‹ La vigneChapitre 78 sur 176 · GRAND PREMIER CRU (SAUTERNES · texte numérisé non relu

GRAND PREMIER CRU (SAUTERNES

| EN quittant Pujols, on suit une charmante route bordée de tous côtés de

| luxuriantes vignes, de châteaux et de petites maisons de bourgeois et de paysans dont elle fait la richesse.

Nous retrouvons ici le poëte du vin blanc, comme il l’a été du vin rouge,

M. Biarnez.

Des lieux où le Ciron en serpentant bouillonne

Et vient mêler son onde aux flots de la Garonne,

On voit se dessiner en groupes gracieux

Les monts où s’élabore un nectar précieux.

Qu'ici le voyageur en passant se prosterne,

Car ces coteaux sont ceux de Bomme et de Sauterne!

Le Ciron, en effet, est un délicieux petit cours d’eau qui gazouille et court sous de frais ombrages, s’amuse à égayer les parcs des opulents châteaux, sur la route, et s’exerce çà et là à faire tourner follement des roues de

moulim.

Il y a là de temps en temps des coins plantureux de Normandie, mais ce sont des vignes célèbres qui se regardent dans ses eaux, au lieu d’être de vulgaires pommiers. Nous laissons sur la gauche le Château-Vigneau, un cru è de premier ordre, qui appartient à M. de Pontac, cru dont le vin, présenté à l'Exposition de 1867 en concurrence avec les vins les plus célèbres des bords du Rhin, eut la gloire d’être déclaré de tout point supérieur par un jury émérite composé d’Allemands, d’Anglais et de Français; puis, sur la droite, on rencontre son émule, le Château-Peyraguey, propriété de M. le come Tanneguy-Duchâtel.

Puis enfin, au détour d’une route, on se trouve tout à coup en présence d’un panorama splendide où les croupes chargées de vignes, aménagées avec un soin merveilleux, se succèdent par étages, dominées par de vieilles constructions seigneuriales, des tours, des créneaux, des machicoulis, des toits aigus.

Nous sommes devant Château-Yquem.

— Eh bien, à la bonne heure, voilà un château! dit mon petit Gontran en soulevant son chapeau.

Voilà qui véritablement ne manque pas de chic et possède un certain œil:

pa

J’eusse éprouvé quelque chose comme une déception, en voyant ce nom de Château-Yquem représenté par: une de ces guinguettes prétentieuses, de ces

bouchons ou de ces cafés chantants que les bons bourgeois de la Gironde se plaisent parfois à décorer pompeusement du nom de châteaux.

Le marquis de Lur-Saluces se met bien.

Quand un marquis se mêle d’être marchand de vin, il ne faut pas qu’il soit mis comme un simple mannezinque.

J'en ferai mon compliment à Saluces cet hiver au club.

Nous montons au petit trot de notre cheval les croupes magnifiques qui entourent de toutes parts le château, nous croisons des attelages de bœufs qui descendent à vide des celliers, et nous en dépassons de temps à autre qui montent des charges de vendange. Çà et là, dans les vignes largement espacées, des femmes atientives sont courbées et choisissent, grain à grain, les raisins arrivés au degré de pourriture ou de fermentation désiré, pendant que des chefs d'équipe surveillent attentivement leur tra-

vail,

— Vous voyez, nous dit M. Poncet-Deville, avec quel soin tout cela est traité; il en est de même d’un bout à l’autre, et c’est ainsi que lon arrive à d'irréprochables et parfaits produits. Les maîtres du logis ne sont pas là,

mais il est certain que le tonnelier en chef, M. Duboscq, homme tout à fait remarquable dans sa spécialité et qui a la haute main sur les pressoirs, les celliers et les caves, est là, et qu’il sera satisfait de nous montrer dans tous ses détails cette exploitation, dont il est un des rouages les plus utiles et les plus appréciés.

Nous étions arrivés à la grande porte en plein cintre qui donne accès à la cour intérieure du château.

Nous nous sommes aperçus bien vite que M. Poncet-Deville est considéré partout et par tous dans ce pays comme un expert et comme un sage aux profitables conseils.

Mais avant d’entrer dans le présent, il n’est pas indifférent de connaître quelque chose du passé.

A ce sujet, voici ce qu’on nous raconte :

Nous trouvons, au dix-huitième siècle, ce château en la possession de la famille de Sauvage d’Yquem, qui le transmit par mariage, en 1785, aux seigneurs de Lur-Saluces, auxquels il appartient encore aujourd'hui.

Un savant et un chercheur du département prétend que les Sauvage d'Yquem n'étaient pas depuis longtemps propriétaires de cette seigneurie.

On sait que le profond philosophe et humoristique écrivain connu sous le nom de Michel Montaigne se nommait en réalité Yquem ou Eyquem, seigneur de Montaigne. Montaigne est une seigneurie du Périgord, où il est né.

La seigneurie et le château d’Yquem seraient, d’après notre érudit, le berceau de la famille des Yquem, dont Michel de Montaigne est la gloire.

Les Bordelais, par suite, seraient encore plus autorisés à s’émerveiller du brillant écrivain, dont la statue orne la grande place de Bordeaux, en qualité d'illustration de la Gironde, en face d’un autre célèbre et authentique Girondin, Montesquieu.

Nous donnons ce renseignement, qui ne manque pas de vraisemblance, mais pour lequel nous manquons de preuves certaines, à titre de curiosité historique et intéressante, mais qui attend la vérification.

Ce qui est certain, c’est que maintenant le Château-Yquem appartient aux marquis de Lur-Saluces, et que l’œuvre qui s’y élabore est aussi connue et appréciée des gourmets que l’œuvre de Michel Yquem, seigneur de Montaigne; fut connue et appréciée des philosophes et des lettrés.

La célébrité de ce grand cru n’est pas de très-ancienne date. C’est à la famille de Lur-Saluces et aux procédés particuliers de vinification qu’elle a intronisés dans ce vignoble, si bien favorisé, du reste, par la nature du sol et par Pexposition de ses coteaux, qu'est due cette supériorité qui l'a mis tout à fait hors pair parmi les vins blancs et en a fait Le type indiscutable du mieux dans le meilleur :

Yquem, roi des vins.

Yquem, vin des rois.

C'était, jadis, le proverbe girondin, et on le dit encore, je crois, par habitude, en dépit du temps de république qui court.

Un poëte gourmand signalait en lui « l’extravagance du parfait » |

L’admiration qu’excite le vin de ce château prévilégié n’est pas de l’ordre purement philosophique et contemplatif; elle se traduit par des preuves plus matérielles et plus tangibles.

Songez donc! la propriété n’a jamais produit, malgré ses 148 hectares, que 120 tonneaux; évidemment il ne saurait y en avoir pour tous ceux qui en désirent. Il faut donc payer des prix de plus en plus élevés, pour être sûr d'en avoir, et cela ne peut faire que s’aggraver dans l'avenir.

Aussi l’on a vu, notamment, les années 1859 et 1861 se vendre 6,000 fr. le tonneau en primeur et atteindre, au bout de quelques années, jusqu’à 10,000 francs.

Il faut citer surtout le prix de 20,000 francs donné, en 1859, par le grand-duc Constantin de Russie, lors de son passage à Bordeaux, pour un tonneau de château-yquem de la récolte 18471

Après celui-là, il faut tirer l'échelle et entrer résolûment, avec le bon M. Poncet-Deville, dans les chais et les celliers. Ce que nous avons fait.

M. Poncet-Deville est non-seulement un guide complaisant, mais un guide précieux, qui connaît tout et tous, et en est on ne peut mieux connu. Cest le plus ancien et le plus expérimenté praticien du pays; aussi, partout où il se présente, dans ce curieux rayon, il est accueilli par les régisseurs, les vignerons et les chefs de chais, avec la déférence que mettraient de simples vicaires à recevoir un curé de canton, ou des lieutenants à recevoir un colonel.

C’est ainsi, notamment, qu’il est recu par le chef tonnelier du Château- Yquem, M. Duboscq, qui semble un ancien militaire et qui préside à tout ce qui regarde la fabrication si méticuleuse des vins précieux du domaine, aux soins à leur donner, à leur conservation, à leur amélioration et à leur vente.

Ce M. Duboscq, nous avons l'honneur de le présenter ici à ceux de nos

lecteurs reconnaissants qui savent apprécier les hommes et les choses, et

qui ne seront pas fachés de savoir à qui adresser leurs félicitations, au moment physiologique où ils viennent, loin d'ici, de vider respectueusement leur verre.

Déguster le vin de Château-Yquem , au château même, conduit par celuilà même qui a présidé à sa naissance, à son enfance et à sa maturité, c’est une bonne fortune que nous avons eue, grâce à M. Duboscq, et surtout grâce à M. Poncet-Deville, qui passe justement pour un dégustateur, un gourmet de premier ordre, et dont les moindres avis sont recueillis avec componction.

Les tonneaux sont rangés en bataille dans ces grands chais placés en équerre au fond de la grande cour intérieure du château; ils sont enrégimentés ainsi par année.

Nous avons parcouru religieusement la gamme de ces années, parmi lesquelles il en est de célèbres.

M. Duboscq, sa petite pompe de verre à la main, soulevait la bonde de cristal qui ferme les pièces et, la plongeant légèrement, la retirait garnie du liquide précieux qu’il versait dans nos verres.

Nous étions tous ravis, Gontran plus encore :

— Ne semble-t-il pas, disait-il, que l’on boive les rayons de soleil embaumés? Oh! boire cela en Russie, en Angleterre, en Suède, à Paris même, en plein hiver, lorsque les frimas recouvrent la terre et que le soleil se voile devant les brouillards et les brumes épaisses, n’est-ce pas respirer les plus suaves parfums de l'été, et se désaliérer aux sources de chaleur et de vie?

Hosannah ! au château-yquem! Gloire à Duboseq et à Poncet-Devillel Honneur aux grands vins rouges, mais il n’y a de vin que le vin blane, et le château-yquem est un chef-d'œuvre.

Il fallait modérer l'enthousiasme de notre compagnon, et l'arrêter dans l'exercice de dégustation qui, à chaque nouvelle année, exaltait son

délire.

dE —= | sl A 4) A | 10 SR | VX 07 2 silier

M. DUBOSCQ

Grand maître des celliers de Château-Yquem.

De

Car

ot. #7 in, -

oo

COSTUMES ET VISAGES

VENDANGEUSES

Au Château-Yquem (Sauternes).

Page 1