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Le Castillet, vu de l'intérieur de la ville (Perpignan).
maure , une forteresse si tu veux, avec des tours, des murailles , des porches à caractère, des créneaux merveilleux ; c’est l'Orient, c’est Bagdad, c’est la demeure du grand vizir, la retraite du dernier des Abencérages.
Tout cela est coloré et comme doré par les rayons du soleil, qui, pour compléter ce saisissant tableau, éclaire prestigieusement les montagnes étagées dans le fond et le géant des Pyrénées, le Canigou, qui détache au loin sur le bleu du ciel son sommet couvert de neige.
Nous sommes restés émerveillés devant cet adorable tableau.
Pendant que nous étions tout à cette admiration, ligure-toi que des gens du pays, placés comme nous pour admirer, tournaient sans façon le dos à cet
éblouissant décor, et prêtaient toute leur attention à la lutte d’une vieille bonne femme et de son cochon. L'animal, attaché par la patte, se refusait obstinément à suivre le chemin désiré par la bonne femme; il tirait d’un côté, la bonne femme de l’autre, protestant par les plus épouvantables cris contre l'exigence de la vieille. Parfois Ja vieille l'emportait, parfois c’était le cochon, el tous les deux roulaient dans la poussière aux applaudissements des spectateurs. Enfin un vieux bonhomme, l'époux de la vieille, sans doute, arriva prêter main-forte. Le cochon fut vaincu, et, forcé de prendre son parti, il a suivi à peu près en silence le chemin voulu.
Les spectateurs, satisfaits, ne se retournèrent même pas pour donner un coup d'œil à admirable ensemble que nous aviens bonheur à contempler, et disparurent au coin d’une petite ruelle sombre en allumant leur pipe.
Nous étions indignés.
Chose étrange, ces gens ont mêlé une sorte de froissement désagréable au plaisir que je ressentais, et, malgré moi, quand je songe à cette adorable vue, je ne peux n’empêcher de penser en même temps à ces indifférents grossiers qui passaient insoucieux près d’une merveille sans y donner le moindre signe d'attention, et il me semble entendre ces épouvantables clameurs du cochon
en furie.
Mon cher père, qui, tu le sais, est un peu philosophe, prétend que dans la vie il en est constamment ainsi, qu’il faut savoir en prendre son parti, et qu'une note discordante, quelle qu’elle soit, vient toujours se méler aux plus pures harmonies.
J'espère pourtant qu’il n’en est pas toujours ainsi, n'est-ce pas, Jeanne? Comme dit notre grand poëte Victor Hugo :
ire O douleur, est-ce vivre?
Mèler du fiel au vin dont un autre s'enivre?
Il doit se rencontrer dans la vie, je le crois, des gens qui concourent aux harmonies au lieu de chercher à les troubler, et qui s’enivrent, comme nous, aux mêmes sources du beau et du bien.
Je l'ai bien regrettée, je ’assure, devant cette fête des yeux dont tu aurais si délicieusement pris ta part. Derrière ce château maure, que les habitants nomment le Castillet, s'étend une promenade célèbre dans tout le Midi. Cette promenade est plantée des plus admirables platanes que l’on puisse imaginer, arbres touffus, ombreux, à l'écorce étrange, d’un vert chaud, colorée de taches comme la peau de gigantesques serpents. Sur la gauche, à l'entrée, coule un ruisseau qui va plus tard se jeter dans le Tet, pelit fleuve minuscule , sur lequel la ville de Perpignan est bâtie; des ponts de bois pittoresques rejoignent les deux rives, l’une appartenant à Ja promenade des platanes , l’autre à des constructions fantaisistes à la mode espagnole, où sont groupés çà et là les lieux de réunions populaires pour la danse et la musique.
Je dois dire que nous avons eu la curiosité d'aller nous asseoir dans un de ces endroits, espérant y surprendre quelque détail de caractère ou de physionomie particulière. |
Mais ce qu’on appelle les bienfaits de la civilisation a trop, à mon sens, inondé le pays; tout au plus deux ou trois montagnards au costume pittoresque, le reste vêtu comme les gens des Batignolles ou de Courcelles- Levallois, par les soins du Bon-Marché ou de la Belle-Jardinière.
Un cornet à piston faisait entendre les ritournelles consacrées.
Puis un pioupiou vieux style venant chanter l'Artilleur de la pièce humide.
Est venu ensuile un gommeux de barrière, s’égosillant à chanter l'air en vogue aux Champs-Élysées de Paris depuis cet hiver :
Je m' nomme Popol, Je demeure à l’entre-sol, etc,
Chaque couplet était souligné par les plus vifs applaudissements.
Une grosse femme, plâtrée et décolletée jusqu’à la cheville, se présentait, la bouche en cœur, pour chanter C'est dans le nez qu’ ça m chatouille.
Ce titre, qui n'avait rien de pyrénéen, a été pour nous le signal de retraite.
Et dire que le moindre air roussillonnais ou catalan nous a comblés de joie!
La ville de Perpignan ne tient pas complétement les promesses de son
orientale préface. Cependant, dans certaines rues, les maisons dont le pre-
mier étage avance, s'appuyant sur des piliers de bois ou de pierre, et faisant galerie pour abriter du soleil les passants, ne manquent pas de caractère et de tournure.
Les églises, à l'intérieur , se ressentent du style touffu et coloré qu’amène le voisinage de l'Espagne, mais ne se recommandent pas à l'œil du spectateur pour des qualités saillantes d’architecture; en somme, elles ne m’ont pas frappé.
Toute mon admiration a été confisquée par la porte ouverte sur lorient, que nous a tout d’abord offerte ce ravissant Castillet, inondé de chaudes clartés et de soleil, pendant que la neige étincelle de blancheur au front lointain des Pyrénées.
Parmi les gens qui circulent dans la ville, le caractère primordial du pays est à peu près disparu; s’il se retrouve encore de temps à autre, ©’est surtout parmi les vieilles gens du peuple et les paysans venus de la campaghe pour apporter des vivres à la ville ou pour s’y livrer à quelques humbles travaux.
Parfois on se rencontre avec quelque vieille superbe, aux traits fins et profondément sillonnés, au teint bistré, qui semble détachée de quelque tableau enfumé de Velasquez ou de quelque vieux maître espagnol.
Ou bien quelque paysan qui vient, accompagné de son âne, enlever de la ville les immondices, qui lui servent à engraisser son champ ou sa vigne.
Mais le plus souvent, par malheur, les costumes ont pris depuis Paris jusqu'aux Pyrénées cette monotonie désespérante qui en fait comme une sorte d’ennuyeux uniforme populaire.
On me dit que cela s’étend partout maintenant, notamment dans les villes, en Espagne, en Italie, en Orient même, et jusqu’au Japon.
Cela m’attriste.
S'il n’y avait pas çà et là quelques exceptions et ces vieilles constructions; précieux vestiges du passé, qui se chargent de protester contre ce niveau bête et antipittoresque, ce serait vraiment douloureux. Dépêchons-nous dé regarder et de voir avant que tout cela disparaisse. Nos petits-neveux courent bien risque d'arriver trop tard.