‹ La vigie de Koat-VénChapitre 8 sur 22 · CONVERSATION · texte numérisé non relu

CONVERSATION

Environ quinze jours après le combat du Lively et la mort de sir Georges, Henri se trouvait presque guéri de sa blessure.

Suivant les ordres qu'il avait décachetés, il continuait sa croisière dans les parages des Açores, ayant sous ses ordres sa prise, le Lively, toujours commandée par Jean Thomas.

Malgré sa grâce et son esprit, le comte avait tellement peu de ressources en lui-même, sa tète était si vide, son imagination si stérile, sa pensée si inerte, son instruction si nulle, que la vie solitaire et monotone qu'on mène forcément à bord pendant une croisière lui pesait horriblement. Son état-major lui olfrait bien peu de ressources contre ce désœuvrement qui l'en-

gourdissait. Malgré son austère et rude franchise^ la seule conversation de l'aumônier eût sans doute aidé le comte à traîner ces longues heures, mais malheureusement l'abbé avait un goût prononcé pour le silence et la solitude.

Et pourtant le comte se sentait attiré vers l'abbé par ce bizarre esprit de contradiction qui fait qu'on ne recherche jamais plus les gens que lorsqu'ils semblent vous fuir et vous dédaigner. Et de fait, Henri, quoique d'une intelligence fort médiocre, n'avait pas été sans s'apercevoir de la haute supériorité qui distinguait l'aumônier, et c'est à la conscience de cette admiration, dont il ne se rendait pas compte, qu'il faut attribuer le dépit qu'éprouvait Henri en voyant l'indifférence glaciale et poUe avec laquelle ce prêtre singulier lui répondait paifois.

Or, un jour, se sentant plus ennuyé que de coutume, le comte fit prier à tout hasard l'aumônier de passer chez lui.

Le prêtre se rendit à ses ordres; et Henri, peu habitué à cacher ses désh's ou à les contraindre, lui dit résolument :

— Tenez, l'abbé, je m'ennuie comme un mort, et j'ai besoin de votre ministère... non positivement pour me confesser, mais pour vous entretenir du singulier état dans lequel je me trouve depuis quelque temps. A parler franchement, j'ai fait, je vous l'avoue, tous les excès imaginables, j'ai eu des aventures folles ou tristes, des duels heureux ou malheureux, des combats, des naufrages, le diable, enfin... Eh bien ! malgré les souvenirs que devrait me laisser une vie aussi pleine, une fois à bord, quand je n'ai pas à lutter contre une tempête ou à tirer da canon contre quelqu'un, je m'ennuie comme un damné... Après cela, voyez-vous, l'abbé, c'est peut-être aussi que j'ai quelque chose comme des remords... car, avant de quitter la France, je me suis bien cruellement conduit envers une femme qui m'était pourtant aussi dévouée qu'on peut FêtM. Et, tenez, au fait, l'abbé, votre caractère vous permet d'entendre cette espèce de confession. Ecoutez-moi donc.

Et Henri ayant raconté l'aventure de la tour de Koat-Vën et la mort supposée de Rita, il ajouta d'un air mélancohque :

— Eh bien î voyez-vous, l'abbé, je ne serais pas étonné que quelques aventures de ce genre-là, que j'ai à me reprocher, ne fussent pour beaucoup dans l'état d'angoisse que j'éprouve. .. Hypocrisie à part, je suis quelquefois effrayé de ma conduite; car, au fait, je me suis joué impunément de toutes les affec-

tions que j'ai inspirées. Je méprise les hommes et les femmes, parce que je les connais; mais je vous assure, l'abbé, que l'espèce de supériorité que donne ce dédain est loin de compenser le vide qu'elle laisse dans le cœur... C'est de cela que je voulais causer avec vous, en me soumettant d'avance à toutes vos remontrances, car si vous êtes sévère, l'abbé, avouez-le, j'écoute admirablement vos sermons.

En racontant celte histoire et en l'assaisonnant de ces réflexions mélancoliques, Henri avait surtout cherché un texte de longue conversation, comptant bien sur les reproches, ou du moins sur les observations que lui ferait l'aumônier à propos de sa conduite désordonnée, qu'il devait sûrement taxer de cruelle, de fatale, de diabolique ; car, ainsi que tous les Lovelaces, notre cher comte avait un amour-propre de scélératesse fort prononcé, et faisait meilleur marché de ses qualités que de ses vices.

Or, en entendant cette confession, la figiire impassible de l'abbé n'exprima ni improbation, ni effroi, ni colère; seulement il regarda le comte bien en face, et lui dit d'un air froid : — Vous désirez causer avec moi, monsieur, je suis à vos ordres ; mais ce sera une bizarre conversation que la nôtrej car vous êtes un grand seignem", habitué au joies du monde; et moi, monsieur, je ne suis qu'un simple prêtre, dont la parole est grave.

— Mais c'est justement ce que je cherche, l'abbé ; cela se trouve à ravir, car j'adore les coutrastes; aussi j'aurais un plaisir inouï à causer sérieusement; et puis, je vous le répète, je trouve le temps d'une horrible longueur quand je suis tout seul.

— A votre place, monsieur, ne pouvant peupler ma solitude, moi, j'échapperais à l'ennui par le sommeil.

— Comment diable, l'abbé?... Mais boire, manger et dormir quand je ne me bals pas... ce serait la vie d'une brute que je mènerais là; et, pardieu! pour un ministre du saint Évangile, vous me donnez un singulier conseil!...

— Vous n'avez, monsieur, pour occuper votre esprit, ni la foi du croyant, ni les visions du poëte, ni les études de l'homme de science. Vous n'êtes, en un mot, ni un saint, ni un penseur, ni un savant; la solitude vous pèse, je le crois, mais ce n'est pas à moi de vous la rendre légère, monsieur.

— Pourtant, l'abbé, tel élevé que soit votre entietien, je

vous jure que j'y prendrais goût et intérêt; car, entre nous, je ne suis pardieu pas un sot.

— Vous avez de l'esprit, monsieur, et moi je n'en ai plus; nous ne poumons nous entendre.

— Voilà de l'humilité chrétienne, l'abbé !

— Ce serait plutôt de l'orgueil, monsieur; aussi, croyezmoi, ne causons pas : vous en seriez aux regrets.

— Aux regrets I l'abbé... Aux regrets!... Ah! vive Dieu! voilà qui pique ma curiosité... Et que diable pourriez-vous donc me faire regretter?...

Ai'thur (ou l'abbé), intérieurement choqué de cette suffisance d'homme heureux par la médiocrité de son esprit, qui semblait défier le malheur, répondit au comte d'un air froid et presque méprisant : — Puisque vous le voulez, monsieur, 4sausons donc, s'il vous plaît. Jusqu'à présent, en vous comparant aux autres hommes, vous vous êtes trouvé, n'est-ce pas, supérieu-r au plus grand nombre? car vous aviez, penfiiez-vous, ce que la plupart n'avaient pas : vous aviez le rang, la fortune, l'esprit et la bravoure ; vous aviez encore un mépris insolent pour les femmes, ce qui vous donnait toutes les femmes; vous aviez le pouvoir de vous mettre, sinon au-dessus des lois humaines, au moins au-dessus des lois divines; vous aviez encore quelques morts à vous reprocher vaniteusement; vous aviez enfin le droit de maudire avec fatuité votre funeste réputation, qui vous faisait craindre et adorer comme un roué plus séduisant et plus corrompu que don Juan ou l ovelace, fatal et beau comme Satan; ee qui vous rendait, n'est-ce pas, monsieur, le plus heureux des hommes désespérés? Vos confidences, du moins, tendent à me donner cette opmion de vous, n'est-il pas vrai?

— Vous n'y êtes pas, l'abbé, — dit Henri en hésitant; car c'est en vain qu'A s'était efforcé de lire sur la figure de marbre du prêtre l'intention qui avait dicté ces paroles, afin de savoir si elles renfermaient un sarcasme ou un sermon. — Vous n'y pas, l'abbé, — reprit Henri. — J'ai rarement calculé l'effet de mes vices; mais je me suis livré à ceux qui m'amusaient Je n'ai eu de haine pour personne. Si je changeai de maîtresse ce fut caprice et non cruauté; si j'ai mal fait, ça n'a jamais été par méchanceté raisonnée, mais par insouciance ou étourderie. Quelquefois j'ai aimé sincèrenKwit ; mais quand on m'a trompé, j'en ai plutôt ri que pleuré. Enfin j'ai cherché avant

tout raa joie et mon plaisir- J'ai rempli mon but; mais, de par le ciel ! je n'ai pas pour cela la moindre prétention d'être Lovelace ou Satan !

— Ce naïf aveu me rassure, monsieur; votre confidence sur la mort de cette duchesse espagnole avait seule causé mon erreur... Excusez-moi donc de vous avoir défavorablement apprécié; car ce que vous venez de me dire décèle une louable candeur, même dans vos défauts. Votre vice est, après tout, bonhomme... et vous plemez les morts que vous n'avez pas tués. En vérité, monsieur, tout cela prouve un naturel sensible et bon. Excusez encore la témérité de mon premier jugement...

— C'est-à-dire, l'abbé, j'ai bien, entre nous, quelques reproches sévères à me faire; je sais que j'ai souvent foulé aux pieds ce qu'on appelle à tort des préjugés, mais ce qui est bien véritablement la morale; je sais encore que je n'ai pas assez respecté les liens consacrés par la religion et par les lois... et que tout cela est fort mal... l'abbé... que tout cela est odieux... très odieux... et qu'au résumé je suis peut-être plus blâmable que je ne le vous parais, — dit Henri, qui, se trouvant presque piqué de ce que l'abbé se permît de le prendre pour un homme sensible, et qui pis est pour un bonhomme, voulait se relever un peu aux yeux de ce prêtre impertinent.

— Sans nul doute, votre conduite a été fort blâmable, monsieur, — reprit l'abbé; — mais vous agissiez plutôt par faiblesse et par entraînement pour ce que vous aimiez, que par dédain profond de ce que les autres respectaient... Vous faisiez mal... mais vous vous repentiez... mais vous vous repentez encore... parce que vous êtes bon, humain, et que si, par étourderie, vous avez frappé un être faible, le cuisant chagrin que vous en ressentez vous absout presque... Oui, monsieur, car vous n'êtes heureusement pas de ces hommes cruels et impitoyables qui éprouvent une jouissance amère à blesser les autres hommes dans leurs affections les plus chastes et les plus douces... Vous n'êtes pas de ces sombres mortels pour qui le mépris est un instinct et le mal un besoin ; mystérieux humains qui passent sur la terre comme d'effrayants météores... en laissant après eux un bruit vague de pleurs et de malédictions. — Oh! non, vous n'êtes pas de ceux-là, monsieur... vos sens ont pu vous égarer... mais votre cœur est

resté généreux et noble ; et un jour, et bientôt, croyez-moi, vous chercherez dans une union bénie par Dieu, dans les liens de la famille, cette félicité dm-able et sereine dont vous êtes digne, ce bonheur calme pour lequel vous êtes fait, et que vous désirez, j'en suis sûr, sans avoir la conscience de ce vœu de votre belle âme.

Passer pour réunir les estimables et rares conditions qui constituent l'excellent père de famille, c'était bien pis encore que de passer pour sensible et bonhomme. C'était plus que le comte ne pouvait décemment supporter, cela touchait de trop près à l'injure ; aussi reprit-il avec une sorte de dédain et de dépit : — Vous outrez furieusement les portraits que vous faites, l'abbé... en mal comme en bien.

— Monsieur le comte est trop modeste, il s'ignore lui-même ; il a pris pour l'instinct du mal et de la corruption ce qui n'était que l'effervescence de son âge; et le sentiment des vertus privées qui dort dans son cœur, en s'éveillant bientôt, lui prouvera ce que j'ai le bonheur de lui prédire.

— Morbleu! monsieur l'aumônier, — s'éma le comte avec colère, — raillez-vous, s'il vous plaît?...

L'abbé continua d'un air glacial : — Je ne plaisante jamais, monsieur; je m'étonne seulement qu'une appréciation toute à votre avantage puisse vous blesser!...

— Elle ne me blesse pas, l'abbé, — dit Henri en reprenant son sang-froid, — elle ne me blesse pas, mais elle m'irrite, parce que vous me peignez là un bonheur dont je ne suis malheureusement pas digne ; c'est du regret que j'éprouve, voilà tout; car, entre nous, je n'ai, ni n'aurai jamais rien de ze qu'il faut pour rendre une femme ni une famille heureuse; je suis destiné à vivre seul, l'abbé, — ajouta le comte avec un profond soupir de désespéré, — seul, toujours seul!...

— Vous vous calomniez à plaisir, monsieur.

— Mais non, l'abbé, mais non; que diable, je me connais mieux que vous : je suis sensuel, inconstant, j'aime à faire des noirceurs, j'ai un caractère affreux, et souvent j'éprouve une joie maligne et presque féroce, quand je vois, par exemple, une femme me céder. Oui, je suis peut-être encore moins avide de sa possession que de cette pensée : que c'est moi qui lui ai fait oublier ses devoirs... et perdre son avenir.

— Permettez-moi, monsieur, de croire que, par hurailité,vou8 chargez votre noble cai-actère des couleurs les plus sombres.

LA VIGIE DE KOAT-VEN lOS

— Mais! corblcu, l'abbé, vous me rendez fou... Je ne suis pas un saint, je ne suis pas à confosscj et je pense fort peu à l'ijumilité dans ce monienl-ci. Je dis ce que je suis, ce que je crois être. Je sais bien, moi, les remords qui m'accablent parfois; je sais bien qu'en examinant ma conduite de sangfroid, je vois que j'ai commis une foule de fautes qui devraient avoir un nom plus sévère, si le monde était moins indulgent pour le mal qu'il partage... Tenez, l'abbé, aucun des deux portraits que vous avez tracés de moi n'est exact; mais si je ressemble à quelque chose, c'est plutôt à ces hommes diaboliques dont vous avez parlé, et qui font le mal par instinct.

— Monsieur le comte veut railler l

— Railler... monsieur... railler! oh non! je ne raille pas; j'ai de cruels moments, croyez-moi... quand ce ne serait que cette tristesse qui me ronge quand je suis seul, l'abbé!...

— Vous vous vanlez un peu, monsieur; c'est de l'ennui... mais non pas de la tristesse.

— Si, l'abbé... si... c'est même du désespoir, croyez-moi... car je suis presque un criminel, après tout... et j'ai bien le droit de me désespérer.

— En véi ité, monsieur, vous vous exagérez vos fautes, ce qui est, d'ailleurs, le propre de toutes les belles âmes, — continua ironiquement l'abbé, qui souriait de mépris en voyant le comte amené par sa fatuité de vice à se couvrir volontairement des couleurs les plus sombres.

— Tudieu!... morbleu! vous êtes indulgent, l'abbé, — reprit le comte. — Corbleu! c'est une belle âme, en effet, que la mienne!... En trois mois une femme meurt en me maudissant; et je tue, en duel, le mari d'une autre, qui est forcée de se retirer dans un couvent... J'ai une belle âme, en effet... quand rien ne me touche, quand rien ne m'arrête, quand je porte le trouble et la désolation dans les famille? ; belle âme, en effet, bien digne de goûter ce bonheur paisible et ces joies pm-es de la famille dont vous me parliez!... belle àme que celle de ITiorame qui ne cherche, qui ne trouve son plaisir que dans ce qui coûte aux autres des larmes ou du sang!... belle àme que celle de celui qui se met presque en dehors de l'humanité par ses vices et ses crimes! Vive Dieu! vous êtes ndulgent, mon confesseur!— s'écria enfin le comte en se pronr.enant avec agitation dans sa galerie.

— Permeitez-moi de vous faire observer, monsieur, — con-

tinua froidement l'abbé, — que d'abord j'avais dit don Juan, Lomlace, et même Satan, et que cette comparaison avait paru vous choquer.

— Eh bien ! c'est horrible à avouer l'abbé, — dit Henri à voix basse, — mais c'est plutôt cela; oui, oui... vous avies raison, c'est plutôt cela ; mais comment diable aussi convenir d'une pareille ressemblance !

— J'avais donc deviné juste, monsieur; vous êtes heureux de vous trouver plus corrompu que don Juan ou Lovelace; plus corrompu que ces hommes inflexibles et dédaigneux, pour qui l'humanité n'est qu'un jouet ou une victime. Vous êtes enfin le comte de Vaudrey... Alors, plus que jamais, je dois vous dire : Ne causons plus, vous en seriez aux regrets, monsiem'.

— Comment cela, l'abbé?

— Sans doute, monsieur ! Vous savez n'avoir nulle vertu, nulle qualité morale, mais vous pensez que vos vices ne manquent ni de charme ni d'originalité. Pourquoi donc, je vous prie, ne pas garder pure et intacte cette conviction désespérante (mais flatteuse) que wus êtes un homme au moins supérieur aux autres hommes, par l'infernal mépris avec lequel vous bafouez ce qu'ils révèrent?... Pourquoi sacrifier légèrement l'avantage de votre position d'homme alTreusement corrompu, et effacer de votre front maudit ce stigmate diabolique, qui donne si bon air et plaît tant aux femmes ?...

— Mais vous espérez donc me convertir, l'abbé ? — s'écria Henri d'un air presque effrayé.

— Oh! rassurez-vous, monsieur : la vertu n'est pas un sentiment, c'est presque un sens dont le germe divin est au fond du cœur de chaque homme. Mais ce germe est étouffé dans votre âme, il y est mort, monsieur, mort à tout jamais.

Henri respira.

Mais alors, puisque je n'y gagnerais rien, que diable

pourriez- vous me faire perdre?...

— Uillusion du vice, monsieur.

— ViUusion du vice, l'abbé?

— Oui, monsieur, l'ilîwsion (^urtcc. J'entends par là que je pourrais peut-être vous montrer votre vice à nu, à froid, tel qu'il est, en le dépouillant de ce faux air de supériorité, de puissance et de force qu'il se donne pour cacher ses ridicules, sa faiblesse et sa lâcheté ; car ce qui lui manque, à ce pauvre

vire, monsieur, c'est surtout ce qu'il veut paraître avoir, c'est le dédain, c'est l'énergie, c'est l'originalité ; car depuis la Régence, il nous pleut dos Falmont, on est inondé de Lovelaces, Satan s'est fait bourgeois de Paris.

— Je ne pense pas, monsieur l'abbé, que ce soit une personnalité, — dit sévèrement Henri.

— Monsieur, quand je dis Lovelace... je parle de Lovela

— Comment donc, l'abbé, Lovelace môme, Lovelace trouve pas grâce devant vous?

— Si vous entendez par grâce admiration ou terreur, je vous dirai, monsieur, que je n'admire ni ne crains ce qui est lâche, vulgaire et ridicule.

— Ridicule!... l'abbé, Lovelace ridicule! Lovelace vulgaire! Lovelace lâche !

— Ridicule, monsieur, stupidement ridicule, car il est l'esclave aveugle de ce que la société a de plus misérable, de ce que la civilisation a de plus mesquin, de ce que Thumanité a de plus honteux; ridicule, car il tremble à la seule pensée d'être raillé par un sot à la mode, ou méprisé par une femme corrompue.

— Mais c'est tout le contraire de cela, l'abbé... Lovelace méprise le monde.

— Et cela n'est pas, monsieur! Lovelace ne méprise pas le monde; non, Lovelace ne foule pas le monde à ses pieds, car c'est lui qui rampe aux pieds du monde... le superbe! Il ne fait pas un pas, un geste, un signe, que ce ne soit pour le monde; il ne dit pas un mot que ce ne soit pour le monde. C'est pour le monde qu'il est parjure, fourbe, niais, infâme, lâche, assassin même au besoin ; c'est pour le monde qui le regarde, monde d'imbéciles et de femmes perdues, qu'il s'attache à une séduction comme le galérien à sa chaîne ; c'est pour mériter les niais et cruels bravos du monde qu'il séduira Clarisse, qu'il ne désire même pas. Allons! Lovelace l'irrésistible, Lovelace le dédaigneux, Lovelace le beau, on a les yeux sur toi... allons! fais tes tours, jongleur... revêts ton habit de paillettes, montre-nous ta souplesse; allons! travaille, on te regaïde. Tiens, voilà une pauvre fille, candide, ingénue, qui ne dit rien à tes sens blasés... il faut la séduire!... Tu ne l'aimes pas, dis-tu?... Qu'importe... il s'agit bien &': toi, vraiment... L'ours privé qu'on lâche sur le bouledoguK ne mange pas sa victime non plus, il l'étouffera poor plaire «ux SDecta-

teurs. Allons, Lovelace, à l'ouvrage! Mais on te résiste, à îoi l'irrésistible!... Allons, ne te rebute pas : on te regarde, te dis-j£, emploie tes nuits et tes jours; médite, épuise ton étroit cerveau, calcule, pâlis; allons, des bassesses, des mensonges, des ruses infâmes; allons, des poisons; allons, le viol... On te regarde, Lovelace... on te regarde ! ... Ah ! tu asenfin triomphé... C'est généreux, c'est noble, Lovelace ! mais aussi quels applaudissements te sont réservés ! quelles femmes vont te sourire ! Et ne viens pas me dire maintenant que c'est pom- ta vanité, à toi seul, que tu as fait cette infamie. Tu mentirais; c'est le cachet du roué que d'être fanfaron du vice. Non, non, Robert Lovelace, plat histrion, tu laisserais là tes tréteaux, si la populace musquée, dont tu mendies les bravos, ne s'y pressait pas.

— Mais enfin Clarisse a succombé, Clarisse a été séduite, toujours ! — s'écria le comte.

— Et c'est en vérité un beau triomphe, monsieur, hardi combat en effet, noble lutte! D'un côté, un grand seigneur, jeune, riche, sans âme, rompu à l'intrigue, opiniâtre comme tous les esprits vulgaires, protégé par le monde qui applaudit à ses efibrts , et par les lois qui sont muettes pour de tels crimes ; et de l'autre, une pauvre jeune fille, sans appui, sans expérience, isolée, repoussée, calomniée par sa famille, que le monde raille presque si elle résiste , et condamne si elle cède... Victoire inouïe, éclats de rire sataniques; le démon triomphe : allons, Satan, déploie tes larges ailes, et retourne à l'abîme... Pauvre Satan novice, maladroit démon, quia laissé son trône et son océan de feu pour arracher à grand'peine, et par ruse et par force, ce que Clarisse revenue à ellemême lui refuse toujoiu-s, ce que Clarisse eût peut-être offert à un enfant ingénu comme elle. En vérité, monsieur, l'exemple d'un pareil vice est trop niais pour être dangereia.

— Mais, au moins, Lovelace n'était pas lâche dans ses duels! — s'écria le comte poussé à bout.

— Je ne sache pas qu'on soit homme de cœur, monsieur, par cela seul que le sentim.ent impérieux des convenances vous aura forcé de mettre l'.'pée à la main dans un duel; on sait vivre, voilà tout : mais on est lâche, bien véritablement lâche, quand on a compté sur l'impunité pour faire le mal; on est lâche quand on brave des lois qui ne peuvent vous atteindre; on est lâche, quand on entreprend une infamie, étant bien sûr de trouver dans chaque homme un défenseur.

LA VIGIE DE KOAT-VEN lOf

Qii complice ou un indifférent; en un mot, le vice est lâche, monsieur le comte , le vice est outrageusement lâche , parce qu'il siiit être partout triomphant, honoré, soutenu, tandis que, partout, la vertu est proscrite, pauvre et abandonnée.

— Ail! vous avouez donc que le vice est heureux, l'abbé?

— Mais c'est une vérité déjà vieille comme le monde, monsieur; seulement, ce qu'il faut dire au vice, c'est de quelle espèce est le bonheur dont il jouit; lui dire qu'il ne peut y arriver qu'à force de bassesses et de lâchetés; lui dire, avant tout, (ju'aux yeux dun homme pensant il est vulgaire et ridicule; que le mal qu'il fait manque même de force et de grandiose , parce que le vice fait le mal par faiblesse et non par énergie , comme le feraient le crime et la passion ; ce qu'il faut bien dire à Lovelace, c'est qu'il n'est Lovelace que parce qu'il ne saurait être autre chose; que ce rôle d'hommes à bonnes fortunes, que tout homme peut jouer à vingt ans, devient stupidement boufîon s'il se prolonge plus tard, et s'il devient métier. Et puis surtout il faut bien lui dire encore qu'il n'y a pas de hameau qui n'ait son Lovelace, pas de la quais qui ne soit Lovelace, pas de provincial qui ne soit Love* lace, et que tout cela fait d'excellents Lovclaces, aussi bons et peut-être encore meilleurs Lovelaces que vous, monsieur le maréchal, que vous, monsieur le marquis, que vous, monsieur le président, que vous, monsieur le colonel; car, bien que vous excelliez dans la théorie du vice, je ne sais quel écho lointain d'honneur et de loyauté résonne encore assez dans votre âme pour vous empêcher d'aller aussi loin que bien des misérables. Cela est désolant, d'être ainsi dépassé, je le sais ; mais cela est. Sans compter qu'il y a mille fois plus de courage, de dédain et de puissance dans le brigand qui rompt ouvertement avec la société, que dans le roué honteux et lâche qui s'y traîne en baisant les pieds de ses victimes.

\près un assez long silence que le comte parut employer à méditer, il dit à l'abbé d'un ton fort leste et fort dégagé :

^ Tout ceci est bel et bon , l'abbé ; si c'est un sermon , je vous en remercie; si c'est une personnalité, peu m'importe; car, quoi que vous puissiez dire, ce que vous flétrissez, si éloquemment du reste, m'amuse au possible et m'amusera en ocre bien longtemps, je l'espère. En un mot, je compte conserver le plus tard possible cette position d'homme à bonnes lortnnes que vous trouves t\ ridicule; Je ne vois donc pas ««

T. il, ks

quoi vous m'avez fait perdre l'illusion du vice , min cber abbé.

— Il est un aveu , monsieur, que l'homme corrompu ne m fera jamais... pas même dans le mystère le plus intime de sa conscience : c'est de reconnaître qu'il est d'un caractère et d'un esprit trop faible, trop vulgaire et trop lâche pour être vertueux. Aussi, pour lui dissimuler cette sanglante et profonde vérité, son incurable orgueil cherche, ainsi que je vous l'ai dit , monsieur, à voiler la lâcheté , la faiblesse et la vulgarité du vice, sous je ne sais quel faux semblant de dédain, de force et d'originalité; et c'est en cela que l'homme vicieux se fait la dupe d'une bien misérable et bien impudente illusion, monsieur; car il n'est rien au monde de plus plat, de plus commun et de plus ordinaire que la vie qu'il mène; il s'en amuse, soit; mais il s'amuse d'une chose stupide et vulgaire. Ainsi donc, monsieur, il faut que le vice fasse bien sa part; qu'il sache surtout que tout homme de cœur et d'intelligence essayera bien de cette existence vide , matérielle et facile; mais que bientôt, dégoûté de tant de ridicules déceptions, il l'abandonnera avec l'insouciant mépris du jeune homme qui laisse là les jouets de son enfance.

En un mot, monsieur, pour en revenir à l'illusion que vous devez avoir perdue de vous à moi : vous avez cru, par vos confidences, me donner une haute idée de votre mérite ; ceci était une illusion, monsieur, car vous êtes resté pour moi ce que vous étiez quand je vous ai vu pour la première fois : un seigneur fort riche, fort aimable, fort recherché à la cour, et îien de plus; vous avez encore cru m'effrayer ou m'étonner par l'aveu de vos roueries diaboliques, moi simple prêtre; cela était encope une illusion , monsieur, car je ne sors pas du séminaire; je sais le monde, et je sais aussi que pour dix louis le premier laquais venu sera encore plus insolent et plus brutal avec sa maîtresse que vous ne l'avez été avec madame la duchesse d'Alméda pour plaire à une fille; enfin vos remords et votre désespoir, monsieur, seraient chose fort digne de compassion, s'ils étaient vrais, mais ils ne le sont pas; c'est une prétention, un cadre à vanité, et rien de plus. Or, une fois pour toutes, monsieur, ou religieusement agenouillé à mes pieds, vous me ferez, à moi, prêtre, l'aveu de vos fautes, pour en implorer la rémission avec humilité; ou vous trouvères bon, monsieur, que comme homme du monde,, je vous

pvâvienne que, depuis bien longtemps, les roueries et les noirceurs n'ont plus pour moi le moindre piquant.

En disant ces mots, l'abbé salua le comte avec politesse et disparut.

■— Diable d'homme, — dit Henri, — moi qui croyais l'e'pouvanter ou me faire admirer ! C'est un sage revenu des erreurs de ce monde... Grand bien lui fasse... Pardieu! je voudrais bien savoir quelles maitrosses il a eues; mais allez donc lui parler de ça... Bah! bah! malgré toutes les belles phrases de ce personnage, il n'en est pas moins vrai que je donnerais mille louis tout à l'heure pour être dans mon Fersailles.., Diable d'homme I — reprit encore le comte après un moment de réflexion, — diable d'abbc! c'est un libertin blasé... oui... et il n'y a que cela qui me contrarie. Oh l si c'était un sémi-» nariste qui eût fait si peu d'état de moi, j'en serais, parbleu ! ravi ou insouciant; mais le dédain d'un homme qui a vu et beaucoup vu la me^'leure compagnie, je n'en doute pas; un pareil dédain, dis-je, est assez désagréable, je l'avoue; car il ne devait rien manquer à ce diable d'abbé pour être parfait dans le monde; mais ça l'aura ennuyé... d'autant plus qu'il a, je suis sûr, quelque chose comme du génie; et puis il est fort éloquent, fort éloquent... C'est un mystère, que cet homme-là; mais, encore une fois je voudrais bien, pardieu! connaître les maîtresses qu'il a eues

Tel est à peu près le résumé des réflexions que fit naître, dans l'esprit du comte, son entretien avec l'aumônier.

. C'est notre général

Schiller, le Camp de WaJlensMn.

Par une belle nuit de llnde, nuit pure, transparente et étoilée, une escadre de huit vaisseaux de guerre et de trois frégates glissait silencieusement sur les eaux de ce canal étroit formé par la côte occideataie de l'île de Ceylan et la côte

orientale du Carnate, autrement dite la côte de Coromandeî.

Avec quelque peu d'habitude nautique, il était facile de s'apercevoir que le plus grand nombre de ces navires venaient de prendre part récemment à une action meurtrière.

C'était, en effet, la division française naviguant dans la mer des Indes sous les ordres de M. le bailli de Suffren, qui allait mouiller à Gondelour après le combat de Negapatnam ; combat dans lequel l'amiral anglais, sir Hughes, avait été complètement battu.

Trois frégates, la Bellone, la Fine et la Sylphide, chassant à la découverte, éclairaient la marche de cette division.

Les vaisseaux le Sphinx et l'Orient formaient l'avantgarde.

L'Ajax, portant le pavillon amiral, te Vengeur et l'Artésien composaient le corps de bataille.

Enfin, le Brillant, le Héros, et l'Annibal, prise anglaise, restaient à l'arrière-garde.

Cette escadre naviguait de conserve sous petite voilure, et, excepté les bâtiments légers qui chassaient en avant du corps d'année, les autres vaisseaux marchaient dans les eaux les uns des autres.

La lune jetait une nappe de clarté resplendissante sur l'océan Indien et argentait les voiles blanches et arrondies de ces immenses vaisseaux, dont la proue faisait jaillir des flots assoupis une écume lumineuse; puis, semblable à une large frange de feu, cette lueur phosphorescente serpentait le long des flancs noirs du navire et allait se joindre à un sillage aussi étincelant.

Dans la galerie du vaisseau l'Jjax, galerie meublée avec une extrême simplicité et éclairée faiblement par une lampe & roulis, était un homme d'environ quarante-cinq ans, qui, à demi couché sur un large canapé de bambous, fumait un houka. Le foiu-neau d'or et le globe de cristal de cette pipe magnifique reposaient à terre, et son long luyau de velours écarlate brodé de soie , et terminé par un bout d'ambre orné de pierreries , était nonchalamment pressé entre le pouce et l'index de l'habitant de la galerie. Ce personnage paraissait profondément absorbé, quoiqu'il fumât par intervalles avec emportement. C'était un homme d'assez haute taille et fort replet; sa figure colorée et un peu grasse, mais pleme de no- Wesçe, respirait S'àudace et l'énergie; son nez proétninentj, ses

grands yeux vifs à fleur de lête, ses sourcils bien arque's, son front large et élevé comiiltitaient cnQn une fière et imposante physionomie.

Cet homme était simplement vêtu d'un pantalon et d'une veste de coton blancs; sa chemise, à moitié ouverte sur sa poitrine, laissait voir un cou musculeux; enfin, un grand chapeau de jonc oes Indes, à bords immenses, couvrait ses cheveux poudrés et roulés.

Dans celte même galerie , un jeune officier, en uniforme complet de lieutenant des vaisseaux du roi, était assis devant une petite table; il tenait une plume à la main, feuilletait quelques papiers, et semblait attendre les ordres du monsieur au houka , qui continuait à faire voltiger dans la galerie les flots parfumés et bleuâtres d'une fumée odorante.

Or, le monsieur au houka, à la veste blanche ei au chapeau de jonc, était M. le bailU de Suffren de Saint-Tropez, contre-amiral , commandant les forces navales de Sa Majesté le roi de France dans les mers des Indes.

Le jeune officier était le neveu de l'amiral, M. le chevalier de Pirrevert, capitaine de la frégate la Bellone; le bailli l'avait fait venir à bord pour remplir une mission toute confidentielle.

Voyant que son oncle continuait à garder le même silence , M. de Pirrevert se mit à relire, tout haut et pour la septième fois, la dernière phrase d'une lettre qu'il paraissait écrire sous la dictée de l'amiral :

«... Ainsi, monsieur le maréchal, je me vois forcé de retirer à M. *** le commandement que vous lui avez confié... »

En entendant de nouveau la voix du chevalier, le bailli de Sufîren se leva de son canapé, jeta brusquement l'étincelant tuyau de sa pipe, mit sa main gauche dans le gousset de son pantalon (c'était son geste d'habitude), et agitant son autre main, enveloppée d'un bandage noir, il s'écria avec la violence accoutumée de son caractère :... — Eh bien! oui... oui, écris cela... mille doubles dieux I écris cela... aucun ménagement pom- de pareilles espèces : encore cet exemple, et mon armée sera débarrassée des bavards, des raisonneurs, et, qui pis est, des... des... Mais tiens, ne parions plus de ^ela, n'en parlons plus... car je suis exaspéré... Le misérable!... lever la chasse fîous le prétexte que je lui en avais fait le signal... Moi'....

ii* LA VIGIE DE KOAT-VEN

moi!... donner un pareil ordre, et dans un pareil moment!... Mais de pareilles canailles ne savent donc pas que les Anglais les regardent! !! Mais, avec cette pensée-là, moi, que les Anglais me regardent! eh! f..... je tirerais le canon sur Dieu le Père!... Tiens... encore une fois, ne parlons plus de cela, — ajouta l'amiral en aspirant, pour se calmer, cinq ou six larges bouffe'es de son houka... puis il reprit : — Dis-moi, que me reste-t-il encore à demander au ministre dans cette dépêche?

— Mais , amiral , — répondit le chevalier, — vous m'avez seulement dit de vous rappeler le souvenir de M. de Vaudrey.

-—Ah! pardieu! tu as raison, je Toubliais... C'est qu'en vérité un M. *** est si peu fait pour vous amener à penser à un officier comme Henri, que mon oubli est excusable... Henri de Vaudrey... mon cher élève, mon intrépide élève... écris donc!...

« Je termine cette dépêche, monsieur le maréchal, en recommandant particulièrement à votre bienveillance un des officiers les plus distingués de mon escadre, M. le comte Henri de Vaudrey, commandant la frégate la Sylphide. Après deux mois de croisière, il a, suivant vos instructions, rallié ma division à la hauteur des îles du cap Vert, en m'amenant une de ses prises, la frégate anglaise le Limly; M. de Vaudrey avait, en outre, presque désemparé une autre frégate et coulé un sénaut quelques jours avant ce beau combat.

« J'ai disposé du Limly pour renvoyer des malades et des prisonniers à l'île de France. — Depuis sa jonction avec moi, et particuUèrement au combat de la Praya, M. de Vaudrey, par son zèle et son intrépidité, a gagné de nouveaux titres aux bontés de Sa Majesté- J'ose donc encore, monsieur le ma- 7échal, vous recommander M. le comte de Vaudrey avec les plus vives instances...

» J'ai l'honneur d'être, etc. »

— Est-ce écrit? — demanda le bailli de Sufiren-

— Oui, amiral, vous n'avez plus qu'à signer.

^ — Diable de blessure, qui m'ôte l'usage de la main, -- dit i'amiral en signant, tant bien que mal, sa dépêche de la main gauche.

Puis, jetant la plume et se retournant vers Fofficier : — Ah fia, mon ami, nous allons, selon toute apparence, mouiller

LA VlfilE DE KOAT-VEN 115

cette nuit à Gondelour; je compte fort prochainement y avoir une entreme officielle avec Hyder-Ali : il est notre allié et fait un mal horrible aux Anglais , plutôt pour sa propre satisfaction que pour la nôtre... mais peu importe, le résultat est le même pour nous. Aussi dois-je l'encourager de toutes mes forces à continuer et l'aider à écraser les Mahrates^, que les Anglais ont soulevés contre lui. Je veux donc que l'entrevue que Je dois avoir avec Hyder-Ali ait toute la splendeur possible... Ti; feras sortir de leurs caisses les présents que je lui destine... L'état-major de la division m'accompagnera... Les Orientaux se prennent par les yeux ; aussi je veux que tout soit gi-and, pompeux, magnifique; ne ménage pas ma bourse. Je veux aussi que les équipages soient habillés à neuf. Ah! j'oubliais; si je descends à terre, à Gondelour, je logerai sans doute chez mon vieil ami mynheer Horn-Praët, car il serait furieux si je ne lui accordais pas cette faveur... Eh, pardieul... cela me fait penser que Vaudrey doit remettre au bonhomme quelques paperasses de feu ce brave gentilhomme anglais, qui, d'après le dire d'Henri, a si valHamment défendu sa frégate. Cet officier avait sans doute connu M. Horn-Praët avant la guerre, alors que le Crésus résidait à Pondichéry; cela se trouve à merveille : j'y conduirai Vaudrey... d'autant plus qu'on dit sa fille fort jolie et fort originale. Or, si mon digne élève n'a pas changé, cette dernière considération l'engagera à ne pas me laisser aller seul chez le vieux nabab K

Puis, s'approchant de la fenêtre, l'amiral regarda le temps, et dit d'un air satisfait : — Allons, allons, demain, au lever du soleil, nous serons mouillés à Gondelour, et nos équipages pourront prendre un peu de repos; car j'ai eu l'honneur de reconduire M. l'amiral Hughes et ses vaisseaux si loin, et d un tel train , que je pense que l'escadre de Sa Majesté Britannique nous laissera quelque peu tranquilles. Allons, mon ami, tu as besoin de repos : descends et envoie-moi mes gens.

Et M. de Pirrevert, ayant serré cordialement la main de son oncle, sortit de la galerie et laissa l'amiral occupé à régler le cérémonial de sa rencontre avec Hyder-Aly; car rien n'échappait à la prodigieuse activité d'esprit de M. le bailli de Sutfren, qui, connaissant parfaitement l'Inde et les idées de ses habi-

* On appelle ainsi les négocianU anglai» ou hollandais qui ont fait d'Immenses fortunes dam Tlnde.

enïeC"^''"*" ^'""^^ l'importance politique d'une pareille

Ils me disaient que j'étais tout ce que je roulais être. Shakspeare, le Roi Lear, acte IV.

■rVWHEER nORIV.PRAET

Les prévisions de l'amiral ne l'avaient pas trompé: le lendemain matin l'escadre était paisiblement mouillée dans îa rade de Gondelour, ville située non loin de Pondichéry sur la

't'as'oectT r"''} f ^''^"^" ''''' ' '' domination Sn'aise! La pect de Gondelour était enchanteur; cette jolie ville se

haute tnT™' r '"^"^ '^ °^^^^^^ ^''-' '^- Pi^ds de tl oM , ^"'' ^'"°''' ""^^'S^'' ^^ la végétation la plus Wp hL ""ï' ^'^'^^^^"^«- Le port et la rade formaient^un mit i h """" '"" ''"""î"^"' '^ bleue, encadré dans un mde de briques rouges, tandis que, sur le quai, on voyait de

p'Sir'' ^''^'?'''' dont les murs, revêtus de stuc d'un éclat éblomssant, étaient peints, çà et là, de feuillages et de fleurs admirablement nuancés. 8 «■ ue

Plus loin, à l'est de Gondelour, au milieu d'un bois épais de rn?. S f ^P^^^^^^^'t 'a cime des cabanes qui formant la tasa-Dillah; et vers le nord s'étendait un délicieux village habite par les brahmes, avec ses deux temples, dédiés à Siva et a Parvati et son indispensable réservoir d'eau limpide enoure de palrniers, et de ces colonnes pyramidales qui, dans es jours de fêtes, sont couvertes de branches de verdure et de lumières placées dans de petites outres transparentes.

Depuis que Gondelour se trouvait sous la protection de la France, beaucoup de négociants hollandais étaient venus s'v réfugier après la ruine de Pondichéry; car la plupart de ces nches nababs avaient à Gondelour ou dans ses environs de fastueuses maisons de plaisance.

Parmi ces négociants, celui qui possédait la plus immense

LA VIGIE DE KOAT-VEN Ht

forttme était, sans contredit, mynheer Horn-Praët, dont noiu avOTis dëjà parlé.

Depuis plusieurs années, M. Horn-Praët faisait passer en Europe raillions sur millions, soit pour les placer dans les baoqucs de Londres ou d'Amsterdam, soit pour acheter de magnifiques propriétés en Hollande, se proposAnt toujours de quitter rinde.

Mais cenx qui Qnt longtemps vécu dans les habitudes molles et voluptueuses de l'Orient ne s'étonneront pas si, malgi'é les irrévocables résolutions de chaque année, M. Horn-Praët remettait encore son départ à l'année suivante.

Avec tous ses millions, M. Hom-Praët possédait encore une des plus délicieuses demeures de Gondelour, située à quelques pas de la ville; nous allons en donner une légère esquisse.

Sous une fraîche et épaisse voûte de palmiers, dont les feuilles luisantes étaient déployées en larges éventails, s'étendait une longue allée, sablée de ces petites coquilles aux couleurs étincelantes que l'on pêche dans le Bak-bay.

Au bout de celte allée était l'habitation de M. Horn-Praët.

Celte maison, formant un carré parfait, étsit entourée d'une vaste galerie ouverte aux quatre directions du vent, afin qu'on pût toujours jouir des brises variables de la journée.

Les galeries sur lesquelles ouvraient toutes les pièces du rezde-chaussée n'étaient pas fermées par des fenêtres, mais par des stores qui glissaient sur de légers pilastres d'acajou massif cerclés d'ivoire. Ces stores, faits d'un jonc vert très-fin, d'une senteur exquise, étaient sans cesse arrosés, de façon qu'en traversant cette odorante humidité l'air arrivait frais cî parfumé dans l'intérieur des appartements.

Ces appartements, couverts de nattes et de tapis du travail le plus précieux, regorgeaient de meubles d'écaillé, de nacre et d'ébène incrustés d'or et de pierres précieuses, tels qu'on îes faisait venir à grands frais de Canton et de Sanganor. Les murailles disparaissaient sous de lourdes tentures de satin brochées d'or, d'argent ou de soie, et ouvragées avec cette délicatesse et ce fini particulier qu'on ne rencontre que dans les ouvrages patients des Indiens.

Il y avait encore un luxe tout oriental de divans, de coussins, de sophas, de lits de repos en bambous, en édredon, en «oie, en crin ou en tissu de fraîches feuilles de palmier, selon la terapératiu'e de la saison ou du jour.,, car on ne peut se

faire une idée de tout ce que la paresse la plus molle et la plus voluptueuse a imaginé dans ces délicieuses contrées, afin de vivre sans se sentir vivre, si l'on peut s'exprimer ainsi. Et, de fait, on ne saurait comment rendre l'espèce de sensation pénible qu'éprouve tout homme habitué à cette vie engourdissante, lorsqu'il s'agit de faire le moindre mouvement pour sortir de l'assoupissement méditatif où il se plonge avec Une ivresse si recueillie.

Mais nous donnerons une idée plus exacte de cette adorable nonchalance en faisant assister le lecteur au lever de l'honorable mynheer Horn-Praët.

Il est huit heures précises j son durvan (ou portier), vêtu de blanc et la tête couverte d'un turban bleu, soulève le grand store de la galerie qui communique à la chambre du maître. Cette galerie se remplit alors de l'innombrable foule de domestiques qui composent une maison hindoue, chacun de ces gens ayant son occupation invariable et distincte, depuis l'huccabadar (ou maître d'hôtel) jusqu'au plus modeste des péons (ou porteurs de palanquins).

Tous ces gens restent alors silencieux et immobiles jusqu'au moment où le bruit retentissant d'un gong appelle les valets de chambre auprès de mynheer Horii-Praët, petit homme mince et grêle, au teint olivâtre, aux yeux éteints, aux joues creuses, aux cheveux rares et gris, et qui, souriant ou colère, montre toujours de longues dents d'un brun rougeâtre, telles que les a faites la mastication immodérée du bétel et de la noix d'arèque.

Sur un signe de son maître, l'huccabadar a introduit toute la troupe de domestiques qui attendait dans la galerie; alors chacun se précipite à terre pour faire les trois salems d'usage gn inclinant le corps et baissant la tête jusqu'au plancher, de sorte que le front ne soit séparé du sol que par l'extérieur de la main.

Après avoir savouré ces marques révérencieuses de respect dues à sa personne, M. Horn-Praët, toujours couché, avertit sa maison de l'insigne honneur qu'il avait de recevoir chez lui M. l'amiral français, et recommanda expressément à chacun de redoubler de soins et de zèle. Puis, toutes les formules de la menace, des promesses et des encouragements étant épuisées, M. Horn-Praët congédia ses gens, qui sortirent à reculons et réitérèrent les trois respectueux salems.

Alors les valets de chambre, assistés de leurs aides, se mirent en devoir d'habiller M. Horn-Praët, qui, pendant cette opération, restait toujours couché et ne bougeait pas pluS qu'une statue, savourant ainsi le bonheur indolent de se laisser à ces soins, et de sentir passer avec une adresse merveilleuse une chemise, des caleçons, des bas, sans qu'il s'y prêtât autrement qu'en abandonnant son corps et ses membres, l'un après l'autre, aux mains exercées de ses valets.

Après quoi le valet de chambre barbier entra pour raser le nabab, le peigner et lui limer les ongles des pieds et des mains.

Ensuite un autre laquais apporta une magnifique aiguière d'or et lava la figure de son maître, toujours immobile, avec de l'eau à la neige, puis on le transporta dans un bain parfumé d'eau de Ceylan.

Au bout d'un quart d'heure, M. Horn-Praët, bien séché, bien massé, bien frictionné par ses femmes qui le retiraient du bain; M. Horn-Praët, dis-je, revêtu d'une grande robe de coton blanche, fut roulé dans sa salle à manger au moyen d'un immense et moelleux fauteuil à roulettes, à dos renversé et à tabouret. Le nabab fut alors placé devant une table étincelante d'une merveilleuse vaisselle plate, et chargée de mets irritants : tels que du tamiry aux truffes d'Europe, du pilaw au piment rouge, des salaisons, des crudités conservées dans un vinaigre très épicé, du chou-palmiste au poivre, et du gingembre en confiture; le tout arrosé tantôt de vin de Madère chaud et aromatisé, tantôt de vin de Champagne glacé. Puis, lorsque le faible et capricieux appétit du maître parut satisfait, l'huccabadar saisit adroitement le moment où la main de M. Horn-Praët était ouverte et nonchalante sur la table, pour y ghsser le bout d'ambre du houka ; le nabab l'approcha machinalement de ses lèvres et se livra à la voluptueuse rêverie du tabac, jusqu'à l'heure où il s'astoupit : alors ses gens l'emportèrent dans leurs bras, en s'y prenant avec tant d'adresse, qu'il fut étendu, sans être réveillé, sur le divan d'un boudoir, où il dormit jusqu'au moment de la promenade qui précédait son dîner.

Telle était la vie habituelle de M. Horn-Praët, depuis dix ans qu'il avait quitté les affaires en réalisant une fortune d'une vingtaine de millions.

Souuno toute, le nabab était le meilleur des hommes; et k pail son irritabililé, que la plus légère contrariété excitait près-

iSO LA VIGIE DE KOAT-VEN

que jusqu'à la fureur épileptique; à part son habitude enracinée de ne pas se refuser une fantaisie quelque incroyable qu'elle fût; à part sa manie de sacrifier hommes et choses au plus vain et au plus éphémère de ses caprices ; encore une fois à part ces innocentes imperfections, le nabab offrait les relations les plus agréables.

Il faut encore dire qu'après son indolence et ses caprices, ce que le digne M. Horn-Praët aimait le plus au monde c'était sa fille Ina, seul fruit de son mariage avec une Française de fort bonne et fort ancienne maison qu'il avait épousée à Madras. Malheureusement madame Horn-Praët était morte depuis longues années, alors que sa fille n'avait pas cinq ans.

Nous l'avons dit, le nabab aimait sa fille à l'adoration; or, comme le nabab était fort logique avec lui-même, il fit ce raisonnement clair et positif : — « Quand on aime les gens on les rend heureux. Il faut donc rendre ma fille heureuse. Maintenant comment la rendrai-je heureuse?... » Ici sans doute le nabab fit une pause, huma une bouffée dans son houka d'or, et se fit cette autre question de haute philosophie : — « Qu'est-ce que le bonheur?... » Ce à quoi il répondit nécessairement avec une horrible naïveté d'égoïsme : — « Le bonheur... c'est ce qui me rend heureux. »

Or, comme ce qui le rendait heureux, lui... c'était l'indépendance la plus absolue, la paresse la plus voluptueuse et la facilité la plus entière de satisfaire ses innombrables caprices, il se fit une loi de ne contrarier sa fille en rien, et de lui laisser la plus complète liberté. Il est vrai qu'en agissant ainsi, le nabab se trouvait délivré du soin de s'occuper de son enfant ou de le diriger; ce qui était beaucoup pour un homme d'une aussi cruelle indolence.

On conçoit alors la singulière éducation que dut recevoir Ina, qui, abandonnée depuis son enfance à tous ses instincts, à tous ses goûts, à tous ses désirs, savait qu'elle hériterait d'une fortune presque royale, et qui s'entendait répéter chaque jour par son père : — « Mon enfant, l'important dans la vie, c'est d'avoir une bonne santé, parce qu'avec une bonne santé on jouit de la vie... Après cela, je n'ai qu'une chose à te dire : c'est que j'ai vingt milUons de fortune qui s'augmentent tous les jours, et que tu es ma fille unique; ne te gêne donc en rien, arrange-toi pour être heureuse. Suis tes goûts, tes penchants, tes caprices, tes désirs : la nature les donne, c'est

LA VIGIE DE KOAT-VEN lîl

pour les satisfaire. Car, sans cela, pai- le diable ! elle ne nous les donnerait pas... Encore mie fois, sois heureuse; c'est mon plus vif désir : arrange ton bonheur comme tu l'entends, car il n'est personne qui sache mieux organiser ça que soi-même... Je te pardonne d'avance tout ce que tu peux faire de mal... ou plutôt je ne te pardonne rien du tout ; car une chose qui t'aura convenu ne saurait être mal. De cette façon, si tu as à le plaindre de quelqu'un, au moins ce ne sera pas de ton père, qui t'adore, et qui te le prouve, je l'espère. »

Tel bizarre, tel fou, tel atroce que paraisse cet effrayant amour paternel, qui se fait quitte d'une surveillance de chaque minute, d'une sainte et grande responsabilité; par cette horrible insouciance, on est obligé de l'admettre rigoureusement; comme une déduction non-seulement possible, mais logique, mais probable, de l'égoïsme stupide et dédaigneux qui naît à la longue d'une existence despotique, somptueuse et énervée; d'une existence toute de fait, matérielle et animale, dont un des principaux caractères est le plus souverain mépris pour tout ce qui n'est pas légalement condamnable; en un mot, pour les vertus domestiques, les devoirs sociaux, la pudeur, la tempérance, le respect humain, la délicatesse, etc. : toutes choses dont on peut fort bien se passer quand non-seulement on n'a pas besoin des autres, mais encore quand on peut imposer aux autres ses volontés les plus tyranniques et ses habitudes les plus insolemment révoltantes ; car cette somptueuse existence vous donne aussi la conviction profonde que l'or peut tout, et qu'une fois riche à millions on peut se livrer impunément à ses instincts, tel«i mauvais et tels misérables qu'ils soient.

Quoiqu'il y ait du vrai, beaucoup de vrai, prodigieusement de vrai dans cette conviction, nous ne prétendons pas approuver la singulière conclusion que le nabab en tirait relativement à l'éducation de sa ûlle... Nous répétons seulement que, ne pouvant se former l'idée d'un autre bonheur que celui qu'il goûtait, l'excellent M. Horn-Praët s'endormait calme et paisible en pensant qu'il avait au moins fait tout ce qui dépendait de lui pour que sa fille fût heureuse. Car, encore une fois, le nabab ne pouvait pas plus concevoir la possibilité d'un bonheur différent du sien que je ne sais quel empereur de la Chine ne pouvait comprendre i'appétit du reste de la terre (2èâ qu'il avait diné<

Nous allons sortir de la splendide habitation de M. Horn- Praët, pour nous rendre dans la délicieuse demeure d'Ina; car la jeune fille, fort indépendante, comme on le sait déjà, avait voulu une maison à elle, tout à fait séparée de celle du nabab, quoique renfermée dans le même parc que celle de son père.

Je me croyais si proche de mon sort... Je me confiais at«c tant d'assurance à ces gages de bonheur...

ScHiLLEB, la Fiancée de Messine.

A un mille de distance de la maison de M. Horn-Praët, mais, ainsi que nous l'avons dit, toujours renfermé dans l'enceinte de l'immense parc du nabab, s'élevait un pavillon octogone à un étage, dont les murs étaient revêtus de carreaux de porcelaine du Japon d'une blancheur éblouissante.

Ce pavillon semblait caché au milieu d'une touffe de ma» gnolias, tandis qu'une foule d'arbustes odoriférants entouraient la base de cet élégant édifice; c'étaient des groupes de jasmins, d'aloès et de tubéreuses ; c'étaient le damboa ou pomme rose, le mougari jaune tacheté de cramoisi, et la fleur-lune d'un bleu pâle... c'étaient encore les guirlandes de la vigne pamplemousse, ou les festons vermeils et parfumés du champaka, qui entouraient l'écorce brune et lisse des palmiers.

Puis une foule d'animaux privés animaient cette profonde et charmante solitude : là, des essaims d'oiseaux-mouches azur et or, des colibris émaillés de pourpre, des perruches jaunes à tête noire, des faisans argentés venaient s'abattre sur un gazon vert qui contournait un lit de gypse rose dans lequel on avait creusé un canal limpide où se jouaient des sarcelles grises à tête écarlate.

Tantôt c'était une jolie gazelle blanche à l'œil vif et brillant, ou quelqu'une de ces petites biches de Surate, fauve avec les pieds noirs, qui poussait de légers bêlernents en bondissant

sur la fraîche pelouse qui s'étendait devant ce délicieux pavillon.

Enfin, il est impossible de peindre l'harmonie ravissante qui existait entre ces couleurs, ces bruits et ces parfums, d'exprimer avec quel charme indéfinissable toutes ces beautés se complétaient l'une par l'autre. Car ce n'était pas, comme dans le Nord, de belles fleurs sous un ciel sombre ; là, tout était d'accord : les fleurs, les oiseaux, le ciel, tout était refléta d'or par les rayons de ce soleil éblouissant; tout exhalait ^■sile. senteur chaude et aromatique de l'Orient, qu'il faut n'avoir aspirée qu'une heure, qu'une minute, pour se la rappeler sans cesse et avec regrets.

Et puis enfin, pour couronner ces merveilles, il fallait que, dans ce site enchanteur, s'élevât cet élégant pavillon, cette blanche demeure de jeune fille qui apparaissait là, seule, mystérieuse, isolée au milieu de ces beaux ombrages comme un nid d'oiseau caché sous les fleurs.

Mais, quoique ce soit l'heure de la sieste, entrons toujours dans le parloir de la fille du nabab...

Figurez- vous une assez vaste pièce circulaire, dont les quatre fenêtres ouvertes étaient garnies extérieurement d'une double jalousie de ce jonc vert et odoriférant dont nous avons déjà parlé.

Les parois de ce salon étaient tendues de mousseline blanche, sur laquelle on avait tracé une quantité d'arabesques d'uc goût exquis, au moyen de grosses ailes de pika *.

Or, ces ailes, aussi chatoyantes que l'opale, formaient une large broderie qui étincelait de mille feux dans les endroits où quelque furtif rayon de soleil venait par hasard s'épanouir.

Cette mousseline transparente, ainsi brodée, recouvrait une autre tenture de satin cerise, qui lui donnait les plus gracieux reflets du monde.

Enfin, un divan oriental de satin cerise broché de soie e| d'argent, qui rognait tout autour de cette pièce, complétait son ameublement.

Parmi les objets précieux que renfermait ce joli salon, oa remarquait un clavecin de bois de sandal incrusté d'ivoire et

' Espèce de mouchas cantharides. Les Indiens leur enlèvent les étuis des ailes et le corselet, les font sécher et s'en servent comme ornement. J'ai encore, tout récemment, vu à Londres de merveilleuses robes de bal aussi garnies de cette parure animale <}ui brillait comme des pierreries.

d'écaillé; une lermik, espèce de guitare à deux cordes, de la plus riche magnificence; des livres français, italiens et anglais reliés avec grand luxe et placés sur une table chinoise de laque violette senaée de grands dessins de nacre d'or et en relief; puis, sur des chevalets de bois de rose et d'ébène, plusieurs excellents tableaux des premiers maîtres italiens et hollandais ; enfin, le plancher était couvert d'une natte de jonc «i habilement tressée et nuancée, qu'on l'eût prise pour Is tapis le plus riche et le plus moelleux, sans la fraîcheur et l'odeur enivrante qu'elle répandait.

Parmi les objets animés, j'oubliais, assise sur cette natte, une jeune négresse d'environ quinze ans, vêtue de mousseline blanche, et dont le cou, les bras et les jambes nus étaient ornés de plusieurs rangs de corail rouge passés dans des fils d'argent, qui faisaient encore ressortir le noir foncé de sa peau. Cette esclave avait la tête couverte d'un petit turban orné d'un long collier de corail, qui se roulait gracieusement entre les phs nombreux de cette coiffure.

Cette jeune négresse jouait avec une de ces imperceptibles macaques à longue queue, d'un gris mêlé de noir, qui viennent de Java. Ce charmant petit animal, pétillant de gentillesse, avait au cou un beau collier d'or garni d'émeraudes; et, pom- le moment, Ganor, c'était son nom, faisait mille folles contorsions, miUe bonds joyeux pour arracher des mains de la négresse une de ces belles fleurs d'odiern, q\ù forment un cône d'un blanc éclatant veiné de pourpre.

Mais la négresse, craignant de réveiller sa maîtresse, abandonna la ileur à Ganor, reprit son éventail de plumes de paon à manche de nacre incrustée d'or, et se mit près du divan à éventer doucement une personne couchée, que l'on distinguait à peine à travers le grand voile de mousseline qui, la cachant entièrement, retombait jusqu'à terre.

Au bout d'un quart d'heure, la négresse, entendant soupirer sa maîtresse, Ina, qui sommeillait sous ce voile, dit en français d'une voix soumise : — Ma maîtresse ne dort pas?...

— Non, Badj'y, — répondit Ina; — non, je suis triste... J'ai rêvé et je ne puis expliquer mon rêve...

Et, en prononçant ces mots, de couchée qu'elle élait elle s'assit, en s'accoudant avec grâce sur les coussins du divan; alors le grand voile tomba sur ses genoux, et elle parut sortis de ses plis blancs et diaphanes*

Ina avait à peine dix-huit ans ; ses joues, un peu colorées par le demi-sommeil, brillaient alors d'un rose vif; son leint était de la plus pure et de la plus suave blancheur; elle avait les yeux bleu foncé avec de longs cils d'ébène, et d'étroits sourcils de Circnissienne aussi noirs que ses noirs cheveux.

Par un caprice d'enfant gâté, Ina avait voulu jusqu'alors s^ vêtir à la mode indienne.

Ce costume pittoresque, modifié par le goût parfait et pre.^que instinctif de cette jeune fille, était devenu d'ime éiâgance rare et originale.

Ina était vêtue d'une robe de fil de soie blanche et d'?in petit justaucorps en satin blou brodé d'argent et de perles, qui dessinait à ravir sa délicieuse taille de créole et laissait voir ses bras nus, blancs et polis, couverts, hélas! de bracelets de perles.

Mais ce qui paraîtra d'une mode bizarre, et ce qui était pourtant merveilleux à voir, c'étaient les jambes d'Ina, qu'elle portait nues, selon la mode du pays; c'étaient ses jolies jambes si îines, si rondes, si élégantes, qui faisaient maudire les étroits anneaux d'or et de perk's qui les entouraient aussi... et que dire encore de ses petits pieds si blancs, si roses, si veinés de bleu, avec leurs ongles polis et d'un ovale parfait, qui brillaient légèrement, teints de la pourpre du henna ! petits pieds amoureux, doux et parfumés, mais trop chargés de bagues, de pierreries, et qui reposaient sur le velours d'une sandale bleue brodée, dont le lien d'or s'attachait sur un haut et divin coude-pied par une agrafe de perles !

Enfin, pour terminer le portrait d'Ina, nous dirons que ses longs cheveux noirs, roulés autour de sa tête, à peu près à la grecque, étaient contenus par une sorte de résille ou de filet de perles du plus bel orient, et que ce filet s'agrafait sur son front noble et élevé au moyen d'un nœud magnifique.

Mais ce que nous ne pouvons exprimer, c'est l'expression candide, ingénue et quelque peu sauvage qui animait cette charmante figure, et lui donnait un caractère à la fois plein 4e grâces et d'énergie.

Car, disons-le maintenant, l'effroyable incurie du nabab avait opéré des prodiges; et, par une contradiction toute providentielle, l'éducation qui semblait devoir annoncer l'avenir le plu* funeste avait produit les meilleurs résultats.

C'est qu'avant tout Ina était nai.urelleraen* douée d'une â ma

ras LA VldtE DE KOAT-VEN

pure, généreuse et presque chevaleresque... C'est que cette noble fille se fût considérée comme lâche, si elle eût protité de la facihté qu'elle avait de faire impunément le mal.

Ainsi, pouvant abuser de tout, Ina, par grand cœur, trouva noble et beau de n'abuser de rien.

N'ayant aucune limite à ses désirs, à ses caprices... Ina fut fière de les limiter elle-même.

ibre de s'engourdir dans la paresse et l'igna-ince, Ina mil »o.e sorte d'orgueil à savoir et à s'occuper.

Enfin cet ange était miraculeusement guidé vers le bien par ur e espèce d'instinct de conservation morale, qui l'éloignait d choses mauvaises, de même que l'instinct physique éloigne l'abeille de la fleur qui lui est mortelle.

Et, d'ailleurs, tel rare et tel exceptionnel que paraisse ce caractère, on ne peut nier qu'il ne soit assez conséquent avec les idées de la jeunesse, qui ne se montre si âprement ambitieuse de bien des choses que parce qu'on les lui refuse.

Accordez-lui ce qu'elle désire tant; elle s'en lassera, ou tiendra à vanité de prouver qu'elle est au-dessus de pareilles misères.

Tels furent donc les fruits de l'épouvantable égoïsme du nabab ; et Ina n'usa guère de la folle prodigalité de son père que pour faire venir, de Paris et de Londres, d'excellents professeurs, qui, cultivant avec un rare bonheur cet heureux naturel, firent, en quelques années, de la fille de Horn-Praët une des femmes les plus distinguées des colonies indiennes.

Maintenant on plaindra peut-être doublement sir Georges, quand on saura que c'était d'Ina qu'il était aimé, mais aimé avec toute la passion naïve et forte que pouvait contenir une âme aussi énergique et aussi pure.

Car ce qui, dans sir Georges, avait surtout séduit Ina, c'était sa gravité sévère, et ce langage doux, sérieux et mesuré qui caractérise particulièrement les hommes distingués de l'aristocratie anglaise.

Et puis aussi elle était si petite lorsqu'elle connut sir Georges ! Elle avait douze ans à peine, et alors l'élite des officiers anglais se pressait dans les splendides salons du nabab, A cette époque aussi, le père de sir Georges, gouverneur deî Indes, avait été à même de rendre quelques services h M. Horn-Praët.

C'était donc un amour ^^resque solennel que Famour dt

Georges et dîna; car ce jeune officier avait pria à cette enfant un intérêt profond, en voyant, par la cruelle insouciance du nabab, les trét^ors de cette âme candide et chaste si imprudemment offerts à qui eût voulu les prendre ou les souiller.

Et puis, sir Georges était aussi pour beaucoup dans la résolution si ardemment suivie par Ina de se conduire avec grandeur et noblesse... Une approbation de sir Georges, c'était uoe grande récompense pour Ina, qu'il grondait souvent... car Georges était le seul qui osât gronder la riche héritière j une fois même, il se fit une querelle et reçut un coup d'épée, pai'ce qu'il soutint à un autre gentilhomme que, dans je ne sais quelle occasion, la conduite de mademoiselle Horn-Praët avait été trop légère à l'égard d'une femme âgée.

Enfin, que dirai-je 1 Ina aimait Georges avec cette confiaflcô imperturbable de gens habitués au bonheur, qui n'ont jamais mis un instant ce bonheur en doute.

D'accord avec sir Georges, Ina avait fixé sa dix-huitième année pour leur réunion ; — je dis Ina et Georges, — parce que le nabab eût laissé sa fille se marier à dix ans aussi bien qu'à cinquante.

Ina n'éprouvait donc aucune inquiétude sur la vie de sir Georges; car la mort de son amant était un de ces horribles malheurs qu'elle ne prévoyait pas plus qu'on ne prévoit la mort dans un beau jour de printemps et de soleil, quand on est jeune, libre, amoureux, et qu'on tient sa maîtresse dan? ses bras.

Non, toute l'inquiétude d'Ina roulait sur l'amvée plus ou moins prochaine de sir Georges.

Elle avait même fait un rêve qui la tourmentait excessivement, et c'est de ce rêve qu'elle parlait à sa négresse Badj'y.

Revenant à cette pensée : — Badj'y, — lui dit-elle, — je voudrais consulter la vieille Mah'ohé sur mon rêve; envoie-la chercher.

— J'y vais, maîtresse, — dit Badj'y. El elle disparut.

LA VIGIE DE KOAT-VB»

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c Rade de Die de France» 30 «eptembre 1782.

» Devine en cent, en mille, en cent mille, ce qui m'est arrivé, Charles!... De qui crois-tu recevoir cette lettre?... Tu ne le troubles pas ; tu ne sens pas un saint respect te parcourir des pieds à la tête? Allons, préparez-vous tous à bien rire, à bien me railler. J'entends déjà d'ici les jolies voix de mes charmantes ennemies former le plus aimable concert de souhaits maudits pour mon. avenir... pendant que vous applaudissez, misérables, en vous préparant à faire mieux que des souhaits... Mais, en vérité, j'hésite encore presque à t'apprendre... que... oui... sur ma foi... j'hésite... C'est qu'aussi je me suis moi-même si souvent moqué... j'ai tant plaisanté des... des maris! ! ! Eh bien I oui.., des maris... Y es-tu, maintenant?... Allons, bon, c'est parfait... ne te retiens pas... va toujours... des éclats, des rires convulsifs... A merveille! je m'y attendais; et si quelque garnement est en visite à l'hôtel de La Jaille, je suis, pardieu! bien sûr, à l'heure qu'il est, d'être habillé de la belle façon.

» Maintenant que tu es plus calme, je vais t'apprendre chronologiquement de quelle manière s'est fait mon mariage, îar, en vérité, ça m'a l'air d'un rêve... Et puis tu verras d'ailleurs (soit dit sans vanité) que les moyens rehaussent un peu la fin : et, sur ma parole, je n'ai pas été malhabile. Écoute donc, et juge. .

» Tu te souviens bien, Charles, d'un certain gentilhomm anglais qui était prisonnier de guerre en France avant moi départ pour l'Inde... en un mot, de ce sérieux sir Georges dont je n'ai pu avoir le secret que moyennant ce coup d'épéc qui m'a valu, du reste, cette joli» madame de Cernan (que devient-elle?) et au.>si ee diable de duel dont tu étais téjndiji

(et le platonique Saint-Cyr est-il toujours trappiste?... Entre nous, le tour était bon...).

» Mais au diable les parenthèses!... Charles... c'estun reste de ma vie de garçon qui pointe encore ç;i et là... Soyons donc grave comme je dois l'èlre. Or, pour commencer, je vais te faire, foi de gentilhomme, une réflexion profondément morale et philosophique.

» Raillerie à part, vois donc un peu comme les événements s'enchaînent singulièrement dans la vie. Tiens, pour ne pas remonter au déluge, je soupe chez Soubise avec Lélia ; et j'ai envie de cette fille, et, à ce propos, je gage de réussir auprès •ie cette pauvre duchesse que je n'avais vue de ma vie (fais bien attention, Charles, car sérieusement c'est h elle que commence cette série de bonheurs qui m'arrivcnt). Je réussis donc auprès de la duchesse; je me conduis assez durement envers elle, et cela, le diable m'emporte, beaucoup plus pour vous amuser, vous et ces damnées catins, que pour mon propre plaisir. Mais enfin le mal est fait. La duchesse meurt de chagrin. Me voilà donc plus à la mode que jamais, et tellement à la mode, que madame de Cernan s'occupe de moi et se jette à ma tête. Pour plaire à madame de Cernan je surprends le secret de sir Georges : il me donne un coup d'épée; je lui prête quatre mille louis (bienheureux quatre mille louis!), et nous voilà intimes ù la vie et à la mort. Eh bien! pour comble d'étrangeté, c'est encore à sir Georges, partant à madame de Cernan, partant à la duchesse, que je dois une femme jolie comme un ange, et surtout riche à millions, ce qui ne gâte rien; d'autant plus qu'on dit ici que la philosophaills vous mène grand train là-bas. Maintenant, si tu es curieux de savoir comment tout cela est arrivé, écoute jusqu'au bout.

» Comme tu sais, je suis parti de Brest à la fin de janvier 1781; or, il y avait environ un mois que j'étais en mer, lorsque mon heure\ix destin m'envoie une petite division anglaise à combattre : une frégate et trois sloops. Je m'en tire assez bien : je coule un des bateaux, je démâte la frégate, et

e prends chasse à la vue de deux vaisseaux. Pendant la nuit qui suit ce combat, ne voilà-t-il pas cet animal d'astronome, dont je m'étais embâté par complaisance, qui met le feu à ma frégate en fouillant dans ses paperasses! L'incendie devenait grave, le danger pressant, et nous nous trouvions, ma

î"» LA VIGIE DE KOAT-VEN

foi, fort emj^xîchés, lorsqu'uiu! frégate anglaise, voyant la lueur du feu, arrive sur nous, nous olVre loyalement son secours, et nous aide (\ éteindre l'incendie. Je m'informe alors du nom du commandant anglais auijuel je devais ce généreux secours. Devine mon élonnement... c'était sir Georges!

» Avant de savoir qu'il commandait le Lively"" {c'ôlait le nom de sa frégafe), j'avais demandé une ti'êve jusqu'au point du jour. Tu penses bien qu'en reconnaissant mon ami au, anip d'épée, je maintins la même proposition, et l'excellent gentleman me pria même fort g;ilanmient de venir prendre le thé à son bord le lendemain matin avec mes officiers.

» Je m'y rends donc, et je trouve mon sir Georges, comme toujours, Jmjtais et grave jusqu'à la racine des cheveux. Après le déjcvmer, nous passons dans sa galerie pour causer plus intimement. Ah! j'ai oublié de te dire qtu-, dans ce maudit incendie, j'avais été obligé de noyer mes poudres. Cette pensée me damnait, parce que, tout'cn étant fort des amis de sir Georges, je me promettais néanmoins un plaisir infmi à tirer quelques coups de canon contre lui, car, entre nous, j'avais à prendre ma revanche de son coup d'épée. Nous passons donc dans sa galerie, et \h il me fait des remerciments à perte de vue sur quelques milliers de louis que je lui avais autrefois prêtés; puis le? larmes lui viennent aiu yeiix, et il me jui-e qu'il est i>re?que désolé en pensant que sous peu d'instants nous allons en venir aux coups. C'était, pardieu! là le moment de penser à mes poudres noyées; aussi le Hiis-je, et me voilà à me désespérer, à jurer, à sacrer, et à lui dévoiler enfln toute ma diable de position. Alors lui, avec son flegme britannique, m'olTre de partager sa poudre avec moi... voulant s'acquitter par /à, dit-il, du service que je lui avaifi rendu à Paris. Foi de gentilhomme, Cliarles, il a fait cela, et réellement c'était très beau cl très chevaleresque, quoique un peu fou ; mais comme on profite toujours de pareilles folies, j'acceptai l'oHre du gentleman avec les transports voulus de la reconnaissance la plus exaltée. Mais après avoir fait ce chef-d'œuvre de sa poudre, qui n'allait à rien moins qu'à le faire passer à un conseil de guerre (l'amirauté anglaise étant impitoyable pour ces sortes de sublimités), ne voilà-t-il pas que sir Georges m'avoue, en rougissant comme une fille, qu'il avait, lui, un service à me demander; ce service était, dans le cas où il serwt tué pendant l'affaire (et, ma pai"de

LA VIGIE DE KOAî-VEN -»1

d'honneur, fen avais le pressentiment, sir Georges avait un nirTcaV ce service état, dans ce cas, de remettre a un. Ln^pel-sole ,u'il ai^nait et nui VaimaU un Po.t- et lettres que je devais trouver tendremeni caches... dan= la dou Mure d'e sa veste (il n'y a que les Anglais pour avojr e ces idées-là). Je promis donc à sir Georges que, dans le cas ou 'iraisàPondichéry (c'était là où résidait alors la beU^ je remettrais moi-même les lettres, smon que je les confierais a mdqu'un d'aussi sûr que moi-même. Cela d.t, nous nous emra sons comme deux écoliers qui sont en vacances. Je rallie mon bord, et, après deux heures d'un combat acharne, 3 enleva TeLù^lyh l'abordage ; et le pauvre diable de sir Georges, qu, éijà mortellement blessé, se défendait comme un lion meurt rt'.in COUD de sabre que lui adresse un mien lieutenant, veiitZZ enragé (q'ui d'aiUeu. vient de se faire chasser du corps pour avoir lâchement refusé un duel inévitable... E pourtant ce misérable a fait vaUlamment ses preuves devant l'ennemi... En vérité, on ne conçoit rien à ces espèces...).

rPour en revenir à sir Georges, sur ma foi, Charles, dans le premier moment, sa mort m'affecta beaucoup, car cétai , en vérité, un intrépide et loyal gentilhomme quoique un peu trop grave et trop romanesque. Mais, comme tu le sais, je sius d'un caractère à me résigner facilement au malheur des autres; aussi oubliai-je bientôt cet Anglais, qui, après tout, était autant mon obligé que moi le sien. • • „ ,„ ^«n

, Or, après un mois et demi de croisière, je rejoins au cap Vert la division de mon ancien et cher capitaine, M. le bailU de Sutîren ; nous allons dans l'Inde, et, après quelques comba s en escadre nous venons mouiller à Gondelour, fort johe ville de la côte de Coromandel, pour nous ravitailler, et avoir une entrevue avec Hyder-Aly, ennemi furieux des Anglais.

"voici l'intéressant, mon cher Charles, et c'est ici qu'il faut admirer l'étoile de ton Oreste. .

, Après la ruine de Pondichéry, beaucoup de riches négociants s'étaient retirés à Gondelour, et plusieurs d entre eux ï Dossédaienl de riches maisons de plaisance.

» Parmi ces nababs, un des plus étonnamment riches était

le nère de ma femme (ma femme me parait fort singulier â

dire), M. Horn-Praët, qui a plus de tingt millions de fortune

Kiiin pt dûment placés en Europe.

T Or, la veiile du jour où l'entrevue d'Hyder-Alï devait avoir

lieu, l'amiral, m'ayant désigné pour l'accompagner, me dit : — Ah çà, Henri, tu viendras à terre avec moi; nous logerons chez un singulier corps, riche à millions, mynheer Horn-Praët, qui, avec cela, a la plus jolie de toutes les filles. — Ce nom de Horn-Praët me frappe ; je retourne à mon bord, je regarde le paquet que m'avait confié sir Georges en mourant j c'était bien cela : A monsieur Horn-Praët, pour remettre à mademoiselle Jna Horn-Praët, à Pondichéry.

. » Pardieu ! me dis-je (sans aucun but arrêté), il sera toujours bien temps d'annoncer une mauvaise nouvelle. Voyons d'abord mademoiselle Ina Horn-Praët. Nous allons h. terre avec l'amiral, nous passons la nuit chez M. Horn-Praët, qui est un être à peindre. D'Ina, pas l'ombre d'apparence; nous assistons à cette diable d'entrevue (cela dure cinq mortelles heures), nous revenons chez M. Horn-Praët, nous y couchons, nous y restons la journée du lendemain : dîna pas davantage.

» Je l'avoue, Charles, je commençais à me piquer de l'indifférence, certainement affectée, de cette petite fille; car mes gens avaient causé avec ceux du nabab, et, entre autres, mon coureur Almanzor, qui, déjà fort avant dans la confiance d'une jeune négresse, favorite d'ina, s'était, comme d'habitude, répandu en éloges sur les qualités de son maître, ses succès à Versailles, sa position à la cour, etc. Mais rien de tout cela n'avait fait naître l'envie de me connaître. Je n'y tins plus; je possédais un moyen infaillible de voir ma dét aigneuse : c'était de dire au père que j'avais à remettre à sa fille, et en mains propres, une lettre de sir Georges. C'est ce que fis aussi; mais le bonhomme me répondit que cela ne regardait que sa fille, et que je n'avais donc qu'à m'arranger pour la voir» car lui ne s'en mêlait en rien. Ceci est exactement vrai, ne crois pas que je plaisante, Charles.

» J'écris donc un petit billet, bien froid, bien respectueusement poli, à la jeupe fille, pour lui apprendre que j'ai à lui remettre entre les mains un message de sir Georges... A ce nom, toutes les portes s'ouvrent; et, un jeudi matin, sur les une heure de relevée, ton ami est introduit auprès de la charmante Ina.

» Rien n'a plus mauvaise grâce qu'un mari qui vante sa femme. Vous la verrez, je n'en dis donc rien; seulement, ce que vous ne verrez pas, c'est le plus délicieux costume qu'on puisse imaginer, nn costume tout oriental, bras, jambes et

pieds nus : c'était une sultane des Mille et une INuits, ou le diable m'emporte. Tu n'as surtout pas d'idée combien ses jolies jambes nues étaient gracieuses; et, sur ma foi, la seule compensation que puisse nous offrir la coquetterie européenne, ce sont les jarretières...

» Pour en revenir à mon récit, décidé à jouer mon jeu fort serré, j'observais avec toute la sagacité que la nature m'a donnée; car sitôt que je vis cette jolie fille, je me promis de faire tout au monde pour la posséder d'une façon ou d'une autre; je devais bien ça à la mémoire de sir Georges.

» In;i était fort pâle. Je la saluai, et brusquement, sans aucune préparation (j'avais mon projet); je lui remets les lettres, en lui annonçant crûment la mort de sir Georges, et tout cela avec cet air impassible et dédaigneusement poli que tu me connais.

» Ne t'alarrae pas pour moi, Charles, j'agissais à coup sûr, et c'est l'A B C de notre métier (de votre métier de séducteur, dois-je dire). Vois-tu, Charles, j'ai acquis, par une assez longue expérience du monde, cette certitude : c'est qu'avant tout il faut violemment frapper Vimagination d'une femme. Or, l'imprévu est admirable pour cela; que cet imprévu soulève tout d'abord la haine ou l'affection, peu importe, l'essentiel étant d'émouvoir fortement une femme et de la forcer à penser à vous ; or, lorsqu'il s'agit d'un message pareil à celui que j'apportais, Vambasmdeur chargé d'annoncer la fatale nouvelle fait d'ordinaire le navré, le sucré, le désolé; il s'y prend d'une lieue, parle du destin, du sort, du monde meilleur, du diable : moi, rien de tout cela; quelques mots froidement polis, et, comme je te l'ai dit, je remets les lettres.

» En voyant les cachets noirs, la pauvre fille devint tremblante; puis, surmontant son émotion, elle rompt l'enveloppe, apprend la vérité, que je lui confirme, et s'épanouit. Tout cela était dans l'ordre. Sur ce, je sonnai ses femmes et me re« tirai. J'avais pris une maison à terre; le lendemain et les jours «uivants j'envoyai mon coureur savoir des nouvelles de la désolée, et mon valet de chambre m'écrire à sa porte; mais rien de plus... Encore une fois, j'avais mes projets ultérieurs, tu verras. »

» Almanzor me tenait au courant de tout ce qu'il savait par sa négresse. Admire ton ami, (Charles : j'avais calculé juste. L'affreux sang-froicï avec lequel j'avais appris cette fatale

nouvelle, moi, moi, presque l'auteur de la mort de sir Georges, puisque j'avais pris sa frégate à l'abordage; cet affreux sangfroid, dis-je, avait presque autant frappé la pauvre enfant que la mort de son amant : aussi, depuis ce jour, ses pensées alternaient sans cesse entre ma cruauté et ses regrets pour sir Georges; enfin, cela fut si fort, qu'un jour, en me voyant dans le parc avec son père, elle se trouva mal de colère et d'effroi. De ce moment, Charles, je considérai mon amour comme en très bon chemin; car, tu le vois, je partageais déjà ses pensées avec le défunt...

» Bendant ce temps-là, d'assez étranges idées m'étaient venues; je voyais en France, d'après tes lettres, le crédit s'éteindre, je ne sais quelle agitation sourde menacer nos privilèges et n-os existences; enfin, que te dirai-je? fut-ce instinct, folie ou sagesse, je ne me cabrai pas trop à la pensée de me voir marié, d'avoir un jour vingt millions de fortune en cas d'événements; et puis encore, je trouvais la chose si originale, et je me piquais au jeu... Aussi continuai-je sourdement ma sape, comme dirait Malebranche (où est-il?).

» Tu penses bien que je redoublai de surveillance. Almanzor continuait à m'instruire de tout; enfin il vint un jour me dire que la désolée pleurait toujours beaucoup son mort, mais qu'elle avait dit à sa négresse (qui ne lui parlait jamais de moi) que j'avais bien fait de ne pas demander à la voir^ parce qu'elle m'aurait fait refuser sa porte. L'enfant trahissait ainsi son désir de me voir; sûr de cela, je pouvais me présenter; je fis pourtant le sourd, je ne voulus pas comprendre : aussi, quelques jours après, la négresse dit confidentiellement à mon coureur qu'elle était presque certaine que, si M. le comte demandait à être présenté, on ne me refuserait pas une audience, pour avoir le triste plaisir d'entendre parier du cher mort. Point. Je restai insensible; je voulais une démarche éclatante, ofticielle. On la fit. Et un matin je reçois deux lignes par lesquelles on me priait de passer chez M. Horn-Praët, mademoiselle Horn-Praët voU" lant me remercier, etc.

» Je répondis respectueusement que j'irais, et j'y allai.

» Insensiblement je vis tous les jours ma charmante, et tous les jours, à toute heure et à chaque minute, je lui parlai tant et tant de son diable de mort, que je lui en donnai pardessus les yeux; car mort ou absent, Charles, c'est la règle.

c'est le seul et vrai moyen d'en finir avec ces eouvenirs qui sont souvent horriblement tenaces, mais qui encore une fois ne sauraient tenir contre un perpétuel rabâchage aussi louangeur que monotone; aussi, une fois qu'elle n'eut plus rien à entendre de son mort, je lui parlai d'elle.

» J'avais appris que Georges était sévère : je fus dur, presque brutal dans mes remontrances, et l'enfant, jugeant de l'amour par la rudesse, trouva que je l'adorais; mais, remarque bien, je ne hasardais toujours pas un mot, un seul mot d'amour, et cela parce que je m'apercevais qu'elle tenait toujours beaucoup à son mort, sinon par amour, au moins par respect humain, et par suite d'une excessive noblesse et loyauté d'âme qui est un des traits saillants de son caractère.

)) Il s'acîissait donc ou de la détacher tout à fait du souvenir de sir Gcin-ges, ou de lui donner au moins un prétexte décent pour l'oublier; sans avoir encore complètement réussi, j'y tâchais par toutes sortes de moyens : parmi ceux que j'employai avec assez de fruit, il en est un que je te recommande dans l'occasion, Charles : c'est celui d'inventer et de raconter avec un sérieux incroyable de beaux traits du défunt ou de l'absent; de fort beaux traits, il est vrai, mais auxquels on donne toujours un côté niais ou ridicule, que l'on fait ressortir avec adresse, tout en paraissant les admirer du fond du cœur. Or, cela est surtout d'un effet sûr et perfide, quand il s'agit de gens comme sir Georges, de ces ennuyeux qu'on appelle en amour des hommes sérieux, des hommes de cœur; comme ils n'ont ni grâces, ni charmes, ni vices, ni piquant pour racheter le ridicuJe de leurs belles actions supposées, ils mènent à la peine. Car, encore une fois, de toutes les médisances, a médisance en bien est la plu? terrible. Souviens-toi bien de ela, Charles, si jamais tu t'occupes de madame de Vaudrey... » Mais enfin, malgré mes beaux traits, mes afi"aires n'avan- Client pas aussi vite que je l'aurais souhaité, lorsque, par un coup du ciel, dans un beau retour de tendresse pour son mort, Ina se mit à me raconter, avec explosion de sanglots et de larmes, l'histoire d'une promesse faite par Georges, promesse faite par serment, jurée sur son amour ei par son amour, sous peine de passer pour infâme et parjure, de renoncer à ïna, etc., etc., s'il y manquait.

» Or... Charles... c'était une promesse solennelle de ne plus jouer, notre défunt Calon ayant, à ce qu'il paraît, celte

passion développée au plus grand point. Je demandai avec mditlerence, mais avec une horrible angoisse, de quelle date était cette promesse j l'enfant courut à un meuble dorme par Georges, en tira un joli papier, sur lequel le beau serment était écrit, signé par sir Georges et scellé de ses armes.

» Juge de l'empire que j'ai sur moi-même, Charles ; je n'ai pas bondi de joie en voyant que ce serment avait été juré avant le joiir où, à Paris, j'avais prêté à sir Georges ces bienheureux quatre mille louis pour acquitter une detth

DE JED ! ! !

)^ Moi, d'admirer beaucoup la force d'âme du défunt, et de me récrier surtout sur la valeur de pareUs serments, qui engagent irrévocablement un homme d'honneur... d'autant plus qu'il s'y soumet volontairement... e tutti quanti.

» Je laissai donc Ina dans un accès de retour pour son mort • ce fut alors que je compris toute la mélancolie du personnage à Versailles; il pensait sans doute à son serment trahi, et avant le combat, quand il me dit : Si j'ai du malheur je le mente, car j'ai été parjure... c'était encore le damné serment. » Ma foi, Charles, tu avoueras que quand on est assez bête pour faire de pareils serments, on doit être assez bête pour les tenir, et que dans ces cas-là, comme dans bien d'autres, sottise est probité.

» Mais revenons à notre affaire; il fallait faire savoir à Ina que le beau serment avait été parjuré, et que, moi, j'avais prêté quatre mille louis pour payer une dette de jeu. J'ordonnai donc à Almanzor de raconter à la négresse mon histoire avec sir Georges, mais dans quelque temps, et avec assez de ménagement. .

» Le drôle me comprit à merveille; tout alla comme d'habitude ; je ne tarissais pas d'éloges sur le défunt... sans dire un mot d'amour; lorsque, environ quinze jours après la scène du serment, je reçois d'abord un billet très laconique, qui me suppliait de passer à l'instant à l'hôtel Horn-Praët, quoiqu'il ne fût que dix heures du matin.

» Je m'attendais pardieu bien à la scène; aussi je trouvai la charmante Ina, l'oeil étincelant, l'air indigné :

« — Monsieur de Vaudrey, — me dit-elle d'un petit ton, » ma foi, fort imposant, ~ est-il vrai que vous ayez prêté à 1» sir Geoiges Gordon quatre mille louis pour acquitter une » dette de jeu dans l'année 1780? »

LA VIGIE DE KOAT-VEN i'i^

» Tu me vois étonné, stupéfiât, balbutiant, rougissant même, » Charles... « — Madomoisclle, j'ignore... je ne sais... « — La vérité, monsieur le comte, au nom du ciel, la

» vérité... »

» Tumevois toujours... «— Mademoiselle.. .quiadonc pu...

« — Il est inutile de feindre, monsieur; un de vos gens a » parlé, a tout dit, votre duel, tout enfin... Par votre parole 1. de gentilhomme, monsieur de Vaudrey, je vous adjure ic» 1» de me dire la vérité... »

» Tu me vois, alors, mon cher Charles, force d avouer en balbutiant la vérité, mon admirable conduite, mon dé- Touement, etc., etc., et puis je me mets à défendre sir Georges avec force; mais la charmante me ferme la bouche en me rapportant mes propres mots de la veille sur les parjures... et je suis obligé, Charles, de penser comme elle... que c'était

indigne... , . „ r^

» De ce jour-là ce fut à peu près fini du souvenir de Georges, soit qu'lna n'eût attendu qu'un prétexte favorable pour se 11- >Ter au sentiment que je lui inspirais peut-être, soit que, franche et loyale, elle fût réellement exaspérée par ce manque de foi du Caton-Beverley, d'autant plus que ce pauvre diable avait fait la sottise de reparler de la maudite promesse dans sa lettre mortuaire et de se vanter de l'avoir tenue. C'est cela surtout qui irritait Ina, car une femme aussi confiante devient furieuse quand elle se croit dupe.

9 Oue te dire de plus, mon ami? de ce jour data la certilude de mon bonheur. Ce n'est pas que je fus assez maladroit pour parler encore tout à fait d'amour après cette déception qu'lna venait d'éprouver... Non! et puis... quoique le manque de serment de sir Georges l'eût déUée... elle hésitait encore; ce fut alors que ie frappai le grand moyen médité. Coranie nous en étions aux confidences, un jour on me demanda naïvement pourquoi j'avais été si cruel et si dur en apporiant la nouvelle de la mort de sir Georges : c'est là que j attendais venir; après m'être fait bien presser, je laissai supposer que ce pauvre mort avait fait le fat, et m'avait donné à en- Undre que... De là mes regrets, de là ma froideur, de la ma colère, de là ma rage, disais-je avec ces fameux soupirs en soubresauts que je fais si bic'n; de là ma rage: car en toijant tant de charmes et tant ds beauté dans une femme qui s'était oubliée jusqyf à être la maîtresse de sir Gtorqes,r- n'avais

i3« LA VIGIE DE KOAT-VEN

pu retenir mon indignation; car je pressentais déjà que je devais l'aimer, etc.

» Un homme qui a juré par l'amour d'une jolie femme de ne plus jouer et qui joue, et qui par là-dessus est mort, est capable de tout. Aussi cette dernière horreur détacha tout à fait Ina de Georges, et je crois, le diable m'emporte, qu'elle n'eut ensuite tellement hâte de voir notre mariage terminé que pour me prouver tout à son aise que le pauvre sir Georges avait menti... et il avait menti, Charles, délicieusement menti...

» Mais ce qu'U y a de plus curieux, ce fut la manière dont je lui proposai ma main ; et l'effet devait en être infaillible sur une petite tête aussi exaltée par la colère que lui causait la fatuité supposée du gentleman, « — Mademoiselle, — lui dis-je » avec un incroyable sérieux rempli de dignité, — mademoi- » selle, j'ai trop de foi en votre loyauté et votre amour pour » exiger un serment ou pour vous abaisser à une justification. » Je vous offre mon nom, certain que vous ne l'accepterez que » si vous en êtes digne... »

» Je n'aurais pardieu pas fart cette belle proposition à toute autre qu'à elle; j'étais sûr d'elle, et cela par les confidences véritables de sir Georges et aussi par ie résultat de mes observations sui* son caractère pur et délicat.

» Entre nous, je ne me suis pas fait scrupule de supposer SiY Georges un peu fat... Qu'est-ce que cela faisait à un mort, ,>?i-ès tout? et ça arrangeait fort les aôaires d'un vivant.

,- Une fois tout convenu, nous sommes venus ici, à l'île de vTance, le mariage aurait paru un peu prompt à Gondelourj •tt à propos de cela, vois donc comme j'ai bien fait de me faii^ relever de mes vœux à la mort de mon frère.

» Enfin, depuis six semaines, je suis marié. Du caractère dont tu me connais, je ne te dirai pas que j'aime ma femme comme un céladon : mais je suis convenable, et je l'aime presque autant que j'ai aimé mes maîtresses; je l'aime enfin comme on aime une position. Elle est de fort bonne maison du Languedoc, c'est une Saint-Perry par sa mère : son père tient aux. anciens Horn-Praët de Hollande, dont un fut chef d'escadre sous Ruyter. Tout cela est fort bien né, fort bien allié, et, en outre, le père nous assure huit millions en biens-fonds à mon mariage, le reste à la mort du nabab; joins à cela mes cinquante mille écus de rente, et tu vois que la vie se peut

supporter : aussi, plus j'y réfléchis, plus je crois avoir agi sagement. J'avais, ma foi, assez vécu ; cette existence ne changera, d'ailleurs, rien à mes habitudes de plaisir, seulement on est fixé pour son avenir; et puis, encore une fois, s'il arrive quelque chose par la suite, c'est une retraite. Par exemple, à toi, Charles, à toi, à qui je ne cache aucune de mes plus secrètes pensées, je puis te dire une chose : — Je sais le monde, et pourtant je serais d'assez mauvais goût pour trouver détestable qu'on me fît... ce que j'ai fait tant d'autres!... c'est folie, c'est faiblesse, c'est tout ce que tu voudras, mais cela est... J'en prendrais par la suite tout aussi bravement mon parti que ce pauvre comte de ***, ou que ce cher président de***, ou que cet excellent colonel***; mais par cela même que je cacherais mon déplaisir, il n'en serait pas moins cuisant. ' » Eh bien, Charles, autant qu'on peut présumer vrai d'une chose aussi incertaine, j'ai toutes les chances de croire que je ne partagerai pas le sort commun. Ne ris pas de cette présomption, voici pourquoi : — Ma femme a été à elle-même dès qu'elle a pu former deux idées, et exposée à tous les dangers qui entourent dans ce pays une aussi riche héritière. Eh bien! elle s'est conservée pure. Sais-tu pourquoi? à cause même de cette excessive liberté. Car, je te le répète, le trait le plus saillant de son caractère, que j'ai profondément étudié, est une loyauté presque chevaleresque, une noble fierté qui lui ferait, je crois, tout sacrifier à la honte de faire moins encore une mauvaise action qu'une lâcheté; enfin, je ne manque pas, tu le sais, de bonne opinion de moi-même, eh bien ! je suis sûr que le manque de foi et de parole de sir Georges- a plus fait contre lui et en ma faveur que toutes mes séductions.

» Oui, mon ami, telle est madame de Vaudrey, et, si cette précieuse qualité qui la disthigue ne change pas, car cela est, je crois, trop naturel pour changer; en un mot, c'est à lui dire : Madame, je mets mon honneur sous la sauvegarde de votre loyauté; et, si je ne me trompe, cette excessive confiance qui perd tant de maris sera peut-être mon plus sûr garant.

» En -voici bien long, Charles, mais c'est en vérité une si singulière phase dans ma desinée, que je n'am-ais su trop te la détailler.

» On parle ici de paix; maintenant je la désire, cas mon in»

tention est de quitter la marine et d*user peut-être de mon crédit et de celui de mes amis pour obtenir une ambassade, ii à toute force je veiu m'occuper.

» Adieu, adieu, Charles; mille souvenirs à mes amis, poiur lesquels je serai toujours le chevalier de Vaudrey, car je compte bien renouer çà et là notre joyeuse vie. Ne ne me re'ponds pas, car si ces bruits de paix pi-ennent, comme on le dit, de la consistance, j'irai directement en Hollande, visiter vos propriétés, et ma foi, de là continuer ma maison à l'hôtel de Vaudrey.

» Le comte H. de Vaudrey. »

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