‹ La vigneChapitre 109 sur 176 · VUE PRISE A CARCASSONNE · texte numérisé non relu

VUE PRISE A CARCASSONNE

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Mais tout reste majestueusement muet et calme. Rien ne vient troubler la sérénité du géant de pierre qui, seul survivant de races disparues, semble regarder en silence la vie nouvelle qui s’agite à ses pieds et le chemin de fer qui siffle et se tord comme un serpent dans la vallée.

Vous pénétrez dans la vieille cité par les vieux portails : quelques querriers sont là, mais ils ont des pantalons rouges, et ils jouent au bouchon.

Le long des vieilles maisons vermoulues et d’un grand caractère vont et viennent quelques femmes et jeunes filles, portant des faix sur leurs têtes et des vases bizarres avec lesquels elles viennent puiser de l’eau à la fontaine.

Montez jusqu’à la vieille cathédrale qui surmonte toutes les constructions de la vieille cité, vous voyez une curieuse combinaison du style roman et du gothique fleuri, un mélange des plus intéressants du plein cintre et de Pogive avec des voûtes d’une hardiesse merveilleuse et des vitraux d’une saisissante couleur.

Dans cette vieille église, l’évêque Radulfe, dont on voit la statue de pierre, dort tranquille et respecté dans son tombeau depuis le douzième siècle.

Tout ici, ville, cathédrale, forteresses, remparts, est conservé avec un soin et une attention de premier ordre. Aucun pays n’a gardé un aussi précieux ensemble, donnant la clef de civilisations jetées dans l'oubli. Aussi, la cité tout entière est classée parmi les monuments historiques, et M. Violletle-Duc, le savant architecte et antiquaire, la considère avec raison comme le bijou le plus précieux de la collection française et même européenne.

C’est lui qui a ordonné et suivi les réparations indispensables, et, grâce à ses soins, la vieille cité, à laquelle on travaille chaque année avec une atten-

tion de collectionneur, pourra traverser encore de longues séries d'années et de siècles.

Voici la tour Cahuzac, la tour de l'Évêque, la tour de l’Inquisition, la tour des Supplices, celle où se trouvent les oubliettes et celle où les fers des prisonniers sont encore attachés aux vieilles murailles.

Tout cela est en parfait état de conservation; il n°y manque que le mobilier P ) I et les prisonniers.

Au milieu de ces pierres séculaires, intéressants vestiges du passé, se trouve un vieux débris, intéressant lui aussi, mais à un autre titre. Ce vieux débris est un invalide à jambe de bois, chargé de la garde et de la conservation de ces pierres, qui savent, du reste, se bien garder elles-mêmes.

À ce brave homme se rattache une légende. C'était en 1832, au moment où, prise d’un de ces accès de valeureux don quichottisme dont elle n’a pas pu donner la mode en Europe et dont elle a le plus souvent eu à se mordre les doigts, la France s’est amusée à fonder la Belgique et à prendre Anvers.

Ausseil, c’est le nom du brave soldat à la jambe de bois qui garde maintenant la vieille Carcassonne, était alors simple sapeur du génie; il était le premier aux approches de la ville dans les travaux de sape , lorsqu'un obus vint lui fracasser la jambe et lui atteindre le bras. C'était le premier blessé de l’armée française travaillant pour le compte du roi Léopold. Le roi des Belges, touché, alla à la rencontre de la civière qui portait le blessé, lui parla avec intérêt et le décora le premier de l’ordre de Léopold, qui ne fut fondé définitivement que deux mois après.

Ausseil figure donc en tête de la liste des chevaliers; nommé chevalier de la Légion d'honneur quelques jours après l'événement, ce fut le maréchal Vaillant , alors colonel du génie, qui lui porta le brevet sur son lit, après que le chirurgien Larrey Peut débarrassé de sa jambe broyée.

Un jour, jour d'ivresse pour le brave invalide, le roi Léopold, qui avait fait peindre la scène de l’entrevue du nouveau roi avec le premier blessé français à son service, lui envoya, à Carcassonne, ce tableau, dont il conserva une copie en Belgique. Cette toile est là comme une relique ; voilée respectueusement par un rideau, elle constitue pour le vieux soldat le joyau de sa collection, dans laquelle on remarque des lettres flatteuses de grands personnages, son vieil habit de sapeur et le soulier veuf de la jambe

emportée.

COSTUMES ET VISAGES

BRAVE AUSSEIL

LE

Gardien de la vieille cité (Carcassonne).

Rien n’est plus touchant que de voir et d'entendre Ausseil raconter luimême, avec une émotion qui ne farit pas depuis si longtemps, toutes les circonstances et les détails de cet événement qui a transformé sa vie, qu’il passe depuis lors au milieu de ces vieilles pierres.

Là, malgré l'embarras de sa jambe de bois, il monte, il descend pour montrer les bâtiments aux visiteurs; il est escorté de sa nièce, une belle fille, laquelle n’a pas de jambe de bois, tout au contraire, ce qui est infiniment plus commode pour grimper les grands escaliers de granit. — Il y a encore une bonne vieille qui reste en bas et ne monte plus : c’est la femme

du garde.

Ils vivent là tranquilles, ne pensant qu'au roi des Visigoths, Alaric, à l’évêque Radulfe et au roi Léopold. Le reste leur est égal et indifférent, pourvu qu’il vienne de temps en temps quelques aimables visiteurs.

N'est-ce pas que ce bon Ausseil est un type ?

En repassant la porte de l'Aude, je fus accosté par un bon vieux paysan à la figure douce et pleine de sérénité.

— C’est-il vrai que vous êtes de Paris? me dit-il.

— C’est vrai, lui répondis-je.

— Vous connaissez peut-être un mossieu de Paris, M. Gustave Nadaud ?

— Mais parfaitement.

— Ah! monsieur, quel brave homme que ce M. Nadaud! Tel que vous me voyez, je suis le paysan de Limoux dont il a parlé dans sa chanson.

— Mais vous n’êles pas mort ?

— Pas du tout; on laura trompé, ce bon monsieur. Ah! ca m’a fait bien de la peine. Mais enfin je vis tout d’ même. Comme c’est beau, n’est-ce pas, monsieur ? Carcassonne! Depuis que je suis là, je ne le quitte plus.

— Et vous êtes heureux ?

— Bien heureux. Vous avez dit vous-même tout à l'heure, je lai entendu,

que rien n'était plus beau que la vieille cité de Carcassonne; vous n’avez cela nulle part, pas même à Paris. Voyez ces boulevards qui entourent la ville, comme ces platanes sont beaux et comme ils s’étalent en parasols pour

abriter du soleil et de la pluie! Voyez comme ici les hommes se portent bien et comme les femmes tricotent avec persévérance et d’une manière supé-

rieure |

Voyez ce jardin et ces belles balustrades en pierre, comme c’est riche et bien disposé! On dit à Paris : blanc comme un cygne, n'est-ce pas? Ici, nous

avons, comme vous Voyez, des cygnes qui sont tout noirs, noirs comme des corbeaux; il n’en est pas, m’a-t-on dit, de pareils ailleurs.

Nous avons un Musée qui est admirable, un Cabanel comme on n’en voit pas non plus autre part, un Cain et Abel de F alguière, un grand sculpteur de Toulouse qui a fait de la peinture exprès pour nous.

Des tableaux de Chardin, et jusqu'à un Wicolas Poussin de Violal, un grand peintre né à Carcassonne, qui a bien voulu sortir de son genre pour faire plaisir à ses compatriotes.

Ah! tout cela est bien beau !

— Mais, mon brave, comment savez-vous tout ça ?

— C’est un monsieur d'ici qui m'a appris loutes ces choses ; j'en sais bien plus long encore, et je vous raconterai tout quand vous voudrez. Depuis que je suis ici, j'ai trouvé Carcassonne si beau que j'y suis resté; je ne veux plus entendre parler de Limoux, et cependant, depuis lors, ils y ont mis un chemin de fer ; maintenant, c’est moi qui montre Carcassonne aux voyageurs, et c’est un grand bonheur pour moi.

— Et vous n’avez jamais quitté d’ici ?

— Une fois seulement, un monsieur de Montauban, qui fait des livres, ma emmené un jour. Il m’a fait voir ce qu'on appelle un monument, c’est celui d’un grand peintre qui s’appelait Ingres. Ah! ce n’est pas beau; on la fait tout vert, comme une grosse grenouille qui serait placée devant une vieille cheminée, toute couverte de noircissure et de vert-de-gris. Comparez donc ça à notre fontaine de la place aux Herbes. Ah! combien je préfère Carcassonne ! Aussi jy suis revenu; jai couché à Montauban une nuit, et, depuis, je ne bouge plus d'ici. Ah! je suis bien heureux.

— Bien sûr? bien sûr ?

— Si vous voyez M. Nadaud, dites-lui donc qu’on l’a trompé, que je ne

suis pas mort, et que j'ai vu Carcassonne : ça lui fera plaisir, j’en suis sûr; il

est si brave homme!

— Certainement il le saura... Et vous ne désirez plus rien maintenant ? — Ah! mon Dieu, non. Excepté que je serais bien content de revoir

M. Nadaud, et que je ne voudrais pas mourir sans voir aussi Paris.

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