‹ La vigie de Koat-VénChapitre 4 sur 22 · Î4 LA VIGIE · texte numérisé non relu

Î4 LA VIGIE

Rumphius, presque caché par le foc, absorbé dans ses calculs, n'entendit pas la voix de Sulpice, à moitié voilée par le grincement des poulies. Car ce fut à ce moment que le comte donna Tordre de se préparer à virer.

Or, pour exécuter cette évolution , on saura qu'il est indispensable de se servir des voiles triangulaires appelées focs, qui jouent sur le mât où était réfugié Ruraphius. L'effet de ces focs est donc d'une nécessité absolue poiu" virer de bord; et^ dans ce moment surtout, un virement de bord manqué pouvait entraîner la perte de la Sylphide.

— - Encore une fois, voulez-vous quitter le pont, misérable

fou ! — cria Jean Thomas, en saisissant Sulpice au collet ;

vous allez empêcher une manœuvre qu'on va commander... et si je ne l'exécute pas, il y va de ma vie.

— • Non... non, je ne quitterai cette place qu'avec mon frère, — dit Sulpice, qui, trouvant des forces surnaturelles dans son dévouement, repousse le lieutenant, se précipite sur le mât de beaupré, monte sur l'étambrai, en appelant Rumphius à grands cris... et s'accroche aux écoutes de foc en déclarant qu'il ne bougera pas de là sans son frère.

Ce fut alors que le commandant ordonna de filer les écoutes de foc... or, comme Sulpice se cramponnait à ces écoutes, cette manœuvre devenait impossible.

Jean Thomas, dans un état d'exaspération impossible à d&crlre, sauta sur une hache toujours préparée près de la bitte, et, menaçant Sulpice, s'écria : — Sors de là, ou tu es mort!

— Je veux rester près de mon frère... — répondit Sulpice en regardant Thomas sans pâlir, avec un air de résignation intrépide.

C'est à ce moment qu'Henri s'écriait avec un ton de colère épouvantable : — Mais, monsieur, filez donc les écoutes de foc... vous aiTêtez lauloffée.

La position était terrible; il s'agissait du salut de la frégate, du succès du combat, de sa vie à lui. Jean Thomas ne balança pas : d'un coup de hache, il abattit Sulpice.

Le malheureux ouvrit les bras, lâcha les cordages,et ne put dire que ces mots : — Mon frère... pardon...

Et puis il tomba à la mer...

Mais la frégate avait viré.

Tout ceci se passa en moins de temps qu'il n'en ïaui pourle décrire. Quelque épouvantable que fût le sort de Sulpice, les

marins n'eurent pas le temps de s'apitoyer, car au même moment on commanda le feu partout, et l'exaltation que fait naître un combat les empêcha de penser à tout ce qui venait de se passer.

En eflet, l'action devenait de plus en plus meurtrière, et partant plus décisive. La volée que la Sylphide avait envoyée a l'ennemie lui avait fait un ravage épouvantable en la traversant de bout en bout ; son grand mât de hune était fracassé, et ses agrès hachés en morceaux.

Par sa manœuvre, le comte avait séparé la frégate anglaise du scbooner, et ce petit navire, armé d'un long canon à pivot, inquiétait beaucoup la Sylphide sans en rien redouter j car ses pièces, d'une moindre portée, ne pouvaient l'atteindre : c'était la guêpe qui piquait le lion.

~ Finissons-en avec ce bateau, — dit Henri impatienté. — Monsieur de Miran, laissez arriver sur lui, et nous le coulerons en l'abordant.

Cette manœuvre était imprudente, car, en arrivant sur le scbooner, Henri présentait la poupe de la Sylphide à l'ennemi; mais la frégate anglaise était trop maltraitée pour pouvtur profiter de cet avantage, et Henri courut droit sur le scbooner, qui ne put l'éviter.

Malgré la vitesse connue de ces sortes de bâtiments, la Sylphide le gagna, arriva sous toutes voiles, l'aborda en plein par le travers, reçut elle-même une horrible secousse, avaiia gon étrave ; mais le frêle bâtiment s'abîma sous le choc de cette masse de bois et de fer, et disparut sans qu'un homme put échapper.

^ Alors une des vigies qui restaient sur les barres, même pendant le combat, s'écria : — Deux voiles de guerre au vent à nous...

Ces mots changèrent la direction des idées, et toutes les figures se tournèrent vers la cime du mât de perruche.

— De quelle force? — dit Henri, singulièrement attentif.

— Je crois que ce sont deia vaisseaux,.. — dit la voix, en scindant chaque mot pour ks rendi-e plus intelligibles.

— • n faut voir cela, •— dit Henri.

Et jetant son chapeau et son habit sur fe pont, à côté de 868 armes, suspendant sa longue- vue à son cou, il atteignit les barres de perruche avec l'agilité d'un mousse, obserta, et redeacendit en se laissant intrépidement couler le long d'un gaiûuban avec une effroyable rapidité.

«6 LA VIGIE DE KOAt-VE.N

— Monsieur de Miran, — dit-il en remettant son habit à la hâte, — faites arriver grand largue, gréer les bonnettes et les contre-kakatoës, en un mot, tout ce que nous pouvons porter de voiles, et prenons chasse : la journée est à nous, car cette frégate est démâtée et le schooner coulé bas; prenons chasse, car ce serait folie de penser à tenir contre les deux soixantequatorze qui nous arrivent, et qu'à l'échancrure de leurs per» roquets je reconnais pour des anglais.

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