‹ La vigneChapitre 110 sur 176 · LE PAYS DU BLEU · texte numérisé non relu

LE PAYS DU BLEU

À mesure que l’on avance vers le sud-est, la qualité du vin décroît en même temps qu'augmente la production, qui devient de plus en plus prodigieuse. À Carcassonne et dans l'Aude commence le pays du bleu.

Ici, point de cru distingué, point de cru SA D célèbre à quelque titre que ce soit, mais des flots, des torrents de vin.

Le climat et les conditions particulières du sol pourraient permettre d'espérer quelque chose de mieux au point de vue de la qualité, mais c’est la quantité que l’on poursuit

Parce que la quantité, c’est la richesse.

Le gros vin coloré, vigoureux et raclant est celui qui convient aux gosiers

populaires. | | |

Ce vin, qui naît par cataractes dans ces féconds départements de la Haute- Garonne, de l'Aude, de l'Hérault, n’est pas destiné aux palais délicats des riches et des gourmets. Sa fonction est de désaltérer, soutenir et fortifier le laboureur, l’ouvrier, le soldat.

C’est lui que Charles Baudelaire faisait parler ainsi :

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme, De peine, de sueur et de soleil cuisant

Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme. Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant :

Car j'éprouve une joie immense quand je tombe

Dans le gosier d’un homme usé par les travaux,

Et sa chaude poitrine est une douce tombe

Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Dans ces régions, où l'idéal est la quantité, on cultive dans ce but des cépages vigoureux, sans finesse, mais féconds, tels que l’aramon, le terret bouret, le mourastel. Aussi le produit est-il en quantités considérables.

Dans les années abondantes, le vin était jadis en telle profusion que, faute de pouvoir le loger ou le brüler pour en faire de l’eau-de-vie, on était réduit à répandre sur le sol ce liquide devenu un hôte incommode et embarrassant.

À si peu de distance de la Gironde, dans des pays apparemment soumis à des conditions analogues de climat, la différence des prix pour les produits de la vigne est un curieux sujet d’étonnement.

En 1875, année dé production exceptionnelle, où les vins de second ordre du Médoc se vendaient à raison de 200 fr. l'hectolitre, et les vins supérieurs 400 ou 500, nous avons constaté, près de Toulouse et de Carcassonne, des ventes à 4 fr. 50 l’hectolitre, après la vendange, et une moyenne générale de 10 à 12 fr. pour le reste.

Grâce aux chemins de fer, aux traités de commerce, depuis quinze ou vingt

ans, les viticulteurs ne sont plus, dans les années exceptionnelles de produc-

lion , forcés de répandre sur les routes le produit de leurs vignes, et l’on est toujours sûr de placer à an prix quelconque le vin récolté.

Char à un seul bœuf pour charrier vingt-quatre compostes de vendange.

Une tendance à la hausse se manifeste même dans ces deux départements de l'Aude et de la Haute-Garonne, depuis que le phylloxera s’est abattu avec une intensité si fâcheuse sur le département de l'Hérault.

Là, plus que partout ailleurs, la production avait été tellement surexcitée de toutes façons par des procédés de culiure poussés à l’exagération, que peut-être la terre, plus épuisée, sans doute, que dans les départements voisins, ne fournissait plus à la vigne la force nécessaire pour résister à laction destructive de l’insecte.

Suivant l'opinion émise par M. Rexès, de Jarnac, la potasse fait sans doute défaut à ce sol, qui a trop produit, et il faut obvier à cette indigence en la lui restituant d’une facon ou d’une autre.

Dans l'Aude, aux environs de Carcassonne notamment, on ne croit pas au phylloxera ni à ses ravages ; on croit seulement à l'accroissement des bénéfices et à la hausse des prix, et l’on s’en réjouit, sans se préoccuper autrement du

voisin.

Ainsi donc, nous sommes dans le pays du bleu. Le vin est chaud, brutal, coloré; il est acheté d'autant mieux et d’autant plus qu’il est plus riche et

Page 1