CONDUCTEUR DE CHAR
(carcassonxe)
Le
plus foncé comme coloration. Cette considération a créé , dit l’histoire, une série d'artistes industrieux qui se chargent pour ainsi dire de colorier et de peindre les vins, pour leur donner l'intensité de la couleur qui leur manque et leur permettre de se présenter à l'acheteur avec les qualités qu’il recherche.
La palette de ces artistes a pour base une série de rouges furibonds parmi lesquels la fuchsine, une sorte de poison, brille au premier rang.
Or, cet acheteur est généralement un homme d’une conscience médiocre, qui cherche à tromper son public, en tonifiant et colorant des petits vins légers et clairs du centre de la France par des mélanges adroits avec les gros vins du Midi, et en les vendant, ainsi tripotés, pour des vins de Bourgogne et même du Bordelais.
À trompeur , trompeur et demi, disait la Fontaine.
Mais les trompeurs n’aiment pas à être trompés, et lorsqu'ils se sont aperçus du travail d'art auquel se livraient quelques-uns de ceux dont ils achetaient les œuvres, ils ont poussé les hauts cris, si bien que nombre de ces artistes sans mandat ont été troublés dans leurs ateliers de peinture, et qu'il y a eu des condamnations et des effusions judiciaires de vins sur les routes et les places publiques.
Nota. — Si vous voyagez dans le pays et que vous parliez de fuchsine, on vous répondra invariablement que l’on ignore ce que cela peut être, et que l’on n’en a jamais vu. |
Il est vrai de dire aussi que les propriétaires ne pouvaient ni ne voulaient se livrer à cet exercice, et que ceux qui y avaient recours étaient des commerçan{s qui s’occupaient sans doute discrètement de leur art dans le silence du cabinet.
Les acheteurs ci-dessus désignés ont triomphé sur toute la ligne des fuchsineurs ; mais ils n’en continuèrent pas moins à peindre les petits vins clairs et les vins blancs du Centre avec les chaudes couleurs du Midi, pour en faire de l'excellent bourgogne. Au moins il n’y a pas de fuchsine, c’est toujours cela
de gagné.
En somme, ces mélanges de vins, lorsqu'on n’abuse pas l'acheteur sur la provenance, n’ont rien de trop condamnable : ils ne sont pas malsains et ne déplaisent pas à ceux qui viennent les consommer sur le comptoir de zinc du marchand de vin.
Les vins, malgré leur bas prix, sont un produit des plus importants dans ces régions du midi de la France.
La culture s’y fait largement, toujours en vue de la production. Les cépages, communs et vigoureux , ainsi que nous l’avons signalé, sont plantés à petite distance l’un de l’autre, de manière à mettre un plus grand nombre de ceps à l’hectare.
Au lieu de deux bœufs pour labourer, on se sert fréquemment , dans le
À "| PSS
Attelage d'an seul bœuf conduisant une houe,.
pays, d’un seul bœuf, avec ou sans joug, qui passe plus facilement à travers les rangs massés de la vigne.
Dans l'Aude, on fait certain cas des vins rouges de Limoux, un petit vin doux et parfois mousseux qui n’est pas sans qualité. La blanquette de Limoux a eu quelques instants de vogue bien vite épuisée. Depuis la construction des chemins de fer, notamment, on ne s'occupe plus guère de cette production. Maintenant que le chemin de fer passe dans l'Aude, son prestige a cessé. Dans le pays même, on préfère le cliquot et le rœderer.
Il n’en est pas moins vrai que les chemins de fer ont porté dans ces pays, nouvellement appropriés à la vigne, une prospérité inconnue jusqu'alors.
Des familles de paysans pauvres et misérables, il y à une vingtaine d'années, vivant mal, sur un sol dont les produits ne se consomment que sur place et qu’ils cultivaient faiblement et sans goût, se sont trouvées riches tout à coup,
grâce aux nouvelles voies de communication qui venaient tout enlever et distribuer au dehors.
Étonnés du changement, ils se sont mis avidement et courageusement à l'ouvrage, imitant de leur mieux l'exemple des grands viticulteurs de la contrée. Ils ont planté la vigne sur des terrains qu'ils laissaient en jachère, ils ont soigné comme elles ne l'avaient jamais été les vignes déjà en rapport; la production a décuplé, et les bénéfices se sont élevés en proportion.
Dans certains endroits, l’opulence, une opulence désordonnée et inattendue, à fait place à la gêne; il fallait dépenser quelque chose de cet argent qui s’accumulait sans cesse, et se faire honneur de cet or venu, sans facon, remplir les vieilles armoires.
Que choisir et qu’acheter? C'était là le difficile, lorsque lon sait lire à peine, que lon connaît peu de chose en dehors des limites de son champ, que les questions d'art et de goût vous sont aussi étrangères que le chinois ou le sanscrit.
Pour se tirer d’embarras, nos riches propriétaires vignerons se rendaient tout bonnement à Toulouse, la ville du Midi élégante et riche par excellence, et ils entraient dans le premier magasin venu :
— Donnez-moi ce que vous avez de plus beau et de plus cher, disaient-ils, et ils payaient sans compter.
Cest comme cela que l’on peut voir un piano de Pleyel à incrustation dans
! ©) las |
ile,
— Voici, cher monsieur, qui est très-cher et très-beau, et qui vous conviendra parfaitement
pour la cuisine de madame.
une cuisine, où personne de la maison n’a jamais su ce que c’était qu’une note de musique. Il doit y avoir maintenant des nappes et des serviettes rangées avec soin dans la caisse.
Chez un vigneron du pays, une cuisine surtout est célèbre, à ce qu'on m’assure. À la campagne, la pièce importante est toujours la cuisine; c’est là que l’on vit, que l’on mange et qu’on recoit pour traiter les affaires et les acheteurs. La maîtresse du logis était folle de sa cuisine, de ses chaudrons, de ses casseroles, qu’elle astiquait, frottait, fourbissait elle-même et savait rendre brillants comme l'or.
Lorsque la prospérité vint, des casseroles nouvelles, de nouveaux chaudrons vinrent naturellement en foule s’accrocher et briller auprès de leurs prédécesseurs.
Bientôt cela ne put suflire à l'ambition de la maîtresse de maison; les murs furent garnis de splendides lames de cuivre qui montèrent jusqu aux frises. Bientôt le cuivre gagna le plafond, qui se cacha tout entier, lui aussi
sous celle rayonnante carapace. Il y en a, dit l’histoire, pour trente mille francs.
Cest la maîtresse du logis qui récure, frotte et fait reluire (ous ces cuivres qui éclatent au regard comme des étoiles. On se mire dans tous les murs, on se mire dans les plafonds, dans le ventre arrondi des chaudrons et des cafetières.
Quand on entre dans cette cuisine, il semble qu'on pénètre dans une gigantesque casserole.
Et il n’y a personne de plus heureux et de plus fier au pays que la femme qui préside à cette apothéose de la batterie de cuisine.
Elle a réalisé son rêve, car on a parlé, on parle encore dans tout le département, de cette cuisine exceptionnelle, et l’on vient en pèlerinage pour la visiter.
Chacun a son idéal en ce monde; il est malheureusement probable que les fils de ces modestes vignerons, surpris par des fortunes aussi subites et mal entendues, en prendront un autre que celui de leurs auteurs. On les enverra à la ville, et ils apprendront vite tous les usages qu'on peut faire de l'argent, même les plus fâcheux, et bon nombre d’entre eux, sans doute, dont les appétits de toute sorte s’ouvriront fatalement, s’empresseront de manger, sans profit pour eux-mêmes, l'argent, l'or, jusqu’au cuivre,
. produits de la vigne, et peut-être aussi la vigne elle-même.
ll est, du reste, comme nous l'avons dit précédemment, des endroits, dans celle région naguère si favorisée, où la source de la fortune semble tarie d’une façon irrémédiable et presque aussi subite que celle qui l’a fait sortir de terre.
Le département de l'Hérault, notamment, est complétement ruiné par cet horrible petit animal que l’on appelle le phylloxera. Au lieu des vignes si productives et dont l’industrie remarquable du département avait tiré depuis vingt ans les plus éclatantes fortunes , il ne reste plus maintenant que des souches dénudées au milieu de champs dévastés.
Rien n’a pu arrêter la marche du fléau, dont le mouvement semble s’indi-
quer vers le nord plutôt que vers le sud. A Narbonne commence l'invasion ; 6l
à Frontignan, à Lunel, elle se continue mortelle et implacable; elle sévit à Béziers, puis s’étend sur l'Hérault tout entier, une partie du Gard, franchit le Rhône et attaque le département de Vaucluse, en détruisant radicalement tout sur son passage.
Nous avons vu, à Montpellier notamment, un homme à qui la vigne donnait cent mille francs de rente il y a trois ans, et qui touche à peine dix-huit cents francs cette année. Que lui restera-t-il Pan prochain ?
L'aqucdue da Pérou (Montpellier).
La ville si riche et si joviale de Montpellier devient triste et pauvre, les hôtels sont vides, les cafés sinistres. Cette belle et monumentale promenade
du Pérou, créée par Louis XIV, dont la statue équestre occupe le centre, est
déserte; on ne voit, dans les larges rues, que figures anxieuses et pensives, ou des ménages entiers de vignerons qui, ne pouvant plus vivre au pays, s’en vont chercher, sinon fortune, du moins travail ailleurs.
Montpellier semble une ville ruinée; c’est sur cette dernière et douloureuse impression que je finis ma lettre. |
L'Hérault, qui produisait en 1868, suivant le docteur Guyot, une récolte moyenne de 9 millions d'hectolitres, rapportant 135 millions de francs, et se trouvait en rivalité, comme produit, avec le département de la Gironde, le premier de tous les départements français pour les vins, n’a donné, cette année, si j'en crois l'affirmation d’un propriétaire du pays, guère plus d’un million d’hectolitres. On est dans les transes pour l’année ou les années suivantes , si l’on ne trouve enfin un topique contre ce fléau dévastateur, le
phylloxera |