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LE COMTE ET LA COMTESSE

iawlawn, trts-agitée, s'appaie sur le bras d'un fiatenil, et regarde l«eoml* an silence.

COMTE, avec iiitmear. J'ose CToire, madame, que vous av«s if 8pect<i ies rotivir.ianccs,.. oour ne pas vou? êtrs oubtii^

au point de venir surprendre le secret d'un entretien qui ne

regardait que moi et ma fille, et que vous ne vous êtes paE

^^[T^COMTESSE, l'interrompant .ivement. SI, mOnsieUT, si... je me

suis permis cela. Apprenant que pour la première fois de votre vie vous demandiez ma fille... j'ai voulu savoir ce que vous vouliez faire démon enfant... et je le sais... je suis arrivée trop tard; mais, enfin, je sais tout

LE COMTE, froidement. Eh bien! madame, vous savez donc d que, par condescendance pour vous, j'aurais voulu celer pen< dant quelques jom's encore, afin devons l'apprendre avec mé. nagement Vous savez que ma fille m'a juré de se faire rehgieuse pour assurer mon salut, le sien, et 1 établissement de mon fils... voilà tout.

LÀ COMTESSE. VùUà tout î ! ! . ,.

LE COMTE. Je conçois, madame, que cette séparation vous est désagréable; mais je ne pense pas que vous vouUez sacnfier les avantages positifs qui en résultent au desu« de vous éviter... un désagrément. ^ ni,t «««

LA covTESSE, arec am.rtume. Un désagrément!... Oh! sans doute, ce n'est qu'un désaorément.... Je suis si peu conciliante'aussi... Apres tout, que veui-on? .. m'arracher ma fille.. Eh bien! au pis, que peut-il maiwer?... queUe meure de désespoir d'être séparée de moi... ou que je meure de désespoir d'être séparée d'elle... que je meure dans une agonie solitaire... sans pouvoir fixer mes yeux etemts sur les siens, pour oublier la mort, en regardant une dernière foj. mon enfant... encore une fois, tout cela n'est qu'un simple aé^agrément à vos veux... Oh! sans doute... et vous ne mentez pas Non ! votre cœiu- est ainsi fait que vous pensez ce que vous dites là... Mais savez-vous que le prêtre qui vous absoudrait d'un projet aussi crimu... que celui que vous méditer, compromettrait étrangement votre salut... monsieur?

LE COMTE. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame qua mon chapelain seulement je reconnaissais le pouvoir de me parler de mon salut et de diriger mes actions et mes pensées vers ce but. Veuillez donc m'apprendre, madame, quelles sont vos intentions relativement à mademoiselle de Vaudrey. | LA COMTESSE. Eh bien! monsieur! mes intentions sont de

criGcîc d'une manière aussi horrible ; mon intention est d'en appeler à 1 honneiu- et à la délicatesse de mon fils, qui ne souflnra jamais une pareille atrocité : car, j'en suis sûre, monsieur, il ignore vos projets.

LE COMTE. En effet, madame, il sait seulement qu'on me propose cette alliance pour lui; mais il ignore à quelles conditions. LA COMTESSE. Dieu soit bénil ma fille est sauvée: je connais le cœm- de son frère.

LE COMTE. Je dis comme vous, madame. Dieu soit béni! ma fille est sauvée; car elle a le cœur trop noble pour être parjure a une promesse jurée sur Dieu.

LA COMTESSE. Silence, monsieur, ne blasphémez pasi ne rendez pas Dieu complice de vos ruses hypocrites, de votre insatiable orgueil et de votre odieux égoïsme. Tenez, monsieur, le ciel m est témoin que jamais je n'ai parlé de vous à mes en* fants, et surtout à ma fille, que pour l'engager à vous aimer et à vous honorer. J'ai menti à la vérité et à moi-même, en palhant vos torts sans excuses, et en vous peignant comme sans cesse occupé de mon bonheur et du sien. J'ai su lui déguiser votre froideur et votre éloignement, en donnant un prétexte honorable à l'indifférence criminelle que vous témoignez a vos enfants, et à moi qui vous ai voué ma vie, ma jeunesse, mes espérances, et qui n'ai jamais reçu de vous que mépris et dédains. Ecoutez-moi bien, monsieur, nous sommes tous deux dans un âge et dans des circonstances tels, que ce que je vais vous dire n'est pas un reproche vulgaire et indélicat mais bien un fait qu'U m'est nécessaire de constater afin de vous faire honte de votre conduite ci-uelle et délovale. Il y a trente-cinq ans, monsieur, que moi, moi... qui vous valais par la naissance, que moi qui vous apportais une fortune six fois plus considérable que la vôtre, j'ai été séduite par des promesses menteuses, et que j'ai lié mon sort au votre. Eh bien! oserez-vous nier, monsieur, que, les premiers mois de notre mariage exceptés, vous ne vous soyez pas conduit a mon égard de la façon la plus cruelle et la plus révoltante? Oserez-vous nier mes droits à la disposition de notre lortune? oserez-vous...

LE COMTE, l'interrompant froidement et avec componction. Quant à VOS

droits a disposer de notre fortune, madame, vous n'en avez aucun et moi seul en suis le dispensateur. Si vous en doutez consultez vos gens d'affaires. Quant à mes torts envers vous^

ie ne chercherai pas à les nier, madame. Dans ma jeumesse, dans mon âge mûr, dans ma vieillesse, j'ai péché, j ai beaucoup péché ; ma conduite a été mondaine, immorale, impie; yai outragé les liens du mariage, j'ai cherche le bonheur ailleurs que dans l'affection de ma femme et de mes enfants, i'ai cherché des plaisirs impurs dans des voluptés criminelles ; i'ai payé par la froideur et le dédain votre amour et votre de^ iouement Je sais cela, madame; et c'est parce que je sma convaincu de cela, que, depuis longtemps a chaque heure à chaque minute du jour, j'implore la nuséricorde céleste en «riant Dieu de me pardonner mes erreurs passées; c est po ucela, madame, que, sentant toute l'énormite de ma condm e et n'osant me croire digne de la clémence du ciel, j ai supphe ma fille de se dévouer pour moi : car je suis sur que les prières d'une chaste et sainte épouse du Seigneur seront plus écoutées de Dieu que celles d'un pécheur indigne comme moi. Lt puisque vous me rappelez les premiers temps de notre union, vous me donnez, madame, une occasion que j'aurais peut;*tre longtemps cherchée. En un mot, j'ai un aveu a vous fair«... Je fus bien coupable I oh! bien coupable! Mais Dieu est miséricordieux, et j'espère que vous le serez aussi , madame; car mon chapel J m'a dit que l'assurance de votre pardon serait Î3i grand pas de fait vers la rémission , et qu'il fallai suivre ce précepte de l'Écriture : Humiliez-^ms devant celui que

'Z ZZlZt^^^ ' --. Parlez, parlez monsieur; que voulez-vous dire, qu'avez-vous à m'apprendre?

LE COMTE se recueille et parle très lentement, eo hésitant, c.r .1 ra««««e

«. .onveni. avec peine. Vou3 VOUS rappclcz, madame ^pie lorsqj«

ie VOUS vis pour la première fois dans Unde, cetait.. je ne

me souviens plus si c'était à l'île de France... ou à Gondelour.^

LA COMTESSE t«. ,ite. C'était à Gouddour, monsieur; à Gon-

^l^coMTE. Oui, oui, à Gondelour; c'est que ma mémoire est en vérUé si afiaibUe, que les dates et les lieux se confondent dans ma tête. . ... ^ .^„

LA COMTESSE, a^ec anxiété. MaiS diteS... monSlBUf, dltCS dODC,.

LE COMTE. Oui, C'était à GoudelouT que je vous vis pour k pr^TiièrT fois, madame. Je vous apportais la nouveUe de U E d'un capitaine de vaisseau anglais dont j'avais pns m trégftte à i'abordags; ce capitame de vawseaa...

LA VIGIE DE KOAT-VEN î ;1

LA COMTESSE, dans une horrible angoisse. C'était sif GOJ)rgeS GON

don, monsieur; mais, au nom du ciel! après... après?...

LE COMTE. Oui, c'était sir Georges Gordon; il commandall nne frégate qui s'appelait... qui s'appelait... je ne me souviona plus du nom de cette frégate.

LA COMTESSE. Mois qu'impoite ce nom, monsieui? aprèsaprès...

LE COMTE resta on momeDt (il(>ncieDx, et reprend, toujours très lentement.

Ah!... c'était le Lively, la fi-égate le Lively... J'avais connu ce sir... ce sir Georges Gordon en France, à Versailles...

LA COMTESSE. Monsicur, vous me faites frémir.

LE COMTE, aprè» une pause. Mais avant d'en venir au pénible aveu que j'ai à vous faire, madame, je dois vous exposer avec repentir et résignation dans quels sentiments je vous ai épousée, car cette preuve d'humilité me sera comptée là-haut.

LA COMTESSE. Ccla e&t inutile, monsieur, car je prévois que vous ne m'apprendrez rien que de bien triste... D'ailleurs, je suis venue ici pour vous parler de ma fille , monsieur, pour défendre ses droits, que vous voulez indignement sacrifier... et non pour entendre votre confession...

LE COMTE. Et vous l'entcndrcz pourtant, madame : car, lorsque vous l'aurez entendue en ce qui vous concerne... peut-être concevrez-vous combien j'ai besoin d'appui auprès de Dieu, et si les prières de ma fille sont de trop pour me mériter le pardon d'une conduite aussi misérable; et puis, pour que vous m'accordiez le pardon que j'ose espérer de vous, il faut bien que vous sachiez tout le mal qu'hélas! je TOUS ai fait...

LA COMTESSE. Mais, monsieur, c'est une horrible torture que TOUS m'imposez.

LE COMTE. Ce n'est pas à vous de souffrir... mais à moi, madame , à moi qui vous ai oflensée , qui vous ai trompée , cai" j*avoue à ma honte que, lorsque je résolus de m'unir à vous, je fus bien plutôt poussé par la cupidité qu'enflamma votre fortune considérable, que parce qu'on appelle l'autour... ei que je pensais bien plus à m'assurer une brillante position à , l'abri des événements que je prévoyais devoir se passer France... qu'à m'occuper de votre bonheur futur, puisque me promettais intérieurement de continuer ma vie coupab ' quoique uni à vous par les liens sacrés du mariage... Hél;r me pardonnez-vous, madame?,..

LA COMTESSE, essuyant une larme. Je VOUS pardonne, monj^ieuF... depuis longtemps cela était pour moi une présomption; j'avais cru pourtant... que d'abord... mais non... non... cela n'est plus un doute maintenant, et je vous remercie de me désabuser... oui... je vous pardonne, monsieur.

LE COMTE. Je rends grâces à Dieu et à vous, madame, de votre indulgence, et votre bonté m'encourage, car il faut tout dire, tout dire... la franchise seule peut nous sauver... Écoutez-moi donc encore... Voyant votre attachement pour sir Georges résister à mes soins, je voulus vous détacher de lui à tout prix... et lorsque vous m'apprîtes qu'il vous avait juré de ne plus jouer...

LA COMTESSE, affreusement pâle. Au nom dU Ciel! mOUSieUT,

qu'allez-vous dire?... vous m'épouvantez...

LE COMTE. Hélas! madame, je ne pus résister à une joie maligne , en pensant que j'avais entre les mains de quoi vous prouver qu'il avait manqué à sa promesse... (la comtesse respire.) Oui... et j'usai de dissimulation et de subterfuge en ayant l'air d'être étranger à la révélation qu'on vous fit, tandis que c'était moi qui vous la faisais faire par un coureur que j'avais alors... Hélas! vous le voyez, madame, je fus bien coupable.

LA COMTESSE, se rassurant. En effet, mousieuT, VOUS m'avcz bien indignement jouée, c'était une ruse bien lâche! mais après tout, monsieur, je vous pardonne; car, au moins, vous n'avez pas été jusqu'à la calomnie... et, je vous l'avoue, cette idée... ah! monsieur, cette idée m'épouvantait.

LE COMTEo Pourtant, madame, j'ai besoin de toute votre miséricorde, car j'ai été calomniateur; hélas! oui... un indigne calomniateur, d'autant plus indigne que celui que je calomniais n'était plus, et ne pouvait se défendre... Mais cela... me ïe pardonnerez- vous, madame?

£A COMTESSE, pâlissant d'effroi. Quo voulcz-vous dire, mousieur?

LE COMTE. Voyant, madame, que le manque de promesse de sir (ieorges ne suffisait pas pour vous détacher de lui... j'imaginai...

LA COMTESSE, M cachant la figure dans «es mains. Ah ! paS Un mot d&

plus...

LE COMTE. J'ai péché, madame; l'aveu de ma faute est déjà un commencement de la punition que j'ai méritée; j'aurâi donc le courage de tqut dire.

LA COMTESSE. Oh! Essez... par pitié... assezlU

LE COMTE. Hélas ! donc, pour vous détacher entièrement de eir Georges, j'imaginai de vous dire que sir Georges vous avait calomniée à mes yeux, en me confiant que vous aviez été... j'ose à peine prononcer ce mot impur, que vous aviez été... sa maîtresse.

LA COMTESSE, joigiant Im mains. Mou Dieu, tu l'entends!...

LE COMTE. Kt Cela n'était pas vrai, non, et j'avoue que j*ai misérablement menti, car jamais sir Georges ne me parla de vous qu'avec le respect le plus profond... Hélas! madame, me pardonnerez- vous de vous avoir ainsi trompée?...

LA COMTESSE, anéaDiie. Je ne résisterai pas à cela... j'en mourrai... Et j'ai pu croire cela de vous, Georges I... j'ai pu vous méconnaître à ce point... oh! je suis bien punie...

LE COMTE se met i genoux sur son prie-Dieu. GràcCS tC SOÎeut rCH-

dues^ mon Dieu... tu m'as donné la force de confesser mes torts... voici enfin ma conscience libre de ses souillures... C'est avec bonheur que je l'élève vers toi, et que je te remercie; car je me sens bien soulagé par cet aveu... (La comtesse pousse an en

de'chirant, et tombe évanouie par terre. Le comte se retourne et se relève.) MOIl

Dieu... madame de Vaudrey... elle se trouve mal... Holà, quelqu'un! (11 court i la porte et l'ouvre.) Quelqu'un... quclqu'un...

MARIE entre sans voir sa mère qm est cachée par nn prie-Dieu. Qu'y a-t-U,

mon père?... Ma mère m'avait dit d'attendre ici près, dans la bibliothèque... Je vous ai entendu appeler... me voici, qu'y a-t-il?... (Apercevant «a mère.) Maman... oh 1 Dieu!...

LA COMTESSE, d'une voix éteinte. Ma fille... Marie!

MARIE. Maman... me voici... me voici, ma bonne mère!

ht comte et Marie aident la comtesse à s'asseoir. Elle est quelque temps i revenir à elle... puis elle regarde çà et là d'un air égaré. En apercevant le comte, elle jette on ri d'horreiir et cache sa lèto dans !e sein de sa fille.

LE COMTE. Madame... remettez-vous... cette indisposition sera passagère.

MARIE. Maman... oli! maman, rassurez-nous... rassureznous... par un mot... Qu'éprouvez-vous?...

Oo entend la comtesse pousser des sanglots étouffés ; après quelques minutes de silence, elle relève la tète : ses joues sont colorées, son cœur bat avec force, elle essaie se* jtax, et dit d'une voix atseï calme ce qui sait.

LA COMTESSE. Ccia ne sera rien, mon enfant... rien, absolument rien... C'est qu'au moment, vois-tu, de prendre une détermination aussi grave que celle dont je viens de convenir avec M. de Vaudrey, l'émotion... le regret... Mais dis-moi, mon

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enfant... m as donc promis, juré, d'entrer au couvent?...

MARIE. Cela est vrai... je l'ai juré, ma mère...

LA codTESsE. Et tu tiendras ta promesse, mon enfant?

MARIE. Maman... je l'ai juré.

LA COMTESSE. Il faudra doue nous quitter... ne plus nom foir... Les journées vont nous être bien longues, Marie.

MiRiE, pleurant. Oh! je le sais, ma mère... je le sais... maik iouvenez-vous de votre leçon... rappelez-vous ce que vous me disiez encore hier : Dût-il t'en coûter des larmes de sang, tiens la promesse que tu as faite, ma fille. Et puis, en agissant ainsi, j'assure le salut de mon père. .. et le bonheur de mon frère...

LA COMTESSE. Et mon bonheur à mou.. Marie!

MARIE, à ton père, 4'dd fa déchlraot. Ah I répOUdSZ à Cela, mOO

père...

LA COMTESSE. Dls-moi... mon enfant... as-tu bien songé que tu quittais pour toujours le monde?

MARIE. Le monde!... ce n'est pas le monde que je quitte... c'est vous.

LA coxiTESSE. Enfin, tu sacrifies les plaisirs de ton âge... la brillante position qu'un mariage aurait pu t'assurer... tu te voues à jamais à l'isolement, à la solitude. Crois-moi... Marie, réfléchis encore... Si tu conservais le moindre regret de quitter le monde... ta mère pourrait te délier de ton serment, mon enfant...

LE COMTE. Madame...

MARIE. Je n'ai songé qu'à une chose, je n'ai qu'un seul chaçrin, qu'un seul regret, qu'un seul désespoir... celui de vous quitter, ma mère.

LA COMTESSE. Pas d'autre, Marie... c'est le seul?

MARIE. Oh! le seul... Dieu le sait, c'est le seul,

LA COMTESSE. Encorc une fois, le monde?

MARIE. Mais je ne connais pas le monde... moi, je ne connais que vous... je n'aime que vous... je ne regrette que vous.

LA COMTESSE, l'embrassant. Eh bien douc! l'assure-toi, mon enfant, calme-toi... Je vois avec orgueil que tu es digne de moi... c'est bien, Marie, c'est noble et beau de tenir la promesse qu'on a jurée... aussi tu la tiendras, ma fille... et pourtant nous ne nous séparerons pas.

MARIE. 0 ma mère!... comment?..,

LA COMTESSE, l'embratsant encore. MoU enfant, je VOUlaiS t'é-

prouver; je viens de causer de cela avec M. de Vaudrey, et je partage son avis... Oui, d'après tes goûts et ton caractère, la retraite te convient mieux. (Mouvement du comie.) Et puis cela facilitera le mariage de ton frère, et celte alliance est fort belle... et fort désirable... Et puis aussi tes prières, à toi, pauvre ange exilé sui" la terre, seront bien accueillies de Dieu, et assureront le salut de ton père, et le tien aussi, ma fille, et le tien... Mais M. de Vaudrey et moi avons pensé à mie chose, vois-tu, Marie; les soins de son salut, ses pratiques religieuses, lui prennent tous ses instants, et lui laissent à peine le temps de donner quelques minutes chaque jour aux affections terrestres... Nous le voyons fort peu, tu le sais; aussi, il est asseï bon pour consentir à ce que je t'accompagne au couvent, d'abord pendant les premiers mois de ton noviciat... et plus tard... nous verrons.

LE COMTE. Madame...

MARIE, avec joie. 11 Serait possible... maman?

LA COMTESSE. Oui, mou enfant... je t'accompagnerai dans le couvent que nous choisirons pour toi; c'est convenu avec M. de Vaudrey...

LE COMTE. Je m'étonne, madame, que vous oubliiez...

LA COMTESSE. Je u'oublie pas, monsieur, la promesse que je vous ai faite. Grâce au ciel, voire santé est parfaite; mais du moment où vous souffririez, du moment où mes soins vous seraient nécessaires, je reviendrais près de vous ; cela est bien entendu. Ainsi, Marie, mon enfant, remerciez votre père; c'est encore un sacrifice qu'il nous fait à toutes deux.

MARIE, bâisaut la main de «on père. MOH boU père, pardonUCZ à

Totre fille d'avoir un seul instant méconnu votre volonté. Croyez bien que je me montrerai digne de cette sainte mission que j'accepte avec reconnaissance. Oui, mon père, et c'est avec la plus grande ferveur que j'adresserai pour vous mes prières à Dieu, qui les exaucera, si j'en crois mon cœm^ et mes vœux.

LE COMTE. Ma chère Marie, que Dieu vous entende I...

LA COMTESSE, «e leTant. Doune-moi ton bras, Marie, je me sens "tt peu faible. Mais non, mais non, je puis marcher seule.

Ia comtesse h'il qaelques pas avec Marie, pais la laisse et revieDt auprès da comte, qni reste comme étourdi de ce coup impréva.

LA COMTESSE, à voix basde au comte, ei d'un ton ferme. Ma résolution

est irrévocable, monsieur, et mon pardon est à ce prix. Votre vue me serait désormais trop odieuse pour pouvoir la sup-

porter. Tout est rompu entre nous. Seulement, si vous to malade, je vous l'ai dit, je ferai mon devoir... Enfin, quoi je vous tienne pour le plus lâche et le plus infâme des homm je vous pardonne, monsieur.

La comtesse rejoint Marie et «ort avec elle. LB COMTE, genl, reste longtemps pensif. Elle m'a pardonné, tOU

jours! quoiqu'elle fût outrée... Je m'attendais bien à cette scène désagréable. Mais mon chapelain m'avait dit de faire d'abord cet aveu à celle que j'avais trompée, et que la rémission qu'il pourrait me donner ensuite serait plus entière... Je l'avoue, cet aveu me pesait à faire... Aussi, maintenant, je me sens plus libre ; c'est comme une dette que j'aurais payée... et puis, ma fille va prier pour moi. Ah çà! madame de Vaudrey l'accompagnera-t-elle? je ne le crois pas. Elle a pris cette résolution dans un premier mouvement de colère... elle ne la tiendra pas. Eh bien, au fait, si elle me promet de revenir si je suis malade, après tout, je suis bien sûr qu'elle reviendra... Or, tant que je serai en santé, à quoi me sert-elle ici? à rien pour mon salut... Je la vois à l'heure des repas, et c'est plutôt une contrariété qu'un plaisir ; car j'aimerais mieux dîner seul. Tout sera d'aUleurs selon la volonté de Dieu... Ahl cette scène m'a lassé... je me sens fatigué .. (te comie s'étend dans «on fauteuil.) Ma fiJle religieuse! quelle expiation pour moi! les prières de cette âme si pure... si angélique... Dieu les entendra... oh! oui, il les entendra, et, en leur faveur, il me donnera une place parmi ses élus. Mon chapelain m'a dit des effets prodigieux de ces sortes d'expiations, et de cette manière il ne me reste plus le moindre doute sur ma participation

aux joies célestes. (La voix du comte devient de plus en plus leute. \l s'endort peiw à peu.) De mon côté, je travaille à me rendre digne de cette félicité éternelle... Et puis encore aujourd'hui, j'ai bien mérité de Dieu... en faisant cet aveu avec courage... J'ai suivi la parole de l'Écriture : Implorez ceux que vous avez offensés. Oui... je sens en moi une béatitude... un grand espoir qui me dit que je serai parmi les élus... Ma fille priera pour moi... et puis... ma maison alliée... d'une maison souveraine... et...

Le comte s'endort (ont i fUt.

U nCOITTI ALVaSD Oa TADDRKT a MADEliOI8BI.l.E MABIB DB YADOBn.

« Paris, décembre 1817.

» Vous ne sauriez croire, ma bonne Marie, combien voire lettre m'a causé à la fois de peine et de plaisir... C'est donc tout à fait de voire plein gré et par une irrésistible vocation que vous entrez dans le couvent de ***. Pour moi, tout est da-ris cette assurance de votre part, car je vous jure, chère et tendre sœur, que s'il avait fallu acheter les immenses avantages qui me sont offerts par une seule de vos larmes ou un seul de vos regrets, je n'aurais pas hésité un instant à renoncer à l'alliance inespérée qu'on me propose... et avec elle à toutes les chances d'un bonheur à venir. Lorsque mon père me parla d'abord, à Vaudrey, de cette union, il ne me dit pas un mot des conditions expresses que le chargé d'affaires du prince y mettait; je l'ai sexilement appris ici par les notaireSi Si votre vocation n'était pas aussi profonde, aussi décidée qu'elle me paraît l'être, je tâcherais bien de vous en faire revenir; mais il y tant de persuasion, tant de pieuse et sincèr? détermination dans votre lettre, que maintenant je regarderais presque comme une mauvaise action toute tentative à ce sujet.

» Excellente sœur, vous regrettez, dites-vous, que cette vocation soit autant selon votre cœur et selon votre goiit, parce que cela vous prive du plaisir que vous éprouveriez à me sacrifier quelque chose, et à contribuer ainsi à mon bonheur.. Et moi aussi, je regrette que cette vocation soit selon votre cœur; car, en vous, Marie, je perds une amie bien tendre, bien dévouée, que j'aurais présentée un jour à ma femme avec autant d'orgueil que de joie. Oui, je vous perds, Marie, car, une fois au couvent, vous êtes à jamais séparée du monde dans lequel je suis destiné à vivre.

» Je vous l'avoue, je n' désir de montrei

vot»e lettre à la princesse... Je ne vous dirai qu'une chose qm prouve bien en faveur de votre cœur et du sien, c'est qu'ella a pleuré, bien pleuré en lisant cette lettre, Marie... car elle a tout de suite compris ce qu'elle perdait en vous.

» Et moi qui, dans mon dernier séjour à Vaudrey, il n'y a pas six semaines, pensais, au contraire, à vous procurer quelques distractions! car, en,re nous^ pauvre sœur, (ipiuis votre enfance, vous avez, à bien peu de difTérence près, mené la vie retirée d'une religieuse; et peut-être votre amour pour la retraite n'est-il qu'une conséquence de cette habitude d'isolement et de solitude.

» Je suis bien aise au moins, et pour vous et pour notre bonne mère, qu'elle vous accompagne au couvent pendant les premiers mois de votre noviciat. Mon père est tellement absorbé par ses pratiques religieuses et par son goût pour la chasse, qu'il s'apercevra peu de l'absence de notre mère, et qu'à bien dire, votre départ à toutes deux ne lui laissera pas un très grand vide; tandis que, pour vous et pour ma mère, ce sera une grande consolation de n'être pas encore séparées... Et qui sait peut-être même si mon père, s'habituant à cette nouvelle existence, ne consentira pas à ce que ma mère ne vous quitte plus? J'avais bien proposé à mon père d'aller passer tous les ans quelques mois auprès de lui avec madame la vicomtesse de Vaudrey, mais vous savez son antipathie pour les nouveaux visages; et quoiqu'il fasse tout au monde pour conclure cette alliance, il m'a positivement signifié, qu'excepté le temps nécessaire pour me marier (car vous savez qu'il veut que je me marie à Vaudrey), qu'excepté ce temps, fl me dispensait du devoir que je voulais m'imposer, parce qu'il craignait que les goûts et les exigences d'un jeune ménage ne s'accordassent pas avec la vie qu'il mène et qu'il veut mener telle jusqu'à la fin de ses jours. Je partirai donc pour l'Allemagne quelque temps après mon mariage.

» Adieu, ma bonne et excellente Marie ; je vous sais un gré Infini de me promettre de rester à Vaudrey avec ma mère, pour assister à mon mariage. C'est bien aimable et bien cruel à vous, car vous laisserez de bien profonds regrets à votre sœur, je n'en doute pas.

» Encore adieu : j'attendais cette dernière lettre de votre part, pour tout terminer définitivement ; aussi maintenant mon bonheur ne peut pas se faire attendre bien longtemp».

» Embrassez mille fois ma mère et mon père, et pensez souTent à votre frère, qui vous chérit de toute son âme.

» Alfred de Vaudrey. »

a P. S. Veuillez prévenir mon père que ma démission a été cceptee dans les termes les plus flatteurs. »

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