N° 2 LE PONT
Le pont supérieur de la Sylphide offrait un coup d'oeil beaucoup plus varié que celui de sa batterie , qui , après tout, ressemblait fort à une batterie de terre, couverte et casematée. Tandis qu'en dehors, ce qui complétait et animait le tableau, c'était la manœuvre des voiles, l'exercice de la mousqueterie, le feu continu des pierriers, dont la gueule béante s'appuyait sur les batayoles des hunes. C'était encore le jeu des caronades et les préparatifs de l'abordage; et puis enfin, ce qui donnait à ce tableau une couleur particulière, c'était la fumée épaisse et jaunâtre qui le voilait d'une demi-teinte tellement sombre, fflue le brillant soleil des Açores, ne pouvant pénétrer cette vapeur sulfureuse, n'apparaissait plus que comme un orbe d'im rouge sanglant et dépouillé de rayons.
A l'avant de la frégate la foule des marins était un peu iclaircie. Parmi ceux qui restaient, les uns bouchaient à la hâte quelques trouées faites dans le bastingage par l'artillerie
anglaise, les autres çessenaient les vis de pointage des pièces. A l'arrière de la frégate était Henri, ferme svt son banc de quart, se tenant d'une main aux haubans d'artimon , et de l'autre montrant une manœuvre brisée à un groupe de timoniers dont quelques-uns chargeaient des fusils. Le comte paraissait toujours calme, mais l'ardeur du combat colorait ses joues et faisait étinceler son regard.
Alors la frégate anglaise serrait un peu le vent, afin de réparer sans doute de légères avaries. Henri imita sa manœuvre, sans toutefois s'approcher de trop près, acceptant ainsi cette espèce de trêve tacite, pom- faire de nouvelles dispositions, ou remédier au brisement de quelques-uns de ses agrès.
Les trois petits bâtiments qui marchaient de conserve avec la frégate anglaise se tenaient toujours à distance, et causaient assez de dommage à la Sylphide au moyen de plusiem's coulevrines à pivot, dont la portée était fort longue; mais voyant la manœuvre du principal bâtiment de leur division, ils l'imitèrent; et pendant quelques minutes rartiUerie cessa de gronder sur cette scène de carilage.
Presque à ce moment, le maître calfat monta sur le pont. Malgré tout son sang-fœid, on devinait à sa pâleur qu'il avait à faire une importante révélation : il s'approcha rapidement du comte, et lui dit deux mots à l'oreille...
La figure d'Henri ne s'altéra pas;... il plissa légèrement ses sourcils; puis, embouchant son porte-voix, il appela Jean Thomas. Le lieutenant accourut à cet ordre.
Henri lui parla aussi quelques moments à l'oreille; après quoi Thomas, suivant le calfat, disparut avec lui par le petit panneau (Je l'avant.
Or, ces quelques mots dits tout bas à Henri par le calfat signifiaient simplement que la Sylphide ayant reçu deux boulets au-dessous de la flottaison, une effrayante voie d'eau venait de se déclarer, et que si la pompe ne la franchissait pas, la frégate était exposée à couler d'un moment à l'autre...
Henri venait donc d'ordonner au lieutenant de surveiller Tiraportante manœuvre que le calfat allait exécuter pour remédier à ce grave accident.
Mais le comte possédait un tel empire sur lui-même, que sa flgure impassible ne trahit aucune émotion.
Alors, se tournant vers de Miran, qui donnait quelques ordres à maître Frank, qui descendait de visiter la grande
hune : — Eh bien ! monsieur, — lui dit-il en soulevant son chapeau bordé et s'essuyant le front, — voici une belle journée pour nous; vive Dieu!.., Depuis mon dernier combat du Robuste... je n'avais vu un feu aussi nourri. Ces Anglais se battent bien, monsieur, et j'ai fait quelques remarques sur leur façon de dégager leurs manœuvres qui nous seront utiles... Mais voyez donc comme cette poudre ternit les broderies... C'est désespérant, on a l'air de sortir d'une forge, — ajouta le comte en secouant du bout de ses doigts un parement de son habit.
— Sans compter, — dit de Miran, — que vos bas de sole sont tout pleins de sang; mais, au moins, ce n'est pas du vôtre, commandant?...
— Non... c'est ce diable de timonier qui est là le nez surîfi pont, qui m'aura éclaboussé en tombant. Car nous perdons du monde, monsieur, beaucoup de monde.
Mais, ne pouvant réprimer l'impatience qui l'agitait, le comte dit en frappant du pied sur le porït : — Vive Dieu! le lieutenant tarde bien; voici la frégate qui laisse arriver sur nous.
Puis s'approchant de l'enseigne, Henri lui dit d'une voix très-basse : — Pas un mot de ce que je vais vous confier, monsieur...
* Mais avant que le comte eût pu achever sa phrase, le lieutenant reparut sur le pont, vint près d'Henri et lui dit seulement : — C'est pai'é, commandant.
— Fort bien, monsieur! — répondit le comte, ne pouvant dissimuler sa joie; — retournez à l'avant... — Puis s'adressant au jeune officier : — Savez-vous ce qu'il vient de nous arriver, monsieur de Miran? une voie d'eau au-dessous de la flottaison... cinq minutes plus tard nous coulions. Maintenant, — ajouta le comte en sautant sur son banc de quart, — épargnons la moitié du chemin à ce gentilhomme anglais; faites îofier, monsieur. Et toi, timonier, va prévenir le commandant de la batterie de mettre ses hommes aux pièces...
Henri regardait attentivement la frégate qui venait sur lui grand largue, sans doute afin de lui passer de l'avant; mais la Sylphide avait une marche si supérieure, elle pinçait le vent tellement près, que l'anglaise ne put la dépasser; et quoique les deux navires ne fussent qu'à demi-portée de canon, aucun capitaine n'engageait de nouveau le feu, sachant combien une pareille Jjocdée était importante et décisive.
LA VIGIE DE KOAT-VEN il
Le plus profond silence régnait donc à bord, lorsque tout à coup la chaise des blessés remonte avec Sulpice, pâle, défait, les cheveui en désordre.
Arrivé sur le pont, l'excellent frère cherche avidement Rumphius, ne le trouve pas; puis voyant Henri sur son banc de quart, il court à lui en s'écriant : — Monsieur le comte, où est mon frère?... au nom du ciel, où est mon frère?...
Mais Henri, qui depuis quelques secondes observait la manœuvre de la frégate anglaise avec une attention dévorante, repousse Sulpice sans lui répondre, se précipite sur la barre, écafiS d'un coup de poing le timonier qui la tenait, et d'une main habile et assurée fait à l'instant venir la Sylphide dans le vent aussi près qu'il était possible, en criant avec force à l'équipage : — Halez sur les écoutes des basses voiles et des huniers ; bordez tout à plat et roidissez les ralingues. . . Alerte ! . . . alertel... mes enfants!... f...... il s'agit du sort de la journée!...
A ce commandement énergique , à la vue de l'incroyable résolution avec laquelle le comte avait agi au lieu de parler, l'équipage, un moment stupéfait, obéit avec un merveilleux ensenible, et la Sylphide vint presque debout au vent, tant eUe était ardente.
Maintenant nous dirons pourquoi le comte s'était lui-même précipité au gouvernail.
A quelques indices imperceptibles dans la manœuvre de la frégate ennemie, ou plutôt par un sentiment instinctif de son art que les marins comprendront, Henri venait de deviner, de pressentir à Tinstani, que l'anglaise, voyant la Sylphide prête à la dépasser, voulait, par une manœmTe habile, se laisser culer, afin de prendre la française par la hanche, et de lui faire ainsi un mal horrible en lui envoyant des volées d'enfilade qui, la traversant de l'arrière à l'avant, eussent balayé son pont et sa batterie dans toute leur longueur.
Or, dans ces mouvements décisifs, une seconde de gagnée est d'un prix inestimable , et puis le temps qu'on perd à donner un ordre, la crainte qu'on a qu'il ne soit pas assez vite ou assez bien rempli, sont des motifs assez graves pour qu'on préfère exécuter soi-même sa pensée, au lieu d'en risquer lu réussite en la confiant à des mains malhabiles : ce qui fut cause que le comte aima mieux gouverner lui-même que de confier la barre à un timomer.
Cette manœuvre terminée, le comte reprit son porte-voix, remonta sur son banc de quart, et vit avec un indicible orgueil que non-seulement il avait déjoué les projets de son ennemie, mais qu'il l'avait même assez gagnée pour être en étai de virer de bord et de la souventer en la traversant.
Aussi s'écria-t-il avec une joie profonde : — Nous gagnons la frégate, monsieur de Miran! nous la gagnons; nous allons virer de bord... et au moment où je donnerai l'ordre de changer derrière, faites faire feu de la batterie, feu des gaillards, feu des hunes, feu de partout; car nous présenterons le travers à l'avant de cette insolente frégate^ qui payera cher son imprudente et hardie manœuvre... ,
— Pare à virer! — dit alors Henri d'une voix pleine, mais assez contrainte pour que l'ennemi n'entendît pas donner cet ordre.
A ces mots, l'équipage attentif se distribua sur les écoutes, les amures, les cargue-points, les boulines, et les bras d'arrière et de devant, tenant ces cordages à la main, et prêt à obéir au moindre signal.
-— Adieu, va, — dit Henri; — toi, timonier, en douceur, la barre dessous ;. . . et vous, monsieur de Miran, faites border l'artimon à plat, et filer les écoutes de foc... Maintenant, lève les lofs...
La manœuvre s'exécuta avec une rare promptitude : seulement on ne fila pas à l'avant les écoutes de foc... et l'auloffée de la frégate se trouva retardée.
Tout dépendait de cette évolution : voyant ses ordres si ma. exécutés par Jean Thom&s, chargé de l'avant, Henri s'écria dans une effroyable colère en piétinant sur son banc : — Mais
f , lieutenant, filez donc les écoutes de foc!... et s'il n'obéit
pas, de Miran, courez le taer comme un chien qu'il est.
Presque au moment oh de Miran se précipite vers l'avant, la manœuvre s'exécute... La frégate vire, et, selon les ordres du comte, l'artillerie tonne. Une nappe de feu éclate de ses sabords, de ses gaillards, de ses hunes... aux cris répétés de Five le roi!... Et le combat s'engage de nouveau avec la frégate anglaise, qui riposte courageusement.
Nous sommes forcé de ramener l'attention du lecteur à une manœuvre qui précéda cette détonation, pour expliquer un •ingulier événement.
On se souvient que Rumphius, échappé des mains de son
frère, vint sur le pont de la fre'gate, et que de là il avisa le mât de beaupré, comme étant merveillaisement propre à lui servir d'obsei-vatoire. D'autant plus, pensait le savant, qu'il se trouvait ainsi au bout du levier.
Ce fut donc avec un sang-froid inexplicable, avec ime témérité qu'on prendrait pour de la folie, si l'on ne savait combien le fanatisme de la science peut vous inspirer d'abnégation, que l'astronome, assis sur l'étambrai du mât de beaupré, se livra à son expérience au milieu du feu meurtrier que faisait la frégate.
Pendant les quelques minutes de trêve que les deux bâtiments S2 donnèrent, Rumphius écrivit le résultat de ses observations, qui constataient que l'explosion déplaçait la colonne d'air avec une vitesse égale à 4- : H : -l- : = 200.
Ce fut alors que Sulpice, presque égaré par la terreur en pensant aux dangers que courait son frère, qne Sulpice, disje, monta sur le pont, et s'adressa en vain à Henri pour apprendre de lui où était Rumphius.
Ainsi que le comte, l'équipage était tellement absorbé par l'intérêt que présentait la manœuvre, que c'est à peme si un matelot eut le temps de dire à Sulpice : — Si c'est votre frère que vous cherchez, monsieur Bon-Jésus, il est là-bas sur l'étambrai de beaupré à souffler dans une fiole...
Sulpice suivit la direction du doigt de ce matelot, et aperçut l'astronome impassible qui griffonnait, sur un morceau de papier, une foule de signes algébriques et de figures de géométrie.
Le lieutenant Jean Thomas, avec sa rudesse ordinaire, demanda au bon Sulpice : — Que venez-vous faire sur le pont, monsieur?... Descendez dans la cale; ce n'est pas votre place
— Je ne descendrai qu'avec mon frère, — répondit résolument Sulpice...
— Je ne sais pas ce que c'est que votre frère; je sais que tout passager doit être dans la cale en ce moctient. Ainsi, descendez, vous gênez la manœuvre, — s'écria Thomas en repoussant Sulpice.
Mais Sulpice ne céda pas, et se mit à appeler Rumphius en lui disant : — Mon frère!... venez... descendez... Pardonnezmoi si je suis sorti de votce chambre malgré vos ordres; mai j'étais trop inquiet dès que je vous ai su ici... Mon frère, ai «om du ciell venez...