LE FIDÈLE BRET
Tonnelier dv Clos- Vougeot.
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d'argent, aux oves creuses, où il brille comme un rubis liquide, laissant s'épanouir le parfum caractéristique du clos.
Mes compagnons, gens experts, étaient naturellement pourvus de cette coupe, compagne obligée des voyages bourguignons à travers les crus célèbres et hospitaliers du pays.
La physionomie du père Pignolet est alors des plus curieuses à observer au moment où la coupe s'approche des lèvres des visiteurs recueillis.
I y a dans son œil qui cligne avec complaisance, dans sa bouche qui sourit magistralement, une autorité, une confiance, une sécurité paternelle qui réjouissent la vue, car on se sent en présence d’une conviction et d’une foi profondes.
Il ne dit rien, il n’interroge pas. Il attend simplement.
Lorsque le liquide a pénétré dans la bouche du fidèle ou du sceptique, que les papilles nerveuses et olfaclives ont été saturécs et convaincues, le sourire s’accenlue et le clignement de l'œil se répète
— Délicieux, parfait! s’écrie-t-on invariablement en hochant admirablement la tête d’un commun accord; et le père Pignolet, avec le fidèle Bret, passe à une autre pièce.
Pour celles qui sont bonde de côté, c’est-à-dire celles qui sont tout à fait prêtes et parées pour la gloire de l'avenir, un coup de foret, un coup de marteau sur la paroi de la pièce suffisent pour faire sortir un jet brillant qui est reçu dans le verre ou dans la coupe d’argent.
— Voici du 1870, une merveille! du 1864, un chef-d'œuvre! Ce ne sont qu’exclamations admiratives.
— Oh! les bons moines! disions-nous en chœur; oh ! l'excellent cellerier dom Gobelet! oh! ladorable Pignolet ! répétions-nous sur tous les tons.
Une chose seule m’étonnait fort et me consternait, je l'avoue.
Les braves Bourguignons, mes compagnons très-précieux et très-aimables de voyage, se contentaient de prendre une gorgée puisée dans leur petite coupe d'argent, la promenaient quelques instants dans leur bouche, qu'ils imprégnaient du goût et du parfum de la liqueur, puis la rejetaient dédaigneusement sur le sol, comme si l'expérience était complète.
Je dois le dire, ce dédain, ce mépris, m’offusquait de la facon la plus entière; il me semblait assister à une profanation, à une sorte de sacrilége ou de crime.
Je n'ai jamais pu me résigner à faire comme eux; j'ai avalé pieusement le breuvage, et je ne m'en suis pas trouvé plus mal, je vous l’assure, bien au contraire
Ces messieurs prétendaient que c’est la seule manière de goûter réellement le vin, et que c’est ainsi seulement qu'on se rend compte des nuances, ajoutant, du reste, que leur cerveau ne résisterait pas à des expériences souvent répélées, s’il leur fallait avaler tout ce qu’ils veulent consciencieusement goûter.
C’est possible; je ne veux pas discuter, je me suis contenté de les plaindre.
Je dois dire, pour la justification de mon aimable guide, M. Guillemot, que depuis plusieurs années il achète tout bonnement la récolte tout entière du Clos-Vougeot, et que par suile il peut en boire chez lui tout à son aise, au lieu d'en goûter avec dédain comme il vient de le faire devant nous.
C’est là son excuse.
Nous n’avons pas voulu quitter ces vicux bâliments et cet excellent cellerier père Pignolet sans emporter quelques détails sur la culture et les agissements du premier vignoble.
Et voici ce qu'il nous a raconté :
Le clos est planté en Pinot noir : c’est un pied de vigne célèbre qui ne
réussit qu'en Bourgogne; le Chardenet ou Pinot blanc Sy trouve dans la proportion d’un cinquième; enfin, cinq ou six cents pieds de Bureau ou Pinot gris sont disséminés dans le vignoble.
Le clos donne treize hectolitres par hectare en moyenne, quantité un peu inféricure à ce qui s'obtient dans la contrée; il y a 50 hectares, ce qui donne une récolte moyenne annuelle de 650 hectolitres, soit à peu près 300 pièces. Il n’y en a pas pour tous les gourmets, et il est probable qu'il s’en vend à ceux qui ne s’y connaissent pas ou qui prennent mal leurs précautions, plus de dix fois cette quantité de clos-vougeot apocryphe.
Ne troublons pas leur erreur. C’est la foi qui sauve.
Nous avons pris congé du vénérable père Pignolet. Décidément c’est un grand artiste, et modeste par exemple comme bien
peu le sont. — Jai peu de mérite, nous disait-il, je suis religieusement les traditions, je me sers de ce qui a servi à mes prédécesseurs, je travaille comme ils ont travaillé, je soigne comme ils ont soigné. Quw’ai-je à faire de plus? C’est la terre, le ciel, et le bon Dieu, leur maitre, qui ont fait le reste, et ce reste-là est tout, je le crois sans peine.
Aide-toi, le ciel t'aidera,
c'est là ma maxime, et le ciel m'aide, vous voyez bien.
Brave père Pignolet!
— Et les propriétaires, ils doivent être ravis, et vous devez les voir souvent ?
— Ils sont ravis, je l’espère, et c’est ma satisfaction, mais je ne les vois guère.
M. le comte de Rochechouart est bien loin, m’a-t-on dit, en Perse, en Chine, je ne sais pas au juste, et ne peut venir. Ces dames ne bougent pas de chez elles; il y a deux ans seulement, j'ai aperçu un jour ou deux un charmant jeune homme : c’est le comte de la Garde, un des propriétaires aussi. Il est très-aimable, très-gai, et a trouvé le vin de son goût; il est parti fort content, et je n’ai pas eu le plaisir de le revoir; mais il m’a promis de revenir.
Si vous le voyez, dites-le-lui.
Nous sommes montés dans notre voiture, qui nous attendait impaliem« ment, car nous étions restés longtemps à cette visite qui nous avait profondément intéressés. Après une heure et demie de route, nous étions rentrés dans la ville de Dijon.
Quand je serai revenu dans notre bonne ville de Copenhague, et que l'on versera dans mon verre un peu de cetle liqueur si appréciée dans notre pays , qui ne saurait en produire, je penserai avec plaisir à cette luxuriante côte d'Or, à ce clos si merveilleux, aux vieux bâtiments, aux gothiques pressoirs, aux abbés de Citeaux et au vénérable père Pignolet.
Christian DE X... |
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