LES COTES DU RHONE
les plus remarquables de notre époque. C’est le comte Armand de Pontmartin. Quand tu en trouveras l’occasion, fais-moi le plaisir de lire un de ses ouvrages, par exemple les Jeudis de madame Cherbonneau, et tu verras quelle finesse, quel charme d’observation gaie et de critique sérieuse.
Or, M. de Pontmartin avait une partie de sa fortune en vignes, et de ce côté plusieurs vignes sont mortes ; il prend la chose le plus philosophiquement quil peut, mais ce n’est pas sans peine.
Heureusement, lhorrible petite bête n’a pas de prise sur cette plume vivante et sur ce précieux encrier.
Le cru Pontmartin, dit mon père, continucra, certes, malgré out, en dépit de toute espèce de phylloxera, et de M. Naquet lui-même, d’être l'honneur de ce pays.
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De la même à la méme.
Nous avons suivi le Rhône en remontant. Quel charmant voyage, mais aussi quel voyage attristant, au point de vue où nous nous placons, pour te donner le résultat de nos observations sur la vigne de ces pays-ci, naguère encore la prospérité de toute cette côte du Rhône! Partout sur la route nous trouvons les traces de celte invasion douloureuse.
Les crus célèbres ne l’évitent pas davantage cette
année que les crus les plus humbles.
Saint-Péray et Valence se trouvent sur notre route, placés l’un en face . de l’autre, des deux côtés du Rhône,
Le vin de Saint-Péray est le champagne du Midi; c’est ce même petillement, cette même vivacité, la mousse écumante qui égaye les coupes, avec plus de chaleur et de force.
Cela n'a pas la fine délicatesse et le bouquet particulier du vin de Cham-
pagne des grands crus, comme dit mon père, qui $ y connaît, mais un goût fort agréable, une saveur bouquetée qui rappelle celle de la violette, et une certaine énergie méridionale dont il faut savoir se méfier, si Von n’a pas la tête suffisamment armée contre les surprises.
Hélas! la ville de Saint-Péray est attaquée comme les autres vignes précieuses qui habitent les côtes du Rhône, tout le long de l'Ardèche, de la Drôme et de Vaucluse. « Il y a deux ans, nous disait un des viniculteurs désolé, j'ai fait cent miile bouteilles de saint-péray mousseux; l’année dernière, soixante mille; cette année, j’en ferai quarante mille au plus. Qui sait combien le phylloxera nous en laissera l’année prochaine? »
Valence regarde les coteaux de Saint-Péray de l’autre côté du Rhône; elle à pour point de vue, de la promenade principale de la ville, ces magnifiques rochers de l'Ardèche qui sont comme l'avant-garde des Cévennes.
En haut, sur la pointe la plus escarpée, se dresse le vieux château de Crussol, qui appartient encore à la famille des Crussol, ducs d’Uzès, qui furent jadis une des familles les plus puissantes du Midi.
Cest un vieux château fort, à tourelles, à mâchicoulis, vénérables débris d’un autre âge. Nous avons visité avec intérêt ces vieux murs démantelés, ces vieilles voûtes qui ont vu jadis tant de fêtes joyeuses, el jusqu’à ces cachots et ces oubliettes en ruine qui ont entendu au moyen âge tant de sanglots et recu tant de larmes.
Rien ne n’impressionne plus que ces muets témoins du passé ; un monde de souvenirs et de visions incohérentes surgit à mon esprit et m’enlève aux sentiments de la réalité moderne.
En pénétrant l’autre jour sous une de ces voûtes sombres, à moitié effondrées, deux oiseaux noirs, au vol silencieux, effrayés sans doute par le bruit de nos pas, se sont enfuis en nous frôlant de leurs ailes.
Jen frissonne encore quand je pense à l'impression que j'ai recue. Tu sais, celte espèce de froid qui vous prend à la racine des cheveux et court en frémissant tout le long du corps.
On m'avait raconté l’histoire d’une noble jeune fille qui avait oublié son rang en donnant son cœur à un simple trouvère; pour punir les deux amants, on les avait enchainés l’un à l’autre, dit la légende, et laissés mourir de faim dans les cachots les plus profonds du château. L'histoire est-elle vraie ? Je Pignore.
Mais il me sembla que ces deux apparitions sombres et ailées, dont on n’entendait pas le vol, n’étaient autre que les âmes de ce malheureux couple, endormi depuis si longtemps dans le sommeil de la mort, et dont nous venions de troubler le repos.
Du haut de ces vicilles ruines, un merveilleux panorama se développe devant les yeux; c’est le cours du Rhône majestueux qui se déroule largement dans la grande vallée, les montagnes des Alpes à l’horizon qui s’estompent dans une vapeur chaude, à travers laquelle on voit de temps en temps miroiler la blancheur de la neige et des glaciers qui reposent dans les anfractuosilés des rochers.
Au second plan, derrière le Rhône, la ville de Valence, qui s’étend sur la plaine et coupe la ligne de l’horizon avec ses clochers et ses toits élégants.
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Sous les pieds, la petite ville proprette de Saint-Péray, et les vignes qui garnissent le bas des montagnes, s’étagent sur les coteaux et s’avancent jusque dans les plaines.
A droite, les montagnes des Cévennes qui commencent, et la vieille tour penchée de Soyons, reste du château fort qui appartenait jadis aux Crussol, ducs d’Uzès et princes de Soyons. Celui-là est encore plus détruit que celui de Crussol, et la tour penchée toute seule est son dernier vestige.
De Crussol à Soyons, en passant par Guilherand, une série de vignes qui produisent du vin agréable et doué d’énergie, qui se confond à peu près avec celui de Saint-Péray, et lui apporte son contingent de récolte, quand il y en a.
Sur les côtes de Soyons et Toulaud, des vignes qui produisent un raisin exceptionnel, lequel arrive à Paris en primeur et jouit alors de la faveur de tous les gourmets et gourmands. |
En bas, sur les bords du Rhône et des deux côtés, le chemin de fer, qui court en sifflant et semant dans la plaine ses blancs flocons de vapeur.
Et sur le Rhône, les bateaux, qui gémissent bruyamment en traînant leurs lourdes charges de fer et de minerai.
C'est un ensemble des plus splendides, et que bien peu de gens à Paris connaissent. Je suis persuadée que tu n’as rien vu de pareil à Bordeaux et dans le Médoc. Il faut bien que je prenne un peu ma revanche, chère petite Jeanne, de toutes les splendeurs d’un autre genre que {u me racontes.
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De Valence, le château de Crussol se présente de la façon la plus pittoresque en face de la grande promenade; deux tours délabrées se dressaient encore il y a quelques années; on les appelait les Cornes de Crussol. Une des deux cornes est tombée; il n’en reste qu'une qui se profile hardiment sur le ciel. L'immense rocher sur lequel est bâti le château est composé d’une pierre célèbre parmi les pierres à bâtir. Les fermiers se sont avancés dans leur exploiation trop près du château, ce qui a été sans doute cause de la chute de la tour. La famille d'Uzès a depuis ordonné que l’on prit ses mesures pour ne pas ébranler davantage cette ruine historique.
La transformation des vins blancs de Saint-Péray en vins mousseux ne date pas de bien longues années. M. Faure, de Saint-Péray, est un des iniliateurs de cette fabrication, qui a donné une vogue toute particulière aux vins de cette contrée. Parmi les principaux du pays, on cite MM. Saint-Prix, Mallet, Vivarès, qui traitent les généreux vins blancs du pays à la façon des vins de la Champagne, avec les mêmes procédés et les mêmes soins, me dil mon père, qui connaît tout cela.
J'ai voulu savoir, moi aussi, ce qu’il en était.
C’est à Valence, dans la grande maison Tampier, m’a-t-on dit, que le saint-péray se traite le plus grandement et avec les soins les plus étudiés, et c'est de là qu'il part en plus grande quantité pour l'Egypte, l'Inde, les colonies anglaises et l'Angleterre, où il commence à prendre faveur, à cause, paraît-il, de ses qualités, qui en font un vin sec et chaleureux.
M. Auguste Luchet, un des amis de mon père, qui était un maître dégustaleur et un écrivain apprécié en matière vinicole, vantait, en 1861, les qualités exceptionnelles du saint-péray-tampier.
C’est donc là que j'ai été, et nous avons été reçus on ne peut mieux, par les plus aimables gens. Si, en revenant du Médoc, tu passes à Bordeaux, je l’engage vivement à aller visiter la grande maison que la famille Tampier y pos-
sède, que dis-je? les deux grandes maisons, car il y a là deux frères, des plus
estimés, et chez lesquels vous trouverez un excellent acccueil et les renseignements les plus exacts et les plus variés sur le sujet si curieux de la vigne, pour lequel je sens grandir mon intérêt à mesure que je parcours tous ces
Transport de la vendange au pressoir.
beaux pays dont elle faisait la prospérité, et dont elle la fera encore, si l’horrible bête, maintenant devenue mon ennemie intime, finit enfin par
disparaître.
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Petit pressoir de M. Girent, à Soyons.
Les propriétaires récoltent leur raisin et l’apportent à leurs pressoirs, qui. prop P P ;
sont d’une construction fort simple.
Suivant les années, on égrappe la vendange ou on ne l’égrappe pas; lorsque l’année n’a pas été favorable, la grappe est verte et peut donner de l'acidité au vin; il est donc nécessaire de l’éliminer; dans les années chaudes, la grappe est sèche, et sa présence n’est pas nuisible.
Je m’admire moi-même. Tu vois que je parle comme un viticulteur ou une viticultrice. Ce que c’est pourtant que d’écouter et de voir!
Le raisin est pressé, et le jus, filtré en sortant du pressoir, est immédiate ment mis en tonneau, où il opère sa fermentation.
Cest ainsi qu’on l’apporte dans la maison Tampier, et dans toutes celles où Von fait le vin mousseux. On met les tonneaux en cave fraîche, pour arrêter la fermentation, et on les laisse tout l'hiver et une partie du printemps, jusqu’au moment où, l’action de la séve commençant dans la vigne, la fermentation se dispose à reprendre dans le vin.
Le vin est collé. On le remonte dans les ateliers au-dessus des caves. On fait les cuvées en mélangeant adroitement, comme en Champagne, les différentes provenances du pays, puis on remplit les bouteilles où la fermentation arrêtée doit reprendre et produire la mousse.
Les bouteilles sont bouchées et closes avec soin, car la mousse du saintpéray est terrible, et, la bataille de la mousse finie, il y a bien des bouteilles sur le carreau.
On n’a montré un champ de bataille jonché de victimes dont le sang coulait largement à travers les rigoles ménagées dans le sol.
On m'a même défendu de me promener entre ces bataillons. Il y a des bouteilles qui éclatent comme des obus, me dit-on, et qui envoient trop loin des éclats parfois dangereux.
Au bout d’un certain temps, il s’est formé un nuage épais et visqueux au milieu du vin. On sait par suite que c’est la mousse qui se forme.
C’est alors que les bouteilles sont changées de place. On les met la tête en bas, avec un angle de 45 degrés, sur des tables carrées à plusieurs planches
superposées et qui ressemblent à des étagères.
Là, des hommes sont chargés chaque jour de visiter une à une chacune de
ces bouteilles et de leur imprimer un mouvement que l’on appelle le coup de poignet.
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, Etagères pour le saint péray mousseux.
Ce mouvement bizarre est destiné à faire tomber dans le goulot et sur le bouchon le dépôt formé au milieu de la bouteille.
C’est l'affaire de six semaines environ de visites quotidiennes. Enfin, le dépôt est tout entier descendu sur le bouchon.
On dégorge alors, c’est-à-dire que l’on fait sauter le premier bouchon, qui s'échappe avec le dépôt. Ge qui reste du vin est clair et limpide.
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