BOUCHAGE
même quinze pour cent de liqueur préparée, que Von additionne à la bouteille à l'aide d’une petite mesure calculée pour cela.
Pour Allemagne, le Danemark et la Suède, le dosage est un peu inférieur, et varie de six à huit pour cent.
Pour la France et les pays du Sud, le dosage est à peu près le même.
Pour lPAngleterre, où le champagne sec est le seul demandé, le dosage n’est plus que de deux pour cent. |
Il en est de même pour l'Amérique et les colo-, nies anglaises.
Quand la bouteille est dosée suivant les nécessités de la vente et les commandes de l'acheteur, il s’agit de ne pas tarder, de peur que le joyeux esprit ne s'envole.
La bouteille passe rapidement entre les mains du voisin, lequel, armé d’un instrument à puis-
sant levier, fait pénétrer de force dans le goulot de la bouteille un bouchon nouveau, bouchon En route pour le décor,
de choix et d’une qualité supérieure, estampé du nom de la maison. À la suite de ce voisin, un autre s'empare de la bouteille et assure la captivité définitive de l’esprit malin et joyeux, par un système d’attaches qui défie les tentatives du prisonnier.
Il ne reste plus, après cela, qu'à placer le bonnet sur le goulot, bonnet
d'or, bonnet d'argent, ou bonnet goudronné, selon la tradition des marques
de fabrique de la maison. | | Une fois coiffée, on donne à la bouteille sa dernière parure, la carte, qui est son passe-port et complèle sa garantie, comme le bouchon, vis-à-vis du
consommateur.
C’est alors que l'éducation est complète, que le vin a pris successivement
tous ses grades, et qu’il peut être enveloppé de papier rose ou bleu, recouvert
de son dernier vêtement de paille destiné à le protéger contre les chocs sou-
vent inévitables, enfin être placé dans des caisses qui doivent le porter aux quatre ou cinq coins du monde, pour y faire joyeusement sa partie dans toutes les réjouissances et dans toutes les fêtes.
Nous marchions émerveillés dans ces vastes et prestigieuses catacombes,
traversant à chaque instant de nouvelles galeries qui se croisent dans l'ombre, :
débouchant sur quelqu'une de ces immenses voûtes éclairées d’en haut; il semblait que cela ne dût pas finir. Nous nous serions perdus dans ces labyrinthes, où le fil d'Ariane serait indispensable si l’on n’avait un guide, et si à chaque instant on ne rencontrait, comme dans une gigantesque fourmilière, les travailleurs affairés portant ou traînant des fardeaux, penchés sur leurs chevalets, et rangeant par piles régulières et méthodiques les bouteilles descendues à chaque instant d’en haut par un chapelet toujours roulant d’étagères chargées de paniers sans cesse renouvelés.
Nous avons fini cependant par revenir au point de départ.
Du fond des ombres mystérieuses où s’agite laborieusement cette foule de travailleurs si bien organisés, nous apercevons une lueur qui brille au loin au milieu des ténèbres. L’immense escalier se dresse sous nos pas et va gagner cette porte lumineuse.
C'est l'échelle de Jacob.
UNE PROMENADE DANS UNE GRANDE MAISON DE CHAMPAGNE. do1
Nous faisons l’ascension. Cent trois marches!!! et nous nous retrouvons dans la vaste nef inondée de lumière, où nous retrouvons aussi le bruit, l'infatigable activité et le mouvement incessant qui nous avaient frappés tout
d’abord.
— Admirable! merveilleux! disions-nous en chœur.
— Et maintenant, madame, disait M. Vasnier à notre gracieuse compagne, lorsque vous verrez paraître à Paris, ou ailleurs, une de ces bouteilles pareilles à celles dont vous avez pu suivre en quelques instants l'éducation, vous pourrez vous dire que chacune d'elles, — c’est un calcul que nous avons fait, — depuis le moment où elle est entrée ici jusqu’à celui où elle en sort, a passé cent trente fois au moins par la main du travailleur, — sans compter les mains de ceux qui l'ont fabriquée elle-même et les intermédiaires nombreux qui vous l’ont portée et vendue.
Parmi les six ou sept millions de bouteilles qui habitent maintenant le souterrain que vous venez de parcourir, aucune ne sort sans avoir élé l’objet de tant de préoccupations et de soins différents.
Les plaisirs et les loisirs des uns doivent s’acheter par le travail et la peine des autres, c’est une loi.
Nous étions revenus dans la grande cour qui précède le porche. Un mouvement analogue à celui qui régnait à l’intérieur animait aussi tout cet espace ; camions apportant les bouteilles vides et les tonneaux pleins, camions emportant vers les gares les caisses préparées pour les voyages lointains, chevaux hennissant, commis empressés, acheteurs désireux d’être servis, tout cela formant le 10 le plus vivant du travail couronné par le succès.
Nous étions ravis, et nous avons quitté nos hôtes en les remerciant de nous avoir fait assister à ce spectacle si merveilleux et si imprévu, en nous initiant à des travaux dont nous n’avions préalablement aucune idée.
Do2 LES VINS DE FRAXCE.
Quand je serai de retour en Russie, je ne pourrai voir un de ces flacons champenois sans penser à ces prestigieuses cavernes, où ce peuple actif de travailleurs prend soin d’emmagasiner le soleil et l’intarissable gaieté de la France, pour nous aider à chasser joyeusement notre froid et notre tristesse du Nord.
Je suis charmé d’être venu ici et enchanté de vous l'écrire, pour que vous soyez tenté d'assister, comme je l'ai fait, à celte fête perpétuelle et à cette éclosion de si laborieuses et si aimables richesses.
Bien à vous.
Yvan DE R...
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