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LE CAVEAU

Au siècle dernier, une société se forma pour entraver, s’il se pouvait, la marche du fléau que l’on voyait s’avancer à pas lourds et pesants : c’était la Société du Caveau.

Les disciples de Bacchus, les amis du jus de la treille et de la dive bouteille, se réunissaient pour boire gaiement à la ronde

et chanter avec le plus d’entrain qu’ils pouvaient les dons précieux du Créateur :

Francs buveurs que Bacchus attire Dans ces retraites qu'il chérit, Avec nous venez hoire et rire.

Plus on est de fous, Plus on est de fous, ' Plus on rit.

Tout ce qui alignait, avec la vieille gaieté française, de la prose et des vers, répondait joyeusement à cet appel.

Le cabaret tenu par Landelle, et situé au carrefour Bucy, fut, dès 1729, le siége de cette société, qui reçut le nom de Société du Caveau. Piron, Collé, Panard, Gallet, Saurin, Fuzelier fils, furent les premiers fondateurs de ce Caveau, qui ne devait accueillir que des vins de France, et proscrire honteusement toute espèce de liqueurs étrangères.

Le plus célèbre président du Caveau, Piron, né à Dijon, avait du pomard, du nuits et du chambertin dans les veines; cela se voyait bien à ce qu’il contait, à ce qu'il écrivait, à ce qu’il chantait, disait Panard, qui, en sa qualité

de natif de Nogent-le-Rotrou, s’inclinait devant le spirituel Bourguignon. Disons en passant que Piron, si connu pour son épitaphe satirique,

Ci-git Piron, qui ne fut rien,

Pas même académicien,

fut non-seulement président du Caveau, ce qui est le plus gai de tous les titres, mais fut de plus académicien, et nommé comme tel en 1753. Que le Roi ait ou non ratifié, il n’en fut pas moins élu, et il eut le temps de se refaire une autre épitaphe, car il mourut seulement en 1773.

Le Caveau était une société chantante et gastronomique; la chanson francaise devait y avoir son jovial épanouissement. Piis, Barré, Désaugiers, Brazier, Laujon, Armand Gouffé, suivirent avec bonheur la tradition de leurs prédécesseurs, et se plurent à chanter sur tous les tons, à limitation de maître Adam de Nevers, les bienfaits et les joyeusetés de la douce liqueur. Il est resté dans le souvenir de tous des chefs-d’œuvre de bonne humeur et de gaieté gauloise dus à cette émulation de gens de bon appétit, de bonne soif et de joyeux esprit. La tradition s’est continuée, mais péniblement, jusqu'à nos jours, grâce à quelques poëtes obstinés, à quelques vaudevillistes et à quelques buveurs convaincus. Clairville, Paimable vaudevilliste, est, nous dit-on, le président du Caveau actuel. Ce Caveau, par malheur, ne fait pas le bruit que faisait l’ancien. Le retentissement ne dépasse plus guère les portes du Caveau, quelque joyeux et vivants que soient ses flonflons.

Et c’est un malheur.

Peut-être la conviction complète manque-t-elle à la plupart, et il ne m'est pas bien prouvé que, les jours de diner et de réunion, malgré les traditions, quand arrive la fin, on ne fume pas des londrès, et que lon ne boive pas des chopes de bière.

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