortune royale pourrait à peine suffire, d'autant plus que M. de Vaudrey n'a rien voulu retrancher de son grand état de maison, et que si nos biens ne sont pas obérés, au moins dépensons-nous absolument tous nos revenus, d'après les comptes de notre intendant et de nos gens d'affaires.

» Alfred a maintenant plus de vingt ans et le germe des plus heureuses et des meilleures qualités; il est beau, plein de cœur, d'esprit et de bravoure; quoique abandonné à lui-j même, ses goûts sont ceux d'un homme bien né; il ne se commet pas, cela est vrai, et ne voit à Londres que la meilleure compagnie, où l'appellent son rang et sa naissance, je sais tout cela; mais pourtant, ne craignez-vous pas comme moi, mon amie, qu'à un âge aussi tendre une telle facilité à

sartsfaire ses caprices ne soit pas bien funeste pour l'avenir? » Et puis enfin, Marie, mon ange aimé, ma seule consolation, ma fille, ma chère et douce fille, a aussi droit a cette fortune, elle... c'est aussi son bien qu'on dissipe si follement... Et quand il s'agira de la marier, de trouver une union digne d'elle, où sera la fortune qu'on lui donnera? Mon fils ou M. de Vaudrey voudront-ils alors retrancher de leur train? Voudront-ils se priver de quelques habitudes de luxe, pour la doter aussi richement qu'elle a le droit de l'attendre, d'après notre position? Et moi, mon Dieu! qui avais rêve que la fortune que je donnerais à ma fille serait brillante, atm que la pauvre enfant ne fût pas sacrifiée à de l'argent, e qu'elle pût un peu suivre l'impulsion de son cœur! Mainte nant, qu'arrivera-t-il? quel sera son avenir?... Je ne sais, j ne puis prévoir... Et c'est une nouveUe douleur qui me vien encore accabler... Car, malheur sur moi, mon amie, j'en sms réduite aux larmes, aux prières, je ne puis rien...

» Quand, il y a trente ans, je me mariai avec M. de Yaudrev, confiante, enivrée, étourdie du bonheur auquel je crevais, je le laissai libre de régler lui-même les conditions matérieUes de cette union; car vous savez combien j ai toujours répugné à ces détails. Or, à cette époque, et plus tard, ses gens d'affaires en Hollande arrangèrent les choses de iaçon que le comte est libre et seul dispensateur de notre lortune. Avant ces événements pénibles, je n'avais jamais pense à cela: mais aujom-d'hui quelles larmes je verse! aujourdhui que ie suis vieille et mère, et que je dois compte a Dieu de i'avenii- de mes enfants, combien je regrette cette coupable insouciancede ma jeunesse! Mon Dieu! mon amie, que faire? que faire? commuât y remédier?

» Et mon pauvre fils, mon Alfred, est innocent de cela, Im; il est dans un âge où les passions sont violentes, ou la soil des plaisirs est inextinguible, comment pourrait-il résister aux miUe tentations qui lui sont offertes? il est impétueux ardent, généreux; mais son grand défaut est un instinrtd orgueil et de vanité, que son père encourage encore par son aveugle idolâtrie et une injuste partialité.

» Car il y a encore cela, mon amie, M. de Vaudrey préfère cent fois Alfred à Marie. Non qu'il aime V^^^^^^^^^^fJ: Marie, mais Alfred porte son nom, et voila ce qu ûaime dans son fi^s. Car le cœ Jr égoïste et sec de M. de Vaudrey est m-

capable de sentiment d'amour paternel; si ce sentiment existait dans son àme, s'il aimait ses enfants pom* eux, et non pour lui, au lieu de la repousser presque avec répugnance, n'airaerait-il pas autant Marie que son frère, plus que son frère?... Car cette pauvre enfant a plus besoin que lui d'être aimée; qui l'aimera si ce ne sont les siens? Si bonne, si naïve, si spirituelle, il ne lui manque, hélas!... je ne sais... que ce qui séduit tout d'abord... Elle n'a pas cette beauté du visage qui attire et met alors à même de juger de la noblesse, de la beauté de Tàme... Pauvre et douce Marie!.,, et pourtant, quoi qu'on dise, moi, je ne l'ai jamais trouvée laide, car son àme tendre et délicate se lit sur chacun de ses traits... mais ce sont ceiLX qui ne l'ont pas entendue parler... qui ne la trouvent pas belle comme un ange !

» Et c'est l'avenir de cette enfant, qui a plus besoin que tout autre de tendresse et de fortune, c'est son avenir qui est si cruellement compromis... Cela est affreux... aflreux en vérité... Mais que faire, mon Dieul que faire?

» Depuis longtemps, mon amie, j'hésitais à vous écrire, mais je suis si malheureuse, je prévois un avenir si triste et contre lequel je puis si peu... que je n'ai pas su résister au triste bonheur de vous dire mes peines, et à l'espoir de recevoir vos conseils; car, mon amie, il m'en faut absolument, il faut que je sorte de cette horrible position; encore une fois, ma vie, à moi, est à peu près terminée; je ne compte plus sur aucun bonheur ici-bas. Mais la vie de ma fille commence à peine... mais je ne veux pas, moi, que, comme sa mère, elle passe une épouvantable existence; je veux que ma fille soit heureuse, qu'elle soit heureuse et pour elle et pour moi, car Dieu lui doit la part de bonheur qu'il m'a refusée... Enfin moi, j'ai bien pu, me traînant d'espérance en espérance, atteindre ainsi à peu près le terme d'une vie engourdissante pendant laquelle je n'ai été éveillée que çà et là par l'aiguillon du chagrin... Mais, encore une foi;:, je ne veux pas que ma fille, que mon enfant chérie souffre comme j'ai souffert... Ainsi donc, mon amie, donnez-moi vos conseils, et pour cette fois aussi ceux de lord Bellow, si vous les croyez nécessaires. Quand j'étais jeune, mes plaintes de femme néghgée, méprisée, oubliée, n'ont été entendues que de vous et de Dieu. Aujourd'hui, mes craintes de mère peuvent et doivent se confier k un homme tel que lord Bellow j car, encore une foiSj

il s'agit de l'avenir et du sort de mon fils et de ma fille. Adieu, adieu, mon amie; ne me laissez pas longtemps sans

~^«e lettre de vous.

» Comtesse de Vaudret. »

UE PÈRE ET KiE VfMM

C'était un noble et imposant édifice que le château de Vaudrey, situé sur les limites de la Normandie et de la Bretagne

On arrivait à cette magnifique résidence par une immense allée de six rangs de chênes séculaires, qui rejoignait la grande route, éloignée de plus d'une demi-lieue.

Après avoir traversé deux cours d'honneur, entourées de grands orangers dans leurs caisses, on passait sur un large pont de pierre terminé par une grille monumentale, surmontée d'un écusson de bronze doré, représentant les armes de Vaudrey; puis on se trouvait dans la vaste cour intérieure du '>^teau, qui était baignée des plus belles eaux. " Un énorme corps de logis principal et deux ailes en retour, un perron demi-circulaire, avec deux grands escaliers à balustres de marbre, circulaires aussi, qui conduisaient à la porte du milieu; deux rangs de vingt-cinq hautes croisées, séparées entre elles par une colonne corinthienne; un entablement à balustres qui masquait le toit demi-incliné; huit cheminées massives, chargées de sculptures de pierre, représentant des trophées d'armes : telle était la façade de cette somptueuse demeure, qui paraissait appartenir au dix-septième siècle. Les ruines de l'ancien château des comtes de Vaudrey n'étaient plus habitables, et seulement conservées comni'î souvenir et point de vue au milieu d'un parc immense qui s'étendait vers le sud.

C'était par une belle matinée d'octobre, le ciel était voilé d'une légère vapeur grise, et le château, placé à mi-côte avec son immense façade blandbA, se détachait merveilleusement

«ur le feuillage rouge et brun des arbres de la forêt, qui, déjà chaudement nuancée par l'automne, s'étendait en amphithéâtre derrière le principal corps de logis.

Mais la scène que nous voulons décrire se passant ians des régions moim élevées que oe principal corps de logis, nous sommes obligés de conduire le lecteur un peu à gauche, vers une masse considérable de bâtiments cachés avec art par une très haute futaie; en un mot, de conduire le lecteur aux communs du château, dans une petite cour contiguë au chenil, au manège et aux écuries.

Une discussion assez vive, qui paraissait réunir tous les éléments nécessaires pour se terminer en dispute, avait eu lieu entre les deux personnages que nous allons dépeindre.

Le premier était un homme d'environ soixante ans, de taille moyenne, maigre, nerveux et encore plein de vigueur. Il portait un long et large habit vert, galonné d'argent sur toutes les tailles, seiTé sur ses hanches par le ceinturon d'un couteau de chasse à poignée d'ébène et d'argent très-large, et un peu recourbé, au lieu d'être droit et effilé comme cela se porte de nos jours.

En ajoutant des culottes blanches, de hautes bottes à chaudron et à éperons noirs, une veste écarlate, galonnée, à moitié cachée par son habit boutonné, un col blanc plissé, de la poudre, une petite queue mince, et un chapeau bordé, à trois cornes, très plat et très évasé, vous aurez le signalement complet de M. la Vitesse, premier pi queux de la vénerie de M. le comte de Vaudrey.

Nous oublions une figure décharnée, hâlée, tannée, ridée, illuminée par deux yeux noirs pleins de feu, et à moitié cachés par des sourcils grisonnants.

M. la Vitesse, assis sur un banc, avait à côté de lui, non une moderne demi-trompe, mais une de ces anciennes grandes trompes à la Dampierre, entourée d'un cordon de serge verte, qui ne laissait voir que le cuivre étincelant de son pavillon.

J'oubliais encore un limier, beau chien courant du Poitou, de haute taille, d'un brun fauve, marqué de feu, court de reins, large d'épaules, bas-jointé, admirablement bien coiffé de longues oreilles noires, et couveil de cicatrices, lequel chien sommeillait tranquillement étendu entre les jambes de son maître.

Ce chien favori de M. la Vitesse, et qui mérite bien d'ailleurs d'être nommé, s'appelait Ravageot; il avait été premier chien de

tête de la meute du comte; mais maintenant qu'il était un peu fatigué par l'âge, on en avait fait, on Ta dit, un excellent limier.

L'interlocuteur de M. la Vitesse offrait un contraste frappant avec le vieux piqueux. C'était, pour ainsi dire, le nouveau et l'ancien régime en opposition ; l'ancien, avec ses habitudes, ses règles, ses usages invariablement français; et le nouveau, avec son goût prononcé d'anglomanie. Le nouveau plus leste, plus fringant, plus joli, mais moins noble, moins imposant, moins type que l'ancien.

Cet interlocuteur était un jeune Anglais , de haute et robuste taille, blond, coloré, l'air insolent et froid; somme toute, assez beau garçon et parlant bien français.

Sa mise paraissait extrêmement recherchée; il portait une petite redingote de drap écarlate à boutons d'argent, qui dessinait sa taille vigoureuse; des culottes de daim jaune clair, des bottes à revers bien luisantes, avec des éperons d'acier, une cravate blanche soigneusement empesée, et une cape de velours noir.

Il jouait machinalement avec un fouet de chasse, et avait, suspendu à son côté par un cordon de soie, un tout petit cornet de cuivre.

Pour que rien ne manquât au contraste , un grand jeune chien courant, de pure race anglaise, un véritable fox-hound, blanc et orangé, un peu levrette, haut sur ses jarrets, au fouet long et mince, au nez fin et allongé, coiffé haut de petites oreilles, se tenait accroupi près de son maître, et jetait des regards moitié méprisants, moitié craintifs sur le vieux Ravageot, qui, de temps à autre, le guignait du coin de l'œil, en faisant entendre un grognement sourd et menaçant.

Cet Anglais à redingote rouge était Tom Crimps, qui piquait les chiens de renard du vicomte Alfred de Vaudrey, fils du comte de Vaudrey; car le vicomte Alfred, étant trop à la mode pour suivre les vieilles coutumes de la vénerie française auxquelles son père était resté scrupuleusement fidèle, avait ramené d'Angleterre un excellent équipage, composé de quinze chevaux et de soixante chiens de pure race.

Or, ce Tora Crimps, ce huntsman, qu'Alfred avait fait venir à grands frais, passait dans le Leicestershire pour un des meilleurs élèves du vieux, du célèbre et intrépide Bryan Corcoran, qui acquit une si grande et si juste renommée aux chasses de lord Derby. Le sujet qui divisait le piqueux et le

huntsman était, comme d'habitude, la prééminence de la chasse anglaise sur la chasse française, et vice versa.

La Vitesse, d'un natm-el fort emporté, s'irritait encore du flegme tout britannique de Tom Crimps, qui, sûr de l'appui de son maître, s'amusait à exaspérer le vieux veneur.

— Non , ce que vous appelez une chasse n'a pas le droit de s'appeler une chasse, Tom, — disait aigrement la Vitesse, — et c'est pitié de voir M. le vicomte faire nourrir des renards dans des tonneaux pour mettre ses chiens après, tandis que la forêt de Vaudrey regorge de sangliers, de cerfs et de chevreuils, que c'en est comme un brouillard. Non, encore une fois, votre chasse n'a pas plus le droit de s'appeler une chasse... qu'un lapin de clapier n'a le droit de venir se vanter d'être un lapin de garenne... Entendez-vous I

— Notre chasse est la seule chasse où l'on puisse juger l'adresse du cheval et l'audace du cavalier, — dit dédaigneusement Tom en frappant du bout de son fouet sur le revers de ses bottes, — notre chasse est une chasse d'homme jeune et hardi, tandis que la vôtre convient à un vieux bonhomme qui va tranquillement se promener derrière un sanglier, quand il a entendu sa messe... et qu'il a reçu la bénédiction de son chapelain.

— Ah çà! Tom... ne dites pas d'insolence sur mon maître, — s'écria la Vitesse en quittant son siège, et s'approchant du huntsman, suivi de Ravageot, qui s'élança tout aussi menaçant sur le vrai fox-hound ; — si mon maître va à la messe, c'est que ça lui plaît, — reprit la Vitesse; — et il vaut mieux encore aller à la messe comme mon maître que de faire comme le vôtre, que de gaspiller de l'argent ni plus ni moins que de la cendrée, sans songer si on a une sœur; oui, oui, je sais ce que je dis... entendez-vous? Tom, il vaut mieux encore recevoir la bénédiction d'un chapelain que de mettre, tomme fait votre maître, une meute de soixante grands imbéciles de chiens après un misérable renard... une canaille de bête puante... qu'en vérité ce serait humiliant pour des chiens çui auraient du cœur de faire un pareil métier. Oui, oui, je ne crains pas de le dire, vos chiens devraient être humiliés... Mais vos chiens n'ont pas de cœur... vos chiens sont des lâches.

— Mes chiens n'ont pas de cœur ! mes chiens sont des lâches!... — dit Tom en rougissant de colère et se contenant à pçine; — Gaylass, que voilà, est lâche?.,.

— Oui, monsieur, c'est un lâche!... Je le répète, c'est un lâche! un lâche! un lâche! Qu'a-t-il donc fait pour prouver le contraire?... où a-t-il été blessé?... où sont ses cicatrices?.. Par saint Huhert ! un renard a donc les abois bien dangereui quand il a été mené pendant une demi-heure par soixante chiens aussi roides que les vôtres! Voulez-vous savoir et voir ce que c'est qu'un brave et bon chien, le brave d'entre les braves chiens?... c'est le \ieux Ravageot, que voilà, monsieur...

Et Ravageot, entendant son nom, se dressa tout droit contre la Vitesse, qui profita du mouvement pour montrer et énumérer les qualités de ce précieux Umier.

— Tenez, monsieur, voyez-vous cette oreille fendue eq trois?... ce sont des coups de boutoir!... cette queue coupée, et dont il ne reste que deux nœuds?... c'est encore d'un coup de boutoir!... cette grande entaille à la hanche?... c'est un dix-cors qui la lui a faite!... et cette autre à la poitrine... à y fourrer le poing?... c'est une louve qui la lui a faite , monsieur !... c'est une louve boiteuse qu'il a forcée lui seul... entendez-vous, lui seul, le noble chien ! Au bout de treize heures de chasse, la jeune meute avait fait défaut et pris le change sur des louvards; mais lui, mon vieux Ravageot, qui menait, a tenu lui seul, monsieur; il a tenu... Aussi, le brave animal a fait l'hallali tout seul, et la curée pour lui tout seul; car Louis, un de mes valets de chiens, l'a retrouvé le lendemain près de la louve étranglée et à demi dévorée, et lui si blessé, que de rage ce diable de Louis en a haché la îouve en morceaux; et ce qu'il y a d'incroyable, monsieur, c'est que Ravageot, tout en ayant été un meneur, une gueule de feu, est à cette heure le dieu des limiers. Ah ! il faut le voir au bois ! quel chien ! comme c'est sage et prudent, et spirituel !

— Oh! oh! votre chien a de l'esprit aussi! — dit Tom en ricanant avec son accent anglais.

— Oui, monsieur, plus que vous; car la pauvre bête, une fois dans le fom-ré, serait sur le fort, qu'il ne donnerait pas plus de voix qu'un de vos chiens muets, lui qui a pourtant une si belle gorge! Non, monsieur, il a l'esprit de comprendre qu'il faut se taire, et ça me fend le cœur de l'entendre, pour ainsi dire, aboyer en dedans, tant il a de gueule et d'ardeur, et tant il souffre de se retenir. Voilà ce que c'est qu'un brave chien , monsieur; car s'il y a du courage à une meute à mettre aux abois un sanglier, un loup ou un cerf.

c'est humiliant d'être soixante bêtes de chiens pour faire la cuiée... d'un renard! — dit la Vitesse, qui prononça nard en ouviant la bouche d'une façon démesurée par manière de sarcasme.

— A la bonne heure, monsieur la Vitesse, — dit Toni avec son flegme; — si les chiens sont braves dans votre chasse, les hommes et les chevaux le sont dans la nôtre; et quand je ^ous aurai vu, monsieur la Vitesse, vous et cette espèce de 4[ros bœuf rouan que vous appelez le Sylvain, faire un stceplechase à la mode de Leicestershire; quand je vous aurai vu sauter dans une chasse une vingtaine de haies de quatre à cinq pieds de haut, et autant de fossés de douze pieds de large; quand je vous aurai vu descendre à fond de train la côte du M»înil, qui est si rapide qu'une pierre y roulerait toute seule; quand j'aurai vu votre gros Sylvain forcer un lièvre en dixsept minutes, sans tenir compte des ravins, des haies, des rivières et des fossés ; quand j'aurai vu ce vénérable vieillard, que vous appelez Ravageot, grimper à un mur de six pieds pour aller démolir le terrier d'un renard qui s'était terré dans un jardin, comme a fait l'autre jour Gaylass que voici; quand J'aurai vu tout cela, monsieur la Vitesse, nous pourrons causer chasse. Mais je vois venir Jack avec Bobadil, et Louis avec le Sylvain; comparez donc, monsieur la Vitesse.

Il y avait, en effet, le même contraste entre Silvain, vigoureux percheron rouan, entier, bien ramassé, bien doublé, sellé à la française, et Bobadil, cheval de pur sang, qu'entre la Vitesse et Tom Crimps, Ravageot et Gaylass. — Tom sauta légèrement sur Bobadil, et, avisant une barrière de quatre pieds, il la fit franchir à son cheval avec autant de grâce que de vigueur, en poussant le cri de chasse Hold-hard! Puis, se re« tournant, il dit à la Vitesse : — Envoyez donc chercher une bonne corde, une poulie et un pieu, pour aider le gros Sylvain à passer par-dessus cette barrière, monsieur la Vitesse.

— Vous n'êtes qu'un fanfaron et qu'un insolent, entendezvous, Tom! — s'écria le vieillard irrité; — et quand votre ficelle de cheval, après une chasse de huit heures dans les terres molles et dans les bas-fonds de la forêt, fera ses cinq lieues de retraite en une heure et demie et boira son avoine en arrivant, je dirai qu'il est digne de lécher la mangeoire de Sylvain. C'est comme vous, voue pourrez vous dire un brave veneur quand vous aurez attendu et tiré à cinq pas, comme

je Fai fait mille fois, un sanglier furieux qui faisait sang e» voulait me charger; car, en vérité, ça fait autant pitié de vous entendre parler de courage que de vous entendre compai-er vos chiens muets à ma vieiÛe meute, quand elle violonne après un dix-cors, ou comparer votre cornet à bouquin à nos grandes trompes à la Dampierre , qui retentissent d'un bout à l'autre de la forêt, et font un si bel effet qu'on dirait que chaque écho est un buffet d'orgue !

— Allons, allons, ne vous fâchez pas, vous avez raisoa., monsiem- la Vitesse ; car, même dans mon pays, votre chevfîi le Sylvain serait encore très apprécié, — dit sérieusement Tom.

— C'est bien heureux! — reprit le piqueux.

— Oui, monsieur la Vitesse, très apprécié; parce qu'il servirait, voyez-vous, à apporter du porter à la taverne.

Cette impertinence exaspéra la Vitesse, qui, voyant Tom hors de son atteinte, d'un coup d'oeil montra Gaylass à Ravageot, lequel Ravageot hérissa son poil omme un porc-épic, et se jeta en grondant sur le fox-hound, qui s'accula timidement contre le mur.

— Voulez-vous rappeler votre chien, monsieur la Vitesse? — dit Tom en levant sou fouet sur Ravageot.

— Ah çà ! ne touchez pas mon limier, mauvais renard d'Anglais! ou je vous découds comme un chevreuil, d'abord! — s'écria le vieillard pâlissant de colère et saisissant d'une main la bride de Bobadil , pendant que de l'autre il tirait à moitié son couteau de chasse.

— Hé bien ! hé bien ! qu'est-ce que c'est que ça? — dit une voix impérieuse quoique un peu cassée , qui fit rentrer dans son fourreau le couteau de chasse du piqueux et rendit muels les deux rivaux.

— Je parie que c'est encore ce diable de Tom et votre vieux la Vitesse qui en sont aux prises, mon père, — dit une voix jeune et joyeuse.

Et deux nouveaux personnages s'approchèrent en se tenant car le bras.

C'étaient le comte Henri de Vaudrey et le vicomte Alfred son fils.

Tom Crimps descendit respectueusement de cheval et s'approcha de son maître sa cape à la main.

f~ Allons, — dit le comte, — la Vitesse, va faire coupler

tes chiens; le vent est frais, la terre bonne, nous rerrons à attaquer le daguet du rapport. Ah çà! qui a fait le bois?

— J'ai eu l'honneur de dire à monsieur le comte que c'était Bonnet avec Castillo, son limier, et je suis sûr de l'hommp, et du chien comme de nous deux Ravageot.

— C'est bon; je monterai l'Alcide, et tu me feras tenir en .•elais le Glorieux et la Bergère, à la Croix-Blanche, avec la jeune meute.

Et la Vitesse s'éloigna après avoir respectueusement salué.

— Et vous, Tom, vous prendrez l'avant-dernier renard qu'on a envoyé de Calais; vous le ferez mettre dans sa cage sur un pony, et vous le ferez conduire, lui et les chiens, à la ferme de Vaucelles; c'est le rendez-vous que j'ai donné à MM. de Vertpuis ; vous m'y attendrez : je monterai Stag, et emmenez tous vos gens.

Et Tom et la Vitesse, et Gaylass et Ravageot, se séparèrent, non sans échanger de menaçants regards en manière d'adieux.

Le comte de Vaudrey avait alors soixante-trois ans, et paraissait encore vigoureux pour son âge.

11 avait beaucoup engraissé ; sa figure calme, pleine et lisse, respirait le bonheur et la paix; il y avait même quelque chose de séraphique dans son regard éteint et à demi voilé. Sa perruque blonde, frise'e à petites boucles, dépassait un peu sa casquette de chasse en cuir bouilli , et ombrageait ses joues grasses et colorées par le froid du matin. Le comte avait conservé toutes ses dents, et son sourire presque continuel lui donnait une apparence de bonhomie et de contentement. M. de Vaudrey était vêtu d'une redingote bleue à collet de velours rouge , qui enveloppait sa taille épaisse et voûtée ; il portait des bottes à l'écuyère, des culottes de velours noirj une cravate noire et un gilet blanc. Il tenait d'une main soe couteau de chasse entouré de son ceinturon or et argent, et appuyait assez pesamment son autre bras sur le bras de son fils, svelte et beau jeune homme, vêtu d'écarlate comme Tom, si ce n'est qu'au lieu d'une cape il avait un chapeau, et qu'au lieu d'une redingote il avait un habit. Cette seule différence distinguait le gentleman do son huntsman.

Le vicomte Alfred, l'orgueil et la joie de son père, avait alors vingt-cinq ans, la plus noble et la plus jolie figure du nvonde, encadrée de longs favoris blonds et soyeux , (jui faisaient valoir un teint dont la blancheur eût été enviée par une femme j

c'était, en un mot, un gentilhomme rempli de grâce et d'élégance; avec cela, beaucoup de fierté, d'esprit naturel, une bravoure à toute épreuve, et quelque peu d'égoisme. Il avait servi dans les chevau-Iégers en 1814, et maintenant il était capitaine aux lanciers de la garde, ce qui lui donnait le rang de chef d'escadrons.

Le comte, adorant son fils, chez lequel U retrouvait beaucoup de son esprit et de ses manières, fournissait, comme on le sait, à toutes ses prodigalités, qui, avouons-le, quoique folles et effrénées, étant au moins du meilleur goût, avaient, pour ainsi dire, les qualités du défaut.

La fortune du comte et de sa femme, quoique diminuée par les mutations qu*on lui avait fait subir, en la réalisant pour la transporter de l'Inde en Hollande, et de Hollande en France, s'élevant encore environ à sept cent mille livres de rentes en biens-fonds, permettait d'ailleurs au vicomte d'avoir le grand train qu'il affichait depuis son voyage en Angleterre, d'où il était revenu avec les goûts exquis et raffinés du sportsman le plus accompli et le plus difficile , ayant été le lion de tous les clubs de la fashion, depuis celui d'Almalk jusau'à celui des Yachts.

Le comte et son fils regagnèrent donc la cour d'honneur du château, où attendaient les voitures qui devaient les mener chacun à leur rendez-vous de chasse.

— Appuyez-vous bien sur moi, mon père, — dit Alfred, en baissant son bras pour aider le vieux comte à monter une pente assez rapide. — Prenez garde, appuyez-vous.

— Merci, mon ami, merci, — dit le comte, — mais laissezmoi vous recommander à mon tour d'être prudent à votre chasse et de prendre garde ; vous le savez, Alfred, cette sorte de chasse de casse-cou ^ travers champs m'effraye si fort! Je n'ai pas voulu vous refuss? cet équipage anglais, parce que je conçois que le vicomte de Vaudrey, mon fils, doit tenir un certain rang, et pourtant je suis tous les jouxi; -mx regrets par la terreur que me causent vos imprudences.

— Mon père, calmez vos craintes, je ne m'exposerai pas.

— Ce matin, j'ai prié Dieu pour qu'il ne vous arrivât rien, Alfred, et cette pensée me tranquillise un peu. Soyez prudenV car, vous le savez, Alfred, je n'ai que vous d'enfant, que vous seul; c'est-à-dire j'ai bien votre sœur, mais enfin votre sœur ne porte pas mon nom; c'est donc siu- vous seul qu'est placé

tout l'espoir de ma maison, et s'il vous arrivait quelque mal heur, pensez donc que mon nom serait éteint! Ainsi, mon ami, c'est autant poui' moi que pour vous que je vous recommande d'être prudent, — ajouta le comte avec une singulière naïveté d'égoïsnîe.

— Mon père , ne craignez rien , aujourd'hui surtout, nous ne ferons qu'une chasse de demoiselles; c'est dans la p aine des Bois-Brûlés; les Vertpuis y seront. Vous savez, mon père, les Vertpuis, dont le père, M. le marquis de Vertpuis, vient d'acheter la terre de Surville qui touche à la vôtre. Enc(,re une. fois, ce sera une chasse de demoisellcs^uisque mesdames de Saint-Perney, qui viennent avec M. de Belval, la suivront. Vous voyez donc qu'il n'y aura rien à craindre. Ah! je vous demanderai la permission de vous présenter MM. de Vertpuis, qui sont de mon régiment, et qui servaient avec moi dans la Maison-Rouge; puis-je les ramener aujourd'hui pour passer quelques joui'S à Vaudrey, mon père?

— Non, sans doute, — dit le comte d'un ton très-positif, qui n'altéra pas l'expression de sa figure souriante, — vous savez que je ne reçois personne à ma terre; j'ai mes habitudes, j'ai besoin de calme, et une vie religieuse, mon fils, s'arrange fort peu avec une vie mondaine. C'est pour cela que je ne vais pas à Paris faire ma cour au roi , et que je vous laisse tenir maison à l'hôtel de Vaudrey.

— Soit, mon père, — dit Alfred un peu contrarié, — c'est que les Vertpuis, devenant nos voisins de terre, j'avais cru que les convenances exigeaient que je leur fisse au moins cette invitation.

— Je m'occupe fort peu des convenances, mon fils, mais bien de ma convenance; je vous ai dit non, c'est non, — ajouta le comte d'un ton sec et positif qui contrastait avec sa figure calme et toujours souriante.

— Je ne vous en parlerai plus, mon père, — reprit pourtant Alfred ; — mais c'est que, voyez-vous, après dîner, quand vous vous êtes retiré, et que ma mère est occupée à sa lecture, et ma sœui- à sa tapisserie, ça devient d'un ennui mortel : nous causons bien un peu; mais pour attraper minuit, c'est si long ! et puis, vraiment, c'est moins pour moi que je vous demanderais un peu de distraction, que pour ma bonne mère et ma petite Marie; car du diable si elles voient ici âme qui vive, et pour elles, ma parole d'honneur 1 ça doit être assommant

— Madame de Vaudrey et sa fille vous ont-elles chargé de me faire cette demande, mon fils?

— Pas du tout , mon père , ne croyez pas cela ; ce que je vous en dis, c'est simplement par charité, par pure charité chrétienne. Ah! voyons, mon bon père, recevez les Vertpuis par charité chrétienne.

— D'abord, je croyais vous avoir dit, monsieur, — répondit le comte d'un air fort sérieux cette fois, — qu'il est de certains mots que vous ne devez pas prononcer, ou ne les prononcer qu'avec un respect religieux, et puis ensuite (jue je ne reviens jamais sur ma détermination.

— Allons, soit, mon père, ne vous fâchez pas. J'ai eu tort, nous ne parlerons plus de cela, — dit Alfred, — qui ajouta mentalement : — Que le diable m'emporte si je ne m'en irais pas à Paris, si j'étais sûr d'y trouver quelqu'un 1 mais il n'y a personne que mon régiment. Oui, car en vérité ça me fend le cœur de voir ma mère et ma sœur ainsi claquemurées et isolées.

Pendant le silence qui suivit cette petite discussion, le père et le fils arrivèrent dans la cour d'honneur.

— Allons, adieu, mon père, — dit Alfred en se découvrant et tendant la main au comte.

— Adieu, mon fils; mais, encore une fois, soyez prudent, car je vois vos chevaux qui s'impatientent. Tenez, encore cet attelage en arbalète ; c'est si dangereux ! vos chevaux ont tant d'action !

— C'est Ruby et Soother, mon père; Je ne mettrai pas vingtcinq minutes pour être à Vaucelles, et il y a plus de trois lieues. Ces deux chevaux-là, attelés ensemble, sont incomparables. Adieu, adieu, mon père! dit encore Alfred.

Puis, s'enveloppant d'une longue redingote blanche, et allumant un cigare, le vicomte monta dans un tandam très élevé, à tram rouge et à caisse de canne, attelé d'un cheval gris et d'un cheval bai-brun. Alors, prenant les quatre rênes des mains du groom, il les ajusta avec grâce dans une seule main, fit légèrement siffler la mèche de son long fouet aux oreilles du leader, et partit rapidement pour gagner le rendezvous de chasse, en faisant un dernier signe d'adieu au vieux comte, qui le suivait des yeux en frémissant de la prodigieuse hauteur de cette frêle voiture et de la vigueur des chevaux.

Après quoi le comte, s'enveloppant d'un witschom-a bien

fourré, monta dans une grande et lourde berline, menée à la française par quatie vigoureux chevaux normands, qui devait le conduire au rendez-vous de chasse toute française aussi, où l'attendait la Vitesse.

Nous allons maintenant conduire le lecteur chez madame de Vaudrey et chez sa fille Marie, qui a maintenant dix-sept ans.

IJ% MKRE ET LA rUXB

Au moment où le vicomte Alfred sortait de la cour du château, Marie, soulevant un des longs rideaiLX de soie du parloir de madame de Vaudrey, avait suivi son frère des yeux aucant qu'elle l'avait pu. Puis, quittant la fenêtre, elle s'était approchée de sa mère, qui travaillait assise devant une vieille petite table à ouvrage, en écaille et en nacre, qu'elle avait apportée de rinde, et dont l'antiquité contrastait avec la recherche somptueuse et moderne de cet appartement; car l'intérieur du château ayant été malheureusement dévasté lors de la Révolution, le comte l'avait fait remeubler avec la dernière magnificence.

— Mon Dieu, maman, — dit Marie, — que mon frère a donc une jolie tournure! que ses chevaux sont beaux! que tout ce qu'il a est élégant et de bon goût! Enfin, ne trouvezvous pas, comme moi, que le luxe lui sied à merveille?

— Oh! très-bien, Marie; mais j'ai peur qu'il ne le sache seulement un peu trop.

— Pourquoi cela, maman? lui qui est de la cour et du plus grand' monde, il faut bien qu'il y brille; et puis il est si beau! et si bon aussi ! car enfin il vient passer ici tout un mois pour nous tenir compagnie. Pauvre frèie! savez-vous que c'est du dévouement, maman ? lui qui doit être si recherché, et qui peut choisir entre tant de fêtes et tant de plaisirs! Aussi je fais tout mon possible pour lui prouver combien j'en suis reconnaissante. Croyez-vous qu'il s'en aperçoive? j'en serais si heureuse! oh oui! car il me semble qu'après le bonheur <l'«i«

T. II. Ifi

mer, il n'y en a pas de plus grand que de voir ceux que vous aimez être bien sûrs de votre affection.

Et les yeux bleus de Marie devinrent humides de larmes et de tendresse.

— Chère enfant I Marie! ma bonne Marie! dit madame de Vaudrey en embrassant sa fille et la contemplant avec adolation.

Nous Tavons dit, Marie n'était pourtant pas jolie; ses traits manquaient de régularité ; mais ses cheveux blonds étaient si soyeux et si fins, ses dents si blanches, sa main, son pied, sa taUle révélaient tant de distinction, sa voix était si douce et si suave, son regard si noble et si pur, sa peau si transparente, qu'en voyant cet ensemble gracieux, on se demandait, en vérité, si Marie n'eût pas perdu à être ce qu'on appelle régulièment belle.

Quant à madame de Vaudrey, elle avait alors cinquantetrois ans; les chagrins et les souffrances d'une constitution frêle et délicate avaient amaigri sa figure. Elle était fort pâle, et portait ses cheveux, presque blancs, frisés en grosses boucles ; car ses cheveux étaient une des coquetteries de Marie, qui ne trouvait rien de plus joli au monde que ces anneaux luisants et argentés qui se déroulaient sur le beau front de sa mère.

L'expression du visage de madame de Vaudrey était ordinairement douce, triste et mélancolique; mais l'amour et la tendresse de Marie y faisaient pourtant quelquefois naître un fugitif sourire. La conduite du comte à l'égard de madame de Vaudrey était la même; ses habitudes religieuses n'avaient pas changé : en France comme en Hollande, excepté à l'heure du dîner, il ne voyait ni sa femme ni sa fille que par hasard ou rencontre.

Ainsi qu'on l'a vu, l'éloignement du comte pour le monde et la moindre société s'était de plus en plus prononcé; et, depuis son séjour à Vaudrey, il n'avait voulu y recevoir personne, ni même permettre que madame de Vaudrey et sa fille allassent habiter Paris pendant quelques mois d'hiver, prétendant qu'il pouvait tomber malade d'un moment à l'autre, et qu'alors il serait privé de leurs soins.

Quoique la santé du comte fût des plus florissantes, cette

dernière raison devait être décisive pour madame de Vaudrey,

qui, voulant se montrer feonne et parfaite jusqu'à la fin, ne

parla plus d'un voyage auquel elle n'avait d'ailleurs pensé que pour distraire sa fille.

Marie était donc tout pour sa mère. Car pour occuper ses loisirs, elle avait voulu faire elle-même l'éducation de sa fille. Quelques ouvrages de tapisserie, des lectures choisies, la musique et le dessin leur servaient à abréger les longues soirées d^hiver; la promenade et les paisibles distractions qu'offre la ▼ie de campagne leur faisaient passer doucement les lones jours de Tété.

Mais quoique l'affection de sa fille la consolât de bien des chagrins, madame de Vaudrey était alors cruellement tourmentée par l'incertitude dans laquelle M. de Vaudrey la laissait au sujet de l'avenir de sa fille. En effet, toutes les fois qu'elle avait demandé au comte quels étaient enfin ses projets et ses vues sur rétablissement futur Se Marie, le comte avait répondu que rien ne pressait, qu'il y songerait.

Comme le comte ne recevait personne à sa terre, et qu'il devenait par conséquent impossible de songer à marier mademoiselle de Vaudrey, autrement que par arrangement de famille, il était alors certain que Marie serait sacrifiée à une union de convenance.

Et cela eût lait le désespoir de madame de Vaudrey; car, pour juger les qualités précieuses du caractère et du cœur de Marie, pour comprendre tout ce que valait celte créature angéhque, et ressentir enfin tout l'amour qu'elle était capable d'mspirer, il eût fallu la voir longtemps dans l'intimité, la surprendre dans sa candeur et sa naïveté de jeune fille. Alors, même sans fortune, sans naissance, Marie eût été adorée de tout homme capable d'apprécier les trésors de cette âme si noble, si délicate, si profondément dévouée- Mais Marie, seulement proposée comme héritière, remplie de distinction, mais point jolie, ne pouvait espérer qu'un de ces mariages de position où l'on se borne à souder, pour ainsi dire, deux fortunes, sans s'occuper des convenances d'esprit el de caractère des futurs.

^ Mademoiselle de Vaudrey, elle, ne pensait pas du tout à l'avenir. Heureuse de l'amour de sa mère, n'ayant pas connu d'existence plus joyeuse que celle qu'elle menait, elle passait, sans les trouver trop longues, les hïures de cette vie simple, paisible et monotone. Seulement l'attente et le souvenir du mois que le vicomte venait passer tous les ans à Vaudrey, était

pour Marie une des plus vives distractions, et un des plus grands et des plus agréables événements de sa vie ; car la jeu. nesse et la gaieté bruyante d'Alfred animaient un peu ce triste et sombre intérieur. ^ .

Nous l'avons dit, s'étant rapprochée de sa mère, qui 1 embrassa, Marie se mit à travailler à une superbe toque de velours cerise brodée d'argent. C'était une surprise que Marve ménageait à son frère.

— Mais voyez donc comme mon travail avance, maman. — dit Marie, — et que cela ira bien avec cette magnifique robe de chambre de satin perse, fond blanc à fleurs cerise, que mon frère a fait venir d'Angleterre! Votre négresse Badj y s'est informée auprès de son valet de chambre s il 1 avait deja mise, il lui a dit que non : aussi je voudrais que lorsque Alfred aura la fantaisie de la detnander, on pût lui présenter ce beau bonnet en même temps; je vais donc travailler toute ma

journée.

— Bonne Marie!... toujours pensant à être agréable aux autres, sans songer à toi...

— Quant à cela, maman, vous m'avez toujours dit quêtre agréable aux autres, c'était au contraire songer à son propre plaisir... Mais que cette petite table est donc incommode!... En vérité, maman, il y en a tant d'autres ici, que je ne conçois pas que vous teniez tant à celle-là... c'est à peine si je puis y mettre mon panier à ouvrage...

Cette réflexion assombrit la figure de madame de Vaudrey, qui répondit en souriant avec tristesse : — Ma pauvre enfant, quand tu auras mon âge, tu éprouveras peut-être aussi un plaisir mélancolique à reposer tes yeux sur un objet inanimé qui te rappellera pourtant des jours passés... pleins de calme et de bonheur... Car, vois-tu, Marie, cette petite table m'est précieuse, parce qu'il y a bien des années qu'elle m'a été donnée par un ami d'enfance, qui pour moi fut longtemps un frère... j'avais alors quinze ans... depuis, cette table m'a toujours suivie, de l'Inde en Hollande... de Hollande ici... je la garderai toujours... et il me serait bien doux, Marie, bien doux de songer qu'après moi... tu la garderas aussi. Prometsle-moi, Maiie... ma bonne Marie, veux-tu? — dit madame de Vaudrey avec un accent de tendresse inexprimable.

— Ohl maman, pardon! pardon! — s'écria Marie en embrassant sa mère, — n'aurais-je pas dû comprendre que quel-

que souvenir se rattachait à celte table, puisqu'elle vous était aussi chère, aussi précieuse... qu'elle me le sera désormais, crovez-le, maman... croyez-le.

— Merci, mon enfant, tu ne sais pas le bien que lu me fais... — Puis, après une pause, madame de Vaudrey reprit : — Celui qui m'offrit ce présent, je te l'ai dit, tut longtemps un frère pour moi... car, moi, je n'avais plus de mère, Marie; mon père, qui m'aimait à la folio, n'eût osé ni voulu me contrarier en rien... J'étais donc sans guide, abandonnée à moimême, lorsque le hasard amena sir Georges chez mon père... Sir Georges était un homme d'un caractère généreux , noble et grave... Quoique jeune, mon enfant, il était plein de sagesse et de vertu... C'était un ami d'un commerce sûr et austère... Il me grondait souvent, Marie... lui seul en avait le courage... et je dois à son affection sévère et éclairée de m'être corrigée de bien des défauts dans ma jeunesse.

— Et où est maintenant ce frère si dévoué, maman?...

— Oh! depuis bien longtemps... il est mort, Marie... il est mort, et mort aussi dans mon cœur; et si, quoiqu'il ait perdu mon estime, je tiens encore à ce meuble, c'est qu'il me l'offrit avant de s'être rendu indigne de mon souvenir.

— Comment donc cela, maman?

— En manquant à une promesse qu'il avait faite sur son honneur de gentilhomme, à une promesse écrite par lui, et qui fut longtemps renfermée dans ce tuoir... que tu vois là, mon enfant.

— Et pour cela, maman, vous lui avez à jamais retiré votre estime?...

— Pour cela, Marie I... pour cela! — dit madame de Vaudrey avec une émotion qui colora ses joues. — Est-il donc au monde quelque chose de plus saint, de plus inviolable, de plus sacré qu'une promesse faite et jurée? 0 ma fille I il faut bien réfléchir avant de s'engager. Mais une fois qu'on a promis. dût celte promesse vous coûter des larmes de sang, dût-il B'agir du malheur de votre vie entière... il faut êtr« esclave de sa parole. Souviens-toi de cela, Marie; parce qu'en appliquant celte fermeté de caractère et de volonté à l'accomplissement de ses devoirs, on peut braver le malheur, car, on est toujours respecté, grâce à l'irrésistible ascendant d'une ime pure et loyale. Crois-moi, Marie, c'est une jouissance nooie et grande que de pouvoir dire au monde : — Ma vie défia

le blâme et la calomnie; et je puis lever devant Dieu un front tranquille et serein,

— Oh ! je le crois, maman, je vous entends, je sais bien qu'être fidèle à sa parole c'est ne pas mentir dans l'avenir.. . et je trouve cela si noble et si beau de pouvoir ainsi presque disposer invariablement de cet avenir par la conviction qu'on a de tenir sa promesse... que je ne comprends pas qu'on puisse se parjurer... Tenez, c'est comme pour cette petite table, eh bien ! maman, je vous ai promis de l'aimer toujours, et j'ai ^nt de foi en ma promesse, que je l'aime déjà comme j'aimerais un de vos vieux amis.

— Pauvre et lionne Marie, avec quelle joie je vois que ton cœur m'entend ! — dit la comtesse avec un soupir, et elle ajouta : — Ce n'est pas tout, Marie : cette petite table me rappelle non-seulement un frère, mais elle rappelle aussi le premier moment où j'ai vu M. de Vaudrey; oui, bien souvent il s'est appuyé là... en me regardant dessiner ces beaux papillons que je t'ai donnés... C'est là qu'il m'a juré tant de fois de me rendre la plus heureuse des femmes, de n'avoir qu'un but, qu'un désir, qu'une pensée dans toute sa vie : mon bonheur!... Il y au moins trente-cinq ans de cela, Marie. Ahl mon enfant! M. de Vaudrey est maintenant vieilli, changé; mais alors... oh! alors, c'était un des plus beaux cavaliers qu'on puisse imaginer.

— Il ressemblait à mon frère, maman?

— Oui, assez, Marie... mais il avait les yeux noirs... et puis la poudre changeait tellement que la ressemblance me paraît moins frappante.

— C'est vrai; mon Dieu, maman, que cela devait être singulier, un jeune homme avec de la poudre !

— Oh ! mais ce qui était bien plus singulier, c'est le costume que je portais quand je vis M. de Vaudrey pour la première fois, Marie... Tiens, il faut que je te dise cela.

— Oh! voyons, voyons, maman, — s'écria Marie avec naïve curiosité de jeune fille.

— Figure-toi, mon enfant, que j'avais les bras, les jam et les pieds nus!...

— Oh ! maman...

— Écoute-moi donc... Avec cela, mes cheveux, qui sont maintenant tout blancs, étaient bien noirs alors, et renfermés dans une résille de perles, et puis j'avais un petit justaucorps

de satin bleu, brode d'argent, une jupe de soie blanche, des sandales bleues et des anneaux d'or et de perles aux jambes et aux bras !

— 0 ma petite maman I que vous deviez donc être jolie comme cela!... Et mon père... comment était-il habillé?

— M. de Vaudrey avait son grand uniforme de la marine, bleu, tout brodé d'or, avec des aiguillettes de satin blanc et une croix de diamants...

— Que cette mise devait être magnifique!... Et il y a df cela, maman?

— Je te l'ai dit, mon enfant, il y a de cela maintenant trente-cinq ans, à peu près.

— Ainsi donc, voilà trente-cinq ans que vous êtes heureuse, maman?

— Oui, Marie, bien heureuse, — dit madame de Vaudrey en étouflant un cruel soupir, — très heureuse!... Car tu sais, mon enfant, que je n'ai jamais aimé le monde, et ton père a été assez bon pour se sacrifier à cette bizarrerie de mon caractère... 11 allait seul à la cour, comme tu l'as vu dans le temps à la Haye et à Amsterdam... Cela le contrariait beaucoup de ne pas m'y conduire avec luij mais que veux- tu? il m'aimait si tendrement qu'il avaiî le courage de s'imposer cette privation pour me laisser dans ma solitude chérie.

— Ce bon pèrel — dit Marie.

— C'est comme plus tard, Marie, quand M. de Vaudrey eut la force de pouvoir s'arracher d'un monde qui l'adorait, parce qu'on savait y apprécier ses nobles et grandes qualités, et qu'il se retira à Horn-Praët, puis ici. Eh bien, mon enfant, je suis sûre qu'il s'est peut-être privé du plaisir de recevoir ses nombreux amis, dans la crainte de me contrarier, et pour complaire à ma sauvagerie... qui s'augmente de jouv en jour.

. —Ce pauvre pèrel... Mais savez-vous, maman, que cela doit l'affecter beaucoup ! Et je conçois maintenant qu'il vienne nous voir si rarement... il craint peut-être de se rendre importun... Mais, mon Dieu! que les journées doivent lui paraître longues, à mon bon père, quand il est ainsi tout seul 1

— Oh! heureusement, Marie, que M. de Vaudrey, maintenant, s'occupe de faire son salut avec une ferveur exemplaire; et puis, ses devoirs religieux, qu'il remplit avec une piété si ardente et si admirable, lui laissent peu de temps à nous donner. Mais il ne faut nas croire que ce temps soit perdu pour

nous, ma fille; ces moments qu'il dérobe à notre afiection, il les emploie à nous prouver la sienne d'une manière plus efficace et plus sainte. Oui, Marie, nous sachant heureuses toutes deux ici-bas, il supplie Dieu chaque jour de nous continuer ce bonheur dans ce monde et dans l'autre.

— 0 maman, vous ne pas savez combien je suis ravie de ce que vous me dites! J'aimais déjà bien mon père, mais maintenant je l'aime encore mieux, et je sens que l'espèce de contrainte qu'il m'imposait s'etîace tout à fait de mon cœur. C'est que maintenant je vois combien il a su se sacrifier à votre bonheur, combien il a su se dévouer à vous, qui le méritiez si bien! Tenez, une preuw encore : vous savez bien, maman, quand mon frère parlait de ce voyage à Paris tous les hivers... j'ai été, je vous l'avoue, un peu chagrine de voir qu'il n'y fallait plus penser, parce qu'enfin, maman, moi, je n'ai jamais été ni au bal, ni à l'Opéra, et je m'en faisais une grande fête! Eh bien, maman, je vous l'avoue, j'ai cru alors, bien à tort, que c'était mon père qui s'était opposé à ce voyage, tandis que maintenant, maman, je croirais assez que c'est vous qui en avez détourné mon père, et que c'est encore un sacrifice qu'il vous a fait.

— Oui, Marie, c'est un sacrifice qu'il m'a fait ; et tu ne m'en veux pas, pauvre enfant, de te priver des plaisirs de ton âge?

— Moi, moi, maman! eh! ne suis-je pas avec vous? Les plaisirs démon âge!... mais en est-il d'autres que d'être près de voris, à chaque heure, à chaque minute? Et si j'aime tant mon père à cause des sacrifices qu'il fait à ce que vous aj-rpelez votre sauvagerie, c'est que moi je jouis de cette sauvagerie. Et puis enfin, maman, le monde... mon frère en fait de grands récits ! Mais que cela doit être froid et glacial ! Sur qui compter? à quelles afiections croire? Enfin, quand je sors de votre salon ou quand j'y entre, je suis bien sûre de l'impression que je' laisse ou de celle qui m'attend. Serait-ce donc ainsi dans le monde?... Ohl non, sans doute. Car, auprès de vous, si mon cœur bat plus vite, c'est de joie ou d'amour; dans le monde, ce serait de crainte et d'angoisse. Tenez, maman, j'ai parlé d'Opéra et de bal, un peu comme je vous parle de ces grands voyages que nous lisons l'hiver. A m'entendre m'extasier sur ces courageux aventuriers, on me croirait intrépide et prête à partir, et je mourrais de frayeur s'il fallait me mettre en route. Eh bien ! entre nous, les voyages

sont bons à lire, et l'Opéra est bon à désirer, mais voilà tout. Aussi, chaque jour, je demande à Dieu qu'il daigne me continuer le bonheur dont il me comble, en nous laissant toutes deux dans la vie paisible et ignorée que nous nous sommes faite.

— Mon ange de Marie, — dit madame de Vaudrey en embrassant sa tille, — Dieu m'a bénie en t'envoyant près de moi.

EXPiATionr

•CkNKS DIALOODËUS

PERSOMMAGCB

Le comte de t^udret.

La comies:^c de Vaudhet.

HadKnioiselle de Vauchet.

La Vitessx.

JÉRÔME, courrier du manjnisde BetTll*

Ddval, secrétaire du comte.

Ceii« êcéae ne passe an chftleaa de Vaadrey, dans la cour du cbcoil. LA VITESSE, à nn yalel de chiens qui est dan» le chenil. Eh bien, alOSS,

tu n'as qu'à découpler les chiens, et faire desseller les chevaux; M. le comte a donné contre-ordre, (a Jérôme.) Je n'en reviens pas... en vérité, je n'en reviens pas. Comment I... M. le comte ne chasse pas aujourd'hui! par un si beau temps! Pouiliiut j'ai fait le bois avec Ravageot, et j'ai détourné un dix-coi-s! 11 ne chasse pasi... depuis cinq ans, voilà la premièie fois que cela lui arrive. C'est extraordinaire! il y a quelque chose là-dessous. Il ne chasse pas ! c'est inconcevable 1

JÉRÔME. C'esl pL'ul-ètre celle grosse lettre qae je viens d'apporter de Belval qui est cause de cela...

LA VITESSE. C'est bien possible, et M. le vicomte Alfred, qui vient, lui, de partir pour Paris à l'instant môme, en toute hâte, sans emmener ses gensj il n'a pris que son valet de chambre et son courrier. Encore une fois, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, mon vieux Jérôme.

JEROME. Tout ce que je sais, c'est que ce matin, à sept heures, M. le marquis, qui venait de recevoir un exprès de Paris, m'a dit : « Tu vas monter à cheval ; il y a quinze lieues d'ici à Vaudrey par la traverse; dût ton cheval être fourbu en arrivant, il faut que cette lettre soit remise à M. le comte de Vaudrey avant midi. »

LA VITESSE. Tiens, voici M. Duval, le valet de chambre de M. le comte; il va nous apprendre du nouveau.

DUVAL, accourant. La Vitcssc, VOUS allez donner ordre au chef d'écurie de faire seller à l'instant le Glorieux pour Jérôme; vite! vite!

LA VITESSE. Le Glorieux! le meilleur cheval de la vénerie, le cheval de prédilection de M. le comte, le cheval le plus vite de l'écurie; le cheval qui, de sa vie, n'a été ewjam&e que par M. le comte ! vous vous trompez, monsieur Duval, c'est impossible! le Glorieux! ...

DUVAL. Si fait... c'est le Glorieux, et c'est justement parce qu'il est le plus leste et le meilleur que M. le comte le choisit; et vous, Jérôme, vous tâcherez d'aller plus rapidement encore que vous n'êtes venu, pour porter cette lettre à M. le marqms de Belval. Ahl voici ce que M. le comte vous envoie... Mais à cheval... à cheval!

JÉRÔME. Cinq napoléons l... Monsieur Duval, vous remercierez bien M. le comte; vous...

DUVAL. Oui, oui, mais à cheval; pour l'amour de Dieu, a chefal !

Ils sortent tons trois avec précipitation. l'oratoire du comte de VAUDREY

eomte est assis près d'une table; il lit plusieurs lettres... et laisse de temps eg temps échapper des exclamations de surprise et de joie. Le comte ne porte pas sa perruque che^ lui ; son crâne est chauve, découvert, et seulement garn. aux tempe» de quelques cheveux blancs. Sa figure est grasse et colorée. Il est Têtu dune robe de chambre et d'un pantalon à pieds de flanelle grise.

LE COMTE. Ce serait inouï... inespéré... quelle alliance! une maison souveraine! quel éclat pour mon nom!... Mais comment se fait-U que la première lettre de Belval se soit égarée? II m'envoie aujourd'hui un exprès pour me dire que, depuis trois semaines, il attend ma réponse, et me renouvelle la même proposition, en me supphant de me décider au plus ¥ite. Ainsi, il y a trois semaines que j'aurais dû recevoir sa

première lettre... trois semaines !... que de temps perdu ! pourvu qu'il ne soit pas trop tard... Heureusement qu'Alfred est parti pour Paris! Tout ce que je craignais de lui, c'était un refus; mais non, il consent. C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout, (un loDg silence.) AUons! il n'y a que ce moyen... Oui, plus j'y réfléchis, plus je vois qu'il n'y en a pas d'autres. Et puis, moi, je n'avais pas considéré la question ainsi que mon chapelain vient de me la faire envisager. Or maintenant, cette raison secondaire devient pour moi plus influente que la première; ainsi, en tout état de cause, je prendrais la même détermination, puisque cela doit concourir à m'assurer encore davantage cette félicité éternelle dont, hélas ! chaque jour je tâche de me rendre digne, et que, de plus, je rehausse à jamais l'éclat de mon nom par cette alliance de mon fils avec une maison souveraine. Il n'y a donc pas à balancer. Les conditions que le chargé d'affaires du prince d'Arsbcrg me fait proposer par Belval sont énormes à la vérité; mais cela se conçoit : quoique la représentation ne soit pas très fastueuse dans les cours de principautés d'Allemagne, il faut, malgré cela, un état de maison princière; et les quatre cent mille livres de rente qu'on me demande d'assurer à mon fils en le mariant, joints à la fortune de la jeune princesse, ne feront que juste ce qu'il leur laudra pour exister convenablement. 11 s'agit maintenant de décider ma fille et madame de Vaudrey. (siieuce.) Eh bien! je ne vois ni pourquoi ni comment elles me refuseraient le seul sacrifice que je leur aie jamais demandé, surtout quand ce sacrifice importe autant à mon salut et à l'illustration de ma maison, (u sonne.) Et puis d'ailleurs, je veux que cela soit ainsi. (Entre Duvai.) Duval, allez dire à une des femmes de madame de Vaudrey que je prie mademoiselle Marie de se rendre auprès de moi à l'instant.

Duval s'iDcliDe et sort.

LE COMTE, relisant iet lettres. Il paraît quc c'cst à la cour, l'hiver passé, que la princesse a remarqué mon fils, qui s'était occupé d'elle, sans pour cela prétendre à un bonheur aussi inespéré. En vérité, cela m'a l'air d'un rêve, non pas que souvent pareille chose ne se soit vue ; car notre maison compte dans ses alliances celles d'un prince et d'un duc souverain. Mais cela arrive d'une manière si inattendue... (il rënéchii.) Encore une fois, je ne vois pas pourquoi ma fille se refuserait à prendre ce parti, puisque cela oflre d'aussi grands avantages à moi et

à son ftère. Pourtant, pour m'assurer d'avance de son consentement, je suivrai l'avis de mon chapelain. (Entre Marie.) Mais la voici...

Harie est tout interdite, le cœur lui bat horrihlement fort; c'est la première fois de A vie qu'elle se trouve ainsi seule avec son père.

LE COMTE, loujour» froid, impassible, mais avec une nuance d'affection.

Approchez-vous, Marie; asseyez-vous là; j'ai à causer sérieusement avec vous... mais très sérieusement, ma fille...

MARIE, s approche timidement, baise la malo de son père^ et s assied prèl

de lui. Je VOUS écoute, mon père.

LE COMTE, après quelques minâtes de «ilence, pendant lesquellei il a paru

se recueillir. Dites-moi, Marie, si aujourd'hui il dépendait de vous de sauver la vie de votre père, et...

MARIE, te levant avec effroi et se jetant au cou de coo père. Grand

Dieu! !! mon père!! !

LE COMTE. Rassurez-vous, rassurez- vous, Marie; laissez -moi achever. Si aujourd'hui, dis-je, il dépendait de v^;^- de sauver mes jours, en vous vouant pour jamais à une^^e de tourments et de chagrins, que feriez-vous?

MARIE. Je suis sûre que vous n'avez jamais douté de ce que je ferais, mon père.

LE COMTE. Ainsi, sans balancer, vous vous sacrifieriez pour moi?

MARIE. Mon père, je vous l'ai dit.

LE COMTE, d'un air solennel. Vous le jureriez, ma fille?

HARIE , regardant le comte avec étounement. Oui , mon père , \6 le

jurerais, si vous aviez besoin de ce serment pour être sûr que votre fille a appris de sa mère à connaître ses devoirs.

LE COMTE, montrant ua ciiriBi. Enfin, mon eufaut, VOUS le jurcriez sur l'image du Sauveur des hommes?... Ainsi, vous le jurez!...

MARIE, avec candeur. Oui, je le jure, je le jure. Mais permettez-moi de vous demander, mon bon père, pourquoi vous doutez ainsi du dévouement de votre fiile, de votre Marie, qui se rait si heureuse de pouvoir vous prouver combien elle vous chérit,

LE COMTE, l'embrassant an front. Bien, Marie, bien! jc le vois, vous êtes ce n.\xe je pensais ; vous êtes une noble et tendre fille, tout à fait digne de me comprendre, et qui méritez la confiance que je vais vous montrer. Eh bien donc, Marie, vous pouvez faire pour moi bien plus euf ■~'^ «ue de me conserver

le peu de jours que Dieu me donne peut-être à passer sur cette terre de douleurs; car vous pouvez contribuer à me rendre éternellemenl heureux, Marie, éternellement.

MARIE, éiomide, ne comprend pa». Éternellement heurcux ! et comment cela, mon père ?

LE coMTK. Oui, Marie, vous pouvez contribuer à m'assurer cette félicité éternelle qui est le but de tout chrétien , et que l'e m'eflorce de mériter par une vie pieuse et toute en Dieu. Vous pouvez cela, Marie, non en vous vouant, comme vous m'avez juré de le faire, à une vie de tourments et de chagrins, mais, au contraire, en vous consacrant à une vie heureuse, douce et calme, qui vous rendrait digne aussi d'un bonheur éternel.

MARIE, tonjonw ëionnée. D'uu bonhcur étemel, mon père I

LE COMTE, un peu impatienté. Vous allcz me Comprendre mieux, sans doute, et Dieu me saura gré, peut-être, de m'hurailier ainsi devant mon enfant. Étant jeune, j'ai beaucoup failli, beaucoup péché, Marie; mais la grâce est enfin venue luire à mon esprit égaré ; et, depuis bientôt huit ans, je tâche d'expier, par un sincère repentir, les fautes de ma jeunesse. Mais si mes prières sont entendues de Dieu, combien plus seraient entendues et exaucées celles d'une âme pure et candide comme la vôtre , Marie , qui chaque jour demanderait au ciel , pour son père, une place parmi ses élus !

MARIE. Aussi, moi et ma mère, nous prions chaque jour pour TOUS, et avec ferveur, mon père...

LE COMTE. Je le crois, ma tille, je le crois; mais quelle différence de prier ici, dans ce lieu mondain, sans avoir aucun droit à la bienveillance de Dieu , ou de prier dans une de ces saintes retraites, toutes remplies de sa présence, ou de prier enfin comme vous pourriez prier, si vous étiez la chaste épouse du Seigneur. Comprenez-vous, Marie ?

MARIE, (ftiiïsaiii. Je comprends... mon père... je comprends...

lE COMTE, saoimant et arec cooTiction. J'étais bien SÛr qUe ma

aoble et tendre fille m'entendrait. Vous le voyez, Marie, quel avantage pour moi! tandis que, de mon côté, j'implore le ciel pour la rémission de mes péchés, vous l'implorerez aussi pour moi de votre côté ! Et combien votre voix, à vous, ne sera-t-elte pas dovice au Seigneur, votre voix à vous, fille sainte et adorable, qui vous offrez volontairement eu holocauste pour expier les fautes passéos de votre père ! Et croyez-moi, Marie>

je sens là... un pieux instinct qui me dit que, touché de ce sacriflce sublime. Dieu ne refuserait pas à vos propres prières une place pour moi parmi ses élus... Oui, Marie, si vous faifiez cela pour moi, je finirais mes jours tranquille sur mon Bort à venir et sur le vôtre ici-bas et là-haut... Oui, Marie, je ^aourrais avec cette conviction que j'ai bien mérité de Dieu, en assurant à jamais votre bonheur, en vous arrachant aux vanités périssables et aux dangereuses tentations de ce monde misérable. Vous comprenez tout cela, Marie, n'est-ce pas, ma fille, ma chère fille?

MAKIE, qui n'a pas écouté le comte depnis la dernière répoose qu'elle loi a faite, dit avec douleur et accablement : Quitter ma mère! ! !

LE COMTE, Oui, ma fille, mais pour aller prier aux genoux de Celui qui mérite et qui veut que tout soit sacrifié à son adoration... mais pour assurer à jamais le bonheur de votre père et le vôtre...

MARIE, les joues baignées de larmes. Quitter ma mèrel... 0 mOn

Dieu, mon Dieu! quitter ma mère! ...

LE COWTE fait un mouvement d'kumeur et dit d'nn ton sec : Si leS

pieuses raisons que je viens de lui donner ne suffisaient pas à ma fille... il en est une autre, quoique d'un ordre moins élevé, qui pourrait concourir à la persuader que ce qu'elle regarde peut-être comme un sacrifice, et ce que je regarde, moi, comme la chance la plus inespérée et la plus profitable pour son salut, assurerait, en outre, le bonheur et le sort à venir de mon fils ; en un mot, voici comment.

MARIE, essuyant ses yeux. Je VOUS écoute, mOU père.

LE COMTE, lui montrant la leltie du marquis de Belval. Voici UnC lettre

d'un de mes amis les plus dévoués; dans cette lettre, il me propose pour mon fils (Avec intention,), pouT l'héritier de mon nom, pour celui qui peut seul le transmettre à la postérité; il me propose, enfin, pour votre frère une alliance inespérée... Car il s'agit de lui donner pour femme la princesse d'Arsberg, dont l'oncle, prince régnant d'un des États d'Allemagne, est allié à la maison d'Autriche. En faveur d'une pareille union, je dois m'obliger de donner à mon fils quatre cent mille livres de rentes lors de son mariage, et de lui assurer après ma mort et celle de madame de Vaudrey (en prélevant pour vous une pension viagère de vingt mille livres), de lui assurer les trois cent mille livres qui nous resteront, et qui nous suffiront à peine pour tenir notre rang... Vous voyez

6owe, Marie, que, dans ce cas, il deviendrait fort difficile de vous trouver un sort convenable, car vous ne voudriez pas me voir, j'en suis convaincu, renoncer, à mon âge et pour vous doter, à des habitudes de bien-être que j'ai toujours eues; et, d'un autre côté, ce serait une illusion que d'espérer de vous marier sans dot. Voilà quelle est cette autre raison; je vous l'ai dit, Marie, quoique d'un ordre raille fois moins élevé que la première, elle a aussi, comme vous le voyez, une grande importance, puisqu'elle se rapporte à l'illustration de notre maison. Voilà ce qu'il en est, ma fille, je ne vous ai rien caché, bien sûr que vous méritiez toute ma confiance, et que vous sauriez vous en montrer digne.

MARIE. Je sais, mon père, que, n'ayant ni richesses, ni beauté, je ne me marierai jamais... Je consens donc avec joie, avec bonheur, et sans aucune arrière-pensée de chagrin, je vous le jure, à ce que vous donniez à mon frère, que j'aime de toute mon âme, la part de fortune à laquelle je pouvais prétendre... Mais, mon père... (se jetant aux genoux du comte.) mon bon père, par grâce, ne me séparez pas de ma mère... ne me faites pas quitter ma mère!...

LE cojiTE, «éTèrement. Comment!... VOUS hésitez... vous ose? hésiter... quand vous me l'avez juré?...

MARIE, toujours à genoux. Mais, mon père, quitter ma mère I... pensez donc ce que c'est... mon Dieu! pensez-y donc!... La laisser seule, toute seule... mais cela est impossible I Qui me remplacerait auprès d'elle?... Personne... personne!...

LE COMTE. Et qui vous remplacera au pied des autels?... et qui priera pour assurer le salut de l'âme de votre père, enfant parjure et dénaturée?... Personne, personne!.,.

MARIE. Mais, mon Dieu ! si, moi, moi, je prierai pour vous à chaque heure, à chaque minute, moi et ma mère nous prierons; mais ne nous séparez pas. Vous ne savez donc pas ce que je suis pour elle et ce qu'elle est pour moi?... Vous ne savez donc pas que la vie de l'une est la vie de l'autre... Mais si, mon père, mon bon père, vous savez cela... Vous savez qu'on ne retire pas ainsi une fille à sa mère... vous savez que cela ne se peut pas, que ma mère en mourrait... et vous ne voulez pas faire mourir ma mère!

LE COMTE. Ainsi, quoique vous m'ayez juré par le Christ de fous vouer à une existence de chagrins et de tourments pour me sauver la vie dans ce monde périssable, vous hésitez à

cette heure, qu'il s'agit de ma vie éternelle; vous hésitez,

quand vous pouvez m'assurer le bonheur des élus?

MARIE. Mais il faut pourtant aussi songer à ma mère... Diec ne me l'a pas donnée pour qu'on la tue en m'arrachant de ses bras... Dieu ne peut pas vouloir non plus qu'on fasse mourir de chagrin une mère comme ma mère 1

LE COMTE. Il vaut micux, n'est-ce pas, que cela me coûte ma Félicité éternelle... à moi? Ainsi, moi qui comptais sur ce sacrifice de votre part, puisque c'en est un à vos yeux, pour finir mes jours en paix, je vais désormais vivre de doutes, d'anaoisses et de tortures... Malheureux père! qui ai cru au serment sacré de ma fille... tandis que ma fille est parjure !...

MARIE. Je ne suis pas parjure, mon père... m'en préserve le ciel! Mais vous m'avez dit : «Ma fille, jurez-moi que vous vous dévoueriez à une vie de souffrances pour sauver mes jours. » Je vous l'ai juré, mon père; je vous le jure encore... Pour sauver vos jours, rien au monde ne m'arrêterait... j oublierais, je crois, ma mère... oui!... pour sauver vos jours, tandis que...

LE COMTE, V interrompant .vec violeuce. MaiS, enCOre UnC fOlS, mal-

heureuse enfant, est-ce donc parce qu'il s'agit de la vie éternelle que vous hésitez à tenir votre serment?... Vous vous sacrifieriez pour me conserver quelques années d existence qui me restent... et vous refusez de le faire pour m assurer la félicité éternelle! Et, d'ailleurs, n'est-ce pas aussi sauver ma vie de ce monde, que de changer en certitude de bonheiu' le doute cruel et poignant qui, maintenant, viendra m épouvanter chaque jour !... que de m'empêcher de mourir de regrets de voir nron fils, l'héritier de mon nom, manquer une alliance inespérée, qui lui ouvrait l'avenir le pluÊ brillant!... AUez, allez, fille parjure!... foulez aux pieds votre serment. Dieu vous maudira... car vous êtes sans foi!...

MARIE. Mon père... écoutez-moi.

LE COMTE. Non, non... je ne vous connais plus; et si vous n'accomplissez pas votre promesse... je vous maudis , entendez-vous?... je vous maudis!... , ,

MARIE, tonjour. agenouillée. Grâce'.... grâcc!... mon père.

lE COMTE. Eh bien, ferez-vous ce que vous m avez jure?

MARIE. Mais ma mère?...

tE COMTE. Prenez-y garde, malheureuse enfant... songez ce ipie c'est... que la malédiction d'un père... Songez-y bien... consentez-vous

MARiB, à muD* joutw. Par pitié pour ma mèrel...

LE COMTE, levaot let maioi. AJors doDc, puisque tu méconnais Ion serment, puisque tu profanes le nom du Sauveur par un Parjure... sois...

MARIE M releva sTte elTNI, met )• mtia lar la boucbe de eon pèr«. Nonl

3on ! je consens... mon père... je consens à tout.

LE COMTE, I* prenant par le bras et la menant au pied de la croix. Et

îette fois vous le jurez... librement, vous vous ferez religieuse..»

MARIE, arec accablement. Je le jure douc... mais prlez pour m& mère, car elle va bien souffrir!

LE COMTE, l'embraisant. Ah! Marie, Marie, vous ne sauriez croire combien vous me rendez heureux, et quel calme je ressens en ce moment qui fixe mon avenir. Marie, Dieu vous bénirai... Dès ce jour vous avez gagné à jamais le ciel, en assurant à jamais le bonheur de votre père et de votre frèrej que ce soit votre plus douce récompense... sainte fiancée da Seigneur I

MARIE. Et maintenant... que deviendra ma mère?...

LE COMTE. Écoutez-moi , Marie. Ce que vous venez de me promettre, il faut que pendant quelques jours encore votre mère l'ignore; car...

A «e moment, raadame de Vaudrey ouvre bruiqnemeiit la porte de l'oratoire; elle est tret-p&le, trè*-agitée. Le comte reste stupéfait. La comtesse jette sur lui et sur sa fille uo regard scruuteor. A la vae de la comteste, Marie l'eut jetée dans se» braa ta «'écriant :

— Ma mèrel

LA COMTESSE l'emliasse, et, se contraignant, In! dit : MoU enfant,

j'aurais à causer avec M. de Vaudrey d'une affaire très importante; laisse-nous... Attends-moi là... dans la bibliothèque.

Marie embrasse encore ta mère, s'approche de son père et lui baise la main. LE COMTE, à troU imt» k Marie, maU a'nn loo significatif. Songez-y

bien.

MARIE. Vous avez ma promesse, mon père.

Maie embrasse encore la mère, ot sott.

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