BOURGOGNE ET BORDEAUX
Il est un proverbe connu de tous :
L'habit ne fait pas le moine,
Rien de plus vrai; mais il n’est pas moins vrai que le vulgaire se laisse bien facilement prendre à l'habit.
Notre pays, qui, malgré tout, est un pays où l'imagination règne en souveraine maîtresse, a le goût de l’habit porté au suprême degré. Chez nous, l'uniforme, quel qu’il soit, est une livrée nécessaire,
et ses splendeurs sont des plus enviées. Un autre proverbe non moins usité que le premier :
Quand on prend du galon, on n’en saurait trop prendre,
a particulièrement été créé pour l'usage du peuple français.
Nous Pavons vu surabondamment sous le règne de la Commune, alors que les plus purs parmi les soi-disant égalitaires entassaient galons sur galons, et que le flot des festons dorés envahissait les manches jusqu’au coude, débordant avec magnificence jusqu’au sommet des képis.
Le vin, lui aussi, demande à être bien mis
L’habit dont il est revêtu, celui dans lequel on emprisonne sa vertu, sa chaleur bienfaisante, sa force et son esprit, c’est ce vase transparent que Von appelle le flacon, ou la bouteille , ou le verre.
On a chanté de toute façon, en prose et en vers,
Ces précieux engins destinés à renfermer ce à quoi tant d'êtres en ce monde aspirent ardemment,
La gaieté, la joie, la tendresse ou loubli,
Toutes les formes diverses de l'ivresse.
Voici, entre autres, comment l’un et l’autre ont été chantés et dessinés par le joyeux Panard, un de nos buveurs très-précieux et très-spirituellement
gais du dernier siècle :
Nous ne pouvons rien trouver sur la terre Qui soit si bon ni si beau que le verre Du tendre amour berceau charmant, .
C'est toi, champêtre fougère, C'est toi qui sers à faire L’heureux instrument Où souvent petille, Mousse et brille Le jus qui rend Gai, riant, Content.
Quelle douceur Il porte au cœur!
Tôt, Tôt, Tôt, Qu'on m'endonne, Qu'on l’entonne ; Tôt, Tôt, Tôt, Qu'on m’en donne, Vite et comme il faut :
L’on y voit, sur ses flots chéris, Nager lallégresse et les ris.
Que mon Flacon semble bon!
— Lun (q°)
Sars lui L’ennui Me nuit, Me suit; Je sens Mes sens Mourants, Pesants.
Quand je le tiens, Dieux! que je suis bien!
Que son aspect est agréable!
Que je fais cas de ses divins présents!
C’estde son sein fécond, c’est de ses heureux flancs Que coule ce nectar si doux, si délectable, Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits. Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire; Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bienfaits Il saura conserver la fidèle mémoire.
Ma muse à te louer se consacre à jamais.
Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille,
Ma lyre, de ma voix accompagnant le son, Répétera cent fois cette aimable chanson :
Règne sans fin, ma charmante bouteille, Règnesans fin, mon charmant(flacon !
La forme de cet habit exerce son action indiscutable sur l'imagination.
La forme d’une bouteille ou d’un flacon n’est point indifférente.
Il y a des bouteilles élancées comme des jeunes filles, d’autres vigoureuses et trapues comme des hommes d'armes, d’autres majestueuses et élégantes comme des reines. Il en est aux formes fantastiques, au goulot capricieux ou imposant ; d'autres sont couronnées d’or ou d'argent et coilfées d’étranges turbans.
L’élégance ou la bizarrerie d’une forme appellent et surexcitent le goût, tandis que la lourdeur ou la vulgarité d’un contour le repoussent violemment.
Un litre de château-laffitte servi dans ces horribles bouteilles en usage chez les mastroquets, et versé dans ces verres grossiers à transparence trouble, à fond épais, lourd et bourbeux, perd les trois quarts de son goût et de sa vertu.
Tous les sens sont pour ainsi dire complices de celui qui est particulièrement mis en action.
Si la bouteille dans laquelle est présenté le breuvage choisi est choïsie elle-même avec soin, si une poussière vénérable couvre ses flancs, si le bouchon, que l’on enlève avec une sorte de précaution jalouse, est long, élégant, d’une couleur douce et fine, marqué sur ses flancs d'un sceau indiscutable; si le verre dans lequel on le verse doucement et avec respect est d’un cristal brillant, si léger et si transparent que le rubis et lor de la liqueur y prennent l'éclat de pierres précieuses liquides, alors Pœil a son régal et sa caresse. Le parfum et le bouquet se dégagent avec suavité et réjouissent l’odorat. La main se plaît à tenir les contours délicats du verre, et l'oreille elle-même est séduite par le son cristallin que le choc le plus léger fait naître.
C'est alors que le goût, éveillé par tout cet ensemble qui conspire en sa faveur, est appelé à faire son office, et que le gourmet reconnaissant remercie le Créateur des dons précieux qu’il a bien voulu déverser sur ses créatures.
Tous ces soins, tous ces préliminaires ont plus d'importance qu’on ne le pense. S'ils ajoutent puissamment au charme ressenti par ceux qui sont aptes à juger et à connaître, il en est d’autres pour lesquels ils sont pour ainsi dire la chose essentielle et unique.
Ni .
VISAGE
ET
COSTUMES