L'EAU ET LE VIN
Trois choses distinguent particulièrement l'homme des autres animaux, à ce que disent cerlains savants : l'absence de linquiétude de l'avenir, la faculté d'aimer en toutes saisons et celle de boire sans soif en tous moments.
Nous n’insisterons point sur les deux premières, bien que notamment la prudence du renard, qui
enterre ses victimes pour son repas du lendemain, les voyages des oiseaux à la recherche de plus doux climats, les ruches des abeilles, les édifices des fourmis, les bâtisses des castors, ele., indiquent cerlainement la pensée prévoyante de ce qui sera plus tard.
Nous insisterons encore moins sur le second point, qui pourrait nous
entrainer trop loin. Nous nous contenterons du troisième, qui nous concerne spécialement : la soif.
L'eau semble être la boisson la plus naturelle et celle qui apaise réellement et infailliblement la soif, et c’est pour cela, sans nul doute, que Pon ne peut en boire qu’une faible quantité. Aussi est-il certain que si l’homme s’élait contenté de l’eau, il ne se serait pas distingué sur ce point des autres animaux, et l’on n'aurait pas dit qu'un de ses priviléges était de boire sans
avoir soif.
Mais depuis les temps les plus reculés, l'homme n’a pas voulu se contenter
de ce breuvage si naturel, et nombre de gens sont comme le fameux chanoine Fabri chanté par Boileau,
Qui de l’eau dans son vin ne sut jamais l'usage.
De tout temps, un goût, une appétence particulière ont porté les hommes à la recherche des boissons toniques, vigoureuses et fortes. A l’état civilisé, à l’état sauvage, sous quelque latitude que ce soit, ils ont toujours trouvé moyen, soit en faisant aigrir le lait de leurs troupeaux, soit en faisant fermenter le miel de leurs abeilles, le contenu de leurs grains, le suc de leurs
fruits ou de leurs racines, de se procurer quelqu’une de ces boissons qui organisent les forces digestives et exercent leur influence sur le sang et sur le cerveau.
De toutes ces boissons, la plus aimable, la plus bienfaisante, la première sans contredit, est le jus fermenté du raisin, c’est le vin.
Le vin est à la fois rafraïchissant, réparateur et vivifiant ; il développe les facultés du corps et de l'esprit, illumine le cerveau jusqu’à l'instant où l'excès le trouble et laltère.
Au moment où la soif naturelle serait éteinte par la quantité de liquide correspondant au volume d’eau suffisant pour la faire disparaître, commence cette soif factice que, chez certains sujets, rien ne peut éteindre, si ce n’est la raison, lorsqu'elle-même ne s’est altérée ou n’a pas disparu dans le conflit.
Contenu dans les limites justes et raisonnables, l’usage du vin exerce visiblement une influence majeure sur toutes les manifestations de l’intelligence, du courage, de l'initiative et de l’esprit.
Mais les anciens ne faisaient pas de réserve sur ce point : Az rives drpérwe, il faut boire sans mesure, disaient les enfants d’Anacréon; et voici ce que dit Horace en célébrant l'ivresse :
Quid non ebrietas designat? Operta recludit, Spes jubet esse ralas, ad prælia trudit inertem, Sollicitis animis onus eximit, addocet artes. Fecundi calices quem non fecere disertum ?
Contracta quem non in paupertatle solutum ?
Pour les dames qui ne savent point le latin :
Quels ne sont pas les effets d’une heureuse ivresse? Elle fait découvrir des splendeurs inconnues, elle donne des formes réelles aux chimères de l’espérance, elle arrache l'esprit à ses tristesses, elle l’élève jusqu'aux arts. Qui n’a puisé l’éloquence au fond de sa coupe féconde ? Qui n’y a pas trouvé l'oubli de ses maux et de sa pauvreté ?
Telles étaient les heureuses influences de la divine liqueur, lorsque Horace buvait gaiement avec ses amis le falerne récolté, trente années auparavant, sous le consulat de Manlius, consule Manlio.
Depuis le poëte du premier siècle de notre ère, les avis n’ont pas varié
sur ce chapitre.
Nos pères beurent bien et vuidarent les pots !
Net net à ce piol !
disait Rabelais, en homme convaincu , à ses buveurs aimés et très-précieux
« Gargantua, soudain qu'il fust né, ne cria comme les autres : Mies ! « mies ! mies! Mais à haulle voix s’écrioit : À boyre! à boyre! comme invi- « Lant tout le monde à boyre, si bien qu'il fut ouy de tout le pays de Beusse «et de Bibaroys. »
De nos jours, le vin est encore placé en première ligne et chanté sur tous les tons par les musiciens et les poëtes, unis dans le même enthousiasme, continué sans interruption à travers les siècles.
Le vin, le jeu, le jeu, le vin, les belles, Voilà, voilà, voilà mes seuls amours!
Vive le vin, l’amour et lé tabac!
Si Dieu nous défendait de boire, aurait-il fait le vin si doux ?
Il west pas d'opéras, pas d’opérettes qui ne contiennent des hymnes à Bacchus, des chœurs de buveurs, ou fout au moins de Joyeuses chansons à boire.
La Société du Caveau a réuni, depuis près d’un siècle, les plus gais poëtes du temps pour célébrer les qualités et les charmes de ce jus précieux.
Enfin, et pour faire son dernier éloge, ne dit-on point, avec une conviction profonde : /n vino veritas, là vérité est dans le vin, par opposition à la fable qui montre la Vérité tristement confinée au fond d’un puits où il ne se trouve que de Peau.
La vigne mérite qu'on la regarde en notre pays de France.
Voici ce que nous raconte madame la Statistique :
« La vigne occupait en France, en 1788, environ un million trois cent « quarante-six mille hectares.
« Elle a envahi le terrain de plus en plus. Aujourd'hui sa superficie s’est
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