SI J'ÉTAIS MINISTRE
« Donc, si j'étais ministre, ou, pour parler plus convenablement, si j'avais linsigne honneur d’être écouté de S. Exec. M. le ministre de l’agriculture, je le supplierais de vouloir bien prendre immédiatement un arrêté ainsi motivé :
« Considérant qu'il est de toute évidence que dans un avenir prochain une des sources de la fortune publique de la France va être tarie; que le phylloxera, après avoir anéanti la vigne dans plusieurs départements du Midi, ne saurait tarder à envahir tous les vignobles de la République;
« Considérant que celle-ci risque à ce jeu de perdre trois ou quatre cents millions par an de ses meilleurs impôts, et que les propriétaires viticulteurs sont non moins intéressés que l’État à guérir ou à préserver leurs vignes;
« Attendu que personne jusqu'ici ne s’est plaint que le Ministre outrepasse ses pouvoirs et attente au droit de propriété, parce qu’il ordonne au maîlre de museler son chien, au propriétaire de blanchir la façade de sa maison, au locataire d’en balayer et arroser le devant, au cultivateur de détruire les nids de chenilles, etc. ;
« Attendu qu’il est démontré aujourd’hui, par des tentatives infructueuses, qu'aucun remède ne peut efficacement et économiquement tuer le phylloxera en terre, mais qu'il nous est communiqué un procédé simple et facile pour arriver à ce résultat, lequel consiste à renoncer à une guerre offensive, pour s’en tenir seulement à la défensive; qu’il faut surtout préserver les nouveaux plants et faire, sur les autres, ce que les médecins appellent de la prophylaxie, etc.,
« Arrête :
« ARTICLE PREMIER. — Tout propriétaire de vignes phylloxérées ou non phylloxérées sera tenu d’en arracher les ceps, ou de les badigeonner au moins, une fois l’an à l’époque et de la manière désignées (en février ou mars), avec un lait de chaux pur ou additionné de suie de cheminée, de goudron de houille, etc.
« Arr. 2. — Il sera institué, dans chaque localité, un syndicat de propriétaires intéressés qui veilleront à la bonne application du remède, et au besoin le feront appliquer aux frais des propriétaires négligents. Les frais, tenus en bonne note, en seront prélevés sur le prix de la récolte à venir, ou portés sur le rôle des contributions du délinquant, etc., ete.
« Docteur TouRNAIRE,
« de Tain (Drôme) ».
On prétend, dit le docteur Tournaire, que le phylloxera nous arrive par l'importation de plants venus d'Amérique. Voilà done un insecte américain naturalisé francais; triste cadeau que nous envoie ce nouveau monde pour qui la vieille Europe a tant fait.
Pourtant, si le phylloxera avait de lout temps existé chez nous? Si ce n’était à qu'un parasite ordinaire de la vigne, comme le sont la pyrale, l'écrivain et autres? Qui sait ?
Il a été découvert, dans la bibliothèque d’un vieux curé de campagne du pays, un ancien manuscrit ou Livre de raison dans lequel l’auteur raconte qu’au siècle dernier les vignes de Provence avaient presque toutes péri. La singulière maladie dont elles étaient atteintes avait son siége dans les racines, et la plante extérieurement ne présentait d’autres symptômes qu’un dépérissement d'abord, et la mort ensuite. Le nom du phylloxera n’y est pas prononcé; c’est dommage. Mais si quelqu'un soutenait que c'était à une épidémie analogue à celle dont nous souffrons si cruellement aujourd’hui, qui pourrait le convaincre d’erreur?
En somme, cette épidémie a disparu un jour comme toutes les épidémies. Cela donne d’abord quelque espoir pour Pavenir, si l’on profite des enseignements du passé.
Puisse le docteur être bon prophète en son pays; les autres en profiteront,
Les vins de l'Hermitage ne sont pas les seuls dont s’enorgueillissent Tain, Tournon et le département; la petite et la grosse syra, la marsane et la
roussane sont plantées dans fous les environs ; Crozes, Mercurol, Saillans, Chassis produisent de très-bons vins de seconde classe, qui participent des qualités de l’hermitage à des degrés quelque peu inférieurs.
Égrappoir, à Tain (cuvier de M. Calvé).
Une grande maison de Tain traite dans ses établissements, fort bien aménagés, les vendanges des environs de la ville, el nous avons examiné avec
Cuvier de M. Calvé.
curiosité cette fabrication très-intéressante et conduite avec un soin des plus grands.
C’est la maison Calvé, l’une des maisons importantes de Bordeaux, où elle amène ces vins de la Drôme, dont la vinosité est très-supérieure, et qui pas-
saient jadis pour apporter aux grands vins de Bordeaux, auxquels on les mélangeait, des qualités de solidité dont ils étaient parfois privés dans les années médiocres. Je ne sais s’il en est encore ainsi, mais on me dit que ces vins, surtout les vins de Crozes, se font suffisamment estimer par eux-mêmes,
Ici, à Tain, tout le monde est propriétaire; mais il est des gens qui, ayant une petite vigne, n’ont pas de pressoir pour obtenir le jus de leur raisin.
Je viens de voir un engin, sorte d’omnibus employé dans le pays pour obvier à cet inconvénient,
Hi s] |
Pressoir mobile et omnibus, à Tain.
De loin, je prenais la chose, qui est montée sur quatre roues et traînée par un mulet ou un bœuf, pour une pièce de canon.
Travail du pressoir mobile.
De près, je n'ai pas eu trop de peine à découvrir la mission de cet appareil bizarre,
On l’amène devant la maison qui a réclamé son service, on ouvre la partie supérieure, qui se développe sur une sorte de charnière; on verse là vendange dans le cylindre à claire-voie, puis on fait fonctionner une vis extérieure. Celle-ci, en tournant, appuie sur une pièce de bois qui exerce une pression très-forte sur le raisin renfermé dans le cylindre.
Le jus exprimé est recueilli dans des comportes ou des tonneaux.
Et l'opération terminée contre le prix de 60 centimes par pièce de vin, la presse-omnibus va s'installer chez le voisin, et continue ainsi tous les jours jusqu’à la fin des vendanges.
Tout ce petit manége est très-curieux et des plus intéressants à voir fonctionner. |
IL paraît que, malgré la modicité du prix, les propriétaires de cette artillerie vinicole et les paysans y trouvent leur compte, car ces artilleurs ne savent à qui entendre.
Cest quelque chose comme ces bouilleurs de cru ambulants, que nous
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Bouilleurs de cru ambulants.
avons rencontrés dans l’Aude et dans l'Hérault, et qui courent les campagnes chez les paysans qui n’ont pas d’alambic pour brüler le vin dont ils veulent tirer l’eau-de-vie.
* CR Voilà, chère amie, Le résultat de mes petites observations dans ce beau pays; le Rhône vaut bien la Gironde, l’hermitage vaut bien le laffitte, et le paysage vaut mieux. Tu vois que je subis l'influence du terrain.
J'oubliais de te dire que nous avons profité l’autre jour d’une partie en famille pour aller visiter le fameux cru de Côte-Rôlie, tout près d’Ampuis, celui de Château-Grillet et de Condrieu, qui donnent des vins blancs trèsrenommés. Tout cela m’a paru traité exactement comme à l’Hermitage, et je n'ai pas trouvé de différences appréciables avec Tain et les environs, ni dans Ja facon de disposer les cépages, ni dans la façon de faire le vin.
C’est étonnant comme je deviens sérieuse et comme cela m'intéresse de faire des observations. Maintenant les vendanges vont être à peu près finies partout; ces messieurs, nos pères et nos frères, vont chasser à droite et à gauche.
Je vais reporter mes études sur ces messieurs; il y en a de toutes sorles, de tant de provenances, de crus si bizarres; quelques-uns, mais bien rares, de grande qualité; d’autres, en plus grand nombre, si vulgaires et si plats. Ajoutons, entre nous, que ce ne sont pas les moins prétentieux.
Adieu, chère; nous causerons de tout cela cet hiver au cotillon.
LouIisE.