CAFÉS, CABARETS, CABOULOTS ET MANNEZINGUES
Qui oserait prétendre que nous valons mieux que nos ancêtres? Lorsque Rabelais pantagruélisait et buvait sec le petit vin aigrelet de la Touraine et le bon vin de la Bourgogne, il faisait d’autre besogne à coup sûr que ceux qui maintenant s’abreuvent de lourde bière et de stupéfiante absinthe. Rabelais ne dédaignait pas le cabaret, et le cabaret de la Pomme de pin, où il rencontrait ses amis et
buveurs très-précieux, est, grâce à lui, devenu célèbre.
Molière, la Fontaine, Chapelle, Boileau, Bachaumont, Lulli, Racine, ele. ,
se réunissaient chez Crenet, qui tenait alors un cabaret à la mode chez les gens d’esprit.
Ils y mettaient de la recherche et n'étaient pas des ignares en dégustation ; ils savaient signaler à leur cabaretier de choix
Ces Auvernals fameux qui, mêlés de lignage, Se vendaient chez Crenet pour vin de l'Ermitage.
Crenet ne se füt pas permis de vendre à ces beuveurs émérites ces douloureux mélanges qu’ils reconnaissaient si bien; il les réservait soigneusement pour d’autres à la gueule moins fine, comme dirait Rabelais.
La mode était donc alors aux cabarets.
Les cafés n’élaient pas encore inventés.
Le calé ne commençait qu’à faire son entrée dans le monde; il la faisait limidement, entouré de détracteurs.
Certains envieux disaient alors : Racine passera comme le café. Ils n'ont passé ni l’un ni Pautre.
Tous deux ont fait leur chemin, le café peut-être plus encore.
Mais, ainsi que me le disait l’autre jour un membre du Caveau (il en est encore quelques-uns), suivez la malheureuse progression du café, des cafés, et de ce qu’ils entraînent avec eux, le tabac, la pipe et la bière, en constatant parallèlement Pamoindrissement des facultés intellectuelles, poétiques, artistiques et littéraires.
L'usage énervant du café, les fumées abrutissantes du tabac, et les lourdes pesanteurs de la bière, cette boisson que n’a pas màrie le soleil, ont appesanti forcément les facultés que l'usage du vin aiguisait avec une si vivifiante chaleur.
Julien lApostat, cet empereur romain qui aimait tant le séjour de Lutèce, ses jardins, ses treilles, et ses vins qui furent si longtemps appréciés, avait déjà vu se glisser timidement ce goût parmi les gens qui se promenaient alors sur ce qui fut plus tard nos boulevards, le boulevard Saint-Michel entre autres, près duquel les Thermes qui portent son nom attestent encore sa présence. |
« D'où viens-tu, disait-il dans son apostrophe aux buveurs de bière, d’où « Viens-lu, faux Bacchus ? Tu ne viens pas des régions aimées et visitées par
« le soleil. Tu viens du pays des Celtes et des Germains. Tu sens lorge « pourrie et l’avoine fermentée. Non, tu n’es pas Bacchus. »
Il ne faut pas chercher ailleurs Pamoindrissement de la gaieté et de lesprit français et gaulois que dans Pabus de ces importations étrangères à notre sol.
On ne chante pas le houblon comme on chante le jus de Ja treille. Les gaietés flamande et tudesque sont de grosses et épaisses gaietés qui, lorsqu’elles s’exaspèrent, ne se révèlent que par des bancs brisés et des têtes félées à coups de cruchon de bière, comme dans les tableaux de Téniers et Ostade.
La mode et l'habitude ont si bien fait que, dans les endroits dits cafés, on ne se réunit plus que pour introduire en son for intérieur toute une série de fâcheuses boissons d’origine exotique.
La dive bouteille, cette dive bouteille gauloise, si acclamée, si célébrée jadis, semble en être résolàment exclue.
Dans tous ces établissements qui peuplent les grandes promenades et les boulevards de Paris, on se fait verser la noire liqueur de la terre arabe, l'absinthe, ce poison vert de la Suisse, le vermout de Turin, la bière d’Allemagne, de Flandre, le curaçao de Hollande, la liqueur de Madère ou d'Espagne, etc. , et rien de la France.
Voyez où cela nous conduit.
Les cabarets du temps de la grande verve et de la grande littérature fran-
çaise ne livraient point aux consommateurs d’autres produits que la généreuse liqueur qui naît au grand soleil sur nos coteaux. Et, tua foi, les œuvres des buveurs s’en ressentaient amplement.
L'histoire a conservé le nom de ces joyeux cabarets; après les célébrités de la Pomme de pin et de la Croix de Lorraine, on a conservé le souvenir du Cormier fleuri, près de Saint-Eustache; du Gaillard Bois, près de l'hôtel de ville; de la Fosse aux lions, rue du Pas-de-la-Mule; de l'Écu, près de lArsenal; de la Corne, place Maubert; du Pressoir d'or, rue Saint-Martin ; des Deux F'aisans, rue Montorgueil, etc.
Qui ne connaît les célébrités du Grand et du Petit Ramponeau, du Puits sans vin et du Banquet d'Anacréon ?
Un des derniers cabarets à succès fut celui de la mère Saguet, rue de Sèvres, où se rencontraient Charlet, le gros chansonnier Billion, celui que lon