N° 3 LA CALE
Après l'ivresse, le mal de tête; après l'étude, l'abattement; après la maîtresse, l'épouse; après le combat, la cale.
On sait que c'est à fond de cale que l'on transporte, pendant et après le combat, les blessés, les morts et les mourants.
Or, la cale, c'est le résumé positif, le chiffre exact de ce que coûte la victoire.
Lors de l'action, dans la batterie, sur le pont, au milieu du feu, au grand jour, au grand air, le point d'honneur vous exalte, la poudre vous grise, la vanité vous monte, et la vue du carnage éveille en vous cet instinct sanguinaire, ce penchant irrésistible au meurtre, dont la nature a sagement doué chaque individu, afin de lui donner les moyens de se défendre contre ses pareils, et aussi de remédier un peu à l'épouvantable exubérance des espèces.
Et puis, pendant l'action, le reflet magique de ce mot, la gloire, colore tout, embellit tout; ce ne sont plus de douloureuses blessures qui saignent, ce sont de nobles sources purpurines qui arrosent et font verdir les lauriers de la pairie; si l'on est tué, on ne meurt pas, au contraire, on vit dans l'histoire! et tant d'autres jolies choses... qui vous changent un paysan stupide en héros, en héros sublime qui tue, non par haine ou par faim, ainsi que le ferait une bête féi'oce, mais qui tue parce qu'on lui dit : Tue ! Admirable désintéressement qui prouve vraiment combien peu l'homme est égoïste.
Mais, hélas! après le combat, Achille sent son talon; le demi-dieu tombe dans la cale.
Or, la cale sombre, fétide, boueuse, avec ses mares gluantes de sang caillé, ses chirurgiens armés de couteaux qui tran-
chent la chair vive, de scies qui grincent sur les os humides, de fers rouges qui cautérisent les veines, de tenailles qui pincent les nerfs ; la cale avec ses cris de rage et de douleur, ses râlements d'agonie, son odeur chaude, sanglante et cadavéreuse, comme celle de la tuerie d'un boucher, la cale, en un mot, est la partie \-ulgaire, hideuse, prosaïque de la gloire... De cette belle gloire si poétique, si éthérée, qui plane si radieuse dans l'azur, au bruit éclatant des trompettes de la Renommée, avec son casque d'or, ses ailes blanches et ses palmes vertes et immortelles;
De cette gloire aussi incarnée dans la personne d'un général d'armée, qui, après avoir tranquillement joué ses régiments comme les pions d'une partie d'échecs, entouré d'un état-major étincelant de broderies, passe au galop sur le champ de bataille pour aller dîner, et dit aux soldats étendus sur le sol, mourants et mutilés : — Mes amis, vous vous êtes conduits en braves!... Ou bien : Intrépides soldats, la patrie est satisfaite /... Ou mieux : Jh! vous êtes de vrais Français!.., ou de vrais Anglais!... ou de vrais Allemands! suivant les locaUtés.
Mots consolateurs, baume bienfaisant, récompense flatteuse et capable de faire oublier à ces braves les maux affreux qu'ils endurent, sans trop savoir, à la vérité, pour qui, ni pour quoi.
Et encore, que sont les horreurs d'un champ de bataille auprès du spectacle que présente la cale ou le faux-pont d'un vaisseau, cet espace long et étroit encombré de blessés après un combat?
J'ai vu les deux. Quelle différence, mon Dieu!... Sur terre, au moins, on aperçoit le ciel, on a de l'air, on respire; si vos membres sont brisés, le sol ne les soulève pas à chaque seconde, en renouvelant ainsi des douleurs insupportables. Une fois à l'ambulance, vous goûtez une espèce de calme et de repos; vous n'avez pas à courir, comme sm- mer, les hasards d'une tempête ou d'un naufrage; vous n'avez pas au-dessus de votre tête des canons qui tonnent, et font tressaillir chacune de vos fibres irritées par la fièvre et la douleur...
Mais tenez, descendez dans le faux-pont et dans la cale de lu Sylphide, dans ce nou- empire où le docteur Gédéon règne en souverain.
Des fanaux entourés d'un grillage fort serré sont accrochés
*« LA VIGIB DE KOAT-VEN
ûuî piliers du faux-pont, à peine élevés de cinq pieds et deoii,ces fanaux ne jettent que des lueurs rougeâtres et douteuses qui apparaissent çà et là au milieu des ténèbres comme ai pâles lumières voilées par un épais brouiUard; à travers cette demi-obscurité, on voit, assis ou debout, des marins blessés, dont la tête ou les membres sont enveloppés de linges déjà tachés de sang; on voit aussi courir des matelots servants ou les aides du docteur.
A bâbord, sur l'avant, estime grande toile goudronnée qui présente une masse informe; pour l'instant, ceci est le cimetière; cette toile recouvre les cadavres de ceux en qui le docteur ne trouve plus signe de vie.
Auprès de cette toile, à genoux devant une petite croix, Vax&mônier prie pour l'âme des trépassés.
A tribord, tout en face, on voit le principal établissement du docteur : c'est une table longue et étroite sur laquelle on a étendu un matelas couvert d'une toile cirée toute dégouttante de sang; au-dessous de la table il y a un grand baquet à moitié plein de son pour recevoir le sang, et au-dessus on fanal à trois bougies qui répand une vive clarté dans ce seul endroit du faux-pont.
C'est sur cette table qu'on allonge les patients, que le docteur opère avec assez de dextérité.
De l'autre côté, et tout proche de la table, quelques Uts en fer, quelques cadres reçoivent les marins qu'on vient d'amputer, ou ceux dont les blessures sont fort dangereuses.
Le docteur Gédéon, la tête entourée d'un mouchoir, les bras nus, ayant devant lui un grand tablier rempli de ses effroyables outils, finissait de désarticuler fort galamment l'épaule gauche d'un second maître voilier, qui avait suppoiié cette cruelle opération avec un admirable sang-froid.
Seulement, quand la lame du couteau, étroite et aiguë, plongea dans les derniers ligaments qui retenaient encore le bras à l'épaule, le marin ne put retenir un épouvantable cri de douleur.
— Donnez-lui quelque chose à mordre, — dit Gédéon, — . ça le soulagera.
Le Losophe, déjà blessé, et qui attendait son tom- de pansement, offrit aux dents du patient un morceau de toUe roulé fort épais.
— Une seconde, et j'ai fini, mon garçon, — dit le docteur.
LA VIGIE DE KOAT-VEN Sd
Il finit en effet, et le marin, cette fois, au lieu d'un cri perçant , ne fît entendre qu'un gémissement convulsif; mais il avait serre les dents d'une telle force, que le rouleau de toile était traversé de part en part.
Le bras et l'avant-bras gauches tombèrent, et un aide alla vile porter le tout sous la grande toile.
— En voilà un, — dit le Losophe; — qui peut être sûr de n'avoir plus de crampes dans le coude quand il se couchera sur le côté gauche.
Le docteur posa l'appareil sur l'énorme plaie du blessé 5 puis, se retom-nant vers le Losophe : — Voyons, qu'est-ce qus tu as, toi? — lui dit-il.
— Major, — répondit le Losophe en montrant sa jambe, — c'est nous deux Saint-Médard et moi, qui avons reçu un bis» çaïen; tenez, que la pauvre bête en a eu la moitié de l'oreillo emportée. Je ridais un hauban de hune quand ça nous est arrivé. J'avais la jambe en l'air, et Saint-Médard aboyait comme un furieux après l'ennemi. Mais ça ne sera rien, l'oreille à Sainl-Mcdard, n'est-ce pas, major?
— Est-ce que tu crois, animal, que je vais panser ton chien?
— dit Gédéon. — C'est bien assez d'un... Eh bien ! eh bien! pourquoi cette frayeur? Où diable vas-tu? Pourquoi se sauvet-il ainsi tout boitant, avec son chien, avant que d'être pansé?
— demanda le docteur à un de ses aides.
— Je vas vous l'apprendre, major, — dit Daniel en s'approchant, car il avait aussi été blessé d'un éclat de bois à la tête,
— c'est qu'il craint que je lui f.... du tabac, le gueux qu'il est.
— Comment, du tabac!...
— Oui, major, — dit Daniel, en faisant avec son poing vigoureux un geste significatif.
— Ah ! j'entends... Voyons, mets-toi là, que je te panse. Et pourquoi veux-tu battre ton camarade?
— - Figurez-vous, major, qu'avant le combat, cette carogne de Losophe m'a proposé de me procurer une chose de magie que je lui payerais trois petits écus, et avec quoi je n» risquerais pas d'être blessé, vu que lui, étant lieutenant dans la magie, il pouvait... Oh! mais, sacredieu, major! vous me crevés la tête ! — s'écria Daniel en s'interromuant et portant ses deux mains à son crâne...
— Allons, ôte donc tes mains, butor, tiens-toi tranquille, ou je te fais attacher»,
— Oui, major; mais c'est que vous m'avez pincé la cervelle... on dirait... et je suis très sensible de la cervelle.
— Peut-on dire de pareilles sottises! Mais voyons, finis-mol ton histoire, ça te distraira, — reprit le docteur.
— Oui, major; mais tout le mal que j'ai, ça retombera en rosée de calottes sur le dos du Losophe. "Voilà la suite de la chose, major : comme le Losophe m'avait fait dans le temps une chose de magie qu'avait été très bien, je ne m'ai pas méfié, j'ai payé; pour lors, quand j'ai eu payé, il m'a fait avaler quelque chose de noir comme de l'encre, mais quelque chose de si afîreux, de si mauvais, que j'en ai eu des trenÂlements de mal au ventre, et que je n'ai pas pu finir la fiole. « C'est très bon, ça, Daniel, que me dit ce gueux, de Losophe; tant plus ça te fait mal au ventre, tant plus tu seras à l'abri. » Moi, je le crois, je m'en vas tranquillement nu-tête au feu, et bon, la première chose que j'attrape, c'est un éclat de bois en plein dans la tête, quoique le gredin m'ait juré, foi de lieutenant magicien, que quand même je me mettrais à la gueule d'un canon, le canon partirait plutôt par la culasse que de me faire mal, et que...
— Allons, tu n'es qu'une bête; te voilà pansé, va-t'en, car voici le lieutenant qui paraît avoir besoin de moi, — reprit le docteur.
— Merci, major, — dit Daniel; puis s'adressant à un groupe de matelots : — Vous n'avez pas vu le Losophe, vous autres?
— Si, il a remonté par le petit panneau.
— Ah! je te vais coincer, gueusard, — dit Daniel en suivant cette direction.
— Eh bien ! — disait le doctem* au Ueutenant, — qu'est-ce que tu as, Jean, mon pauvre ami?
— Je ne sais, c'est ici au bras, une balle, je crois; — et le lieutenant dépouilla son habit, déchira sa chemise ensanglantée, et découvrit sa poitrine et ses bras velus. Gédéon examina, tâta, sonda l'orifice de la blessure, et répondit : — C'est une balle, en effet; et où as-tu reçu ça?
— A l'avant, au pied du beaupré, deux minutes après que...
Et Jean Thomas, sans achever, tourna brusquement la tête, en portant la main à son front.
— En bienl après que... quoi? — demanda le doctem* &a se préparant à faire l'extraction de la balle.
— Après avoir abattu ce malheui-eux d'un coup de le frère de ce fou savant.
— Comment, Thomas! — dit le docteur stupéfait, en laissant tomber son trousseau d'instruments; — comment, tu auraif tué M. Sulpice, ce pauvre diable qui était toujours coucU comme un chien à la porte de son frère! Allons, tu veux rire, tu n'as pas fait cela, Thomas?
— Oui, je suis fort gai et j'aime à plaisanter, en effet, dit Thomas avec un rire effrayant d'amertume; — mais ne parlons pas de cela. Ma blessure est-elle dangereuse?
— Ah! j'étais bien sûr que c'était une farce; voyons ce que s'est permis de faire cette petite coquine de balle, cette petite Sallette, cette petite ballinette? — dit gaiement le docteur, tout à fait rassuré. — Oh ! elle n'a pas été trop méchante, la drôlesse, elle s'est arrêtée au biceps... C'est une plaisanterie, je vais t'ôter ça, et tu pourras la faire monter en cachet. Ah çà, et le commandant, le monstre, n'est donc pas blessé?
— Pourquoi le serait-il? Par l'enfer, je crois qu'il est aussi monsieur le comte pour les boulets. Cet insolent courtisan s'est tenu droit et haut sur son banc de quart, au milieu du feu, au poste le plus périlleux... et rien... rien.
— Eh bien ! #ui, c'est du courage d'amour-propre, du hasard, — dit Gédéon; — il n'a pas bougé parce qu'on le regardait, mais voilà tout; parce qu'on reste là comme un Terme, on n'est pas marin, bon marin pour cela.
— Tu te trompes, docteur, il est marin, tonnerre et sang! il est bon marin ; ses manœuvres ont été habiles, il a du sangfroid, de l'intrépidité, du coup d'œil ; il faut l'avouer, c'est un très bon officier, quoique comte et courtisan i
— Eh bien! vois-tu, Thomas, — dit Gédéon en finissant de panser son ami, — alors c'est qu'il n'est pas plus comte que toi et moi; c'est que sa mère était une gaillarde... tu m'entends. Il y a du sang de peuple dans cet homme-là, Thomas.
— Major, où qu'est le prêtre? — demanda un marin à Gédéon; —c'est mon matelot Lucas qui râle, et qui le demande ».
— Lucas! mais il n'en a pas poiu- un quart d'heure, — dit le docteur ; — il a la colonne vertébrale brisée d'un coup de
» Presque tous les marins ont ce qu'il» appellent leur matelot. Ca conuMgnon et cette liaison d'amitié forte et éprouvée ressemble an peuàceflequa l« teolwrs caractérisent par /ira fawanU.
mitraille... laisse-le donc en paix mourir en philosophe, an lieu de se faire embéguiner par cet oiseau noir. Puisqu'il n'y a ni Dieu ni diable, à quoi bon ces momeries, imbécile î
— Tenez, major, sauf respect, vous raisonnez comme un chameau; quand je vais en mer, j' suis bien content que ma femme me dise bon voyage... quoique ça n'empêche pas les ouragans; et pourquoi donc qu'il y aurait du mal à ce que le prêtre dise aussi bon voyage à Lucas ? — ajouta Ivon en s'éloignant pour chercher l'abbé.
— Eh bien ! Thomas, — dit le docteur au lieutenant qui, profondément absorbé, n'avait pas entendu ce dialogue, — voilà comme on abrutit l'espèce humame... voilà un animal qui, au heu de croire qu'il retourne au néant dont il est sorti, va se mettre un tas de fariboles d'éternité dans la cervelle, et se figurer qu'il y a autre chose que de la matière dans sa misérable organisation... c'est atroce!... eîTrayant!... mais ça ne peut pas durer... Que diable! les encyclopédistes sont là...
— Par ici, mon abbé, — dit Ivon en repassant devant le docteur, et conduisant l'aumônier près de son matelot.
Le prêtre arriva près de ce brave marin, qui, à peine rétabli de ses blessures, venait d'en recevoir une mortelle.
Lucas, couché sm' un cadre, tressaillait horriblement à de longs intervalles; son matelot, agenouillé près de lui, tenait un fanal qui éclatait ses traits pâles, mornes, et déjà cadavéreux.
— Lucas, voilà M. l'abbé, — dit Ivon.
Lucas souleva péniblement la tête, tourna ses yeux éteints ^ers l'aumônier, et lui dit d'une voix basse et voilée : — Mon abbé, je vais avaler ma gaffe tout à l'heure (mourir); mais je voudrais que ça soie en chrétien, je l'ai promis à ma mère... et puis, étant tout petit, on m'avait voué à saint Joseph.
— Vous êtes bon fils... Dieu vous bénira, mon frère, -— répondit l'aumônier en s'agenouillant près de Lucas, et pressant les mains déjà froides et humides du moribond. — Mais, ditesmoi, — ajouta le prêtre d'une voix douce, — n'avez-vous rien à vous reprocher, mon frère?... cet aveu, voyez-vous, dans un moment comme celui-ci, vous absoudrait de toutes vos fautes.
— Oh! mon abbé, je puis tout dire... — répondit Lucas,— je n'ai pas grand mal à me reprocher.
— Laissez-nous, — dit l'auroônier k. Ivon, — je vais entendre sa confession...
— Mais, mon abbé, — répondit Ivon avec une admirable naïveté, — mon abbé, je peux rester, nous sommes matelots!
— Oui , mon abbé, c'est mon matelot, — répéta Lucas, X)mme pour contirmer ce que son ami venait de dire.
— Je vous écoute, — dit l'aumônier.
— Dam... mon abbé, — dit Lucas en s'affaiblissant peu k peu, — j'ai pas fait grand mal... Une fois pourtant... si... j'ai pas assez serré les garcettes en prenant des ris dans la misaine de la frégate la Sérieuse... et la voile a été emportée de ses ralingues... et puis une autre fois, à bord du Tonnant...
— Mais, mon frère, — dit doucement l'aumônier, — passé ces fautes dans le service, n'avez-vous rien de plus à vous reprocher?...
— Ah! oui, j'entends, mon abbé... Eh bien! je m'ai quelquefois croche avec des camarades... quand j'étais en ribote... J'ai agacé des filles... mais, foi d'homme, mon abbé, avant je leur disais toujours que je ne me mariais guère. Je m'ai aussi moqué des chefs qu'étaient des badernes... Je...
— Si ça te fatigue, matelot, — dit Ivon en entendant la voix de Lucas s'altérer, — je vais confesser le reste...
— Non, — dit Lucas j — voilà tout, mon abbé... AIi! si... une fois, dans un coup de vent sous le cap... tu sais, Ivon, j'ai pas largué à temps l'écoute du petit hunier; et j'ai à me reprocher, c'est vrai, d'avoir fait casser un petit mât de hune... J'ai encore fait quelquefois la misère à un novice... J'ai aussi
b juré de fois, mon abbé... ah! ça, oui... mais c'était
plutôt dans des grains que dans le calme; et puis c'est tout.
— Non, ce n'est pas tout,mon abbé, — dit Ivon; — voyezvous, Lucas donne les trois quarts de sa paye à sa mère...
— Est-ce qu'a ne m'avait pas nourri, elle? — dit Lucas d'une voix de plus en plus aftaiblie.
— C'est pas tout, mon abbé, il s'a jeté à la mer pour me epêcher dans une rafale...
— Est-ce que j'étais pas ton matelot?... — dit encore Lucas..
— Enfin, — dit Ivon, — il n'était pas guéri d'une ancienne blessure, qu'il a voulu sortir de l'hôpital pour faire la campagne avec moi...
— Le major m'avait recommandé l'exercice, — dit Lucas en tâchant de sourire à cette plaisanterie qu'il paraisssait affectionner.
— Mon frère, — reprit l'abbé, — vos fautes sont légères, et
84 LA VIGIE DE i?:OAT-VEN
VOS bonnes actions sont nombreuses, espérez en la miséricorde
de Dieu.
— J'espère aussi, mon abbé; mais ce qu'il y a de dur, c'est de se dire, v'ià ma pauvre mère sans pain.
- Ah! Lucas,— dit Ivon d'un air de reproche douloureux,
— Non, matelot, non; mais enfin, si tu files aussi tou nœud, toi... Et c'est là le dur, mon abbé, de se dire, plus rien, plus de mère, plus de matelot... il faut quitter tout ça... tenez, mon abbé, depuis que je pense à ça, ça me serre tant h cœur, que ça m'y fait autant de mal que ma blessure...
— Rassurez-vous, mon frère, vous reverrez ce que vous aimez... et pour ne plus vous en séparer... — dit l'abbé d'une voix grave et avec un accent de profonde conviction.
— Ah çà! mais c'est donc vrai, mon abbé, ce qu'on dit d'un autre monde? — ajouta Lucas en se soulevant à demi; et un éclair de joie illuminait ses yeux mourants.
— Vrai comme voilà l'image de celui qui est mort pour le salut des hommes.
— C'est donc vrai, — reprit Lucas avec un profond soupir de satisfaction, mais en s'éteignant par degrés, — c'est vrai... et je vous crois, mon abbé; vous ne voudriez pas vous f..... d'un mourant, et puis c'est si bon à croire, que je ne souffre plus... je me sens calme... Ah! dis donc, matelot... toujours matelots... plus séparés... eh bien!... je ne te dis pas adieu.., alors, tu ne diras pas adieu à ma mère non plus... je vous attendrai... Merci, mon abbé, au lieu de vous dire adieu, je dis au revoir, et...
Et puis ce fut tout; sa voix baissa, devint inmtelligible; il remua les lèvres, et ses yeux restèrent fixes, ouverts, mais sans regards.
L'abbé les ferma, et se mit à prier.
— Je peux rester à côté de Lucas jusqu'à ce qu'on le mette sous la toile, n'est-ce pas, mon ahbé? — dit Ivon les yeux baignés de larmes.
A ce moment, un roulement de tamboiu-s résonna dans la batterie; l'éiihelle, qui de la batterie communiquait au fauxpont, s'illumina tout à coup; car un matelot se plaça sur chacune des marches en tenant à la main un fanal allumé.
C'était le commandant, suivi de son état-major, qui descendait faire son inspection.
Il serait difficile de peindre le contraste qui exista pendant
quelques minutes entre cette échelle si éclairée et ce faux-pont si ténébreux.
Mais, en vérité, cela ferait un magnifique tableau.
Cette échelle inondée de clarté descendait obliquement de la batterie dans cet obscur faux-pont, et le traversait ainsi qu'un de ces rayons de soleil qui, passant par la fente d'un volet, balancent leur axe d'or au milieu des ombres épaisses d'une chambre fermée.
Et puis, au milieu des atomes qui scintillent et gravitent dans ces rayons, vous voyez se mouvoir sur l'échelle resplendissante de lumière les officiers de la frégate, vêtus d'azur et d'écarlate, étincelants de broderies et d'acier, enrubannés, poudrés, musqués, gais et bruyants.
Et rappelez-vous ce qu'il y a dans ce faux-pont qu'ils viennent visiter, ce qu'on y distingue à peine à travers les ténèbres : ce sont des morts, des mourants, des membres épars; ce sont enfin de pâles figures couchées sur des draps ensanglantés, ou se tordant au milieu d'affreuses convulsions.
Évoquez ce tableau, et vous ne nierez pas que le contraste ne soit frappant et ne soulève de hautes et graves réflexions.
C'était donc, nous l'avons dit, le comte et son état-major qui venaient visiter les blessés.
Henri, tout plein de cette joie que donne une victoire remportée, causait et riait avec ses officiers, et comme il mettait le pied sur la dernière marche de l'échelle, de Miran lui disait :
— Pardieu, commandant, voilà un combat dont le récit vous vaudra bien de tendres œillades à Versailles, car les jolies femmes...
— Silence, messieurs, on prie pour les morts ici, — dit gravement l'abbé en interrompant le jeune homme et montrant le corps de Lucas à moitié recouvert d'un drap plein de sang. ,
Le comte, un peu piqué de l'observation , dit sèchement ^
— C'est à moi, monsieur l'abbé, que M. le marquis de Miras adressait la parole.
— Et c'est à vous comme à lui, monsieur, que je l'adressaij aussi, — répondit l'abbé.
Henri, réprimant un mouvement d'impatience, dit à sesofficiers : — Je voudrais causer un instant avec monsieui l'abbé. Je suis à vous, messiem^.
Et s'approchant de l'aumônier, il l'attira près de la muraille
la mort de Sulpice; car on n'a pas oublié la fin horrible de ce malhem"eux sacrifié par Jean Thomas à l'impérieuse exigence de l'auloffée de la frégate.
— Je suis à vos ordres, commandant, — dit le lieutenant en entrant dans la galerie.
— Veuillez vous asseoir, monsieur, et me donner quelques explications sur votre conduite à l'égard de feu M. Sulpice Rumphius.
— Vous avez ordonné, commandant, de filer les écoutes de foc; cet homme, cramponné à ces manœuvres, empêchait d'exécuter l'évolution. Votre ordre était précis, le danger imminent : j'ai agi comme je devais agir.
— Mais, vive Dieu ! c'est un meurtre abominable que vous avez commis là, monsieur... et vous en parlez avec bien du sang-froid.
— Je n'ai pas commis de meurtre, commandant; J'ai dégagé une manœuvre...
— Mais ne pouviez-vous pas, monsieur, avant d'en venir à une aussi terrible extrémité, essayer les moyens de douceur, la persuasion?
— Dans im danger imminent, j'ai foi à la hache et non à la persuasion; l'une est sûre, l'autre incertaine; car l'ime agit et l'autre parle.
— Mais enfin, monsieur, cet homme était inoffensif, faible, désarmé.
— Une seconde de plus, commandant, et la frégate n'arrivait pas; j'ai fait mon devoh"; si vous en doutez, ordonnez- '^oi de passer devant un conseil; j'ai des témoins.
^»- Soit, monsieur... votre conduite est rigoureusement irréprochable, mais je vous plains !...
— La pitié ou l'admiration me touchent assez peu. Commandant, ce n'est pas des hommes que j'attends l'appréciatioE de ma conduite, c'est de ma conscience...
— Cela vous regarde, monsieur, mais le frère de ce pauvrg Sulpice est-il instruit de la perte qu'il a faite?
— Je l'ignore, commandant...
— S'il ne sait rien, il faudrait lui apprendre cet événement avec précaution, et je ne vois guère que l'aumônier qui puisse se charger convenablement de celte triste mission. Mais, à propos... n'avez- vous pas été blessé, lieutenant?
*» Oui, commandant.
— C'est un nouveau titre que vous avez à la reconnaissance du pays, monsieur; car il est fier de posséder des officiers tels
que vous.
— Je ne compte pas plus sur la reconnaissance du pays, commandant, que sur celle des hommes; ma conduite est simple et ne mérite pas de louange. J'ai fait mon devoir, voila tout. N'avez-vous rien de plus à me demander ou à m ordonner, commandant?...
— Non, monsieur... Veuillez seulement être assez bon pour prier l'aumônier de se rendre auprès de moi.
— J'ai vu des laquais dans votre antichambre, monsieur, — répondit Thomas en se retirant après avoir salué.
Va... rigoriste grossier... soldat brutal... — dit le comte
en voyant Tiiomas s'éloigner. — Quel odieux caractère que celui de cet animal! — ajouta-t-il, — on ne sait, en vérité, comment le prendre; pourtant il est brave et bon marin, mais sa rage de n'être pas noble gâte tout... Ce drôle prend avec moi ce ton de goujat... parce qu'il est furieux de n'être pas gentilhomme; et que diable puis-je faire à cela, moi?... Si j'avais connu sa mère avant qu'il fût au monde... c'est différent... Mais je suis mille fois trop bon de m'occuper de cette espèce. Vovons, il faut que je fasse venir l'abbé, afin d'en finir avec cette' diable d'histoire de Suipice; j'avais bien affaire vraiment de m'embâter de lui et de son frère; mais je suis trop bon : mon Dieu, que les égoïstes sont heureux! ils s'épargnent tous ces tracas.
Puis sonnant Germeau : — Qu'on me fasse venir 1 aumônier, — dit-il.
Germeau sortit.
— Autre original que ce prêtre, — reprit le comte, — mais au moins il sait vivre. Sur ma foi, on n'a pas de meilleures façons, et tout en lui révèle un homme de naissance; mais comment diable tout cela vient-il aboutir à une pauvre place d'aumônier à bord? D'un autre côté, il est sévère et parle haut et ferme... Il m'a , pardieu ! tancé fort rudement dans lefauxpont; mais sa position lui donne des licences que je ne laisserais jamais prendre à personne... et puis encore une fois il sait vivre... Seulement, j'ai honte de l'avouer, sa pohtesse dédaigneuse me glace, son regard fixe m'interdit parfois, car on dirait qu'il devine souvent vos plus secrètes pensées. A ce moment le prêtre entra.
^ Après lui avoir rendu son salut, Henri le pria de s'asseoir.
— Je vous ai demandé, monsieur l'abbé, pour vous charger d'une commission assez pénible : il s'agit d'annoncer à mon ancien gouverneur, M. Rumphius, que son frère est mort; il serait peut-être à propos de lui cacher son genre de mort, et de lui dire simplement qu'il est tombé à la mer; je laisse d'ailleurs cela à votre discrétion, Tabbé.
— Je me chargerai de cette mission, monsieur, — dit l'aumônier en se levant.
— Vous me quittez déjà, l'abbé?
— Je ne vois pas, monsieur, à quoi je puis vous être utile, tt j'ai quelques mourants à assister dans la batterie.
— Est-ce que ce sont des amputés, l'abbé? — dit vivement Henri; puis il reprit, sans attendre la réponse du prêtre : — ' Ah çà! et comment vont les autres aujourd'hui, l'abbé?
— Mais, monsieur, l'atmosphère du faux-pont et de la cale devient de plus en plus infecte ; les plaies se gangrènent, les douleurs s'irritent, la fièvre s'allume, et les maux empirent...
— Vous n'êtes pas consolant, l'abbé 1...
— Consolant !.. . — reprit le prêtre... — Vous raillez,je crois, monsieur; qu'avez-vous besoin de consolations, je vous prie, vous, grand seigneur, rêvant à de nouveaux triomphes au milieu de ces dorures, de ces glaces et de ces fleurs? Non, monsieur, non, ceux-là qui meurent ignorés dans des ténèbres fétides, en aspirant un air corrompu, ceux-là enfin , fous sublimes qui se font mutiler pour ajouter un fleuron à votre couronne de comte ou une étoile à vos épaulettes, ceux-là ont besoin de consolations, et non pas vous, monsieur...
— Mais, en vérité, l'abbé, ne dirait-on pas que je suis insensible comme un roc, et que les maux de mes marins ne me touchent pas ! Croyez-vous donc que je ne donnerais pardieu pas mille louis tout à l'heure pour que mon équipage fût aussi sain, aussi entier qu'en sortant de rade, pour n'avoir pas un amputé à mon bord?
— Cela est vrai, monsieur, tout cavalier préfère aussi un cheval frais et vigoureux au pauvre cheval qu'il a fourbu; ce qui prouve, en vérité, une pitié bien sincère pour le cheval foiu:'bu, monsieur...
— C'est possible, l'abbé, — dit sèchement Henri; — mais le cavalier est né pour monter à cheval, comme le chevaî est
fait pour être monté ; l'important est que le cavalier arrive au but... dût-il crever vingt chevaux pour cela.
— Je préfère cet égoïsme cynique, monsieur ; il est plus odieux, mais mains misérable que votre hypocrite pitié de tout à l'heure.
— Savez-vous bien, l'abbé,— s'écria Henri avec violence, — que vous abusez étrangement de la licence que vous donne votre caractère sacré !
— Monsieur, ma position veut que je parle haut im langage austère et vrai; tant pis pour ceux qu'il blesse...
Henri, plus calme, reprit : — Rassurez -vous, l'abbé, un homme de mon rang ne se blesse que lorsque celui qui l'ofFense est son égal, sinon l'injure glisse sur lui comme sur du marbre...
— Eh bien! monsieur, s'il est nécessaire de vous prouver qu'on est de votre rang, pour que la vérité vous pénètre plus aiguë, plus poignante... sachez donc...
— Quoi, l'abbé ?... — s'écria le comte, intéressé au dernier point...
Mais l'abbé, comme honteux des mots qui venaient de lui échapper, rompit sa phrase et ajouta froidement : — Je fais d'ailleurs peu de cas, monsieur, du rang, du mépris ou des ressentiments; encore une fois, je dois parler vrai... et je parle vrai.
— Soit, l'abbé, — dit Henri désappointé; — mais vous savez êti-e à l'abri de tout ressentiment, et puisque nous parlons vrai, c'est lâche à vous de froisser les gens qui ne peuvent vous en demander raison... car c'est abuser de l'inégalité de nos positions.
— Voici ce qui n'est pas juste, monsieur, et, une fois pour toutes, rappelez-vous bien ceci : vous êtes autant à l'abri de mon ressentiment que je le suis du vôtre. Car si vous m'insultiez, moi, prêtre, je ne pourrais pas plus vous demander satisfaction l'épée à la main, que vous, laïque, ne pourriez me a demander si je vous outrageais; n'être position est donc égale; seulement toute lutte physique et brutale nous est interdite... mais pour faire triompher la vérité, il nous reste les armes de Tintelligence... et c'est pour cela, monsieur, que je n'admets pas la supériorité que vous voulez m'attribuer.
Cette réponse, sensée, calme et polie, rappela le comte à lui-même. A ce moment on annonça Rumphius-
>— Ah! pardieu! — s'écria le comte, — - l'abbé, justement voici le pauvre diable : me'nagez-le... dites-lui la avec précaution, car, au fond, c'est un excellent homme.
En effet, Rumphius entra, pâle, égaré, les cheveux en désordre... l'absence du bon et dévoué Sulpice se sentait déjà.
— Justice et vengeance, monsieur le comte! — dit l'astronome en s'agenouillant devant Henri, les mains jointes et la figure empreinte du plus profond et du plus douloureux désespoir : — Ah! monsieur, si vous avez quelque pitié, quelque attachement pour votre vieux maître, vous lui accorderez la justice qu'il vous réclame à genoux.
— Nous y voilà, — dit Henri en regardant l'abbé, qui examinait l'astronome d'un air impassible.
— Ah ! monsieur le comte, c'est une horreur ! — continua Rumphius d'une voix palpitante d'émotion, — cela est épouvantable ! il faut que celui qui a commis ce crime ait une âme digne d'être échappée du Sourga, l'âme d'un paria, l'âme d'un monstre. Ah! monsieur le comte, j'en mourrai... j'en mourrai...
— Je conçois vos douleurs, mon bon Rumphius, — dit Henri, — elles sont légitimes et dignes de pitié... mais, que voulez-vous? dans un tel moment... la disciphne... le salut du navire...
— Le salut du navire! — s'écria Rumphius en se relevant l'œil allumé de colère, — mais périssent plutôt cent navires ! mais que ceux qui les montent soient, comme les âmes du Naraca, affligés de la lèpre pendant dix mille ans plutôt que de voir un tel crime impuni ! Monsieur le comte, si vous ne me faites pas justice, il y a peut-être un Dieu au ciel, un Dieu juste et vengeur qui ne souffrira pas qu'un pauvre vieillard soit aussi cruellement frappé dans ce qu'il a de plus cher au monde... qu'on lui ravisse ce qui faisait la consolation et l'espoir de ses jours... Aussi maintenant que devenir?... comment faire? pourquoi vivre? A mon âge, cette perte me rejette tout
^ seul dans un monde auquel je suis devenu étranger; car aujourd'hui qui voudrait s'intéresser au pauvre vieux savant?... ;0 mon Dieu!... mon Dieu! je suis bien malheureux, et, je le ■gens, je ne survivrai pas à cette perte irréparable; et dire que ; j'avais concentré là tout mon avenir, toutes mes affections, toute ma vie, enfin; ô mon Dieu! non, je ne pourrai y survivre : c'est fini, — murmura Rumphius; et de grosses larmes
tombaient des yeux éraillés de l'astronome, qui, couvrant sa figure de ses mains, se mit à pousser de longs gémissements, Henri était ému, car la douleur de Rumphius paraissait a vraie, si amère et si poignante, elle contrastai? tellement avec le caractère égoïste et insouciant qu'on lui avait cru jusque-là, qu'il était impossible de ne pas partager la déchirante émotion de ce malheureux.
— Allons, consolez-vous, — dit Henri, — calmez-vous, mon cher Rumphius, vous n'avez pas tout perdu; il vous reste en core un ami qui veillera sur vous, qui compatira à vos peines, qui les allégera, car celui-là vous aime, vous le savez... comptez sur ma...
Mais Rumphius ne laissa pas le comte achever sa phrase, et essuyant ses yeux étincelants de colère, il s'écria violemment : — Ne me parlez pas de lui, monsieur le comte, ne me parlez pas de ce misérable, de ce faux frère, de cet indigne Sulpice; je ne veux plus le revoir de ma vie.
— Comment?... que dites-vous?... — balbutia le comte stupéfait, — Sulpice?...
— Ne m'en parlez pas, monsieur le comte, — ajouta le savant avec une nouvelle fureur, — c'est fini entre cet infâme et moi, car c'est lui qui cause mon désespoir, c'est lui qui causera ma mort... Poiuquoi ce misérable a-t-il quitté ma chambre, au lieu d'y rester, au lieu de veiller à ce que personne n'y pût entrer? où était-il, cet indigne frère?... à dormir je ne sais où, et pendant ce temps-là un infernal scélérat s'introduisait chez moi, et m'assassinait en me volant un manuscrit... un inappréciable manuscrit sur l'astronomie et la religion hindoue... un manuscrit qui renfermait le suc, l'essence de mes travaux pendant ti-ente années, un manuscrit couvert de calculs et de supputations de géométrie , dont maintenant il ne me reste pas vestige... un ouvrage où j'avais entassé lea trésors prodigieux de mon érudition et de mes recherches! et malheur! malheur! telle est l'aridité, l'immensité de ces travaux et de cette science, que maintenant ma mémoire ne pourrait m'en retracer la millième partie. J'avais fait comme l'avare, moi, chaque jour j'avais enfoui dans cet ouvrage tout se que j'acquérais de science, ne voulant pas charger ma tête de souvenue, afin qu'elle restât libre et vaste pour recevoir le îruit de nouvelles études : eh bien ! monsieur le comte, il ne me reste rien... rien de tout cela; vous comprene», n'est-ce
t« LA VIGIE DE KOAT-VEN
pas?... rien... C'est-à-dire que j'ai pâli trente années sur ce trajail, que j'ai consumé mes jours et mes nuits pour... le néant; le néant'... et il n'a fallu pour cela qu'une minute^ que l'absence d'une misérable brute... qui n'a pas même l'in< stinct du chien auquel on confie une porte à garder ; mais . au nom du ciel, justice, monsieur le comte, justice... faitesmoi rendre mon manuscrit, ou j'en mourrai, mais en maudissant l'infâme qui est cause de ma ruine, de ce tort irréparable fait à la science... Ah! maudit!... mille fois maudit Sulpicel Mais enfin où est-il... où est-il? — s'écria l'astronome dans un état d'horrible exaspération j — qu'on le trouve, qu'on lui inflige une punition digne de ses forfaits!...
Et Rumphius, l'œil brillant de colère, ses cheveux gris en désordre, le teint brûlant, parcourait la galerie à grands pas : à était admirable ainsi. La conscience et le désespoir du génie éclataient sur son large front; sa parole était sonore, éloquente, et sa démarche humble et oblique avait fait place à une attitude fière et imposante.
Henri, tout roué, tout insensible, tout égoïste, tout vain qu'il était, pâUt aflreusement, et ne put répondre un mot.
On eût dit, au contraire, que l'abbé avait deviné tout d'abord la vraie cause du désespoir de Rumphius, car la pâle figure du prêtre ne changea pas d'expression, et il répondit froidement à Rumphius, qui demandait toujours où était Sulpice : — Sulpice est mort , monsieur, et il est mort en vous appelant, mort en allant vous arracher aux périls qu'il redoutait pour vous ; il est mort sur le pont, tué d'un coup de hache... il est mort sans sépulture.
— Il est mort!... — s'écria Rumphius avec une colère croissante, — il est mort!... et c'est sans doute en montant sur le pont pour venir m'interronipre dans mes Iravauxi qu'il se sera fait tuer... or, c'est pendant ce temps-là qu'on m'aura dérobé... Oh ! le misérable !... qui, au lieu de rester dans ma chambre à garder mon manuscrit... va se faii'e stupidement tuer; oh! vit-on jamais mort plus imbécile, mort plus digne d'exécration que celle-là !...
— Mais c'est horrible ce que vous dites ! — s'écria le comte, ne pouvant se contenir davantage ; — songez donc que c'est pour vous qu'il est mort, infâme égoïste...
— Mort pour moi ! — s'écria Rumphius avec un sourire de désespoir et d'amertume, — mort pour moi; vous raillez, je
pense! et à quoi me sert sa mort... si ce n'est à me faire perdre à jamais le fruit de tiente années de méditations, li est nx)rt ! eh ! qu'importe sa mort? et que pesé une intelligence aussi bornée dans la balance du savoir ? Il est mort !... Érostrate aussi est mort, et qui ne maudit Erostrate?... 11 est mort !.., bel holocauste à offrir à la science outragée quun tel idiot !... 11 est mort, stupidement mort, en me sacrifiant à son niais et aveugle dévouement... car maintenant qui nae soignera? qui s'occupera pour moi de ces détails de la vie matérielle auxquels je ne puis songer?... Mais c'est à devenufou de rage, de voir qu'une conduite aussi stupide trouve des défenseurs!... car enfin, monsieur, un sacrifice n'est louable que s'il sert à celui qui en est l'objet; et que me fait sa mort... puisque c'est sa vie, au contraire, qui m'était utUe?... mais aussi voilà comme ces brutes entendent le dévouement...
— Mais, encore une fois, détestable égoïste que vous êtes, U est mort parce qu'il voulait vous arracher à la mort, — dit Henri; — s'il est mort, c'est à cause de vous!...
— Mais ce que vous dites là fait pitié, monsieur! — s'écria Rumphius en frappant du pied avec violence et ne se contenant plus; — il est mort parce qu'il voulait m'arracher a la mort... mais pouvait-il m'y arracher? Non, car U savait ma volonté inébranlable; il ne pouvait donc que partager mon sort, et alors à quoi bon?... Ne valait-U pas mieux que, fidèle gardien du trésor que je lui avais confié, ce misérable eût défendu mon manuscrit? Alors, monsieur, ce manuscrit sauvé, je pouvais mourir, moi... car je renaissais dans mon œuvi-e... eh bien!... dites, monsieur... dites, de quel droit cet idiot est-U venu changer ma destinée?... qu'est-ce que cela faisait à celte brute que mon corps fût rongé par les vers, si ma pensée devait vivre éternellement?... car si l'homme a en lui une partie éthérée qui lui sm-vit, u'est-ce pas l'œuvre qu'U laisse après sa mort?... Pour le sage, entendez-vous, monsiem-, l'immortalité de l'âme c'est l'immortalité de l'inteUigence... l'immortalité de l'œuvre dans laquelle il a concentré toute la puissance de ses facultés morales, de l'œuvre qui devient alors impérissable, de l'œuvre qui vit des siècles, quand l'enveloppe matérielle est dissoute en un jour... Eh bien !... cet infâme, cet odieux Sulpice, par son stupide dévouement, a tué ma partie immortelle, monsieur, il l'a étouffée : maintenant, mon nom, qui eût brillé dans l'avenir, sera aussi iu-o-
T*ÏL i Â
pas?... rien... C'est-à-dire que j'ai pâli trente années sur ce trajfail, que j'ai consumé mes jours et mes nuits pour... le néant; le néant I... et il n'a fallu pour cela qu'une minute, que l'absence d'une misérable brute... qui n'a pas même l'in< stinct du chien auquel on confie une porte à garder ; mais^, au nom du ciel, justice, monsieur le comte, justice... faitesmoi rendre mon manuscrit, ou j'en mourrai, mais en maudissant Tinfâme qui est cause de ma ruine, de ce tort irréparable fait à la science... Ah! maudit;... mille fois maudit Sulpice! Mais enfin où est-il... où est-il? — s'écria l'astronome dans im état d'horriI)l3 exaspération j — qu'on le trouve, qu'on lui inflige une punition digne de ses forfaits!...
Et Rumphius, l'oeil brillant de colère, ses cheveux gris en désordre, le teint brûlant, parcourait la galerie à grands pas : à était admirable ainsi. La conscience et le désespoir du génie éclataient sur son large front; sa parole était sonore, éloquente, et sa démarche humble et oblique avait fait place à une attitude fière et imposante.
Henri, tout roué, tout insensible, tout égoïste, tout vain qu'il était, pâlit afireuseraent, et ne put répondre un mot.
On eût dit, au contraire, que l'abbé avait deviné tout d'abord la vraie cause du désespoir de Rumphius, car la pâle figure du prêtre ne changea pas d'expression, et il répondit froidement à Rumphius, qui demandait toujours où était Sulpice : — Sulpice est mort , monsieur, et il est mort en vous appelant, mort en allant vous arracher aux périls qu'il redoutait pour vous ; il est mort sur le pont, tué d'un coup de hache... il est mort sans sépulture.
— Il est mort!... — s'écria Rumphius avec une colère croissante, — il est mort!... et c'est sans doute en montant sur le pont pour venir m'interronipre dans mes Iravaua qu'il se sera fait tuer... or, c'est pendant ce temps-là qu'on m'aura dérobé... Oh ! le misérable !... qui, au lieu de rester dans ma chambre à garder mon manuscrit... va se faire stupidement tuer; oh! vit-on jamais mort plus imbécile, mort plus digne d'exécration que celle-là !...
— Mais c'est horrible ce que vous dites ! — s'écria le comte, ne pouvant se contenir davantage ; — songez donc que c'est pour vous qu'il est mort, infâme égoïste...
— Mort pour moi ! — s'écria Rumphius avec un sourire de désespoir et d'amertume, — mort pour moi; vous raillez, je
pense! et à quoi me sert sa mort... si ce n'est à me faire perdre à jamais le IVuit de tiente années de méditations. U est n\)rt ! eh ! qu'importe sa mort? et que pesé une mtelligcnce aussi bornée dans la balance du savoir ? 11 est mort !... Érostrate aussi est mort, et qui ne maudit Erostrate?... U est mort !... bel holocauste à offrir à la science outragée quun tel idiot !... U est mort, stupidement mort, en me sacrifiant a son niais et aveugle dévouement... car maintenant qui nae soignera? qui s'occupera pour moi de ces détails de la vie matérielle auxquels je ne puis songer?... Mais c'est à devenir fou de rage, de voir qu'une conduite aussi stupide trouve des défenseurs!... car enfin, monsieur, un sacrifice n'est louable que s'il sert à celui qui en est l'objet; et que me fait sa mort... puisque c'est sa vie, au contraire, qui m'était utile?... mais aussi voilà comme ces brutes entendent le dévouement...
— Mais, encore une fois, détestable égoïste que vous êtes, U est mort parce qu'il voulait vous arracher à la mort, — dit Henri; — s'il est mort, c'est à cause de vous!...
— Mais ce que vous dites là fait pitié, monsieur! — s'écria Rumphius en frappant du pied avec violence et ne se contenant plus; — U est mort parce qu'il voulait m'arracher à la mort... mais pouvait-il m'y arracher? Non, car il savait ma volonté inébranlable; il ne pouvait donc que partager mon sort, et alors à quoi bon?... Ne valait-il pas mieux que, fidèle gardien du trésor que je lui avais confié, ce misérable eût défendu mon manuscrit? Alors, monsieur, ce manuscrit sauvé, je pouvais mourir, moi... càr je renaissais dans mon œuvre... eh bien!... dites, monsieur... dites, de quel droit cet idiot est-U venu changer ma destinée?... qu'est-ce que cela, faisait à celte brute que mon corps fût rongé par les vers, si ma pensée devait vivre éternellement?... car si l'homme a en lui une partie élhérée qui lui sm-vit, n'est-ce pas l'œuvre qu'U laisse après sa mort?... Pour le sage, entendez-vous, monsieui-, l'immortalité de l'àme c'est l'immortalité de l'inteUigence... l'immortalité de l'œuvre dans laquelle U a concentré toute la puissance de ses facultés morales, de l'œuvre qm devient alors impérissable, de l'œuvre qui vit des siècles, quand l'enveloppe matérielle est dissoute en un jour... Eh bien !... cet infâme, cet odieux Sulpice, par son stupide dévouement, a tué ma partie immortelle, monsieur, il l'a étouffée : maintenant, mon nom, qui eût brillé dans l'avenir, sera aussi ino-
fondement obscur que le sien... U n'y a pas une puissance humaine ou divine qui puisse me sauver de l'oubli des âges, moi!... moi qui étais sur le point de vivre à jamais dans les siècles ! moi qui pour cette gloire avais sacrifié les joies du monde et de la famille... moi qui m'étais retiré d'entre les hommes depuis trente ans... oh! cela est horrible!... horrible!... Mais, j'y pense... c'est peut-être aussi une épouvantable jalousie qui a fait agir ce misérable; il aura détruit mon ouvrage, et se sera fait tuer après... 'Mais ma tête, ma tête s'égare... mon manuscrit!... mon manuscrit! —criait Rumphius; et, presque en délire, il sortit de la galerie.
Henri ne pouvait dire un mot, sa respiration était comme suspendue : il croyait rêver.
— Oh! l'abbé... un égoïsme aussi impitoyable peut-il donc exister dans le cœur d'un homme?... — dit enfin le comte ea joignant les mains avec horreur.
L'abbé, dont les traits n'avaient pas subi la plus légère altération pendant cette scène, dit simplement au comte : — Vous avez, je crois, peu analysé votre propre cœur ou celui des autres, monsieur; vous avez beaucoup vu, rarement observé, et jamais réfléchi... En un mot, vous êtes bien jeune, monsieur... aussi je conçois votre étonnement.
Ce calme dédaigneux, ce sang-froid après une scène aussi violente, annonçait une si cruelle insensibilité ou une si triste expérience des hommes, que le comte restait comme fasciné, car, on l'a dit, l'abbé paraissait n'avoir guère plus de trente ans; aussi Henri ne put-il que dire à l'aumônier : •— Comment, monsieur, l'épouvantable égoïsme de Rumphius ne vous étonne pas?
— Si vous aviez creusé la science jusqu'à ses racines les plus profondes, monsieur, si vous aviez ressenti les terribles rertiges de son enivrement... vous sauriez que celui qui se voue corps et âme à cette divinité fatale, fond toutes ses facultés intelligentes, tous ses instincts, tous ses besoins, tous ses vœux, tous ses désirs, tous ses sens en une seule passion, fixe et ardente... en une monomanie sauvage, exclusive, implacable, dont le caractère saillant est un égoïsme féroce et on orgueil démesuré.
— Mais tous les savants ne sont pas des Rumphius, peut- Atre, l'abbé î...
— Tous les savants* sans aucmie exception, seraient âea
Rumphius, monsieur, tous, s'ils voyaient comme lui le fruit des immenses travaux de leur vie entière, perdu, anéanti à jamais par le naïf et sublime dévouement d'un Sulpice.
— Cela est épouvantable à penser, l'abbé, que l'amour aveugle de la science puisse rendre un homme aussi barbare j cela est odieux. . . en vérité, l'abbé, cela est bien odieux. . . on rougit presque d'être homme en voyant de telles monstruosités...
— On rougit d'être homme!... — répéta l'abbé avec une ironie amère. — Et de quel droit rougissez-vous? monsieur... et de quel droit tlélrissez-vous ce savant égoïste et féroce, qui pleure la mort de son frère comme vous pleurez la mort ou les mutilations de vos matelots?... Cette passion aveugle de la science vous épouvante... je vous ai vu moins timide, monsieur, lorsqu'après le combat, insouciant et léger, parlant d'amour et de femmes, vous descendiez dans le faux-pont de votre frégate; il y avait pourtant là, monsieur, de quoi faire tressaillir vos nerfs, et exciter cette sensibilité tardive... La passion aveugle de la science vous épouvante! oubliez-vous donc, monsieur, ces malheureux qui ont souffert et sont morts inconnus pour vous léguer un nom glorieux et retentissant : ces gens qui, de leurs mains saignantes, ont tressé votre couronne et expirent sans se plaindre, contents de la voir rayonner à votre front... quand vous savez, monsieur, de quelle reconnaissance vous payez l'admirable abnégation de ces hommes... Ah! le féroce égoïsme de Rumphius vous épouvante, monsieur... eh bien!... venez... descendez avec moi dans ce faux-pont obscur et putride; venez voir ces membres arrachés du tronc, ces corps pantelants, ces cadavres mutilés; et peut-être alors ce résultat de la passion aveugle de la gloire vous rendra-t-il plus indulgent pour la passion aveugle de la science; car, au moins, monsieur, le savant laisse après lui l'enseignement et le savoh-; car, au moins, le savant est le seul artisan de sa gloire; tandis que vous, monsieur, ne laissez après vous que meurtre et désolation ! et votre déplorable renommée n'est même pas toute à vous, car le plus grossier, le plus brutal de vos matelots peut, à juste titre, en revendiquer sa part... Mais je vous quitte, monsieur; voici que j'entends la cloche, et l'heure de la prière m'appelle sur le pont.
Et l'abbé salua brusquement le comte et sortit. Le comte resta longtemps rêveur; la conversation du prêtre, la scène de Rumphius, l'avaient fortement ému.
— Après tout, — dit-il en sortant de sa rêverie, — que peut-il penser de moi, cet abbé? Que je suis égoïste, et que je sacrifie mon équipage à mes désirs de renommée et de gloire... Eh bien ! après, c'est tout simple, car n'est-ce pas l'histoire de tous les chefs militaires?... Il met mon état audessous de celui de savant... que m'importe à moi? Mon état me plaît... Oui, mais je trouve désagréable d'avoir auprès de moi, ou loin de moi, la distance n'y fait rien... d'avoir quelqu'un qm ait une aussi mince opinion de mon mérite... et je ne sais pourquoi je tiendrais aux suffrages de ce prêtre... moi qui pourtant suis fort dédaigneux du qu'en dira-t-on. Il faudra, pardieu ! que je le mette sur le chapitre des femmes, et que je regagne ainsi quelque chose à ses yeux; si ce n'est en bien, que ce soit en mal. Jusqu'ici il n'a vu en moi que le marin, je veux lui montrer l'homme du monde; et, vive Dieu! ies chastes oreilles du digne abbé rougiront aux damnés aveux que je tiens à lui faire... Quand cela ne serait que pour lui prouver que l'homme qui a eu, comme moi, quantité d'aventures graves, joyeuses ou tragiques, n'est pas, après tout, un homme vulgaire...
Puis, regardant la boussole, le comte ajouta : — La Sylphide est en route; écrivons mon rapport au ministre.
... Qui aurait cra cela?
Fragment inédit du discours d'un académicien^
REUVCONTRS:
On se rappelle que le matin de ce jour, à la suite du combat où le comte avait coulé le schooner et presque démâté la frégate anglaise, la Sylphide prit chasse à la vue de deux vaisseaux de soixante-quatorze.
Il était nuit, et le comte, après avoir longtemps réfléchi à son entretien avec l'abbé, s'était couché en recommandant bien à son valet de chambre de l'éveiller, s'il arrivait quelque fekose de naiiveau à bord.
La Sylphide marchait si bien que, selon toute probabilité, les deux vaisseaux l'avaient ou abandonnée ou perdue; car, d'après' les ordres d'Henri, tous les feux étaient éteints Les habitacles cachaient la lumière des boussoles, aucune lueur ne pouvait donc trahir la présence de la frégate française dans ces danf^ereux parages.
Ouoiq^ue s'étant battue de fort près, la Sylphide n'avait pas d'avarie majeure à regn-tter. On avait envergué de nouvelles voiles: son mât de misaine, percé dans sa mèche, était, jumellé les manœuvres coupées avaient été changées. Somme toute, la frégate pouvait sans crainte prêter le travers à tout bâtiment de sa force.
La mer était belle, la brise était fraîche, et les matelots, couchés dans la batterie toujours préparée pour le combat, en cas d'alerte, cherchaient de nouveUes forces dans un sommeil
réparateur. , . ,
Excepté les hommes rigoureusement nécessaires pour la manœuvre, la bordée de quart sommeillait aussi sur le pont.
Parmi les blessés étendus dans le faux-pont, deux matelots semblaient pourtant oubUer leurs souffrances et le sommeil.
C'étaient Daniel et le Losophe. Depuis {Hus d'une heure, le Breton traquait le Parisien et Saint-Médard , qui, serpentant avec une adresse merveilleuse au milieu des lits et des cadres, échappaient ainsi à la poursuite opiniâtre du trop naïf et trop conQant adepte en sorcellerie.
Mai"^ enfin le Losophe trouva fermée une des issues, quil croyait ouverte. Daniel doubla le pas et le saisit de sa forte main, en disant : — Ah ! cagne que tu es, je te tiens !
— C'est-à-dire, c'est moi qui vous tiens, Daniel, — dit le Losophe en prenant sa dupe au collet; - voilà une heure que je vous cherchais.
— Tu me cherchais! — dit Daniel stupéfait de cette impudence, mais serrant toujours le bras du Losophe comme dans
un étau. ,. „^„„
— Oui, ie vous cherchais, Daniel, pour vous dire que vous êtes un fier animal. .. et que c'est de votre faute si je suis blesse.
C'est un peu fort! — dit Daniel stupéfait. — Je sms un fier animal... et c'est toi qui oses me dire ça... gueux que tu es 1 Quand tu as le front de me vendre trois écus une mauvaise fiole pour ne pas être blessé, et que la première chose qpejefais, c'est de l'être.
— Daniel, Daniel, vous êtes un grand mise'rable... — dît le Losophe d'un air épouvanté... — Daniel, vous finirez mal; mais répondez un peu... Avez-vous bu tout ce qu'jl y avait dans cette fiole?... — ajouta le Losophe en se croisant les bras d'un air d'autorité menaçante.
— Non, je n'ai pas tout bu... non, par saint Pierre! on m'aurait coupé par morceaux, que je n'en aurais pas bu une gorgée de plus!... — s'écria Daniel en sentant encore ses entrailles se contracter à la seule pensée de ce détestable breuvage.
— Ah! vous n'avez pas tout bu... Et vous voulez alors que le charme opère, misérable ! et vous allez m'exposer à ce que M. le comte de Saint-Germain, notre eûccellentissime magi-
j cien, qui sait tout, me punisse pour avoir eu l'air de faire un faux sort et trompé un ami... Et vous croyez que j'aurai été blessé par votre faute, et qu'il n'en sera rien, Daniel! Non, non, U faut un exemple, car, en vérité, ça devient par trop fort!...
Daniel était confondu ; le Losophe lui adressait justement les reproches sous lesquels il se proposait de l'écraser. L'air grave et magistral du Losophe lui imposait; aussi reprit-il d'un ton plus modéré : — Mais enfin, Losophe, j'ai toujours bu une gorgée de la fiole... qu'était si mauvaise que j'en ai eu des affreux mal au ventre; c'est vrai... et malgré ça, j'ai été blessé tout de même !...
— Mais, animal, car décidément c'est le seul nom que je crois devoir adopter à votre égard, Daniel; mais, animai, qu'est-ce que c'est que votre blessure, aussi?... une égratignure... et j'ai vu du haut de la hune ce qui vous a blessé s ça devait vous broyer comme verre. C'étaient six boulefei rouges enchaînés ensemble !... et puisque six boulets enchaînés ensemble ne vous ont fait qu'une égratignure, qu'est-ce qus ça aurait été si vous aviez bu toute la fiole?... c'est-à-cQré qu'au heu de vous fane du mal, les six boulets vous auraient au contraire gratté la tête tout doucement, comme on la gratte aux perroquets, ou ils se seraient changés en couronnes de roses pour vous couronner très bien... Mais non, au lieu de ça, au lieu de se faire gratter la tête, ou de se voir couronnei' de roses, monsieui- aime mieux se faire égratigner... GhacBH «on goût ; mais vous avez des goûts joliment atroces, Danisli
— Mais i'aurais mieux aimé être couronné de fleui-s, I,iO-
aophe... ma parole d'honneur la plus sacrée, j'aurais pré-
féré ça ! , , .
— Encore une fois, chacun son goût... Daniel; mais où je vois la méchanceté du vôtre, c'est de me faire punir par Vexcellcntmime magicien, qu'est très roide pour la justice... Caï moi, simple comme \\n enfant, je lui avais annonce tout bonnement, par la voie des airs, que je vous avais fait un sort pour n'ôlre pas blessé : C'est bon, qui dit... Daniel ne sera pas Messe. Mais au lieu de ça, qu'est-ce qu'il voit? il voit que vous ête^ blessé, malgré le sort. Il croit que c'est ma faute, et v'ian... il m'envoie, sous la forme d'un biscaïen, un dragon vert avec une langue rouge et des ailes de feu... afîn de me punir et de me blerser... Tu vois donc que c'est par ta faute, butor, brute, bètc à foin !
Et le Losophe paraissait exaspéré.
Daniel, lui, commençait à trembler et à se trouver des torts
réels.
— Dame!... Losophe, moi... je croyais que je pouvais trouver mauvais d'avoir été blessé, — dit le Breton d'une voix soumise.
— Ah l tu croyais ça, misérable! eh bien! sais-tu lire?...
— Tu sais bien que non, Losophe.
— Eh bien! alors... lis ceci.
Et l'impudent personnage, amenant Daniel sous un fanal, tira de sa veste un assez volumineux manuscrit tout rempli d'une écriture fine et scixée, et d'une foule de signes bizarres, qui parurent au Breton les caractères les plus cabalistique» du monde.
Hélas! hélas! c'était le précieux manuscrit de Rumphiu», que le damné Losophe avait volé pendant l'absence des deta frères, comptant sur ce papier jauni, couvert de figures syn»boHques, algébriques et mathématiques, pour donner à 8» dupes ime haute idée de son pouvoir...
— Eh bien !... qu'y lis-tu? — demanda de nouveau le losophe d'une voix retentissante, et montrant du doigt ces pages eûcavantes au Breton.
—"Mais je n'y Us rien du tout... — dit Daniel, — puisqiw Je ne sais pas lire.
— Eh bien! je veux bien y lire pour toi... c'est notre règlement à nous, magiciens. Écoule bien : «( Tout gucusard qui, ayant pas fait qu'à moitié le sort qu'un magicien lui a
donné... fera punir ce magicien par l'excelkntissime... sera puni, soit en devenant un ours marin qui aura des mille tonnerres de mal au ventre... pendant sept cent mille et neuf ans ! »
Daniel fre'mit et se signa; car il connaissait ce dernier supplice,, grâce à la fiole.
— « Soit, — continua le Losophe d'un air imposant, et paraissant toujours lire dans le manuscrit, — soit en donnant deux écus de six livres pour acheter de quoi rafraîchir et renvoyer à son poste le dragon vert à langue rouge qu'aura mordu le magicien. »
Et le Losophe, fermant gravement son livre, le mit dans sa poche, et regarda Daniel avec l'assurance d'un juge qui interroge un coupable.
Le Breton était fort ému et fort pâle, il balbutiait... puis tout à coup, redressant la tète, il s'écria résolument : — Bah... bah ! ça m'est égal : si je suis puni , on me payera tout ensemble, et je m'en vais commencer par t'éreinter, Losophe.
Et il leva le poing sur le Losophe, qui répondit intrépidement : — Je pourrais te pulvériser d'un souffle; mais j'aime mieux que tu me cognes; j'en suis aux anges, parce que chaque coup de poing ça sera dix millions de centaines de milliards de siècles de mal au ventre de plus à souffrir pour toi.
Cette menace fit effet, et Daniel resta un moment le poing suspendu, et le Losophe rassuré continua : — Mais non, éreinte-moi, échine-moi... que je te dis; tu as vu si c'était vrai ou non ce que je t'ai prédit de Grand-Gibet, et si, quand lui et le diable ont été jetés à l'eau, tout le monde n'est pas redevenu bien portant, au lieu d'être à moitié crevé comme avant; si...
Mais le Losophe s'arrêta; car tout à coup une forte odeur de brûlé se répandit dans le faux-pont.
Le Losophe, avec assez de présence d'esprit, profita de cet incident pour porter au comble la terreur de Daniel, en lui disant : — Ah! tu oses lever le poing sur moi, lieutenantmagicien? Eh bien! sens-tu le soufre, gredin?... Voilà le diable qui vient pour me défendre et l'emporter...
— Grâce!... grâce!... Losophe, — dit Daniel éperdu en se jetant à genoux.
Mais cette scène fut bientôt interrompue par les cris effrayants des blessés, qui, voyant une fumée noire et épaisse
sortir par une des portos d\i carré et remplir le faux-pont, faisaient tous leurs efforts pour se sauver de leurs lits.
Puis enfin, ces épouvantables mots : Au feu! retentirent du faux-pont dans la batterie, et de la batterie sur le pont... comme un long cri de désespoir.
L'équipage est sur pied. On bat aussitôt la générale, les oCfioiers se lèvent; Henri, éveillé en sursaut, s'habille à la hâte et paraît sur le pont. Mais, toujours calme et maître de lui : — Tout le monde à son poste de combat! — s'écrie-t-U d'une voix forte en sautant sur son banc de quart ; — et vous, monsieur de Miran, faites mettre la frégate en panne et fermer les panneaux pour éviter les courants d'air. Toi, maître Frank, fais gréer et jouer la pompe. Que vingt gabiers choisis descendent au feu, et que le reste de l'équipage reste sur le pont; on transportera les blessés dans la batterie, si le feu oblige d'abandonner le faux-pont.
Tout cela fut dit et exécuté en moins de temps qu'il n'en faut poiu- l'écrire. Et l'équipage se tint immobile et divisé par groupes sur l'avant de la frégate.
Cet incident avait été si imprévu, que ces hommes, encore à moitié endormis, comprenaient à peine l'effroyable danger qui les menaçait; ils se serraient les uns contre les autres, sans que personne sortît de ce lugubre silence, interrompu seulement par le bruit sonore et cadencé des bras de la pompe qui jouait incessamment.
Le comte, ignorant aussi les progrès du feu, se promenait avec agitation sur l'arrière; car, dans ce moment critique, son devoir le forçait à rester sur le pont.
— Le feu gagne, commandant, — vint lui dire tout bas le Kieutenant, qui sortit du panneau de l'arrière.
— Mais où est le foyer de cet incendie? — demanda le comte avec anxiété.
— Le feu est à l'arrière, — répondit Jean Thomas, — dans la dernière chambre à bâbord... dans celle qui est immédiatement placée au-dessus de la soute aux poudres.
— Mais c'est dans la chambre de Rumphius! — dit TÎolemment le comte.
— Oui, commandant; j'ai tâché de faire concentrer le feu dans cet endroit en fermant toutes les portes et en y faisant diriger les pompes. Le maître-canonnier Kergouët s'est dévoué au salut du navire, en descendant à la sainte-barbe.
— Ordonnez-lui donc, monsieur, — dit Henri, — de noyer es poudres dès qu'il verra les coutures du plancher se fondre j Dais qu'il n'agisse ainsi qu'à la dernière extrémité ; vous vous assurerez d'ailleurs par vous-même que ce parti désespéré est e "seul qui reste à employer pour sauver le navire.
Comme le lieutenant s'éloignait précipitamment pour donner cet ordre, il fut croisé par Saint-Sauveur qui accoiu^ait en :riant : — Le feu gagne, commandant!
— Taisez-vous, malheureux enfant! — dit Henri en le saisissant par le bras et lui mettant la main sur la bouche, — taisezvous, par le ciel ! — Puis s'adressant aux matelots toujours silencieux : — On devient maître du feu, mes amis, ce n'est en vérité qu'une bougie qui a enflammé quelques paperasses. Ainsi, mes enfants, arrosez le pont, c'est toujours une bonne précaution. Que personne ne descende dans la batterie... Maître, faites mettre des factionnaires armés aux panneaux. — Puis s'adressant à un timonier de confiance : — Toi, — lui dit-il tout bas, — descends dans ma galerie et apporte-moi un sabre et une paire de pistolets chargés que tu trouveras sur une étagère à bâbord.
Et le comte continua sa promenade sur l'arrière, prêtant Toreille de temps à autre au bruit sourd et confus qui s'élevait des parties inférieures du navire comme un long gémissement.
La nuit était profondément obscure, les étoiles, cachées par de légers nuages blancs, scintillaient çà et là, et une fraîche brise du nord sifflait dans les cordages de la Sylphide toujours en panne.
La fumée commençait à se faire jour à travers les fissures des écoutilles, et l'on entendait un léger craquement de temps à autre; les membrures de la frégate se desséchaient, et une Acre et forte odeiu" de goudron fondu se répandait partout.
Le lieutenant remonta de nouveau.
— Eh bien? — lui dit Henri.
— Commandant, le feu gagne; mais je viens de faire entourer les cloisons de cette chambre, où il est le plus vif, de matelas mouillés et de prélarts. Ce n'est pas tout, le faux-pont offre un horrible aspect : ces malheureux blessés, mutilés ou mourants, se traînent avec d'horribles cris au milieu de cette épaisse fumée.
— Enfer, malédiction sur ces blessés 1 — s'écria Henri. —
Qne puis-je y faire, monsieur? dans la batterie, ils gêneront le jeu des pompes : le navire avant tout; le salut du navire, raonsieui'! Deux cents hommes en état de combattre ne doivent pas être sacrifiés à une trentaine de mourants.
De Monval monta au même instant, et dit à Henri d'un air consterné : — Les poudres sont noyées, commandant.
— C'est un malheur, monsieur, un grand malheur en temps de guerre, mais il n'y avait pas à balancer.
Saint-Sauveur parut presque en même temps, et vint dire à voix basse à Henri : — Commandant, le feu est concentra les trois cloisons de la chambre sont garnies de matelas et de fauberts mouillés, et il n'y a pîos à craindre de ce côté; mais maintenant le feu ronge le bordage...
A ce moment une colonne de flamme se fit jour à bâbord, à un pied au-dessus de la flottaison, et cette scène afïreuse, jusque-là sombre et obscure, fut tout à coup éclairée d'une vive lueur qui teignit en pourpre tout le dessous des batayoles des hunes, ainsi que les mâts, les vergues et les voiles ; les cordages se dessinaient en noir sur ces vifs reflets couleur de feu, et un long et tremblant sillon lumineux, se projetant au loin sur la mer... éclaira le sommet des vagues noirâtres de l'Océan.
Les matelots se crurent alors perdus, l'instinct vital l'emporta sur la subordination, et maître Frank accourut dire à Henri que plusieurs marins voulaient mettre les embarcation» à la mer.
Le comte sauta de son banc de quart, en disant aux offlcicrs de descendre au feu; et, prenant les deux pistolets qu'on lui avait apportés, il s'avança sur l'avant.
— Quel est celui qui parle de mettre une embarcation à l'eau sans mon ordre? — demanda-t-il d'une voix ferme, et tenant ses armes cachées derrière son dos...
— On n'en parle pas... on le fait, — dit une voix qui sortaij d'un groupe à peine éclairé par les reflets de la flamme...
— Et qui fait cela?... — demanda froidement Henri.
— Moi, — dit la même voix ; et le comte, s'approchant, vit un matelot occupé à larguer les palans qui retenaient le petit canot.
Les autres marins, moins résolus, le regardaient faire, contenus par la présence du comte, attendant peut-être vax acte d'indécision de sa part pour se joindre au rebelle.
— Ah! c'est toi! — dit Henri en armant doucement son arme.
— Oui, c'est moi qui aime mieux être à l'eau que de rôtir fci,.. — dit le marin en continuant de démarrer les palans.
A ces mots, le comte, appuyant le bout de son pistolet contre l'oreille de cet insolent, lui fit sauter la cervello; et s'adressant aux autres matelots, qui s'étaient violemment écartés au bruit de l'explosion : — Voilà comme sera traité tout rebelle... qui veut l'imiter.
Mais cet acte d'énergie imposa axix autres marins, qui se réfugièrent sur l'avant avec de sourds murmures.
Le lieutenant remontait alors, le visage tout noirci et les cheveux brûlés... Le commandant l'entraîna vers le bastingage, en lui criant d'une voix sourde : — Voyez, monsieur, voyez ce hublot ouvert; comment n'avez-vous pas songé à le faire fermer?... vous perdez le navire par cette faute, monsiem !
— Tonnerre et sang!... j*ai tort, commandant, je l'avoue, — dit Thomas en s'entourant d'une corde que maître Frank tint sohdement; il s'affala en dehors de la frégate pour boucher cette ouverture, qui ne cessait de vomir une flamme rouge et ardente avec une nuée d'étincelles.
— Navire... sous le vent à nous... et tout proche... — cria tout à coup la vigie de misaine. A ces mots, le comte tourna brusquement la tête, et vit, à une portée de {mû de la frégate, la masse blanche et confuse que présente un vaisseau de guerre à travers les ombres transparentes de la nuit.
— Le hublot est fermé ! — s'écria le lieutenant en sautant sur le pont; mais le comte lui dit avec une expression de douloureux désespoir : — Voyez-vous ce navire, monsieur ? c'est peut-être un anglais, et nous venons de noyer nos poudres... Malédiction ! la lueur de l'incendie nous aura trahis...
— Ship a hoy!... Si whether friend or enemy, — your vessel is on fire; — do you want boats, or any other assistance?...^ — dit une voix partant de ce bâtiment inconnu, qui venait de se mettre aussi en panne parallèlement à la poupe de la Sylphide.
— Enfer!... c'est une frégate anglaise, — dit Thomas.
' Ohè du navire! ami ou ennemi, tous aveï le feu it bord ; vouleï-Tou» de» «nbaicatinns, du secours?...
— Elle nous offre loyalement du secours, — dit le comte... — acceptons-le d'abord, nous verrons après. — Puis prenant son porte-voix, Henri répondit en anglais : — Nous sommes Français, nous avons le feu à bord, envoyez-nous une pompe gréée dans votre chaloupe, afin de la faire jouer par le dernier hublot de notre arrière, et moi, commandant cette frégate, je vous demande trêve jusqu'à ce que le feu soit éteint à mon bord.
— C'est trop juste, monsieur le commandant, j'allais vous proposer cette trêve, — dit une voix qui fit tressaillir Henri.
Et au même instant on entendit, à bord de la frégate anglaise, donner des ordres précipités, les sifflets jouèrent, les palans grincèrent, et, dix minutes après, une chaloupe fut mise à la mer, déborda^ et vint se placer à la poupe de la Sylphide.
— ^'cui]lez, monsieur, — dit Henri à Tofficier qui commandait l'embarcation,— veuillez mettre le manche de votre pompe dans ce hublot qu'on va ouvrir, et la faire jouer...
Et maître Frank, descendant cette fois, ouvrit le hublot, qui vomit de nouveau une colonne de flammes, ce qui permit de parfaitement distinguer la coque noire et la batterie blanche de la frégate anglaise, dont l')mbre gigantesque se reflétait sur les flots, colorés d'un rouge ardent... Mais grâce à la pompe anglaise, qui jouait au dehors pendant que la pompe de la Sylphide ionàit au dedans, en peu d'instants le feu fut éteint; car une fois le hublot fermé, le courant d'air n'existant plus, l'intensité de l'incendie diminua de beaucoup.
Quand le danger fut passé, la chaloupe anglaise vint se mettre à portée de voix de la Sylphid"-; et Henri, s'adressant à l'olficier qui commandait celte embarcation, lui dit : — Pourrais-je savoir, monsieur, à quel généreux commodore je dois ces secours si noblement donnés, et comment s'appelle votre frégate?...
— Notre commodore est l'honorable sir Georges Gordon, et notre frégate s'appelle le Lively, — répondit l'officier en français.
— Sir Georges... le fils de lord Gordon, gouverneur aux Indes! — s'écria Henri, stupéfait de retrouver ce gentilhoname anglais qu'il avait appelé en duel pour savoir son secret, et qu'il avait si délicatement obligé.
— Oui, monsieur Àe capitaine, — reprit l'officier ««ij^ais.
— Eh bien donc, monsieur, — dit Henri, — veuillez prévenir sir Georges que le comte de Vaudrey, un de ses amis les plus dévoués, ira le visiter demain à son bord au point du jour. Veuillez aussi donner à votre commandant ma foi de gentilhomme que je resterai sous le canon de sa force, et que ie ne la quitterai que par un temps îorcé...
— Je vais prévenir notre commandant de vos offres, — dit l'Anglais en s'éloignant au bniit cadence des rameurs.
— Sir Georges... ici... voilà, pardieu, un bien singulier hasard, — disait Henri; mais bientôt la voix connue de sir Georges fit entendre ces mots : — Bonjour, mon cher comte, je suis enchanté de vous avoir rendu ce léger service, j'accepte toutes vos conditions, et vous supplie de venir demain prendre le thé à mon bord, en compagnie de ceux de messieurs vos officiers que vous choisirez. Je gouvernerai toute la nuit dans Pouest-sud-ouest, sous mes huniers aux bas ris.
— Mille grâces, mon cher Georges, — répondit gaiement Henri; — je ne vous quitterai pas, et je me rendrai de gi-and cœur à votre invitation...
— A demain donc, cher comte, — dit sir Georges.
— A demain, mon cher Georges, — dit Henri.
Et les deux frégates louvoyèrent toute la nuit comme deux bâtiments amis qui naviguent de conserve.
- A vous, messieurs des gardes-françaises, dit an officier anglais en saluant la ligne.
— Nous n'en ferons rien ; tirez vous-mêmes, mes- Bieurs, répondit un ofQcier aux gardes.
Bataille de Fontenoy.
La frégate le Livehj, commandée par su* Georges Gordon, était un bâtiment à peu près de la même force que la Sylphide, tenu avec cette netteté particulière aux vaisseaux anglais, mais beaucoup moins élégant, beaucoup moins doi:é
que la frégate française, car il ressemblait fort, par son aspect sombre et sévère, à un navire de notre époque.
Henri n'avait pas oublié l'invitation de son ancien ami, et au point du jour, dès qu'on battit la diane, il demanda sa toilette, s'habilla magniûquement, et fit prier le lieutenant de descendre chez lui.
— iMonsieur, — dit le comte à Jean Thomas, — par le plus grand des hasards je viens de rencontrer un brave et digne gentilhomme anglais; en un mot, un loyal ennemi qui est fort de mes amis : je vais déjeuner à son bord... J'emmène avec moi M. le marquis de Miran ; je vous recommande la plus grande surveillance sur l'équipage... Vous naviguerez dans les eaux de la frégate anglaise, sous la plus petite voilure possible.
— J'exécuterai vos ordres, commandant, — répondit Jean Thomas sans se permettre la moindre observation sur la singulière conduite de son supérieur...
— faites armer ma yole par mes canotiers, et priez M. de Saint-Sauveur de venir m'avertir quauJ l'embarcatioa sera parée, — dit encore Henri.
Le lieutenant salua et sortit.
— Voilà un hasard étrange, — disait le comte en examinant si rien ne manquait à sa toilette; — qui m'eût dit il y a trois mois, à Versailles, que je rencontrerais sir Georges par !e travers des Açores! Mais, à propos des Açores... je suis en droit, je pense, de décacheter les dernières instructions du ministre.
Et Henri prit ses dépêches dans un tiroir h. secret, rompit les trois cachets officiels, et trouva sous l'enveloppe deux paquets cachetés... Sur l'un des deux paquets étaient écrits ces mots : Ce paquet doit être ouvert le premier. Henri ouvrit et lut ce qui suit :
A monsieur le comte de Faudrey, lieutenant des vaisseaux du roi, etc., etc.
€{° D'après les ordres de Sa Majesté, au vu de ces dépêches, M. le comte de Vaudrey brûlera les papiers destinés à M. le chevalier Destouches.
» 2° M. le comte de Vaudrey, au lieu d'aller en Amérique, croisera dans le passage des Açores pendant un mois, à dater du jour où il aura pris communication de cet ordre ; au bout
ee LA VIGIE DE KOAT-VEN
^ ce mois il se rendra à la hauteur des îles du cap Vert : c'est seulement alors qu'il décachettera le paquet n* 2. » Le ministre secrétaire d'État au département de la mor rine et des colonies : Maréchal duc de Castries. »
Puis au bas de la dépêche étaient écrits ces mots de récriture du maréchal :
« Entre nous, mon cher comte, vous êtes destiné à aller dans llnde avec Suffren; c'est aux îles du Cap que vous le rejoindrez; mais silence... D. C. »
— Je m'attendais à quelque chose de ce genre,— dit Henri, — car en temps de guerre le but apparent d'une mission en cache toujours un autre. Allons... un mois de croisière, c'est assommant... mais c'est toujours fort aimable au maréchal de m'avoir donné cette bonne nouvelle qui m'aidera à attendre patiemment : dans trente jours j'ouvrirai donc ce second paquet dont je sais le contenu maintenant.
Puis, demandant une bougie, il brûla dans la cheminée de sa galerie les instructions destinées au chevalier Destouches, et renferma soigneusement les papiers qui lui eussent appris sa dernière destination, sans la bienveillante indiscrétion du ministre. Bientôt de Miran vint annoncer au comte que son embarcation l'attendait. Henri monta sur le pont, trouva l'équipage rangé sur les passavants, et descendit dans sa yole avec le jeune officier.
Le patron de la yole, vêtu à la livrée du comte, portait en sautoir un large baudrier composé de chaînettes d'argent et orné d'une plaque armoriée au blason de Henri.
Aussitôt que le comte eut pris place à tribord et de Miran à bâbord de cette élégante embarcation, les canotiers, vêtus de pantalons blancs, de vestes vertes galonnées d'argent (même livrée) et de larges ceintures écarlates, se mirent à nager avec rapidité vers la frégate anglaise.
Ces canotiers, ainsi que le patron, ramaient la tête respectueusement découverte.
— Mais il manque trois honames à ton équipage, — demanda brusquement Henri à son patron... — pourquoi cela? J'entends que mes canotiers soient toujours au complet.
— Commandant, — reprit le patron tremblant comme la feuille, et portant le revers de sa main gauche sur son ikont.
découvert, — c'est que, sauf votre respect, Lucas et Cornicot ont été tués, et Jeaudry est blessé... Pour lors...
— Allons... c'est assez... — dit Henri avec impatience; puis il continua d'un air dépité : — C'est insupportable... jamais la même tiage... voilà encore l'équipage de cette yole à refaire; je vais arriver à bord de sir Georges avec neuf canotiers... de quoi aui'ai-je l'air? — Puis, se retoiirnant vers son compagnon : — Quel est donc l'officier chargé de l'armement de mon canot?
— M. de Monval, dit Miran.
Henri fit un nouveau geste d'impatience; puis, sa colère se calmant peu à peu, il se remit à causer avec son compagnon.
Pendant le peu de temps qu'il fallut pour atteindre la frégate anglaise le Lively, les deux officiers examinèrent avec attention le giéement, la tenue et les façons de ce beau navire, et le résultat de leurs observations fut qu'il était impossible de voir un bâtiment plus admirablement vêtu que cette vaillante frégate.
Ils l'accostèrent à tribord, après un quart d'heure de traversée.
Le Lively avait mis en panne, et sir Georges, se présentant à la coupée, jeta lui-même à Henri deux tire-veilles de veloiu? rouge pour l'aider à monter à bord.
Avant de quitter sa yole, le comte ordonna à son patron de rallier la Sylphide, et de revenir le chercher quand il verrait hisser le pavillon blanc au pic de l'anglais.
Et en une seconde, le comte, suivi de Miran, fut sur le pont du Lively, et y trouva les officiers de ce navire rangés derrière sir Georges.
— Messieurs, — leur dit ce dernier en serrant la main d'Henri dans les deux siennes, — je vous présente M. le comte de Vaudrey; vous savez que c'est à lui que je dois l'honneur de vous commander, aussi ma reconnaissance est-elle doublée maintenant.
Henri salua gracieusement et répondit : — Croyez bien, sir Georges, que je suis doublement heureux du léger service dont vous voulez; bien vous souvenir, puisqu'il vous a valu un pareil commandement. .Mais c'est moi qui viens maintenant comme votre obligé, vous remercier, ainsi que ces messieurs, de toutâ la bonne grâce que vous avez mise à me secoiuir dans Cù h>ftiheur«ux incendie i
Et ce disant, \i comte et de Miran suivirent sir Georges dam
sa galerie.
Cette galerie ne ressemblait en nen à la galerie de la Syl phide; c'était une simple peinture grise et blanche; on n'j voyait ni dorures, ni satin, ni velours; de modestes rideaux de nankin avec un galon vert, voilaient les fenêtres; le plancher soigneusement lavé, était d'une blancheur éblouissante, mais' sans tapis; des cartes, des plans et des armes couvraient les cloison;-, et quelques meubles de chêne poli de fort bon goût, mais d'une extrême simplicité, complétaient l'aspect sévère de cet appartement.
— Vous voyez, mon cher comte, — dit sir Georges à Henri, — que notre amirauté n'est pas aussi prodigue que la vôtre; c'est une vieille avare puritaine qui n'accorde à ses frégates que le plus strict nécessaire.
— Oh ! mon cher Georges, — dit le comte en souriant, — à mon avis, votre puritaine agit au contraire avec ses frégates Êorame une vieille coquette consommée; sûre de la beauté de ses nues, ene ne' les couvre pas de vains ornements, sachant bien qu'une jolie taille vaut mieux qu'une belle ceinture.
— Mais quand on a la jolie taille et la belle ceinture !... — dit sir Georges en conduisant Henri à une de ses fenêtres en lui montrant la Sylphide, dont la poupe d'or étincelait au soleil, car les chances du combat et l'habileté d'Henri avaient protégé cette partie délicate de ce navire.
— Allons, allons, sir Georges, votre séjour en France vous a rendu aussi dangereusement flatteur que le plus spirituel de nos courtisans; mais laissez-moi vous présenter M. le marquis de Miran, an de mes officiers les plus distingués, — dit Henri.
— Permettez-moi, monsieur le marquis, de me dire heureux et fier de la nouvelle obligation que je contracte envers ce cher comte, — répondit sir Georges en saluant de Miran avec la plus exquise politesse.
A ce momeni, deux autres officiers anglais entrèrent dans la galerie, et la conversation devint générale jusqu'au momenl où le maître d'hôtel de sir Georges vmt annoncer que le thé était servi.
On passa dans la salle à manger, meublée avec la même simplicité que la galerie, et les convives s'assirent à une table ccuva-te d'une riche vaisselle aux armes de sir Georges.
Le thé n'était qu'un prétexte de ce magmûque déjeuner, où
les mets les plus délicats, les vins de France les plus rechei^ chés, furent servis avec une profusion remarquable.
— Ah çà, sir Georges, — dit Henri, depuis combien de temp« croisez-vous dans ces parages?
— Nous arrivons, mon cher comte; et vous?
— Oh! moi, j'arrivais aussi, mais fort vite, car deux vaisseaux de 74 m'avaient obligé de prendre chasse, après un combat que j'ai livré, environ à quatre-vingts milles d'ici.
— Je me doutais bien que vous vous étiez battu, mon cher comte , à voir les éclats qui sillonnent votre préceinte, et certain dérangement dans votre gréement. Et qu'avez-vous combattu... sans indiscrétion?
— Une frégate anglaise, moins forte que la mienne, mon cher Georges, et nous nous sommes séparés à peu près aussi maltraités l'un que l'autre, — répondit Henri avec autant de tact que de bon goût, afin de ne pas blesser l'amour-propre de ses hôtes.
— Mais, commandant, vous ne parlez pas... des... trois...
— Des trois avaries majeures que j'ai supportées, — reprit vivement Henri en faisant un signe que de Miran comprit aussitôt. — Ah ! je n'en voulais pas parler par amour-propre, — continua le comte en souriant, — mais puisque vous me trahissez, monsiem- de Miran, il faut bien avouer que j'ai perdu mon grand et mon petit mâts de hune, et que mon étrave a beaucoup souffert.
Quelque adroite qu'eût été l'interruption du comte, sir Seorges n'en fut pas dupe; car il sourit légèrement, puis il
.prit : Et à quoi, mon cher comte, attribuez-vous l'inlendie qui m'a valu le plaisir de vous recevoir?
— Oh ! sir Georges, c'est tout un roman : j'avais embarqué ce savant que vous avez peut-être vu chez moi à Paris...
— Certes, ce distrait astronome qui faisait damner votre talet de chambre. Je me le rapj>clle parfaitement.
— C'est cela même, — dit Henri ; et ayant raconté aussi brièvement que possible le dévouement et la mort de Sulpice, l'indifférence et la rage de Rumphius à cause de son manuscrit perdu, le comte continua en ces termes : — Une fois que ce fou d'astronome se trouva seul, n'ayant plus son pauvre frère pour réparer ses sottises, ses imprudences portèrent lem- fruit. n paraît que, malgré mon ordre d'éteindre les feux, ce diable d'homme garda chez lui une bougie, et que c'est en remuant
ses paperasses, afin de retrouver le manuscrit qu'on lui a volé, que le feu prit dans sa chambre. Au lieu d'appeler au secours, il a probablement continué ses recherches, abîmé dans ses incurables distractions; le feu se développa donc avec pluf d'intensité; et voilà comme je courais grand risque de voir ma frégate brûlée, sans votre obligeant secours, mon cher sir Georges.
— Et l'astronome? — demanda un convive.
— Oh ! l'astronome en est quitte pour quelques brûlures^ mais je l'ai fait provisoirement renfermer dans la fosse aux lions.
Au bout de quelques minutes, voyant de Miran et les officiers anglais absorbés dans une conversation sur les diverses chances de cette guerre, le comte dit tout bas à sir Georges : — Je désirerais vous entretenir un instant seul. Mille pardons, messieurs, dit Henri en se levant et s'adressant aux convives, — jnille pardons si je vous enlève sir Georges pour un moment.
Et ils se retirèrent tous deux dans la galerie.
— Maintenant que nous sommes sans témoins, — dit sir Georges avec expansion, — permettez-moi, mon cher Henri, de vous remercier encore, de vous serrer encore la main; car vous ne sauriez croire avec quel bonheur je vous revois.
— Et moi donc, Georges, — dit Henri, — vous ne sauriez croire non plus quelle est ma joie ; seulement j'ai un reproche à vous faire, c'est d'avoir mis tant d'empressement à me renvoyer si vite ces quelques mille louis.
— Je vous en prie, ne parlons plus de cela, — répondit Georges, comme s'il eût voulu chasser un souvenir pénible; puis il reprit : — Tenez, mon cher comte, tout en bénissant cette heureuse rencontre qui me procure le vif plaisir que j'éprouve à vous serrer la main, je ne puis ra'empêcher parfois de regretter qu'elle ait eu lieu.
— Et pourquoi diable cela, Georges?
' — Pourquoi, pourquoi ; mais dans une heure, Henri... dans une hem'e ne serons-nous pas aux prises?
— Eh bien ! c'est justement cela qui me ravit, moi ; car, entre nous, mon cher Georges, un combat, tel acharné, tel meurtrier que vous le supposiez, ne sera jamais autre chose qu'une lutte où nous engageons chacun notre frégate, comme on engage son cheval dans une course; ce n'est ni vous ni moi qui mettrons le feu aux pièces, ni vous niœ.oi qui tirerons des
coups de fusil^ n'est-ce pas? Ainsi, si un boulet ou une balle m'emporte ou vous emporte ^ nous serons, pardieu! bien sûrs que vous ou moi n'y sommes pour rien; encore une fois, ce De sera pas Georges qui se battra avec Henri, ce sera la Sylphide qui se battia avec le Lively.
— Mais l'abordage, mon cher comte, l'abordage!
— Eh bien! si nos boulets respectifs nous épargnent jusque- Jà, et que nous venions à nous aborder, jurons-nous, foi de gentilshommes, de ne pas lever le sabre l'un sur l'autre; cela De peut changer en rien l'issue du com])at : car votre e'qtùpage doit autant compter sur vous que le mien compte sur moi; or, en nous réservant tous les deux, nous exerçons la même influence sur nos marins. " '
— C'est convenu', — dit sir Georges en prenant la main d'Henri; — mais, excepté cette convention...
— Excepté cette convention, un combat à mort, acharné, sans trêve ni repos; je veux, mon cher Georges, que vous jugiez de ce que vaut mon équipage. Ah! malheureusement j'ai mes meilleurs gabiers sur les cadres, amputés ou blessés, comme si ces brutaux ne pouvaient peut-être pas attendre une aussi noble occasion... Mais enQn je ferai de mon mieux, et vous verrez mes marins en action.
— Et moi, mon cher comte, je tiens aussi à ce que vous soyez sûr que mes john-hull ont quelque vigueur. Ah çà, pcrmeltez-moi de vous offrir l'avantage du vent.
— Franchement, sir Georges, je n'en use jamais; dans toute autre circonstance, j'aurais à choisir, que je me mettrais sous le vent.
— Encore de la délicatesse, Henri.
— Sur ma parole, j'aime mieux me battre sous le vent, mon cher Georges... sur ma parole.
— Je vous crois... je garderai donc le vent, cher comte, et voilà une journée que je ne donnerais pas pour tout au monde: cela est si complet, vous serrer la main d'abord, et voir après nos deux frégates aux prises!
— Ah! malédiction, enfer et damnation! — s'écria tout à coup le comte en frappant du pied, — et moi qui oubliais... oh! les poudres!... les poudres!...
— Que voulez-vous dire? — demanda sir Georges tout ému.
— Je veux dire, — reprit le comte en regardant son ami avec une expression de furieux désespoir, — je veux dire que
je suis le plus malheureux des hommes, que c'est à devenir fou de rage et de honte; qu'au lieu de ce beau combat qui nous séduit, il faut que je vous supplie lâchement de me laisser sauver, ou que je saborde ma frégate et que je m'engloutisse avec elle sous vos yeux.
— Mais enfin, expliquez-vous! i— s'écria Georges en pâlissant.
— Eh bien! sir Georges, — dit sourdement Henri, — pendant l'incendie j'ai été obligé de faire noyer les poudres; comprenez-vous maintenant? Il ne m'en reste pas un grain, pas le quoi amorcer un pistolet ! comprenez-vous, sir Georges?
— Je puis donc enfin reconnaître par quelque chose le service tfae vous m'avez rendu, mon cher Henri! — s'écria sir Georges avec joie.
Et, se précipitant à la sonnette, il fit venir un laquais et lui ordonna de lui envoyer sur-le-champ son heutenant.
— Vous ne devinez pas? — dit sir Georges à Henri, quand son laquais fut parti.
— Non, sur mon âme...
— Henri, je veux partager ma poudre avec vous* !
— Oh! sir Georges... sir Georges... cela est bien noble et bien généreux î — s'écria le comte en joignant les mains avec admiration.
Le lieutenant de sir Georges entra.
— Monsieur, — lui dit ce dernier, — vous allez descendre dans la soute, et vous ferez partager les poudres qui s'y trouvent en deux portions égales.
— Oui, commandant, — dit l'officier.
— Vous ferez ensuite transporter une de ces portions à bord de la frégate qui navigue dans nos eaux.
— Plaît-il, commandant? — demanda l'officier, qui croyait avoir mal compris les ordres ats son supérieur.
— Je vous ordonne, monsieur, de faire porter une des deux portions de poudre à bord de cette frégate, — répéta sir Georges d'une voix ferme, en montrant au lieutenant stupéfait la Sylphide qui était tout proche.
L'officier interdit salua, et sortit pour exécuter ces ordres, certain que la France avait signé la paix avec l'Angleterre, ou
' Ce fait est historique. Dans la guerre de 1781^ le capitaine commandant la corvette anglaise le King's-George, fit ce trait chevaleresque, et fut cassé àe soa grade par le conseil d'axairauté*
qu'une alliance venait d'être contractée entre les deux nations. A peine le lieutenant fut-il sorti, que le comte se jeta dans les bras de sir Georges.
— Eh! mon ami, — dit ce dernier, — n'est-ce donc pas la même chose? Ne fais-je pas là ce que vous avez fait pour moi; poudre ou argent, qu'importe?... Vous avez sauvé mon honneur comme je vous sauve le vôtre
— Ahl Georges, Georges, —dit Henri, — c'est maintenant moi qui vous dois une reconnaissance éternelle... Comment pourrai-je jamais m'acquitler?
— Si vous croyez me devoir quelque chose, Henri... vous pouvez faire beaucoup.., immensément pour moi.
— Oh! dites... parlez... Georges.
— Écoutez-moi donc, Henri... vous êtes digne de me comprendre, car je connais votre àme... Voyez-vous, mon cher comte, nous autres Anglais, nous traitons l'amour plus gravement que vous : c'est un de nos ridicules, je le sais, mais je l'avoue ; ainsi ne vous moquez pas de moi.
— Georges...
— Eh bien, donc, Henri, quand vous m'avez vu à Versailles, j'arrivais de l'Inde ; j'avais été fait prisonnier dans la traversée, et envoyé sur caution et parole à Paris, en attendant un échange; dans l'Inde, à Pondichéry, j'ai laissé une jeune personne avec qui je dois m'unir après la guerre... C'est un amour qui date depuis bien longtemps, Henri ; un amour aussi pur qu'il est profond et partagé, un amour sérieux qui vous ferait rire, vous, mais qui, pour moi, résume tout l'avenir. Pourtant, mon cher Henri, — ajouta Georges en souriant avec tristesse, — comme mon avenir pourrait bien être fort abrégé par le combat de tout à l'heure...
— Quelle idée! Georges...
— Tenez, Henri, je n'ai pas de bonheur depuis quelque temps... depuis... car, sachez que cette fois...
Mais se reprenant aussitôt, comme s'il eût résisté au désir de faire une confidence au comte, Georges reprit d'un air plus froid: — Rien, rien, des enfantillage?, Henri... mais voici ce qui me reste à vous demander. Je désirerais donc que, dans le cas où je serais tu(; pendant le combat, vous me promissiez de remettre vous-même des lettres et un portrait entre les mains de cette jeune personne; car, sans aucun doute, vous
irez h Pondîchéry, puisque vous venez de me confier que votre frégate était destinée aux mers de l'Inde; et puis d'ailleurs maintenant Pondichéry étant en votre pouvoir, la famille de mademoiselle Horn-Praët, qui est hollandaise, y sera restée comme neutre.
— Si je vais à Pondichéry, je vous jure sur l'honneur de remettre vos lettres, Georges. Mais si je n'y vais pas?
— Alors, remettez-les à quelqu'un d'aussi sûr que vousmême; car, soit que vous mouilliez à l'île de France, ou sur la cote de Coromandel, vous serez tout proche de Pondichéry,
— Je vous jure donc d'exécuter vos ordres, mon cher Georges; mais où sont ces lettres?
~ Vous les trouverez là... dans la doublure de ma veste... car, si vous m'abordez, je ne voudrais pas les laisser dans un meuble sujet à être renversé ou brisé.
^ — C'est dit, Georges... Mais, par le ciel, vous porterez vos lettres vous-même ; et à la paix, j'aurai l'honneur d'aller à Londres faire ma cour à lady Gordon.
— Dieu le veuille, Henri ! — dit tristement Georges. — Mais, encore une chose, Henri : si mademoiselle Horn-Praët vous demandait...
— Quoi?... dites, Georges.
— Non, non... je n'oserais... non, rien, rien, Henri, — reprit Georges après une assez longue hésitation, -- rien... je voulais seulement vous prier d'attester, en loyal ennemi, que je me suis vaillamment défendu, comme je compte bien le faire.
— Ah çà? mais, Georges, vous êtes d'un égoïsme rare, vous ne parlez que de vous... ne dirait-on pas que vous devez avoir toutes les chances? Et moi donc, n'ai-je pas aussi des dernières volontés à exécuter? oui, Georges; car, si je succombe, je désire que mes armes vous appartiennent : les acceptez-vous ?
— Avec reconnaissance, Henri, — dit Georges en serrant la main du comte.
Mais les deux amis ennemis furent interrompus par le lieutenant du Lively, qui vint prévenir son commandant que les derniers convois de poudre s'effectuaient.
Le comte et sir Georges rejoignirent les officiers anglais.
Uae heure après cet entretien, le pavillon blanc flotta un
*nstant sur la frégate anglaise; à ce signal, la yole d'Henri fint le reprendre.
— Allomi, à bientôt, messieurs, — dit Henri aux officiers du Lively qui l'accompagnaient jusqu'à la coupée; — je vous l'avoue, je regarderais maintenant comme le plus beau fait d'armes de ma vie, de remporter un léger avantage sur le Lively.
— Et nous, mon cher comte, — dit sir Georges, — no; regarderions notre défaite presque comme glorieuse, en songeant qu'au moins nous avons combattu la Sylphide.
— Monsieur le marquis, — dit un des officiers anglais à M. de Miran, — j'ai pris la liberté de faire envoyer à votre bord quelques caisses d'oranges pour vos blessés; car un troismâts portugais nous a laissé beaucoup de ces rafraichissements.
— Je vous remercie mille fois en leur nom, monsieur, — dit Miran, — et j'avoue qu'en leur apprenant le gracieux accueil que j'ai reçu à bord du Lively, mes camarades vont i»ien envier la faveur que m'a accordée M. de Vaudrey en m'ordonnant de l'accompagner.
Après ces compliments réciproques, Henri arriva à bord au moment où la chaloupe du Lively venait d'y apporter son troisième convoi de poudre et d'oranges...
Henri fit donner cinquante louis pour boire aux vingt chaloupiers anglais, et ordonna à Jean Thomas de courir une bordée, afin de pouvoir faire ses préparatifs de combat.
— Ah çà ! — dit maître Frank à maître Kergouët, — on v» donc se cogner à cette heure? En voilà une fameuse I je n'en ai jamais vu de pareilTe...
— Le fait est, Frank, que c'est incomparablement prodigieux; l'Anglais qui nous envoie de la poudre pour le chauffoF et de ces douceurs-là pour nous rafraîchir... — ajouta Kergouët en mordant dans une orange comme dans une pomme.
— Ces oranges, c'est pas un manger d'homme, voyez vous, — dit Frank, — c'est bon pour les muscadins, et je m'étonne que vous, qui avez du sang-froid, vous en profitier,... Bien... bien... ne répondez pas la bouche pleine. Quant à l'autre cadeau de l'Anglais, je veux dire quant à la poudre, c'est pas mauvais, vieux, car la vôtre est bonne à faire des fusées.
— Pour cela, j'ai eu un cruel serrement de cœur en la noyant, Frank... une si belle marchandise ainsi perdue, au lieu de la détailler proprement en garfiuusses et en cartouciies I — ajouta
le canonnier bourgeois avec un cruel soupir. — Mais enfin en voilà de l'anglaise, et je veux voir son effet... car le commandant a ordonné de charger les pièces à deux boulets.
— A deux boulets, maître Kergouët? — dit Frank, — à deux boulets! tiens, tiens, allez donc... le commandant veut soigner son ami.
— Oh ! quant à ça, le commandant n'est pas chiche, et il fait toujours très-bien les choses; or, là-dessus je m'en vais à ma boutique, — dit Kergouët en disparaissant dans la batterie.
-> Cest la chance de la guerre. — BcBEE, Onéida,