LIVRE VII
Mais le désespoir Im-môme, pour peu qu'il so prolong*
devient une sorte d'asile dans lequel on peut s'asseoir e«
■a reposer. ^ , , ,, ,
Sainte-Bkdve, V%e de Joseph Udorme.
Mystérieux et singulier pouvoir du poëtel... divinité bâtarde 1 providence au petit pied, pauvre dieu périssable, qui tire pourtant aussi du noir et profond chaos... (de son manuscrit) des hommes et des mondes; qui, à son gré, peuple des solitudes ou dévaste des cités ; qui d'un souffle de son intelligence soulève des orages, allume la foudre, ou balance la molle clarté de la lune sur les eaux paresseuses d'un lac.
Le poète! dieu clément ou tyrannique qui jette sur la terre (des victimes ou des bourreaux, des bons et des méchants, des êtres gracieux ou repoussants, forts ou faibles, dont il devient ensuite l'implacable destin, faisant succomber les uns et triompher les autres, accordant à ceux-ci la prospérité, à ceux-là le désespcir, non suivant le mérite de chacun, mais suivant l'influence qui réagit sur lui... dieu mortel! son souper de la feiUe... sa maîtresse du lendemain... la santé de son cheval
favori... la couleur d'une nuée... un rêve... un souvenir... ou moins encore.
» He'las! oui... car ces dieux-poèïes sont fragiles en diable, e* ressemblent, trait pour trait, aux antiques et bourgeoises dirinités mythologiques, à ce Jupiter gras et paillard, à ce Mermre insolent et taquin, et à tant d'autres de ces immortels |ui, rebutant sur l'ambroisie, s'ennuyani à crever dans leur îther, s'en échappaient parfois pour venir aimer, rire et banqueter ici-bas, comme de grands seigneurs qui courent en chenille les grisettes et les cabarets, et faisaient ainsi de la providence et de la rémunération entre deux vins... ou entre deux bras.
Et tout cela grâce à cette damnée réaction du physique sur le moral, car là était le vulnérable côté du paganisme, à^avoir donné de^ sens à ses dieux; sens qui, en raison de leur nature divine, avaient de plus la merveilleuse propriété de toujours renaître et de ne jamais se trouver rassasiés ; de sorte que ce pauvre monde d'ici-bas servait de petite maison aux maîtres du tonnerre.
Or donc, pour en revenir à notre dieu-poëte, si on le blâme de suivre les capricieux écarts de sa pensée, de ses souvenirs (^ de son organisation pour résoudre le problème de l'existence des personnages qu'il a créés , sans payer logiquement à chacun selon ses œuvres... ne peut-on pas d'ailleurs répondre que l'être mystérieux qui s'amuse à écrire incessamment cet éternel roman qu'on appelle le genre humain, autorise les plus singuliers dénoûments par l'étrangeté de quelquesunes des pages de cette triste bouffonnerie.
Et, à ce propos, je me souviens qu'un mien grand-oncle Chanoine de Reims) me disait d'habitude : Mon cher enfant... %ux jeux de hasard, jouez toujours au hasard...
Or, ces paroles renfermaient, à mon sens, une vérité profondément morale, car c'était dire ce qui est, c'était dire — qu'il est aussi fou de s'attendre à trouver quelque chose de conséquent et de logiquement lié dans la succession des événements qui composent l'existence humaine , que de vouloir calculer à coup sûr les chances du creps ou du pharaon. C'était dire enfin — que ce qu'il y a de plus sage à faire dans cette vie de hasards est donc de la jouer... au hasard.
{Juant à ces miraculeuses analogies, à ces coïncidences
frappantes, à ces grandes leçons providentielles données au monde, on nous permettra de regarder ces merved euses ex- Sications du passé connue aussi probantes que celle de es îrôif commenfateurs dissidents qui, avec une nrécusable lucidUé trouvaient chacun une intention dilTérente mais tou- ^ÎÏs p oldément morale et philosophique) dans 3e ne sais Sus quel tableau d'Hogarth. Malheureusement P^u^ '«fj";^sieurs à commentaires, le bon Ilogarth avoua naïvement que ces belles choses n'étaient entrées pour rien dans la compo - Uon d son œuvre toute d'imitation, qui, je me le rappeUe maintenant, représentait un homme endormi sur le bord d un
'^Ws cela, considérés comme jeux d'esprit, ces supposilions et ces rapprochements sont des passe-temps fort agréables, et sînon plus utiles, au moins aussi amusants que la combinaison d'un logogriphe. „x+oMripniPn
Mais revenons à cet ambitieux parallèle du poe e et de Dieu Un des privilèges les plus précieux du poète est aussi de lire au fond du cœur des créatures dont il a peuplé son monde a ?,ï car il peut, si bon lui semble, arracher tous les voiles e moriîrer iVs âmes qu'il a faites (quelquefois aussi a son image) dans leur charmante ou hideuse nudité.
Usu pant ce privilège {car nous sommes, helas! bien lom dTeloëte), nous alfons, dis-je, tâcher de donner au lecteur une idée as éz exacte de cet aumônier, dont l'iromque et sévère langage avait le pouvoir de singulièrement imposer au
"D4'nl%IîtS;nne et fort honorable maison, l'abbé de Cilly n'avait embrassé l'état ecclésiastique que depms environ deux an' , et les événements qui décidèrent cette vocation mé-
^"^L^lbtlTa- latus grande partie de sa jeunesse dans un châtSau situé au milieu des Vosges, une des principales propSâde son père, M. le baron de Cilly, homme fort spirn tuel qui, après avoir eu beaucoup de succès a la cour du Reeent 2^de Louis XV, se lassa de cette existence frivole et Seuse, quitta Versailles, et se maria, jeune encore, a la fillT.
d'un de ses voisins de terre. ,
Après une année de mariage, la baronne mourut en don-
nant le iour à Arthur, maintenant abbe de CiUy. M. de CUly fut médiocrement touché de celte mort, en y
réfléchissant bien; il en fut même presque satisfait, car sa lemme eut peut-être contrarié le développement de l'étrange et forte éducation qu'il voulait donner à son tils.
Arthur se trouvant donc soumis désormais à une seule influence, son père songea sérieusement au plan qu'il s'était tracé pour élever son fils, qui absorbait toutes ses idées, tout son avenir. Car, nous l'avons dit, jeune encore et dégoûté du monde, M. de Cilly se promettait un bonheur infini à Toir grandir cet enfant sous ses yeux, et à suivre pas à pas le dé.^ véloppement de ses facultés.
^ Mais il poussait la jalousie paternelle à ce point , qu'il eût été au supplice de voir un précepteur donner les moindres leçons à son fils; il voulait qu'Arthur reçût tout de lui : — corps et esprit. — Aussi , encouragé par cet espoir et mû par une forte volonté, M. de Cilly, déjà assez éclairé, se livra de nouveau a des études savantes et variées; doué d'une mémoire extraordinaire, et grâce à une bibliothèque nombreuse et choisie , il atteignit en quelques années les hmites du vaste champ qu'il avait tracées à son intelligence, sinon très-élevéfi, au moins infiniment laborieuse et sagace.
Possédant d'ailleurs quelques langues mortes et vivantes, aucune branche des connaissances physiques ou morales ne lui était tout à fait étrangère. Bon musicien, peignant à merveille, d'une habileté peu commune dans les exercices du corps, M. de Cilly était en un mot un homme complet... complet, moins le génie, qui crée et suit la route solitaire qu'il s'est impérieusement ouverte.
Mais, si M. de Cilly était inapte à créer, il n'y avait pas d'homme au monde qui eût mieux profité des créations des autres... qui en eût mieux exprimé tout le suc, et se le fût pour ainsi dire approprié. Enfin, si ce n'était pas l'harmonie mélodieuse et puissante qui fait vibrer les airs, c'était au moins l'écho le plus exact, le plus pur, le plus parfait de cette méiodie.
On avouera que de pareilles facultés, jointes à son profond amom- paternel, à son caractère droit et généreux, faisaient de M. de Cilly le plus rare des précepteurs.
A la mort de sa femme, il ne voulut pas de nourrice pour Arthur, car M. de Cilly avait à ce sujet des idées peut-être biïarres, mais extrêmement arrêtées.
Prétendant qi^i'un enfant pouvait moralement hériter par
cette voie de peiuliants bas et vulgaires, qu'il était difficile d'étouQer plus tard, il voulut faire allaiter son fils par une créature qui ne pût au moins lui transmettre que des instincts purement physiques; pour cela, M. de Cilly choisit la chèvre, la chèvre vive, alerte, infatigable, pensant que la constitution de son fils ne pourrait, après tout, que gagner à cette espèce d'hérédité animale.
11 ne se trompa pas , et les forces et le tempérament d'Arthur se développèrent avec une prodigieuse énergie.
Mais si M. de Cilly souriait orgueilleusement à la grâce et à la vigueur de son fils, on ne saurait croire les angoisses qui le torturèrent jusqu'au moment où il put asseoir des conjectures raisonnables sur la capacité d'esprit de son enfant.
Et, au fait, pensez donc avec quelle dévorante inquiétude il devait épier chaque impulsion, chaque bégaiement, chaque désir, chaque instinct de ce fils qu'il avait rêvé spirituel et intelligent !
Quelle anxiété douloureuse!... quelle timidité dans ses épreuves I... que d'hésitation dans ses espérances!... que de joies cruellement suspendues, quand ce pauvre père, se défiant de sa partialité, devenait presque injuste pour son fils, tant il craignait de se laisser surprendre par un amour aveugle !
Mais concevez aussi quel fut l'immense bonheur de M. de Cilly, lorsqu'il s'aperçut que son Arthur, joli, leste et vif, semblait prévenir et rassurer la curiosité peureuse de son père par des auestions d'une perspicacité peu commune, quoique naïve et enfantine.
Car ce qui rendait encore M. de Cilly le plus heureux des hommes, c'était de voir que son fils avait le langage, l'esprit et la gaieté charmante de son âge, et non le maintien niais et sérieux, les idées grotesquement avancées de ces petits drodiges qui ont l'avantage d'étaler à dix ans l'insipidité préientieuse dont ils auraient peut-être rougi à vingt, et d'être imbéciles un peu plus tôt et pour toujours.
Pauvres enfants, pauvres petites tètes fraîches et blondes que de stupides parents ensevelissent sans pitié sous de grandes perruques de vieillards!
Ce fut donc en voyant l'esprit droit et prompt de son fils se révéler, surtout par une curiosité raisonnée, une compréhension vive 2t une appréciation correcte, que M. de CiUy fut
largement payé des travaux immenses qu'il s'était imposés.
E^ effet, Arthur, familiarisé jeune avec les études les plus abstraites, doué d'une imagination ardente, que la solitude avait encore exaltée, trouvant dans les arts les plus aimables délassements, entretenant sa vigueur, et reposant sa contention d'esprit par la chasse, l'escrime ou l'équitation, se développant libre et fort au milieu de cet air vif et pur des montagnes; Arthur, dis-je, atteignit sa vingtième année, ayant à peu près embrassé le cercle des connaissances humaines que son père lui avait fait parcourir; mais possédant ce que son père n'avait pas : un génie créateur qui s'était révélé çà et là, pour ainsi dire, à son insu, tantôt par des poésies étincelantes de fraîcheur et de jeunesse, tantôt par des mélodies empreintes de grâce et de sérénité, ou bien par de larges ébauches d'une couleur puissante et lumineuse; car il y avait une affinité étroite entre les vers, la peinture et la musique de ce jeune homme, parce qu'après tout la poésie est une, qu'elle se traduise par un chant, un poëme ou un tableau; seulement le génie complet parle ces trois langues.
Mais , par une anomalie singulière , Arthur joignait à cette verdeur, à cette richesse de pensées, une forte tendance à un esprit implacablement analytique. Cette dernière et terrible faculté d'analyse avait sans doute été sitôt développée chez lui par l'habitude des sciences mathématiques et physiques dont son père lui avait donné les premiers éléments, et qu'il avait, lui, approfondies autant que possible.
Or, à cet âge où l'enfance finit à peine pour la plupart des hommes, Arthur, beau, riche et bien né, d'un caractère noble et ferme, pouvait déjà, lui, se montrer grave et érudit avec les savants, artiste avec les artistes, gentilhomme accompli avec les gens du monde.
Aussi, en voyant ce fils admirablement doué, M. de Cilly eut un moment d'extase et d'orgueil indéfinissable.
Mais tout à coup il fut saisi d'un sentiment d'affreuse tristesse en se disant : — Que je meure demain, que ce cœur ingénu, bon et généreux, se trouve jeté dans un monde égoïste et insouciant... quel avenir, mon Dieu! Le pauvre enfant, comme l'homme de la fable, échangera ses belles pièces d'or contre des feuilles sèches; et qui sait alors si l'amertume des déceptions ne dépravera pas cette âme jusqu'à présent si pure et si élevée? Non, non, il n'en sera pas ainsi; avant de voir
nde , mon fils le connaîtra tel qu'il est; et puis encore, étude théorique des hommes servira à la dévorante actide son esprit... qui m'efïraye parfois.
M. de Cilly se mit donc à rassembler ses souvenirs, atin de raconter à son fils sa vie tout entière, avec ses joies et ses cliagrins, sans affecter une misanthropie ridicule, ou une adulation puérile pour les convenances sociales.
U écrivit ainsi des mémoires, précieux en cela que, disant avec naïveté l'e.'iistence d'un seigneur fort à la mode sous le Récent et sous Louis XV, ils résumaient toutes les positions, toutes les phases, toutes les chances de la vie d'un homme du monde, et devaient être, aux yeux d'Arthur, le plan exact et précis du pays qu'U aurait un jour à parcourir.
Seulement, comme dans ces mémoires il était question de nombreuses bonnes fortunes, M. de Cilly, craignant que de pareils récits ne donnassent une mauvaise direction a 1 esprit d'Arthur, sachant aussi Tempire que prend une femme adroite et du monde, lorsque la première elle a éveille ou satistait nos désirs; M. de Cilly, dis-je, pour arracher Arthur au danger de ces influences futures, acheta la fille d'un de ses fermiers, une jeune, belle et sotte créature, et la donna pour maîtresse à son fils. ^
M. de Cilly agissait en cela fort sagement, car il eut manqué son but si ses confidences eussent produit sur 1 ardente et jeune organisation de son fils l'effet d'un livre obscène; il voulait, au contraire, qu'Arthur, ayant d'abord rassassie ses sens, lut capable de ne plus voir qu'une suite de preuves et de déductions morales dans les leçons de l'expérience paternelle, au lieu de s'attacher avidement à tout ce que ces révélations devaient avoir de rnatériel et de grossier. ^
Ce fut alors que M. de Cilly crut pouvoir présenter a son fils le tableau du monde tel qu'il l'avait vu, sans menagemente et sans scrupules, sans rien oublier et sans nen affaiblir. Il lui montra la société vraie, avec ses amours éphémères et sensuels, ses amitiés hypocrites et son bonheur de «'ur/'ace; en un mot, il ne lui cacha rien, et par conviction, et par une espèce d'égoïsme dont il ne se rendait pas compte, mais qui lui disait de poindre le monde dans toute sa nudité, afin qu'Arthur aimât davantage encore l'ami fervent et dévoué qu'il trouvait dans son père.
Or, Jamais leçons n'euient un effet plus subit, ne furent
plus amèrement comprises. 11 en fut de ces notions théoriques du monde comme il en avait été de celles de la science : une fois la lice ouverte, le but indiqué, le génie pénétrant d'Arthur avait franchi l'espace d'un seul bond, en laissant bien loin de lui son père, qui le suivait timidement des yeux.
Car, grâce à une singulière faculté d'intuition donnée aux esprits supérieurs , il suffisait en toutes choses qu'Arthur eût le moindre point de départ pour arriver à une conclusion nette et rigoureusement logique; aussi M. de Cilly fut-il épouvanté des sarcasmes dédaigneux que son fils lança bientôt contre un monde qu'il n'avait jamais vu, et qu'il peignait pourtant des couleurs les plus vraies et les plus désolantes.
Oui , M. de Cilly écoutait Arthur avec ce sentiment de terreur qu'on éprouverait en voyant le gland qu'on a planté grandir... grandir... et devenir un chêne, dans l'espace d'une seconde ; car ce malheureux homme avait cru semer siu- un sol fertile , mais qui suivrait au moins les lois de la nature pour faire tout arriver à son heure. Non, en un instant chaque fruit était mûr, et tombait en laissant son arbre nu, triste et dépouillé.
Alors M. de Cilly essaya maladroitement de revenir sur ses pas; car tant que l'incroyable pénétration d'esprit d'Arthur n'avait atteint que les profondeurs du savoir, tant que ce pauvre père ne s'était vu dépasser que dans les exercices de l'intelligence, rempli de son orgueil paternel, il avait été insolemment fier de se sentir si inférieur à son fils.
Mais quand il vit ce fils posséder, à vingt ans, une connaissance du monde aussi anticipée, qui, lui arrachant violemment ses illusions, sans lui laisser le plaisir de les avoir eues, devait l'empêcher d'être dupe de ses premières croyances et de goûter ainsi le seul bonheur qu'il ait été donné à l'homme d'éprouver, M. de Cilly, devinant l'avenir le plus triste pour son fils, voulut l'arracher à cette fatale destinée.
Hélas ! il n'était plus temps : sa parole avait été trop exacte, trop naïve pour ne pas se stéréotyper dans l'esprit d'Arthur, doué d'une affinité si exquise pour toute vérité. Aussi M. de Cilly fut-il réduit à invoquer son expérience personnelle contre l'inexpérience de son fils.
Mais Arthur, soulevant la question dans une sphère plus élevée, appuya ses raisonnements sur l'histoire des révolutipns politiques. Ce hideux et étroit égoïsrae qui bat au cœur
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de la société, il le retrouva aussi hideux et aussi étroit dans les combinaisons honteuses de la diplomatie, ou dans les violences brutales des conquérants; seulement, changeant de nom comme un parvenu, cet égoïeme se faisait vaniteusement appeler machiavélisme ou tyrannie. Arthur prouvait donc que les résultats étaient identiques, et qu'il n'était pas besoin d'être plus infâme pour sacrifier l'alliance d'un peuple dévoué que pour trahir rnfleclion d'un ami sincère, expliquant ainsi les roueries de l'homme politique par les roueries de l'homme du monde, parce que, disait Arthur, « le pouvoir, en élevant les hommes, n'élevait pas pour cela leur nature, mais leur donnait seulement l'occasion d'envier des objets plus importants; de sorte que, bien que le but fût plus élevé, les rnoyens que rhomme employait pour y parvenir étaient toujours aussi honteux et aussi misérables. »
Pour la première fois, Arthur se vit donc en opposition directe avec son père, et iM. de Cilly, parlant contre sa propre conviction, trouvant dans son fils un adversaire trop au-dessus de lui, fut dans l'impossibilité de lutter plus longtemps, et se vit réduit à se taire, confondu de la puissance des raisonnements d'Arthur.
Malheureusement, Arthur, égaré par l'ivresse de cette ardente discussion, empoité malgré lui par l'irrésistible ascendant de son génie, s'était élevé dans une sphère si haute, que les signes sacrés du caractère paternel avaient disparu à ses yeux, et qu'il ne voyait plus dans M. de Cilly (ju'un antagoniste incapable et avouant misérablement sa défaite.
Aussi, loin de s'arrêter, Arthur le poursuivit sans pitié; seulement, sa parole, de grave et mesurée qu'elle avait été d'abord, devint caustique et amère; sa conviction éclata en foudroyants sarcasmes ou en railleries acérées, comme si 1 adversaire qu'il combattait n'eût pas mérité d'autres armes. Enfin, il ne mit fin à cette scène cruelle que lorsqu'il eut, pour ainsi dire, fait mesurer pas à pas à son père l'énorme distance qui le séparait de lui.
Mais l'àme d'un père est un trésor si inépuisable d'amour, de pardon et de bonté, (jue M. de Cilly ne regretta sa défaite que parce qu'il n avait pu arracher à son fils une conviction désolante, quoique vraie. Quant à l'âcreté de la discussion, il connaissait trop l'amour d'Arthur pour s'en trouver offensé; e* quant au sentiment de la supériorité de son fils sur lui
c'était depuis longtemps sa joie, son orgueil et sa gloire.
Mais, hëlas! si le souvenir de celte iiitale discussion ne paraissait devoir rien changer aux relations de M. de C-illy envers son fils, quelle perturbation il apporta dans la vie d'Arthur, lorsque, revenant à lui, sortant de cette exaltation passagère, il se souvint de la terrible découverte qu'il venait de faire 1 Non, on ne saurait peindre l'épouvantable angoisse qu'il éprouva en pensant qu'il venait d'apprécier à tout jamais Ja faible portée d'esprit de son père; et avec quel profond désespoir il vil tomber le prestige qui jusque-là avait grandi la ligure paternelle, et la rendait imposante comme celle de Dieu.
Car, du moment où il se fut aperçu de l'infériorité relative de M. de Cilly, Arthur ne put échapper à celle pensée obsédante, impitoyable, qui sans cesse lui disait : Tu es supérieur à ton père par l'inielligence.
VA de ce moment cette pensée empoisonna les jours d'Arthur... parce qu'il adorait son père...
Tantôt il se promettait de ne plus discuter avec hii et d'adopter sans réplique toutes ses opinions; mais bientôt il craignit qii'en faisant preuve d'une aussi aveugle soumission M. de Cilly ne vil dans cet assentiment perpétuel que la volontaire abnégation du fort envers le faible qu'il dédaigne.
Voulait-il, au contraire, lutter contre lui, comme on lutte avec un égal en intelligence, il tremblait qu'il ne prit cette résistance pour l'arrogante conviction de la supériorité qui veut s'imposer parce qu'elle en a le droit.
Aussi, depuis ce jour fatal, Arthur, préoccupé de l'idée constante d'éviter toute discussion, tant il craignait de blesser involontairement son pèie, devint avec lui sombre, taciturne, réservé; il le fuyait presque; el, n'osant plus se livrer à cette confiante et douce familiarité qui, jusque-là, avait régné entre eux, il passait des heures, des jours, dans un morne silence, et ne répondait qu'avec contrainte et défiance aux questions empressées de son père.
M. de Cilly s'aperçut bientôt de ce changement étrange, et longtemps ce fut en vain qu'il en chercha la causç ; car, nous l'avons dit , il s'avouait si naïvement son infériorité qu'il ne lui était pas encore venu à l'idée que son lils pût rougir de lui...
Mais les précautions d'Arthur trahirent uialheureusemenît
les craintes de son âme délicate et noble; M. de Ciljy se méprit sur sa pensée, et il crut fermement que son fils lui témoignait son dédain , <iuand au contraire son fils n avait qu un but, un vœu, un désir, celui d'éloigner celle idée de son père. De l'instant où celte fatale erreur devint aux yeux abuses <le M. de Cilly une douloureuse certitude, la deùante reserve d'Arthur ne put, hélas! que trop facilement ^^'interpréter dans
Trop" fier pour se plahidre, M. de Cilly se résigna, dévora longtemps les larmes amères que devait faire couler une aussi horrible révélation, et sa santé commença de s altérer.
Ce fut alors qu'Arthur se prit à maudire cette élévation de l'intelligence que l'étude et le savoir avaient encore exaltée en lui... puisque cette puissance morale l'avait rendu à jamais misérable, en llétrissant pour toujours ce bonheur protond, celte adoration filiale qui avait fait la joie de sa jeunesse.
Et une incurable mélancolie vint aussi l'accabler, surtout lorsqu'il vit que l'état de son père devenait de plus en plus alarmant. , ^ . ,.. ..
Car aussi, comment peindre le cruel changement qm s était opéré dans l'existence de ces deux êtres, autrefois si paisible et si tendre? comment peindre leurs regrets poignants... a l'un de posséder le savoir, à l'autre de l'avoir donne?... Comment peindre la défiance horrible de ces deux âmes grandes et pures , qui ne se sentaient si douloureusement déchirées que parce riu'elles étaient d'une noblesse et d'une délicatesse exquises? Comment peindre, en un mot, la contrainte glaciale qui remplaça leurs doux épanchements?... car, helasl depuis ce jour fatal, plus de ces longs entretiens ou Arthur déployait ingénument toutes les merveilleuses beautés d un génie qu'il Ignorait lui-même, parce que, depuis ce jour, avec la conscience de son génie, Arthur en avait pour ainsi dire acquis la oudeur parce que, depuis ce jour, eUe etail morte malgré lui, celle admiration naïve et candide, cette sublime et sainte croyance filiale, qui fait voir dans un père un être sacré qu'on adore aveuglément comme Dieu, sans chercher à l'expliquer par une sacrilège analyse.
Oue l'on se figure donc maintenant quelle devait être l'épouvantable existence de M. de Cilly, qui haïssait trop monde pour y chercher des consolations, et qm, avouons n'avait pas la foi nécessaire pour oub'jer les peines d ici
en songeant à une meilleure vie ; car il est une question que nous n'avons pas encore abordée jusqu'à présent , nous voulons parler des idées religieuses du père d'Arthur.
M. de Cilly n'avait aucune croyance religieuse, si l'on entend par croyance une foi aveugle à la révélation divine et aux autres mystères incompréhensibles du christianisme.
D'un esprit correct et droit, M. de Cilly disait qu'il ne pouvait croire ce que son intelligence se refusait à comprendre; il reconnaissait un moteur mystérieux dans la nature, mais par cela même que cet agent était un mystère, il ne pensail pas qu'on pût rationnellement s'en faire une idée exacte et lui assigner un nom et des attributions.
Il ne confondait pas pour cela la foi des autres avec l'hypocrisie; il croyait seulement que la foi était comme un sens à part donné aux élus, une espèce de révélation faite à eux seuls, mais il ne pouvait pas plus se rendre compte des corrélations de ce sens, qu'un aveugle-né ne pourrait se faire une idée de ce que c'est que la vue et la lumière.
Malheureusement, Arthur, élevé par son père dans cet état d'incertitude rehgieuse, ne possédait pas non plus la foi, mais il s'était fait pour ainsi dire un système de croyance matérielle et politique aux lois morales et écrites du christianisme, selon son idée de regarder los religions comme autant de formules gouvernementales, tendant toutes au même but...
Seulement, parmi ces formules, la religion chrétienne était la seule qui lui parût divine dans l'acception poétique donnée à ce mot pour exprimer le type du parfait. C'était à ses yeux le plus magnifique des codes de l'humanité; et la toutepuissance spirituelle accordée à cet apôtre en cilice qui, du haut d'une chaire d'humilité, dominait également le royal esquif et l'océan populaire, citait au tribunal de Dieu le roi despote ou le peuple révolté, paraissait h 4rthur la plus généï^euse et la plus sublime des combinaisons sociales; et, s'il ne pouvait la comprendre comme révélation divine, il la considérait du moins comme le chef-d'œuvre du génie législatif. Arthur admirait encore la haute et sagace prévision de l'auîeui de cette loi sublime qui , sachant que dans son orgueil tout homme peut nier l'infaillibilité de ce qu'a fait ou dit l'homme, donnait à son œuvre de liberté, d'amour et de chan^* une naissance divine, mettant ainsi toute discussion au
LA VIGIE DE KOAT-VEN Oâ
sujet de son origine parmi les plus graves atteintes portées à cette religion.
Or, comme celte charte magnifiquement résumée par la morale angélique du Nouveau-Testament n'avait qu'un but possible, celui du bonheur des hommes, Arthur voyait dans tout adversaire de cette croyance religieuse, politique, ou sociale, pom" lui c'était tout un j Arthur voyait, dis-je, un criminel, sinon de lèse-Divinité, au moins de lèse-société; aussi avait-il le plus profond mépris pour l'école prétendue philosophique dont Voltaire était le chef et le type, école stupide ou menteuse, bassement fourbe, niaisement méchante, qui attaquait le Christ et sa religion au nom du peuple et de la liberté!... le Christ! dont l'œuvre tout entière se résumait par ces deux mots... liberté, charité... le Christ qui était mort pour le peuple , dont il défendait les droits contre d'avides oppresseurs... le Christ qui faisait tomber les chaînes des esclaves... le Christ qui donnait à ceux qui avaient foi... une éternelle félicité en échange de quelques jours de malheur sur la terre... le Christ qui, partageant le royaume des cieux à ce grand nombre qui ne possède rien ici-bas, leur faisait supporter une vie de misère avec une résignation sublime, de sorte qu'ils regardaient dédaigneusement l'existence somptueuse des riches, et qu'ils les plaignaient au heu de les envier... le Christ, enfin, qui substituait l'avenir au néant... l'espérance au désespoir... l'amour à la haine... la communion à la personnalité...
Apre? cela, disait-il, que l'on traite la foi qui croit d'ignorance, de préjugé ou d'abrutissement; que l'on traite les promesses du Christ de fictions, de mensonges, peu importe :ette monstruosité.
11 est une chose que l'on ne pourra jamais nier, c'est le bonheur positif de ceux qui croient sincèrement, c'est la haute et consolante moralité de ce que les philosophes appellent fictions ou mensonges.
Car, dans toute société, disait encore Arthur, il y aura toujours un nombre incommensurable d'hommes à jamais voués, quoi qu'on fasse ou qu'on promette, aux privations et au malheur. Eh bien ! osera-t-on nier que celui qui, par le pouvoir de la foi qu'il leur inspire, donne à ces infortunés (car dès qu'ils croient ils oni), leur donne, dis-je, s'ils sont vertueux et résignés, le bonheur é*£rnel en échange des priva
tions qffl'"ils subiraient de toutes façons ici-bas ; osera-t-on nier que ce Dieu, ce législateur ou cet homme, n'ait pas résolu de la façon la plus morale et la plus consolante la plus importante de toutes les questions sociales, celle qui est la source de toutes les révolutions; en un mot, celle de rendre heureux et satisfaits ceux qui n'ont pas, en assurant le repos de ceux qui possèdent *.
Enfin, disait Arthur, le philosophe, l'encyclopédiste le plus acharné niera-t-il qu'en admettant, je le veux, cette seconde vie comme une fiction ou un préjugé, ce ne soit pas au moins une admirable fiction, un mensonge bien consolant, un préjugé bien subUme, que celui-là qui vous fait croire fermement que vous re verrez ceux que vous pleurez, et que votre existence ne finit pas au fossoyeur
Telles étaient les pensées religieuses d'Arthur.
Après avoir vécu pendant quelques mois encore de cette vie sombre et décolorée, M. de Cilly mourut en emportant dans la tombe la triste conviction qui avait abrégé ses jours.
Et Arthur se trouva seul au monde.
Alors sa douleur fut immense; ce fut une douleur froide, sentie, raisonnée, qui creusa profondément son lit dans la solitude de cette âme puissante , comme ces ruisseaux cachés qui minent sourdement un rocher gigantesque. Car le principal caractère d'une pareille douleur est un calme glacial aussi muet que la pierre du sépulcre;... ce sont les chagrins hypocrites qui cherchent le monde pour s'y écheveler et pousser leurs sanglots menteurs.
Arthur, lui, n'usa pas ainsi sa douleur, il en vécut; sa vie fut désormais un long remords , une sanglante et continuelle malédiction contre cette vaine science qui lui avait ravi la seule croyance dans laquelle il pouvait avoir foi; mais, au heu de fuir ces souvenirs qui lui rappelaient la perte de son père, il les évoqua et s'y plongea avec une mélancolie amère, car cette idée fixe qui vous ramène toujours à la mort de ceux qui vous étaient bien chers ne paraît affreuse qu'aux insensibles : ceux-
* Aussi, du jour où les propagateurs des lumières ont eu dépossédé Ip prolétaire de son royaume des deux, sans pouvoir lui rien donner en échange (et pour cause), le prolétaire n'a trouvé rien de plus juste que de vouloir s'emparer des royaumes d'ici bas en manière de compensation, tout disposé, d'ailleais, à faire bon marché de la jouissance de l'éiemité.
là, ne connaissant pas le charme cruel de cette Omotion, se croient obligés de dire qu'elle fait mal, parce qu'ils voient pleurer ceux qui réprouvent... Mallieureux! qui ignorent la pieuse douceur de certaines larmes.
Environ un an après la mort de M. de Cilly, Arthur était assis , à la tombée du jour, dans l'immense bibliothèque du château, sa pièce 'favorite, car c'était là que son père et lui s'étaient autrefois livrés à l'étude avec une si touchante émulation.
Cette bibliothèque formait une galerie dont les fenêtres s'ouvraient sur un des sites sauvages et pittoresques des Vosges... C'étaient de hautes montagnes, des pics déchirés, de sombres et noirs sapins dorés par les derniers feux du soleil couchant.
Arthur, rêveur, était accoudé sur une table massive, couverte de papiers et de manuscrits; autour de cette galerie s'étendaient d'innombrables rayons de livres écrits dans toutes les langues ; près d'une fenêtre on voyait un chevalet et quelques ébauches de peinture , plus loin une harpe et un petit buffet d'orgue,... puis çà et là des instruments de physique et d'astronomie, des sphères célestes et des globes; enfin, dans ce heu tout semblait retracer, résumer les occupations de la vie la plus intelligente, la plus complète et la plus élevée, et pourtant celui qui maintenant sentait en lui assez de savoir et de génie pour pouvoir se passer de ces livres et les considérer avec l'air de reconnaissance dédaigneuse dont l'homme robuste et fort regarde sa vieille nourrice, celui dont le magique pinceau pouvait fixer sur celte toile les merveilles pompeuses de la création; celui qui pouvait faire vibrer cette harpe sous les accords d'une ravissante harmonie ; celui qui pouvait deviner la marche des corps célestes , ou dévoiler les travaux de la nature dans ses opérations les plus secrètes; celui qui avait étudié l'àme par la physiologie, et le monde par l'algèbre ; celui enfln qui n'était étranger à aucune langue, à aucune science, à aucun art; celui-là enfin qui, jeune, ri-, che, beau, plein de cœur et de génie, pouvait prétendre à tous les bonheurs ; celui-là gémissait, torturé par une douleur incurable qui défiait toutes les consolations, et révélait la vanité du savoir et de la richesse pour calmer les plaies de l'àme. — 0 vanité de la science, de la fortune et de la jeunesse I
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— s'écria donc Arthur; — quand, réalisant l'impossible, je concentrerais en moi toutes les intelligences les plus élevées du monde et des siècles... les trésors de la terre... pouiTai-je faire que mon père ne soit pas mort?... pourrai-je faire que je le revoie un jour?... pourrai-je donner un aliment à cette dévorante activité d'esprit qui me consume... et un but à ma vie? Oh! malédiction sur le savoir! puisque la brutale ignorance du plus stupide paysan de mes terres lui donne ce que je payerais au prix de mon sang, lui donne la certitude de revoir un jour et pour toujours l'être qu'il regrette... et lui explique sa vie par r éternité à laquelle il croit... Malédiction!... Voilà donc que l'ignorance opère un miracle, peuple un monde immortel de sublimes et saintes visions, quand le savoir le plus profond ne me dit à moi que destruction, désespoir et néant... Oh! si je pouvais croire
Que faire maintenant de cette va4ne science? Que peut-elle pour moi? Elle a élevé rra pensée dans les plus hautes régions... Mais elle m'a isolé à jamais des autres hommes en me rendant fier de mon savoir et dédaigneux de leur infériorité. Tous les merveilleux secrets de la nature, je les ai touchés au doigt... je sais tout ce qui est... et je ne puis commander ce qui n'est pas... Pourquoi vivre? pourquoi. . . .
Je veux pourtant essayer si la vie agitée, bruyante du monde n'engourdira pas cette iiTitation de la douleur et de la pensée.
Arthur quitta donc les Vosges ^eu de temps après cette soirée et se rendit à Versailles, ou il avait quelqaes parents.
On conçoit qu'avec sa beauté, son rang, sa fortune, son esprit, Arthur eut ce qui s'appelle de grands succès dans le monde; mais les leçons de son père, jointes à son singulier pouvoir d'intuition, lui avaient donné une si juste et une si véritable idée du monde; il avait eu sous les yeux, pour ainsi dire, un plan si topographiquement exact de tout ce qui devait lui arriver, qu'il ne trouva pas le moindre piquant à ces triomphes ou à ces déceptions. Pour lui, le monde était une pièce de théâtre qu'il avait lue, qu'il savait par cœur, et qu'il voyait Jouer devant lui par d'assez médiocres acteurs ; et puis, au' résumé, que sont, après tout, les succès du monde? ci que pouvaient-ils paraître, surtout aux yeux d'un homme tel
qu'Arthur, pour qui l'analyse était comme un creuset, à l'action duquel il soumettait ce qu'on était convenu d'appeler le bonheur?... Et ce bonheur, tel brillant, tel doré, tel parfumé qu'il fût, n'y laissait jamais que cendres sèches et araères.
Arthur avait pourtant essayé de quelques liaisons dans le monde... Mais, s'al^ercevant bientôt que là, comme ailleurs, l'amour n'était qu'un prétexte décent pour arriver à la jouissance matérielle, il préféra d'abréger cette ennuyeuse forma^ lité, en achetant de belles courtisanes qui savaient au moins leur état, de sorte que, n'ayant plus besoin pour cela des relations du monde, il le quitta.
Alors il voulut voyager; il parcourut l'Europe et l'Asie, mais il se trouva froid devant les plus magnifiques spectacles de la nature; car, décomposant ou expliquant tout par la chimie, la physique ou l'algèbre, au lieu d'impressions douces et vivifiantes il ne lui restait qu'une nomenclature scientifi(jue, sèche et aride.
Oh ! c'est que pour être profondément remué à l'aspect d'un site imposant et grandiose , il faut sentir s'éveiller dans son âme l'idée du Dieu qui a créé les mondes, ou frémir en soi le luth mystérieux du poète.
Mais Arthur ne comprenait pas Dieu et ne se sentait plus poète; hélas! la poésie écrite, peinte ou chantée, était morte à jamais en lui, morte comme les feuilles meurent à l'automiic; car chez un homme aussi complet, cette splendide et triple poésie n'avait pas été ce qu'on appelle des talents, mais l'expression harmonieuse de la joie pure et sereine de l'adolescent qui sourit à l'existence, mais le cri profond de bonheur et d'amour que jette toute créature en voyant le soleil briller et les fleurs s'entr'ouvrir.
Enfin Arllmr avait été poète parce qu'il avait eu seize ans, poète parce qu'il avait eu un père adoré, poète parce que son avenir avait été riant et doré; poète, enfin, comme l'oiseau du ciel qui chante tant que dure le printemps. Mais, après le printemps, l'hiver; après la poésie, l'analyse. Et Arthur, nous l'avons dit, surtout depuis la mort de son père, s'étant trouvé réduit à une désespérante analyse, se sentait plus que jamais accablé sous le poids de cette obsédante question : Pourquoi existé-je? Question affreuse, quand, tout jeune, on est mort aux joies de ce monde, sans croire à luiç *ulre vie.
n LA VIGIE DE KOAT-VEN
Arthur voulut encore chercher quelques sensations dans les dangers d'une vie aventureuse, et il se fit soldat, sous un nom emprunté, croyant peut-être sentir jaillir en lui quelque étincelle de l'amour de la gloire; il se conduisit vaillamment, fut blessé et nommé officier sur le champ de bataille. Le lendemain il quitta son poste, dégoûté de cette férocité brutale et stupide d'hommes qui en égorgent d'autres sans haine et sans colère, pour gagner des batailles à des généraux qui les font décimer avec le plus dédaigneux égoïsme.
Il essaya aussi d'écrire , non plus de frivoles poésies , mais de sérieux ouvrages moraux et politiques, remplis d'une saine et puissante raison, étincelants d'éloquence et de clarté, qu'il jeta dédaigneusement au milieu de l'ardente polémique qui mettait alors en question les plus imposantes vérités sociales; ces écrits furent prônés, déchirés, admirés, calomniés. Mais, pour cette âme, il devait être de cette éphémère jouissance d'amour-propre d'écrivain comme des autres jouissances,... une fois qu'on la soumettait à l'analyse; car Arthur avait l'esprit trop juste pour croire à l'action positive et salutah-e d'un livre sur la conduite des hommes; il savait trop bien que le livre qui renferme la morale la plus pure et la plus douce, que l'Imitation ne vaut peut-être pas un prosélyte à la vertu, n'empêche pas une action honteuse de se commettre , quand le hvre le plus stupidement obscène exalte , propage ou multiplie le vice avec une épouvantable fécondité.
Ce fut alors que, ne trouvant plus rien à tenter pour sortir de l'état de marasme moral dans lequel il s'éteignait, il regretta plus que jamais de n'avoir pas la foi religieuse, qui, pensait-il, aui'ait peut-être calmé ses douleurs inexplicables.
Aussi, après de mûres réflexions, Arthur se décida à entrer dans les ordres, sans crainte de se voir taxer d'hypocrisie; car il trouvait au contraire noble et généreux de donner aux autres cette foi qu'il regrettait si vivement de ne pas avoir, parce qu'il en sentait toute la consolante sublimité.
Arthur entra donc dans les ordres , et s'il choisit les fonctions d'aumônier à bord, ce fut parce que cette existence lui parut plus pénible et plus en rapport avec le vœu primitif du christianisme, vœu de résignation, de souffrance et d'humilité : pensant aussi que venant devant Dieu avec son immense besoin de aoii-e, son désenchantement des vanités humaines.
sa vieillesse anticipée, qui lui permettait d'exercer la lettre de toutes les sévères exigences de son caractère sacré; pensant qu'appelé à voir mourir ses semblables , à les assister à cette heure imposante et mystérieuse, il trouverait peut-être, dans la contemplation profonde de ce passage de la vie à la mort, la solution du problème qu'il cherchait; que, s'il avait en lui le moindre germe de foi, il se développerait peut-être, et que le malaise inconnu qui le torturait amait alors un terme.
11 confia donc sa fortune à son intendant, homme probe et sûr, régla l'emploi de ses revenus en bonnes œuvres, et s'embarqua à bord de la Sylphide, ayant choisi cette frégate parce qu'il savait n'y rencontrer personne qu'il eût autrefois connu dans le monde.
Tel était l'abbé de Cilly, et le peu de mois qu'il avait passés à bord n'avait pas paru apporter un changement remarquable dans sa situation morale...
Je TOUS «atends.
ScaiLLBB, Wallensteim.