LE SOUTERRAIN
(Maison veuve Pommery, à Reims).
UNE PROMENADE DANS UNE GRANDE MAISON DE CHAMPAGNE. o41
— Mesdames et messieurs, nous dit notre guide, un peu de courage est nécessaire. Cent marches à descendre, et nous serons arrivés.
— Cent marches!
Nous nous mettons en route, à travers les ombres épaisses. Par le Styx! est-ce le noir Ténare que nous allons visiter? Où est parmi nous l'Orphée qui va chercher son Eurydice? Y a-t-il une Eurydice en quête de son Orphée ?
— Je voudrais un peu de musique en trémolo pour scander notre descente dans les enfers. Je pense, malgré moi, au maitre Offenbach.
Évohé Bacché !
À mesure que nous descendons, l'aspect funèbre et sombre disparaît, nous entendons des rires, des détonations, des coups de masse qui frappent en cadence. Aucun Cerbère; Minos, Éaque, Rhadamanthe, ne sont pas à leur poste. Le vieux Charon et sa barque sont absents!
Nous avons passé la dernière marche, et nous nous trouvons sous une prodigieuse et monumentale voûte, qui reçoit du haut la lumière du ciel, lumière douce, tamisée par la distance, qui éclaire mystérieusement l’en-
semble de cette crypte gigantesque. Ici, c’est bien un temple, le temple de Bacchus.
Cela rappelle les fantastiques conceptions de Martyns, c’est l'immense et le profond doublés encore par le mystère des pénombres. Blocs énormes superposés par la succession des temps. Vasles assises dues aux convulsions subies dans les premiers âges de la terre, vesliges antiques des terres et des mers qui se sont succédé là où nous sommes.
Qui donc a creusé ces immensités souterraines dans les larges bancs
Crayeux qui reposent au-dessous du sol cultivable? On l’ignore. Sont-ce les
Romains? Sont-ce les Gaulois des premiers âges de notre histoire? Nul ne le sait; la tradition elle-même est muette à cet égard.
L'idée d’utiliser ces vastes catacombes pour les besoins de ce culte du dieu Bacchus est venue par une sorte d’heureuse inspiration, et maintenant les caves de la maison Pommery, qui sont une des curiosités les plus altrayantes du pays, font école. Un voisin, M. Ruinart de Brimont, qui possède un (crrain limitrophe où sont creusés de pareils abiîmes, en imite la
merveilleuse installation. M. Théophile Ræœderer, un Rœderer nouvellement éclos au soleil champenois, en fait tout autant; les belles et utiles choses ont toujours leurs imitateurs et leurs heureux pastiches.
De grandes galeries sombres rejoignent entre elles une série de ces cavernes, qui semblent creusées par les cyclopes. Tout le long sont rangées, dans l’ordre le plus parfait, d'immenses théories de bouteilles endormies dans un profond sommeil; parfois il en est quelqu'une qui se réveille subitement. On entend une détonation : c’est un flacon qui éclate et qui meurt | avant le temps.
On voit marcher et s’agiter dans les pénombres des hommes aux allures bizarres, qui tirent ou poussent des chariots, portent des paniers, remuent des flacons, font grincer les chaînes et les poulies qui descendent des hauteurs noyées dans les brumes épaisses.
Ce sont les travailleurs.
Nous nous arrêtons dans une grande galerie sombre. Des hommes sont penchés sur de vastes pupitres et semblent des compositeurs dont les mains interrogent les casiers pour y prendre les leltres nécessaires, ou bien des organistes étudiant silencieusement les touches de leur instrument.
Nous nous approchons.
Ces pupitres sont des porte-bouteilles dressés l’un contre l’autre en forme de chevalet.
Les bouteilles sont placées là par séries, la pointe en bas, et celui qui est placé devant le pupitre vient toucher successivement chacune de ces bouteilles.
— Mais, mon Dieu! messieurs, dit notre aimable Parisienne, pourriez-vous me dire ce que font ces gens, qui me paraissent si affairés et qui sont là comme des artistes devant leur toile ou devant leur piano?
— Ce sont en effet, madame, des artistes en leur genre, et sans eux, sans ce soin attentif qu'ils mettent à cette besogne, nous ne pourrions vous offrir ces champagnes clairs, veloutés, transparents, que vous aimez peut-être à voir briller le soir aux buffets des bals et réceptions parisiennes.