VOI. D'OISEAU
n est encore une chose qui m'a singulièrement frappé dans nn combat (en faisant absti-action du bruit de la canonnade), c'est ce calme morne que prebcnte l'extérieur des deux navires qui se battent pourtant avec rage; c'est l'impassibilité de ces coques de bois noir à voiles blanches qui, renfermant dang leur sein tout un monde dévoré des passions les plus vivaces, tout un monde en proie à l'exaltation fiévreuse d'une lutte acharnée, ne trahissent rien, ne révèlent rien au dehors, et promènent sur l'Océan leur froide immobOité, étrange comme celle du masque inanimé qui couvre une figure contractée par la haine ou le désespoir.
Qu'on excuse cette éternelle comparaison; mais à terre on voit les régiments s'ébranler pesamment avec leur forêt de baïonnettes qui ondoient et luisent au soleil; on voit les canons courir au galop en retentissant sur leurs affûts, la cavalerie s'élancer et faire tourbillonner la poussière; puis ce sont des ordonnances qui se croisent dans tous les sens, des fourgons, des caissons, des voitures, des ambulances qui défilent lentement sur la route; c'est un sol coupé par des haies, des prés, des bois ou des rivières; ce sont enfin mille accidents de terrahi
et de construction qui encadrent ce tableau déjà si plein, sî mouvant et si animé.
Mais sur mer!... sur mer!... quelle différence! quel imposant spectacle que ce combat solitaire et acharné de deux navires, de deux atomes pour cette immensité, qui luttent avec furie sur ces abimes déserts et sans fond 1
Mais les détails tueraient l'effet d'un pareil tableau... H faut, pour le juger, qu'il soit vu de haut et de loin... aussi, tenez, ûgurez-vous que placé dans la nacelle d'un aéro?tat, ou sur le faite d'une montagne élevée, vous assistiez à cette action meurtrière que vont se livrer les deux frégates commandées par le comte de Vaudrey et par sir Georges.
Voyez... partout l'horizon est vide, la solitude profonde comme l'Océan.
Voyez... le ciel est pur et serein, la mer magnifique, et le soleil' jette une poussière d'argent au sommet écumeux de chaque petite vague verte... La brise est assez fraîche pour arrondir gracieusement les voiles transparentes des frégates. Bans faire éprouver aux navires une trop forte inclinaison.
Cette belle carène d'or que vous voyez étinceler là-bas, sous les plis onduleux d'un pavillon blanc, c'est la Sylphide.
Ce bâtiment tout noir, grave et sombre, qui porte si sérieusement ce large pavillon rouge écartelé de bleu, c'est le Livsely.
Quoiqu'elles soient à portée de canon, aucune des deux frégates n'a encore envoyé sa volée. Sir Georges tient le vent, ou la droite; le comte, le dessous du vent, ou la gauche.
Les deux navires s'approchent en sens inverse l'un de l'autre, comme deux chars qui vont se croiser sur une roule; c'est-àdire que l'avant de la Sylphide regarde l'avant du Lively.
Mais au moment de se trouver placée parallèlement à l'anglaise, la française baisse avec grâce son pavillon blanc à mimât et le relève aussitôt.
C'est un salut de courtoisie du comte de Vaudrey qui engage sir Georges à tirer le premier.
Le pavillon rouge se baisse et remonte à son tour; c'est sir Georges qui rend le aalut et accepte l'offre chevaleresque du
comte.
Cinq minutes après l'échange de ces généreuses politesses, les deux frégates sont, par le travers rune de l'autre, à la distance d'une portée de ftisil.
Alors une large raie de feu court et illumine le flanc noir du Lively : c'est l'action qui s'engage.
La même ligne flamboyante éclate au côté droit de la Sylphide, qui répond ainsi à la volée ennemie. <
Puis les deux frégates continuent leur route, l'une vers l'est, l'autre vers l'ouest, laissant au lieu du combat un épais nuage de fumée bleuâtre que le soleil reflète des nuances prismatiques de l'opale.
Après avoir parcouru un demi-mille dans sa direction, chaque bâtiment vire de bord, se retourne, revient sur l'ennemi, ainsi que, dans un tournoi, deux nobles champions font une volte et s'apprêtent à fournir une seconde carrière.
Seulement, cette fois la largeur qui sépare les deux navires, lorsqu'ils se rencentrent à leur point de parallélisme, est de beaucoup diminuée, car alors c'est à peine si leurs flancs sont éloignés l'un de l'autre d'une demi-portée de pistolet.
Ce sont encore les deux raies de flamme qui entourent les frégates d'une ceinture de feu lorsqu'elles se croisent; mais ce n'est pas tout : une multitude de petits jets lumineux, petillan*. du haut des hunes et des passavants, annoncent que la fusillade se joint à l'artillerie.
Cette fois aussi, après que les bâtiments se sont dépasse's, on voit un des mâts élevés du Liuly chanceler un instant, puis tomber en entraînant sa voile avec lui... pauvre voile blanche, qui bat sur le flanc noir du navire, empêché dans sa marche comme un goëland qui traîne avec douleur son aile palpitante et brisée par le plomb.
Mais voilà que la Sylphide profite habilement du malhenr de l'ennemi, vire de bord la première, et revient en déferlant sur le Lively, qui, n'ayant pas eu le temps de faire la même évolution, présente sa poupe et sa hanche à l'artillerie de la française.
Or, comme la poupe est la partie la plus faible et la plus vulnérable d'un navire, la bordée de la Sylphide y pénètre de long en long; elle y joint un feu de mousqueterie éblouissant de vivacité, dépasse l'anglais toujours immobile, vire uns seconde fois de bord, de sorte que les deux frégates se retrouvent dans leur première position, s'oilrant l'aTant à l'avant.
Le Lwely, ayant réparé son avarie, s'avance alors contre la Sylphide, mais en déviant fortement sur sa gauche, afin
LA VIGIE DE KOAf-VEN 7S
de diminuer encore la distance qui va les séparer au moment de leur rencontre parallèle.
Et la Sylphide, devinant à cette manœuvre que l'anglais veut tenter l'abordage, l'accepte généreusement; elle dévie avec grâce sur la droite, les deux frégates se rencontrent de long en long, côte à côte, échangent une dernière volée presque à bout portant, et les grappins ou griffes de fer s'abattent pour lier les doux bâtiments l'un à l'autre.
Alors ils s'étreignent et s'enlacent ainsi que deux vigouremx athlètes au moment de la lutte.
Ceci est l'abordage.
La mousqueterie éclate et pétille un instant, car l'usage du canon devient impossible, et puis tout s'éteint, tout se tait, et à ce bruit succède le morne silence de l'aime blanche... car voici qu'on se sort du sabre, du poignard, de la hache, de la pique, des ongles et des dents.
Mais à vol d'oiseau, on ne distingue aucun de ces vils détails; non, mon Dieu. On voit seulement au milieu d'ime mer calme et transparente; sous un ciel riant, deux nobles et gracieux navires dorés par le soleil, étroitement serrés l'un contre l'autre, comme de jeunes et beaux cygnes qui jouent et se pressent sur l'onde azurée d'un canal...
Quant à l'abordage en lui-même, il est facile de s'en faire une idée. On n'a qu'à se figurer que chaque frégate porte trois cents hommes d'équipage, et que ces six cents hommes s'égorgent à l'arme blanche dans un espace de cent vingt pieds de longueur sur trente-huit de largeur... (longueur et largeur du pont d'un de ces navires), et que cet espace est encore rétréci d'un tiers par les dromes, les affûts, les embarcations et les cadavres.
Mais, je le répète, à vol d'oiseau... ou à vol de gloire... (si cela peut se dire), toutes ces mesquines particularités s'effacent, et un combat naval ou un abordage offre à l'œil le plus séduisant tableau qu'on puisse imaginer.
Au bout de vingt minutes que dura cette boucherie, le pa»
Villon rouge descendit tout à coup; non pour remonter et sa«
luer fièrement comme avant le combat. — Mais il descendit
honteux, désespéré, sanglant, pour ne plus reparaître; et, à
i place, s'éleva majestueusement un large pavillon blanc
it pareil à celui qui flottait à la drisse de la Sylphide, si ca t que ce dernier était troué et en lauaiieaux.
Cela signifiait que la frégate française, ayant enlevé l'ang-lai,<^<î à l'abordage, en prenait possession.
Puis les deux frégates se décrochent l'une de l'autre, continuent à rester en panne, mettent leurs embarcations à la mer, et pendant une heure c'est un échange continuel de canots entre les deux navires.
Cela signifie que Ton enferme l'équipage du Lively dans la .■»le de la Sylphide, parce qu'il est piisonnier de guerre, et que le Lively reçoit pour garnison la moitié des marins de la Sylphide.
Cette opération terminée, les deux frégates réparent leurs avaries, et se mettent à naviguer tranquillement de conserve, comme deux voiles amies qu'elles étaient; car le Lively comptait de ce moment parmi les frégates de Sa Majesté le roi de France.
Mais, en descendant de si haut pour considérer de plus près les deux acteurs de cette lutte, rappelez-vous ce que vous avez sans doute éprouvé à la vue d'un fort assiégé, lorsque après l'assaut il vous a été permis de l'examiner en détail.
Tant que le siège a duré, ne sortant pas de votre batterie, vous ne pouviez vous faire une idée du dégât que causaient ces pesants boulets de quarante-huit. Car à chaque projectile qui arrivait sur les revêtements, vous voyiez un peu de poussière voltiger, et puis c'était tout. La muraille vous paraissait aussi intacte que le premier jour...
Mais une fois la brèche faite et enlevée, une fois que vous pouvez approcher des murs, alors vous n'en croyez plus vos yeux; ces remparts, qui de loin vous semblaient si entiers, ne sont plus que ruines, crevasses, débris, éclats : chaque boulet a porté son fruit, la place est démantelée.
De même, en vous approchant des deux frégates qui de loin semblaient si intactes, vous apercevez les traces des boulets dans les œuvres vives, les mâts sont percés à jour, les vergues mutilées, les voiles et les gréements hachés, et la magnifique poupe de la Sylphide, noircie, fendue par le feu, ressemble à ces vieux lambris dorés, qui, vus de loin, ont encore un certain éclat; mais qui, de près, révèlent leur vétusté, et se montrent écaillés et sordides.
La galerie du comte, cette galerie si élégante et de si bon gofrt, n'avait pas non plus échappé au désastre ; de brutaux et stupides projectUes avaient brisé les cristaux et les porc.e-
laines, déchiré les tentures de soie, troué le tapis, et effondré les caisses de (leurs, dont la terre souillait le plancher; ces stores de satin si diaphanes, couverts de peintures si riches et si fraîches, étaient noircis et hrûlés par la poudre; il restait à peine vestige des canapés de bois doré; les étagères de bois de rose et de sandal étaient broyées en miettes, et les portières de damas bleu trempaient en lambeaux dans une mare de sang.
C'est qu'en vérité le combat avait été acharné, c'est que deux fois le tlot sombre et meurtrier de l'abordage avait fait irruption sur le pont et dans la batterie de la Sylphide, et, comme le flot de la tempête, il avait laissé après lui la mort et le ravage.
Car dans cette galerie, qui semblait encore vibrer aux détonations de l'artillerie, on voyait çà et là des cadavres qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever, des armes en morceaux, des cordages, des bourres, des éclats de poutre...
Et puis sur un canon amené pendant le combat, comme pièce de retraite, était assis le comte de Vaudrey, sans veste et sans habit, sa chemise ensanglantée ; le fidèle Germeau le soutenait dans ses bras, et le docteur Gédéon, fort préoccupé, introduisait une sonde d'acier dans une large ouverture vermeille qui béait un peu au-dessous de la clavicule droite du comte.
Monval, le bras en écharpe, et Saint-Sauveur, la tête enveloppée d'un bandeau, étaient appuyés l'un contre l'autre, et semblaient oublier leurs propres souffrances, tant ils paraissaient attentifs aux moindres gestes, à la moindre expression de physionomie du docteur.
Dans le fond, à la porte de la galerie, on voyait un groupe de curieux, parmi lesquels on remarquait maître Frank, le patron d'Henri ; quelques contre-maîtres et matelots qui, attendant là des nouvelles de leur commandant, étaient contenus par les piques que deux factionnaires tenaient croisées, afin de remplacer les ais de la porte, brisés pendant l'action. • Le docteur Gédéon, vain et important, comme tout homme qui sait que d'un mot, d'un signe, il peut assombrir ou réjouir les visages qui l'examinent, retira la sonde de la blessure, et appliqua son oreille tout près de cette plaie.
Après un moment de silence eflrayant... il ôtason oreille... puis la replaça... écouta encore... et dit enfin en essuyant
soigneusement sa sonde avec un coin de son tablier ; — La plaie n'est pas pénétrante, il n'y a aucun danger, monsievu' le comte.
Il serait difficile de décrire l'efTet que produisit ce peu de paroles; ce furent des cris de joie, des hourras qui se répandirent dans tout le navire.
Henri en fut touché, une larme brilla dans ses yeux.
— Vive Dieu! messieurs, — dit-il, —j'avoue que j'ai plus de plaisir à entendre ces témoignages d'attachement que je n'en ai eu à voir le pavillon rouge s'abaisser pour faire place au nôtre...
Puis il ajouta tristement : — Pauvre sir Georges... Ah! messieurs, la marine anglaise a fait là une grande perte, car la défense et la mort de cet intrépide marin ont été bien glorieuses.
Puis, comme pour chasser ces idées pénibles, le comte ajouta : — Monsieur de Monval, faites prévenir le lieutenant que pendant que mon valet de chambre tapissier va remettre un peu d'ordre dans cette galerie, j'uai à bord de ma prise; car je pense que la galerie du Lively est moins maltraitée que la mienne.
Jean Thomas, comme le second officier du bord, avait pris le commandement de la frégate anglaise.
— Ce changement ne peut faire aucun mal à M. le comteY — demanda timidement Germeau au docteur Gédéon.
— Pas le moindre, — répondit l'esculape; — j'accompagnerai d'ailleurs M. le comte, s'il le permet, car je voudrais voir mon ami Jean Thomas, qui a été blessé, légèrement il est vrai, par cet enragé animal de commodore anglais.
— Par le ciel! taisez- vous... taisez- vous, monsieur, — dit violemment Henri; — ne me rappelez pas cette horrible scène... Pauvre Georges, — ajouta le comte en se parlant à lui-même... — pauvre et loyal Georges, il n'était plus temps quand je suis arrivé auprès de Ici, et qu'il m'a dit s* tristement avec sa voix douce :
« Je vous disais bien que je n'avais pas de bonhem*, mon cher comte... mais vous rendrez témoignage que j'ai bravement défendu mon pauvre Lively, n'est ce pas?... Adieu, mon cher comte... c'est une singulière destinée que la mieime et la vôtre... N'oubliez pas vos promesses; tenez, voici la lettre «t le portrait. »
— Et puis... il m'a enfin dit ces mots que je ne comprends pas : J'ai mérité mon sort, car j'ai été parjure... Que voulait-il dire par là? — ajouta le comte.
Puis, après un moment de réflexion, il s'écria : -- Enfer! malédiction ! voir périr ainsi un homme si loyal et si généreux ! c'est à en devenir fou.
— Veuillez vous calmer, monsieur le comte, — dit le docteur, — vous dérangez l'appareil... Mais voici l'enibarcation prête, et, si vous le voulez bien, nous allons aller à bord du Lively.
Et Henri, appuyé siu- le bras de Germeau et du docteur, quitta la Sylphide, dont le commandement resta temporairement contié au marquis de Miran.
Au moment où le comte mettait le pied sur la coupée, il se retourna vers maître Frank, qui l'avait suivi son bonnet à la main, et lui dit : — Comment va le maître Kergouet?
— Mais tout à la douce, mon commandant ; il a la main droite un peu dévastée, tout de même, car il a le pouce et les trois gros doigts de moins par la chose d'un coup de mitraille; et pour lors il attend le major pour savoir ce que c'est, et de quoi y retourne...
— Eh bien, docteur! — dit Henri, — la blessure de ce pauvre diable me paraît plus grave que celle du lieutenant; si vous commenciez par lui?
— J'allais vous le proposer, commandant, car Thomas n'a qu'une égratignure que lui a faite le comraodore anglais en tombant : le poignard a glissé sur une fausse côte; car le Commodore...
— Cela suffit, monsieur, — dit impatiemment Henri en descendant dans son canot.
— Où >ist le maître canonnicr? — dit alors Gédéon à Frank..
— Dans sa chambre, par ici, major.
Et le maître et le docteur se dirigèrent vers l'avant, descendirent par le petit panneau, et arrivèrent dans la chambre étroite que le canonnier bourgeois occupait au-dessus de la fosse-aux-lions.
Le digne maître, quoique assis dans un cadre, était soigneusement poudré selon son habitude, et le Losophe finissait de le raser.
Au pied du cadre était Daniel, qui, tenant une grande bouteille et un verre, s'apprêtait à verser à boire au maître,
— Diable!... diable !... ton rasoir mord joliment... Losophe,
— disait le canonnier bourgeois en passant la main sur sa joue avec précaution; car l'e'piderme était enlevé çà et là, selon les capricieux écarts de l'acier du Losophe...
— Quant à ça, ça se peut bien qu'il morde, mon rasoir, maître, — dit le Losophe; — car ce ne sont-pas les dents qui lui manquent... Dieu de Dieu... c'est une vraie scie, aussi je l'ai surnommé Vécorcheur.
— Et c'est bien agréable pour tes pratiques, animal que tu esl... — s'écria le canonnier furieux... Mais, voyant Gédéon :
— Ah! c'est M. le docteur. Monsieur le docteur, j'ai bien l'honneur de vous présenter ma très-humble révérence, — ajouta Kergouët en s'inclinant fort poliment sur son cadre...
— Eh bien, — dit Gédéon... — qu'est-ce que nous avons donc... à cette menotte?...
— Oh mon Dieu! un rien, — dit Kergouët en montrant son bras entouré d'une espèce d'emplâtre d'étoupe; — c'est à la fin de la chose, quand ça a tant chauffé... tous mes servants de la pièce de chasse étaient démolis, j'ai voulu charger moimême, et c'est une grappe de raisins * qui m'a fouetté... Il ne me manque que quatre doigts; et je crois que ça ne sera rien, car j'ai déjà fait une espèce de remède.
— Et que diable avez- vous donc mis là-dessus? — s'écria Gédéon avec horreur, en touchant du bout de ses ciseaux ce paquet de filasse goudronnée qui cachait la plaie.
A cette question, le Losophe disparut subitement sur la pointe du pied, en coulant Vécorcheur dans sa poche.
— Ce que j'ai mis sur ma blessure? — demanda le canonnier.
— Oui, oui, ce tas d'ordures que je vois là, ■— dit le docteur avec impatience...
— Monsieur le docteur... parlant par respect, ce n'est pas de l'ordure, c'est quelque chose d'excellent, c'est un remède très simple, composé à Lima sous l'influence de Saturne et de la Croix du Sud; il y a tout bonnement là dedans : de la queue de lionceau, des yeux d'hirondelle de mer, une dent de tigre femelle, et de la graisse d'éléphant; le reste, c'est tout uniment de l'herbe à chien et du curry arrosé d'urine de rhinocéros.
' On appelle ainsi des paquets de biscaîens attachés ensemble.
— Et qui vous a donné cette belle recette?
— On ne me Ta pas donnée pour rien, monsieur le docteur; c\^st le Losophe qui a été assez bon enfant pour mêla recéder : il la tenait de la nièce d'un cactque, Anne dame qu'il a connue dans le Sud; et il paraît même que le cacique ne donnait de ce remède qu'à ses parents ou amis intimes de leurs connaissances, et qu'excepté ça personne n en avait
— Et à votre âge, maître Kergouët, vous donnez dans ae
pareilles bêtises? , , ^ au lo
— Je ne suis pas un enfant, monsieur le docteur, — mi le canonnier piqué; - je sais distinguer le charlatamsme dun remède aussi naturel que celui-li... „, ^ . , • j«
Puis le bourgeois ajouta mentalement : — C'est jalousie de métier, et pas autre chose.
— Comme vous voudrez, - dit Gédéon, - a votre aise. Mais, une fois que je vais vous avoir pansé, si je revois ces saloperies, vous vous ferez soigner par qui bon vous semblera..
Et le doctem' se mit à poser l'appareil sur la main du maître.
A ce moment le contre-maître Rapin entra bruyamment
dans la chambre, tenant son bonnet dans ses mams; sa fagure
était radieuse. , u * j..
- Eh bien! maître Kergouët, - dit-il en s'approcham du canonnier, et secouant la tête d'un air triomphant... — eh bien ' on dit que ça vous va bien; tant mieux, vos canonnien et moi en battons Taile comme des pigeonneaux en chaleur... Mais, dites donc, maître, est-ce bourgeois, ça, hein ! d avoir 19 main souventée par la mitraille... ça vous fait votre quatriem blessure? Hein! est-ce bourgeois, ça?... Hein! dites donc que c'est bourgeois, ça, maître... hein 1
— Ah çà, mais est-il assommant avec ses hem, celm-là ! — s'écria maître Kergouët; puis il reprit avec plus de sang-froid en haussant les épaules et regardant Gedeon : — Jespeie, monsieur le docteur, qu'il est impossible de rencontrer, dans la plus abrutie des basses-cours, un oison plus oison que celui-là; mais au fait, tenez, Rapin, entre bourgeois on se doit des égards, et je veux vous répondre et vous convaincre, dans votre propre intérêl, que vous êtes une bete brute, bruti^^ime Écoutez-moi donc bien, Rapm, mon ami : J a» ^ Brest un ami intime, M. Joliot, épicier et marchand de chocolat- M Joliot est bien loin d'être militaire, et surtout canonnier, car il a coutume de dire, en parlant de Timpiudencft
qu'on fait en chargeant des armes à feu, qu'il ne serait pa« tranquille dans un bateau, s'il savait qu'il y a au fond de l'eau un fusil même déchargé, parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver ; ainsi vous ne direz pas, Rapin, que mon ami Joliot soit militaire et canonnier, n'est-ce pas?
-- Oh! sacredieu non, maître! pour ça non! un épicier, c'est toujours un épicier.
— Bien, Rapin, très-bien; pourtant un jour, en écrasant son cacao, mon ami JoUiol s'est pris une main sous sa manivelle, et comme moi il y a laissé les cinq doigts et le pouce! Eh bien, est-il donc militaire, canonnier, pour cela? — • s'écria Kergouët d'un air triomphant. -— J'espère que c'est sans réplique. Si pourtant vous pouvez répondre à cela, répondez, Rapin, répondez, je vous le permets, je vous y autorise; entre bourgeois, on peut, on doit tout se dire, on doit s'éclairer avec la plus honnête réciprocité. Je sais d'ailleurs entendre la vérité, et j'adore la raison, de quelque bouche malpropre et dégoûtante qu'elle me vienne illuminer...
— Vous êtes bien honnête, maître Kergouët, — dit Rapin en s'essuyant les lèvres — Eh bien I pour lors vous raisonnez comme un oursin, et voilà.
— Un oursin ! — s'écria Kergouët en faisant un tel bond sur son cadre que le docteur en blasphéma.
— Et encore, un oursin qui n'a pas son bon sens, qui aurait bu, — reprit froidement Rapin; — car, voyez-vous, maître, ce n'est pas plus une raison que vous soyez baderne comme un épicier parce que vous avez la main emportée d'un coup de feu militaire, que ce n'est une raison pour l'épicier de se croire canonnier parce qu'il a eu une patte abîmée en faisant son chocolat... civil...
— Ah ! c'est comme ça, — dit maître Kergouët, — eh bien! alors, puisque c'est comme ça, faites-moi l'amitié d'aller veiller à faire nettoyer vos pièces et à mettre la batterie en ordre, au lieu de venir bavardasser ici, et nous inonder de bêtises révoltantes qui soulèvent l'estomac rien qu'à les voir... Sot, animal, imbécile, bête brute que vous êtes !
— Mais, maître... vous m'avez dit...
— Allons, pas de raison, et filez vite, encore! — reprit Kergouët, qui, selon son habitude, coupait ainsi court à toute discussion dans laquelle il ne prévoyait pas devoir biiller.
Et le docteur, ayant terminé son pansement, alla demander
une embarcation à Mon val pour se rendre à bord du Lively, et rejoindre son ami Thomas.
Bientôt les avaries des deux frégates furent réparées; ces deux navires continuèrent à croiser de conserve dans les parages des Açores , ious les ordres du comte de Vaudrey, qui mit sa cornette de commandant à bord de la Sylphide.