‹ La vigneChapitre 60 sur 176 · CE QUE C’EST QU'UN CRU BOURGEOIS · texte numérisé non relu

CE QUE C’EST QU'UN CRU BOURGEOIS

sollicitude que j'y mets, elles ne deviennent la plupart du temps excellentes,

lorsque le temps, le soleil et la pluie voudront bien le permettre.

Je travaille, comme le petit collégien ici présent, à avoir un prix ou un meilleur accessit à la distribution prochaine; et ce qui me fait plaisir en espérance, c’est que tout le monde y trouvera son compte, moi compris.

Goûtez mon vin de 1870, et vous jugerez si mon cru bourgeois peut se permettre, cette année notamment, de figurer sans crainte sur la table d’un seigneur, comme beaucoup de ses compatriotes bien plus avantageusement classés.

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PREMIER GRAND CRU

Nous croirions commettre un crime de lèse-Médoc en ne donnant pas aux gourmets qui, je l'espère, feuilletteront ces pages, un léger croquis des autres premiers grands crus, comme nous avons donné celui de Château-Laffitte.

Tout d’abord, voici le Château-Margaux, dont les vins sont si renommés pour leur suavité, leur délicatesse et leur bouquet.

— Adorable Château-Margaux! disait jadis Grimod de la Reynière en levant vers le ciel ses yeux humides des larmes de la reconnaissance.

Le château Margaux était connu autrefois sous le nom de château de Lamothe. C'était alors un château fort, qui fut possédé par de hauts et puis-

sans seigneurs, notamment, dit-on, par Édouard II, roi d'Angleterre. Après la conquête de la Guyenne, le château passa aux Montferrant , puis aux Durfort, puis aux Fumel et aux d’Argicourt.

Ce fut un membre de cette famille qui, paraissant un jour à la cour devant le roi Louis XVI, excita l'envie et l'admiration des courtisans, grâce à un habit illustré de boutons d’un merveilleux éclat.

— Monsieur, lui dit le Roi, vous êtes donc l'homme le plus opulent de mon royaume ?

— Sire, répondit le comte en s’inclinant, je porte les diamants de mes terres.

C'étaient simplement des cailloux du Médoc, qui, taillés avec soin, ont l'éclat et le reflet du diamant.

Celle anecdote ne contribua pas médiocrement à faire connaître la terre et les produits, plus précieux que le diamant, qui en sortent chaque année.

En 1802, le marquis de Lacomble, qui avait acheté ce château, privé de ses anciens propriétaires par les excès révolutionnaires, détruisit les vieilles constructions, abattit le vieux manoir, murailles , tours et donjons. Un autre château, dans le goût moderne, remplace l’ancien; ce goût n’est pas de premier ordre, et la nouvelle construction rappelle vaguement, par son ornementation hybride à colonnes, le bâtiment de l'Odéon ou celui de la Bourse. Ce dernier aspect est peut-être celui qui a plus particulièrement séduit le célèbre banquier Aguado, qui en fit l'acquisition en 1836, certain, du reste, grâce au merveilleux vin qu'il produit, de ne pas se lancer dans une mauvaise affaire.

Le résultat en fut, d’ailleurs, si fécond de toute manière, qu’à son exemple tous les grands financiers s’en mélèrent, et que maintenant presque tous les grands crus du Médoc sont entre leurs mains.

C’est du vin de Château-Margaux que choisirent les dignitaires de la ville de Bordeaux lorsque la duchesse d'Angoulême vint visiter la capitale de la Gironde, et qu'on voulut lui faire les honneurs de la ville.

Et c’est elle qui, charmée, fit paraître triomphalement ce vin si élégant à la table du roi Louis XUIII, aux Tuileries, où il fut appelé à remplacer la faveur du chambertin, le vin que préférait à tous l’empereur Napoléon, nouvellement déchu.

L'allée qui conduit au château est tout à fait monumentale, plus monumentale que le château, vaste cube de maconnerie auquel se trouvent accolés comme par hasard une attique de style empire supportée par des colonnes, et un grand et large escalier qui conduit le visiteur, sans abri contre le soleil cu la pluie, jusqu’à l'entrée des vestibules.

Le vicomte et la vicomtesse Aguado, les châtelains de lendroit, ne sont pas responsables du mauvais goût qui a présidé à cette construction : c'est au marquis de Lacomble qu’en revient tout lhonneur; aussi se sont-ils ingéniés à parer merveilleusement l'intérieur et à réparer ainsi en quelque sorte les fautes du dehors. |

Salons sobres et riches, objets d’art précieux, séduisantes et vigoureuscs peintures, tout est agencé avec le goût charmant et sûr que l’on connaît à

celte famille privilégiée.

Quel beau parc bien soigné, enrichi de magnifiques ombrages, de larges pelouses et de massifs de fleurs rares et précieuses!

Puis, en dehors de tout cela, dissimulés modestement comme un accessoire, eux qui pourtant sont le principal et la gloire de l'endroit, les vignobles magnifiques et religieusement entretenus par des hommes éprouvés. On monte à cheval ou en calèche pour aller visiter ces vignobles. Ceux ou celles

qui ne se réjouissent pas au spectacle de la vigne et du mouvement qui se fait autour d'elle vont au bout du pare, au bord de la Gironde, qui en baigne les derniers gazons. Là, des barques coquettes, aux tentes parées de

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