DÉ L'OFFICE A LA TABLE
— Maintenant qu'il a bien dansé, il va bien dormir cinq minutes dans son panier. Méfiez-vous
de ne pas le réveiller, mademoiselle Justine. Faut-il que les maîtres soient jobards!
Combien de gens ne jugent que sur l'étiquette, et n’établissent leur opinion que sur l'habit! Pour ces gens, à coup sûr, l’habit seul fait le moine.
C'est pour eux principalement que se confectionnent les miroitantes étiquettes, les bouchons historiés, les verres à armoiries, les flacons de cristal ciselé.
C’est pour eux que les sommeliers placent avec un soin religieux dans de petits paniers en forme de berceau les bouteilles qu’ils viennent de chercher à la cave, et qu’ils ont secouées et fait danser sans vergogne, de la façon la plus sceptique , tout le long de la route, en montant l'escalier du caveau.
C’est pour eux qu’on apporte ces paniers, à pas lents, pieusement, comme des reliquaires, pour ne pas avoir l'air de déranger par un mouvement intempestif les précieuses molécules laissées en repos depuis de longues années.
Le consommateur, ébloui par cette mise en scène, trouve dans son imagination même la récompense attendue.
Ces hommes-là ne sont pas rares. Ils sont, au contraire, ceux que l’on rencontre partout et à tout instant.
Les gens de goût, eux, sont rares sur tous les chemins, quels qu’ils soient.
Ceux dont nous parlons ici constituent ce qu’on appelle la majorité en toutes choses, majorité respectable à notre époque, comme toutes les majorités, mais avec laquelle il faut nécessairement compter.
Parmi ces gens, ceux qui achètent de la peinture payent trente mille francs un Delacroix dont ils n'avaient pas voulu jadis pour cent écus, parce que le nom est en bas du tableau et que l'étiquette a pris de la valeur sur la place. Ils reconnaissent un Corot, un Diaz, un Troyon, un Rousseau, à la signature qui miroite en bas de la toile. Il leur serait impossible de reconnaître quelque valeur à un tableau qui, suivant l'habitude du temps passé, ne porterait point la signature de l’auteur.
Ici, C’est la signature et le cadre qui remplacent l’habit.
Il n’en est pas moins vrai qu’il faut compter sérieusement avec ces gens-là, et qu’on doit s’en préoccuper et les ménager suivant leur intelligence et leur aptitude.
Brillat-Savarin, notre maître, qu'il faut toujours citer lorsque lon débat de telles questions, a lancé plusieurs aphorismes qui sont le résumé de la sagesse gourmande et sont de mise indispensable en ce chapitre. Nous prenons parmi ces aphorismes ceux qui ont rapport à la question qui nous occupe spécialement, et nous les livrons à l'appréciation de la maitresse de
maison.
Convier quelqu'un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps
qu’il est sous notre toit.
Celui qui reçoit ses amis et ne donne aucun soin personnel au repas,
n’est pas digne d’avoir des amis.
L'ordre des boissons est des plus tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées. |
Prétendre qu’il ne faut pas changer de vins est une hérésie; la langue se sature; après le troisième verre, le meilleur vin n’éveille plus qu'une
sensation obtuse.
Enfin, et ceci est pour les invités, Ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent ne savent ni boire ni manger.